CHAPITRE II
Le second des avantages stipulés par la France, le monopole commercial, n'est pas resté plus intact.
Le droit reconnu à la France en 1535 obligeait toutes les nations qui voulaient trafiquer avec la Turquie à transporter leurs marchandises sous notre pavillon. Ce privilège était surtout onéreux pour les Vénitiens, qui avaient avec le monde musulman les relations d'affaires les plus vastes, les plus anciennes et possédaient la plus importante flotte de commerce. Le Sultan venait de leur déclarer la guerre, et nous avions obtenu, grâce à cela, qu'il fît bon marché de leurs droits. Mais Ve-^ nise excellait à faire glisser sa fortune au milieu des difficultés, comme ses gondoles dans le dédale de ses canaux. Elle sut bientôt prouver au Turc qu'à la ruiner il perdait lui-même, et qu'il payait, en somme, le bénéfice prélevé par nous sur les
transports. Elle recouvra donc le droit de trafic direct et, dès 1581, la troisième capitulation ne maintenait notre privilège que « les Vénitiens en dehors " . La marine anglaise, alors naissante et déjà âpre au gain, commença à paraître dans le Levant ; sa persévérance l'emporta sur nos protestations, et les Turcs eux-mêmes F aidèrent à éluder la clause protectrice de notre pavillon. A cette nouvelle rivalité Henri IV céda ce qu'il ne pouvait défendre, il se borna à exiger que les Anglais comme les Vénitiens transportassent seulement les produits de leur industrie, sans couvrir de leur pavillon les commerces étrangers , et que ceux-ci « dussent toujours naviguer sous la bannière de la France » . La part de chacun fut ainsi réglée en 1604 par la cinquième capitulation. Mais, parmi ces commerces étrangers, celui des Hollandais prit une telle importance que notre droit exercé contre eux n'était pas conforme à la nature des choses. Il fut encore vaincu par elle, et la Hollande, après l'Angleterre et Venise, obtint des Turcs la hberté du trafic. Au xviir siècle, l'Autriche, la Russie, la Suède, l'Espagne négocièrent avec la Porte des traités commerciaux qui restreignaient notre part. Donc, même sous l'ancien régime, notre commerce n'avait pas en Turquie de mono-
pôle. Il avait une situation privilégiée, subordonnée toujours par les Turcs à leurs intérêts propres, variable selon nos rapports politiques, et qui nous assurait sans conteste la première place.
La perte de nos colonies, la destruction de nos flottes, le poids de notre dette publique, affaiblit partout la France de la Révolution et de l'Empire, au moment où, plus importante que nos bouleversements politiques, la révolution de Tindustrie préparaitle véritable empire à la ricbesse. Héritière universelle delaricbesse perdue par les autres peuples, reine désormais incontestée des mers et des ports, l'Angleterre acheva de transformer à son profit le travail. Aux idées de protection économique et de privilèges commerciaux elle substitua une tendance à l'égalité de traitement entre les nations et au libre-échange entre les peuples. Dès lors, et durant la plus grande partie du siècle, le marché du monde fut gouverné par des lois simples et des habitudes constantes. Dans toutes les contrées, la nature offrait des matières premières, mais en fort peu de pays l'art du travail était assez parfait pour tirer de ces matières l'innombrable variété de combinaisons, de formes et d'usages que la grande industrie doit produire et que le commerce doit mettre à la disposition de tous. De l'Afrique, les
rivages seuls étaient bien connus, la race noire qui occupait l'intérieur du continent n'en livrait pas le mystère, et la vie de tribu, où ces populations demeuraient isolées, ne leur avait enseigné que des œuvres grossières, des rudiments de métiers. En Asie, des races très anciennes, prisonnières d'une civilisation immuable et pauvres en besoins, poussaient jusqu'à une perfection raffinée l'habileté de main, mais ignoraient et ne voulaient pas apprendre les moyens qui rendent la production abondante et rapide. Si l'Amérique, peuplée par les émigrations qui avaient porté dans le nouveau monde toutes les races du monde ancien, semblait une Europe plus jeune, ses Etats occupés à établir leur indépendance et à défricher leurs domaines, avaient manqué de temps pour transformer par une industrie puissante leurs ressources naturelles.
L'Europe seule était capable d'accomplir ces métamorphoses. Et encore dire « l'Europe » est exagérer, car elle aussi, en ses contrées fort dissemblables, semblait une réduction de l'univers. Certains peuples, tels les Russes, faisaient leur mue de l'état barbare à la civilisation ; certains, tels les Espagnols, les Serbes, les Roumains, les Bulgares, gisaient inertes dans la gloire de leur
passé comme dans une tombe trop vaste; certains, actifs, persévérants, ingénieux, artistes, mais victimes de morcellements historiques, tels les Italiens et les Allemands, se trouvaient paralysés dans leur croissance économique par leurs douanes intérieures, par leur éloignement de la mer, par l'insuffisance des travaux publics, par la pénurie des capitaux privés, bref par toutes les faiblesses attachées aux divisions artificielles des races et des territoires. Deux nations sans plus, grâce à à leur étendue, leur puissance, leur crédit, leurs aptitudes, leur situation maritime, échangeaient avec l'univers entier les produits qu'elles lui prenaient bruts et qu'elles lui rendaient fabriqués : c'étaient l'Angleterre et la France.
L'Angleterre s'était fait la part du lion. Outre que ses colonies assuraient un vaste marché à ses achats et à ses ventes, son propre sol lui fournissait le fer et la houille, éléments principaux des opérations industrielles. Si elle ne négligeait aucune sorte de productions, elle s'appliquait surtout à fabriquer par grandes masses les marchandises qui, machines, outils, fils, cuirs, tissus, deviennent à leur tour la matière première d'autres travaux et de transformations nouvelles. La France, incapable d'égaler cette activité qui se pèse en
tonnes et se mesure en kilomètres, entreprenait moins d'œuvres, mais en poussait plus loin Fachèvement. Une vocation instinctive et la conscience de ses aptitudes la poussaient, au lieu de produire, pour une clientèle de marchands, des objets partiellement ouvrés, à produire, pour le public, des objets tout prêts àl'usa^je. C'étaient surtout la constance de leur qualité, le fini de l'exécution, l'originalité, la grâce, qui, triomphe de la probité et du fïoût français, faisaient le succès de notre labeur et la fortune de notre commerce. Pour l'importance des affaires, nous n'étions plus nulle part les premiers, nous étions partout les seconds. Dans le Levant, grâce aux traditions séculaires, au prestige renouvelé sans cesse de nos armes, de notre apostolat, de notre civihsation, la part de notre négoce était belle, et la distance entre l'Angleterre et nous, moindre qu'ailleurs.
Maîtres dune clientèle qui, dans le monde entier, se disputait leurs produits et sûrs d'avoir des commandes au delà de ce qu'ils pouvaient fabriquer, les deux peuples imposaient leurs prix, leurs modes, leurs habitudes, et n'avaient besoin déménager ni la bourse ni le goût des autres. liC commerce français surtout, qui touchait à l'art, mettait non seulement son intérêt, mais son point
d'honneur à traiter de haut sa chentèle étrangère. Il eût considéré toute concession aux habitudes et aux désirs des autres peuples comme une atteinte à son indépendance créatrice, un renoncement à sa supériorité. Cette supériorité s'était imposée sans solliciter l'avis de personne ; de même, pour la maintenir, n'avait-il pas à apprendre le goût d' autrui, mais à le former, et à servir bien les gens, fût-ce malgré eux . Tout producteur français tenait sa clientèle étrangère comme son obligée et ressemblait un peu au père de M. Jourdain, cet '< honnête gentilhomme qui se connaissait en étoffes, en allait choisir de tous les côtés, les faisait apporter chez lui, et les donnait à ses amis pour de l'argent » . Ainsi les marchands français, en recevant le prix, songeaient surtout au service rendu par eux, et le voulaient rendre à leur manière. Ce sentiment complexe, où se mêlaient la probité, la paresse et l'orgueil, était alors sans danger : les complaisances envers le public sont superflues à ceux qui, de droit ou de fait, possèdent un monopole.
Ce monopole n'est plus, et notre fin de siècle a changé les conditions du travail dans le monde.
Les Etats-Unis s'étaient préparés peu à peu à tirer eux-mêmes tous les profits de leurs richesses ; pour réserver à leur industrie naissante un marché, ils ont fermé par des taxes prohibitives leur territoire aux importations étrangères. Le Japon s'est révélé, par son industrie, par son armée, par sa marine, par ses réformes politiques, un contrefacteur soudain et étonnamment habile de l'Europe : le saut à travers les siècles, qui l'a jeté de l'immobilité la plus hiératique dans les plus récentes modernités, ne lui a même pas laissé le temps de choisir entre elles, et il s'est donné pêle-mêle les biens et les maux que nous confondons sous le nom de progrès. La Chine, autrement fidèle à son passé, ne s'est ouverte à ces progrès que sous la contrainte des peuples européens, mais elle a appris, malgré elle, une science que ces peuples regretteront peut-être un jour de lui avoir portée,
et elle aussi, les punissant par leur victoire, commence à produire à meilleur compte des marchandises semblables aux leurs. Ils ne trouvent pas encore en Afrique de compensation à ces pertes : bien que ce continent ait cessé d'être inconnu, les contacts entre la civilisation et la race noire sont trop récents pour imposer à celle-ci, avec nos mœurs et nos vices, le besoin de nos produits.
L'Europe, pendant ce temps, se transformait elle-même. Une croissance naturelle grandissait certains peuples, la politique de la France en accroissait artificiellement certains autres. L'Italie et l'Allemagne doivent à cette politique leur fortune présente. Non seulement, comme cela était juste, les Etats de l'Italie se sont soustraits à la domination de l'Autriche et les peuples de l'Allemagne ont détruit les principautés minuscules qui, enclaves de féodalité dans les races nationales, morcelaient les groupes de même famille : mais, malgré la nature et l'histoire, par l'effort de notre diplomatie et de nos armes, toutes les petites patries de l'Italie et de l'Allemagne se sont absorbées en une unité puissante, sous l'hégémonie du Piémont et de la Prusse. Dans cette longue Italie et dans cette vaste Allemagne, la suppression des douanes intérieures, l'importance des travaux pu-
blics, rimpulsion de gouvernements forts, le groupement des capitaux particuliers et la fécondité des races ont préparé à la fois au travail, l'outillage, le marché et la clientèle. Comme ces édifices dont tous les matériaux, réunis à pied d' œuvre, restent seulement à assembler, le commerce et l'industrie de ces deux contrées se sont élevés aussitôt. La Belgique et la Suisse, étendant sans cesse le cercle de leur activité, prouvaient qu'un territoire restreint peut être un centre considérable de production et de richesse. Les petits peuples, échappés à la domination turque, précipitaient leur activité pour regagner les siècles perdus et honorer leur nationalité reconquise. Enfin, avec son geste plus lent d'ours encore engourdi sous la neige, la Russie a commencé à étendre ses bras capables d'une formidable étreinte, et à dresser une stature qui menace d'accabler le monde sous sa masse : elle met en valeur son domaine étendu aux proportions d'un continent, elle en peuple les solitudes, elle en fouille le sol et le sous-sol, elle s'apprête à en exploiter les ressources par une industrie plus dotée de matières premières, plus riche de travailleurs, plus sûre de débouchés que celle d'aucune nation.
Chacun de ces avènements a porté une atteinte à
la situation économique de l'Angleterre et de la France. Comme l'accroissement de la production n'était pas mesuré sur l'accroissement des besoins, l'industrie, autrefois sollicitée de plus de clients qu elle n en pouvait satisfaire, a fini par fabriquer plus de marcbandises qu'elle n en peut écouler. Ce fait a cbangé toute la hiérarchie des relations entre le fournisseur et 1 acheteur. Le temps a disparu où le client était 1 empressé, faisait queue, réduit à la part toujours retenue d'avance et toujours trop faible que voulait bien lui attribuer le fabricant. Aujourd'hui, ce sont les commerçants qui se disputent la chentele trop rare, c'est elle qui, maîtresse de choisir, se donne et se reprend. Pour la détacher de ses vieux fournisseurs, les nouveaux concurrents ont opposé aux anciennes hab-tudes une tactique nouvelle. Parmi eux, nul ne s'est montré aussi sûr de sa méthode et aussi persévérant en ses progrès que l'Allemagne. Constater ce qu'elle fait est se donner une vision exacte de ce que tentent tous les autres et de ce que sera le commerce désormais .
On a affirmé, puis on l'a nié, que, le jour où Metz ouvrit ses portes, Frédéric-Charles aurait dit : « La victoire militaire nous appartient, il nous reste maintenant à gagner la victoire industrielle, »
Annoncé ou non, le dessein fut suivi. Dès la paix, l'Allemagne a cherché la science de la richesse, comme auparavant la science de la guerre, et elle a porté dans l'un et dans l'autre travail les mêmes procédés et le même esprit. En 1870, elle avait sur les champs de bataille blessé à mort la guerre d'improvisation, elle s'est depuis préparée à ruiner le commerce d'aventure. L'Allemagne a employé, pour s'assurer l'un et l'autre succès, les mêmes procédés de déduction juste, de recherche rigoureuse, et d'observation intelligente. Le hasard, la fortune, superstitions en qui l'ignorance espère les yeux fermés, sont les inconnues d'un problème que le calcul attentif et patient doit résoudre. Et de même que les triomphes militaires étaient dus au concours ordonné des diverses armes, elle a voulu atteindre la primauté commerciale par une collaboration rationnelle entre les hommes d'affaires, les hommes de science, et les hommes de métier.
Aux hommes d'affaires appartient de décider à quel genre d'entreprise ils consacreront leur activité, de prévoir l'importance promise à ce commerce et de réunir les moyens d'exécution. Que ces hommes, a conclu le bon sens germanique, se trompent sur les ressources des pays où ils comp-
tent acheter, sur les besoins des contrées où ils espèrent vendre, sur le crédit de la clientèle, sur le progrès ou le déclin des marchés, sur les frais ajoutés au coût des objets par les taxes, entrées, droits, transports, et sur les variations probables de ces charges, chaque erreur sera pour eux une certitude de perte. Il n'est guère d'industrie qui puisse être connue sans l'étude de plusieurs autres; il n'en est pas qui se puisse raisonnablement entreprendre sans une première mise de certitudes sur les conditions du travail dans le monde entier ; et ces conditions sont liées aux plus mobiles des faits, au développement économique, au régime douanier, à l'état politique de chaque pays. Le négoce est une des professions qui exigent le plus d'universalité dans l'esprit, le plus d'abondance dans les informations, le plus de promptitude dans le coup d'œil, le plus de sûreté dans les jugements. Et le succès ou l'insuccès de ces entreprises ne fait pas seulement la fortune ou la ruine de leurs auteurs, il contribue à la richesse ou à l'appauvrissement de la nation. Ceux qui tentent une carrière si difficile et d'une telle importance pour l'intérêt public ne sauraient donc être armés par une préparation trop complète. Outre ces conditions nécessaires au succès des divers commerces et différentes selon
chacun, toute marchandise est soumise à deux lois générales et permanentes : elle se répand à proportion que s'élève sa qualité et que s'ahaisse son prix. Ces exigences contradictoires ne peuvent être conciliées, sinon par les ressources incessamment accrues de la mécanique, de la physique, de la chimie, et par l'habileté toujours perfectionnée de ceux qui exécutent les travaux. La guerre commerciale exige donc que les hommes d'entretreprise président l'intelligence des ensembles, et qu'ils trouvent pour auxiliaires des hommes des science et des hommes de métier, et les plus aptes aux détails de leur tâche.
C'est cette préparation à la guerre, à la guerre de l'argent, que l'Allemagne veut et sait donner à son armée du travail. Et pour cette guerre, bien plus que pour l'autre, la victoire est due au maître d'école. L enseignement commercial est, surtout le territoire, organisé dans les centres populeux, et offre, par ses classes multiples, un savoir sagement inégal. De ceux qui, commis et comptables, bornent leur ambition à devenir les agents secondaires du commerce, à ceux qui méditent de conduire les plus importantes entreprises, cbacun trouve là toutes les connaissances utiles à son dessein. L'Allemagne compte 365 écoles « commerciales » et ces écoles plus de 31.000 élèves (1). L'enseignement industriel n'est pas moins offert ni moins suivi. Les ateliers et les laboratoires sont
(1) Vessor industriel et commercial du peuple allemand, par Georges Blondel. Laroze, 2' édition, 1899, p. 252. On trouvera dans cet ouvrage, remarquable par l'abondance des documents et la solidité claire des idées, tout le détail des faits que je voudrais résumer.
fournis d'ingénieurs, de mécaniciens, d'électriciens, de chimistes, par 10 écoles « techniques, » où s'instruisent plus de 11.000 étudiants : et, si ces spécialistes ne brillent pas d'un vernis inutile, ils sont aptes à poursuivre et à introduire dans les fabriques et dans les usines toutes les applications lucratives de la science. Plus modestes, mais également adaptées au service qu'elles ontà rendre, des écoles « industrielles » forment les conducteurs, contre-maîtres, chefs d'équipe, les sous-officiers du travail. Enfin, pour les soldats, c'est-à dire les ouvriers, des écoles « professionnelles » sont partout ouvertes et partout pleines. Il n'est pas de métier qui n'ait les siennes. Et ce ne sont pas seulement les grandes compagnies, les syndicats de patrons, les villes qui s'occupent à former de bons travailleurs. Ceux-ci ne tiennent pas moins à maintenir parmi eux la valeur de la main. Les mineurs de Westphalie, sur leur caisse de prévoyance, entretiennent 15 écoles de mineurs : ainsi pour les autres corps de métiers. Et, comme il y va d'un intérêt public, l'Etat alimente, par de larges subventions, ces sources de savoir pratique, et au besoin force les travailleurs à se perfectionner malgré eux. La loi permet aux municipalités de rendre l'assistance à ces cours obligatoire pour les ouvriers de moins
,de dix-huit ans, et plus de la moitié des communes industrielles ont établi cette obligation.
Par ces moyens, la race allemande assure à son travail toute la perfection que son génie appliqué et persévérant est capable de produire. Mais d'autres races, par d'autres aptitudes, peuvent lui disputer la supériorité et, par certaines découvertes et certains procédés de fabrication, garder une avance. En même temps qu'elle tirait le meilleur parti de son propre fonds, l'Allemagne a donc voulu connaître les marchés des peuples concurrents, surprendre et s'approprier les habitudes qui leur réussissent, le goût qui fait leur réputation, les inventions qu'ils exploitent. Elle a compris que le meilleur moyen de les vaincre serait de joindre à ses qualités les leurs.
C'est pour conquérir ces renseignements que chambres de commerce, villes industrielles, syndicats de patrons, offrent aux jeunes gens, leurs études faites, des bourses de voyage ; que l'Etat songe à établir à l'étranger, dans les places importantes, auprès de ses consuls, des « attachés techniques » . Et ces mesures sont seulement une surabondance, un apport artificiel et minime à la force naturelle et permanente qui pousse hors des frontières les plus précieux observateurs. Le nombre
LES RESULTATS COxMMERCI AUX. 137
des Allemands qui reçoivent l'éducation commerciale ne laisse pas à tous place dans leur pays, et la supériorité de leur éducation leur assure cette place à l'étranger. Chaque année, une émigration de commis, de comptables, de contre-maitres, d'ingénieurs part pour chercher son pain dans les pays rivaux, et les fils des négociants les plus considérables prennent le même chemin, chassés de chez eux par la faim des riches, le désir d'accroître encore leur fortune. « C'est ainsi qu'à Londres et à New-York, par exemple, la moitié des grandes maisons de commerce sont dans les mains des Allemands (1)." Ilstrouvent aisément à louer leurs services. Dociles, laborieux, sobres, réguliers, contents d'un faible salaire, ils sont les bienvenus. Et tandis qu'ils semblent uniquement occupés à employer leur savoir, ils continuent à s'instruire : détails de fabrication, art de parer la marchandise, petites habiletés, économies infimes, secrets importants, ils examinent, pénètrent, retiennent tout. Les uns, parleurs communications, informent leurs compatriotes de ce que ceux-ci ont intérêt à apprendre, les autres se rendent service à euxmêmes et reviennent exploiter dans leur propre
(1) A. Rainin, Impressions d'Allemagne, 1898, p. 264.
pays les indiscrétions commises. C'est ainsi que FAllemagne fait peiner pour elle l'effort des nations rivales, tandis que, moins épiée et plus défiante, elle garde seule le bénéfice de son propre travail.
Après s'être assuré toutes les chances de supériorité, reste à la faire reconnaître. C'est là la moindre tâche pour l'Allemagne. L'exode incessant qui disperse dans le monde entier l'excès de la population germanique, a fondé et accroît partout ses colonies. Si ces colons prennent aisément la nationalité de la contrée où ils s'établissent, ils gardent leurs habitudes, et ces habitudes font une constante propagande en faveur des produits allemands. A ces émissaires généraux de l'influence germanique, s'ajoutent les représentants particuliers que chaque maison importante d'outre-Rliin envoie solliciter, par des voyages réguliers, la clientèle étrangère, ou même qu'elle entretient en permanence sur les grandes places de commerce. La patience à s'enquérir, et l'aptitude à ne dédaigner aucun indice, donnent à ces mandataires toutes les chances de connaître sans erreurs l'état mobile de chaque marché et la solvabilité de chaque marchand. Quand les transactions peuvent être tentées sans imprudence, ils ne sont pas moins
aptes à les nouer. Un esprit naturel de soumission prédispose les Allemands à accepter les volontés d' autrui, à servir les goûts de chacun et ce goût universel qu'ont les hommes d'être prévenus et sollicités. L'assiduité des offres, la modestie de l'attitude, un air d'aimer le chent pour lui-même, de tenir ses commandes à honneur autant qu'à profit, tout sert des visiteurs toujours satisfaits, contents s'il achète beaucoup, contents s'il achète peu, contents s'il n'achète rien, et qui, s il leur dit : « Ne revenez pas », sortent en répondant : « A bientôt ».
Enfin, les Allemands ont compris qu'assurer par les moyens les plus parfaits l'éducation individuelle des hommes destinés au négoce, était une partie seulement de la tâche ; que si chaque industriel ou chaque commerçant se trouvait le concurrent de tous les autres, tous les producteurs d'un même pays se trouvaient solidaires contre les rivaux des pays étrangers ; qu'ils avaient à défendre cet intérêt commun par une action collective.
Les expositions internationales qui, depuis le miheu de ce siècle, sont entrées dans les habitudes et remplacent les foires de jadis, ont commencé d'assembJer, mais en groupements temporaires,
les industriels de chaque Etat.- Elles ont donné l'idée d'une autre entente, celle-ci durable, où l'initiative des particuliers s'est unie et à laquelle la puissance de l'Etat s'est parfois associée : il s'agit des musées et des offices commerciaux.
C'est en 1873, après l'Exposition universelle de Vienne, et à propos du marché oriental que la tentative commença. Une collection des produits envoyés par les pays qui appartenaient à la Turquie ou qui s'étaient délivrés d elle, avait attiré i'intérêt de nombreux visiteurs. Unis dans cette pensée que l'Autriche, pour accomplir ses destinées nouvelles, devait s'étendre sur le Levant par le commerce, et résolus à la renseigner sur ce qu'elle pouvait tirer de ces contrées ou leur fournir, ils se formèrent en société, achetèrent les collections et, avec elles, fondèrent un Mu- «ee oriental. L'institution se répandit bientôt dans le nord de l'Allemagne et s'y perfectionna. En 1881, après l'exposition industrielle de Stuttgard, les principaux parmi les manufacturiers et négociants wurtembergeois voulurent montrer commodément et vite à la clientèle étrangère les produits que lui offre le Wurtemberg. Fondé par eux, Y Exportniusterlager assemble dans un ^eul local les échantillons de leur fabrication.
L'acheteur y trouve réunis sous ses yeux et peut comparer les produits des diverses maisons, faire son clîoix et ses commandes, h' Exportmusterlager assure l'exactitude des livraisons et groupe, quand cela est facile, les envois, de façon à réduire les frais. Le succès a été si rapide que, pour solliciter de plus près la clientèle, des succursales ont été établies à Hambourg, Brème, Anvers, Belgrade, Sophia, Boustchovick, Athènes, Salonique, Beyrouth : l'on voit avec quelle prédilection la Société s'est étendue sur les pays du Levant. Les négociants de Francfort, de Manheim, de Cologne ont suivi l'exemple de Stuttgard et groupé les échantillons de leurs marchandises au centre de la production. A Dresde, les industriels se sont entendus de même. Leur Exportverein s'est surtout employé à faire représenter l'Association au dehors par ses agences, qui vendent et achètent pour chacun des associés : elles sont au nombre de 49 , traitent d'importantes affaires avec la Russie, les Principautés danubiennes et l'Empire ottoman.
La Belgique a poursuivi des résultats analogues par une autre méthode. C'est l'État qui, à Bruxelles, en 1882, a employé ses agents consulaires à remplir un musée d'échantillons. lia réussi à créer
très vite le plus complet de l'Europe, et c'est là qu'on a pu juger l'impossibilité pratique de tenir au courant des variations apportées à la mode et au travail cet énorme assemblage d'objets. Le musée est donc devenu l'accessoire, au lieu d'être le tout, et l'Etat a consacré le principal de son activité à réunir toutes les indications dont le commerce a besoin et qu'il serait difficile aux particuliers de recueillir. Sept services ont été ainsi créés et fonctionnent : 1° un service de renseignements pour le service extérieur, usages, cours de change, modes de paiement ; 2" un service des transports et tarifs douaniers, qui renseigne le public sur le coût des envois par terre et par mer entre la Belgique et les divers ports et villes du monde, les départs et arrivées des trains et paquebots, et les taxes perçues aux frontières ; 3° un service des adjudicutions à l'étranger, cahier des charges, plans et tous les détails nécessaires à ceux qui songeraient à soumissionner ; 4° un service des adjudications belges qui fournit les mêmes renseignements sur les travaux projetés par l'État, les provinces et les communes ; 5° un service de l'industrie belge, où les commerçants de ce pays déposent tous les documents qu'ils jugent utiles de donner sur l'importance et la qualité de leurs
produits ; 6° un service agricole qui a pour objet d'aider au placement desfruits, légumes, volailles et œufs belges; 7° un service de l'émigration. La Hollande fonde aussi un musée commercial en 1884 : mais là c'est une société particulière qui établit à La Haye, au profit de ses membres et pour favoriser l'exportation de leurs marchandises, un service d'échantillons et une agence de renseignements. En 1885, l'Italie, par son musée de Milan, et en 1887, la Suède, par son Sveriges allemànne Exportgôrening, commencent le même travail. En 1886, l'Autriche, recueillant à son tour l'exemple après l'avoir donné, complète son œuvre de 1873 : à Vienne, le concours de l'Etat et de l'initiative privée organise un service complet de renseignements. Outre ceux qui sont gratuitement fournis aux visiteurs, un Informationsbureau fur Ex-und Import indique, moyennant une légère rétribution, la solvabilité des maisons étrangères, et le nom des perpersonnes auxquelles on peut confier, hors de TAutriche, le recouvrement des créances ou la conduite des procès. L'office publie un journal hebdomadaire autrichien, Exportjahrbuc/i, revue annuelle du commerce, et un Zollcompass, recueil annuel des tarifs internationaux pour le monde entier. Dans ce mouvement général, une
attention privilégiée continue à se porter sur les pays orientaux. Le musée a des bureaux-succursales à Constantinople, à Alexandrie, dans les principales villes de Roumanie, de Serbie ; chaque mois il publie une revue, \ OEsterriecliisclie Monatsschrift fur den Orient^ et \ Informationsbureau a un service spécial pour tenir les intéressés autrichiens au courant des faillites qui se produisent dans les contrées danubiennes et le Levant. A Pesth, sous le nom de Kereskedelmi Muséum^ un office analogue s'est établi avec les subventions de l'Etat, mais il est géré par une société particulière et agit au profit de ses adhérents comme une véritable maison de commerce. Ce commerce porte surtout son activité sur la péninsule des Balkans et la Turquie. L'office a des agences à Constantinople, Smyrne, Alexandrie, Fiume, Baryaluka , Seragewo, Dougla Touzla, Bretchka, Belgrade, Sophia, Bukarest, Bombay, Boutschouk et Philippopoli.
La méthode créée dans l'Europe centrale a traversé presque en même temps la Manche et l'Atlantique. En 1886, après l'exposition des colonies faite à Londres pour le jubilé de Victoria, Impératrice des Indes, les collections ont été conservées, sont renouvelées comme un « Mémento »
perpétuel des richesses que F Angleterre doit exploiter, et V Institut Impérial, à la fois musée, agence et club, a été installé avec ce luxe des générosités utiles oùles Anglais n'ont pas d'égaux. La même année, à San Francisco, une association de propriétaires et de commerçants californiens a créé un Board of trade, exposition permanente de tous les produits naturels que ce pays offre et qui doivent tenter soit des émigrants, soit des industriels. Et avec la hardiesse de procédés qui fait l'originalité des Américains, les intéressés ont disposé leur exposition sur un train de chemin de fer et, de 1890 à 1891, elle a fructueusement circulé à travers les États-Unis. En 1894, à New-York, une compagnie a fondé ['Exposition permanente pan-américaine, pour appliquer même aux marchandises la doctrine de Monroè. Trois sections représentent les trois idées que sert l'entreprise : la première section est consacrée aux contrées américaines autres que les Etats-Unis et désigne à ceux-ci les gains qu'ils ont à tirer de celles-là ; la seconde est consacrée aux produits de l'Union, et a pour but de les faire connaître aux acheteurs étrangers ; la troisième est consacrée aux marchandises européennes qui sont achetées en Amérique et appelle l'attention des Etats-Unis sur la
coucurreuce étrangère qu'ils ont à éliminer de leur sol.
Enfin, l'innovation apportée par les Musées et Offices aux mœurs commerciales, commence à produire sur quelques points une autre et naturelle conséquence. Non seulement les hommes d'affaires pour lutter sur le marché du monde contre le négoce étranger, se groupent par états ou provinces, ils tendent à contracter des ententes particulières et par nature de métier. Ces sociétés qui fournissent aux négociants de certaines spéciahtés, et pour l'exploitation d'une région particulière, un service commun d'achat ou de vente, se développent. On peut citer comme les types divers de ces entreprises, les agences étabhes par des maisons italiennes à Belgrade, Las Palmas, Bruxelles, Liverpool, Beyrouth, le comptoir créé en 1895 à Copenhague par cinquante industriels belges pour l'exploitation de la Suède, de la Norvège et de la Finlande, le Master's Builder Exchange, agence fondée en 1889 à Philadelphie par un certain nombre d'architectes, entrepreneurs, et qui limite ses opérations à l'industrie du bâtiment.
Cet effort, si on le juge d'ensemble, apparaît avec un double caractère.
Il emploie les énergies individuelles à des actions collectives; grâce à cette union, il accomplit aisément des tâches qui seraient impossibles à l'être isolé, et, en donnant la force, permet le succès à ceux qu'il soustrait à la solitude.
Il supprime les intermédiaires, courtiers, commissionnaires, agents de renseignements et de publicité, auxiliaires jusque-là indispensables au commerce, mais parasites qui prélèvent une grosse part de ses bénéfices, et ainsi réalise sur le prix des marchandises une économie qui assure l'extension de sa clientèle.
Ces procédés de préparation méthodique et d'activité persévérante sont, avec plus ou moins de perfection, ceux de tous les jeunes peuples qui veulent s'enrichir. fiC Levant était un pays fait pour attirer leurs ambitions. Comme la nature féconde y travaille plus que Fhomme, cette contrée abonde en matières premières. Comme elle manque d'industrie, elle fait venir du dehors les produits qui exigent un outillage puissant et un labeur compliqué. Les habiles oiH donc chance de trouver là double profit, et de restituer à la Turquie, en marchandises fabriquées, autant et plus qu'ils lui empruntent en matières brutes. Ce gain semblait surtout promis à certains peuples. Les petits Etats qui, sur les Balkans et le Danube, ont été longtemps possédés par la Turquie et la touchent, se trouvent, par le voisinage des lieux, des habitudes et des langues, aptes à entreprendre avec elle les opérations simples du commerce. La Kussie, non seulement s'avance de frontière en frontière, comme d'étape en étape, sur le territoire
turc, mais le Bosphore est pour elle la voie naturelle d'accès vers le reste du monde : même pour ses échanges avec les autres peuples, elle pénètre et traverse sans cesse l'empire ottoman, Constantinople, et trouve d'incomparables facilités à saisir les occasions, les clientèles et les frets. Les Italiens et les Grecs, jaloux de ressusciter, les uns Sparte et Athènes, les autres Rome, tentent de réaliser par le développement de leur commerce, le moins chimérique de leurs songes ; pour les porter vers l'Orient, ils ont la Méditerranée ; pour transporter les marchandises encombrantes et qu'on attend pas à jour fixe, ils gardent une marine à voiles qui, avec ses sobres équipages, coûte peu; enfin, pour les accueillir dans toutes les Échelles, ils trouvent des Italiens et des Grecs, les plus vieilles et les plus nombreuses colonies du commerce levantin. Plus lointains, les Autrichiens, les Allemands, les Hollandais, les Belges, unis par des ententes économiques et des combinaisons de tarifs qui font de ces divers peuples un seul marché, sont reliés à la Turquie et par les voies rapides de terre, et par les voies économiques des fleuves et des mers Tous ces peuples ont entrepris la conquête commerciale de la contrée où la France et l'Angleterre dominaient seules.
Les marchandises fournies par l'Angleterre et par la France étaient bonnes, mais chères. Or, les populations du Levant, par la race, le climat, Tarbitraire turc, se trouvent impropres à l'activité, sont pauvres ; et, par leur contact avec l'Europe, sont tentées de tous les caprices qui sont devenus pour nous des besoins. C'est donc avec des ressources de pauvres qu'il leur faut satisfaire des désirs de riches. Leurs désirs sont ardents comme leur soleil ; et, comme le soleil, ils caressent la surface des choses. Plus avides que judicieux, ils distinguent mal, sous l'éclat de ce qui brille, la valeur de ce qui dure. Le fatalisme des Musulmans, la vanité des Levantins affaiblissent également en eux la faculté de prévoir : ils sont tout à la joie de la fantaisie aussitôt satisfaite, et de l'effet immédiat à produire. Nos rivaux ont compris que, pour attirer ces chalands à l'imagination gonflée et à la bourse plate, il fallait soigner l'aspect et abaisser le coût des marchandises ; que l'amoindrissement inévitable delà qualité passerait presque inaperçu, en tous cas ne rebuterait pas une clientèle peu experte à juger la valeur vraie de la matière et de la main-d'œuvre ; qu'il suffisait de donner aux choses la durée de ses goûts mobiles; que lui offrir beaucoup d'objets pour peu d'argent, était
servir sa secrète préférence, lui laisser, la fantaisie du jour satisfaite, le moyen de satisfaire la fantaisie du lendemain, et lui permettre, en renouvelant ses achats, de renouveler ses plaisirs. Ceci établi, les observateurs étrangers se sont enquis soigneusement de tout ce qui, formes, dimensions nuances, paquetage, mode d'envoi, imposé jusquelà par les fournisseurs anglais et français, blessait les habitudes et le goût du Levant. Dès lors, ils ont pu préparer les marchandises les plus aptes, fût-ce par leur infériorité, à trouver une clientèle. Prêtes, il restait à les mettre dans les mains de l'acheteur. Les maisons grecques, italiennes, autrichiennes, allemandes ont, dans les colonies de leur nation^ trouvé à souhait courtiers et commissionnaires et se sont assuré leur zèle en leur abandonnant de 3 à 5 pour 100 sur les affaires qu'ils traitent. Les représentants spéciaux des grands industriels ne se contentent pas de vendre dans les ports et d'y attendre les trafiquants en gros, mais, de plus en plus, pénétrent dans l'intérieur du pays et dans les boutiques des petits marchands. Cette connaissance des contrées et des hommes leur permet de cesser toute affaire avec les Orientaux insolvables, d'accorder aux autres du temps : et comme les marchands, à cause des mœurs locales, ne ven-
dent ni ne sont payés vite, nos nouveaux adversaires accordent aux clients sûrs un crédit de six mois, et le renouvellent, si les circonstances justifient un plus long délai.
Ces innovations ont surpris la quiétude de la France et de l'Angleterre. Celle-ci, jusque sur son propre sol, pâtit déjà de la concurrence allemande. Par là, elle commence à expier son égoïsme de 1870, cette neutralité indifférente où le gouvernement anglais sut enchaîner la bonne volonté des peuples mieux disposés en notre faveur, cette licence donnée à la nation sœur en protestantisme d'achever la France sans un murmure de l'Europe. L'Angleterre, si elle a rarement le remords du mal qu'elle fait, a toujours le remords du mal qu'elle souffre. D'abord dédaigneuse de ses nouveaux (Concurrents, elle a compris qu'il lui fallait les imiter pour se défendre. En Orient, elle n'a pas tenté d'égaler leur assiduité et leurs flatteries à la clientèle, la raideur britannique en était incapable : mais elle s'est mise à faire moins bon et à vendre moins cher. Elle ralentit ainsi le déclin de ses affaires et, d'ailleurs, elle a une telle avance qu'elle peut perdre beaucoup encore sans perdre le premier rang.
La France, plus pauvre d'avantages, devait les garder avec plus de soin. Elle n'a pas même paru consciente du péril. Sauf quelques industries, le= plus difficiles, qui ont tenté l'intelligence d'hommes éminents, et prouvent, par des succès hors de pair, ce dont l'activité française serait capable, notre commerce a continué à vivre de routine. Dans ce monde du travail, le premier des travaux, létude de la profession, reste délaissé. Nous semblous avoir les mêmes remèdes que nos rivaux, mais ce sont des étiquettes sur des flacons vides. En 1897, nos onze écoles supérieures de commerce avaient 611 élèves, et nos vingt et une écoles pratiques, dont plusieurs forment surtout aux écritures et à la comptabilité, 2588 élèves (1) : c'est le dixième de ceux que l'Allemagne instruit. La science, de plus en plus nécessaire à l'industrie, n'est pas davantage enseignée de manière à rendre les plus grands services à sa compagne. Nos hautes écoles s'honorent de donner une culture intensive et générale qui semble prévoir en chaque étudiant un futur grand homme et, s'il l'est, développe toute sa valeur, mais qui ne forme pas les hommes moyens, — et ils le sont presque
(1) Budget de 1898. Ministère des Travaux publics. Rapport de M. Charles i'ioux.
tous, — aux applications spéciales et précises. Nos écoles d'arts et métiers sont trop élémentaires pour fournir ces spécialistes que nos fabriques et nos laboratoires attendent. Aussi, plus les industries sont nouvelles et leurs découvertes en marche, plus nous nous laisserons distancer : l'électricité et ses applications semblent appartenir à la Belgique et à la Suisse, la chimie et ses produits à l'Allemagne. Surprise par les supériorités de ses rivaux, la France n'a pas songé, comme l'Angleterre, à se défendre partout, mais à se réserver un marché où elle l'emportât sans lutte. Elle a seulement, par des droits fiscaux, voulu interdire aux produits de ses concurrents l'accès de son territoire ; comme si elle eût reconnu d'avance son inaptitude à disputer aux nouveaux travailleurs la clientèle étrangère ; comme s'il lui fallait, pour prolonger le déclin de ses forces, les mêmes protections, mais définitives, que l'Amérique a établies, passagères comme l'âge ingrat, pour transformer sou enfance en jeunesse. Nos commerçants ont continué à fabriquer en France, d'où la plupart ne sont jamais sortis, des marchandises selon leur propre goût, à donner à leur travail tout le fini qu'exige la clientèle riche et exigeante de notre pays, à considérer que la perfection de
leur œuvre est une partie de leur honneur, à exiger les prix élevés que cette perfection justifie. Ils n'ont songé à la clientèle d'Orient que pour envoyer tel quel aux Turcs l'excédent de ces marchandises fabriquées pour la France, mesurées, nombrées, expédiées, vendues, emballées selon les coutumes françaises. Ils ont pourtant, moins que jamais dans les Echelles, pour en assurer le débit, des colonies importantes de nationaux. Au lieu de s'accroître, ces colonies diminuent : celle de Gonstantinople, qui a compté 7000 âmes, est réduite à 2000. Ils ne sont pas plus qu'autrefois présents dans ces contrées par des auxiliaires capables de les renseigner sur les besoins de l'acheteur, et de plaider auprès de cet acheteur la cause de leurs marchandises : ils continuent à croire qu'elles se recommandent d'elles-mêmes. Quand on les avertit qu'il serait temps de s'accommoder aux désirs et aux ressources de la clientèle orientale et de « lui en donner pour son argent " , ils demandent si on les confond avec des marchands de pacotille. Quand ils apprennent que leurs produits sont abandonnés pour des produits rivaux et moins chers, ils répondent : « que l'acheteur infidèle essaie et compare ; il nous reviendra » . Forcés de voir sans l'œil du maître, et, pour apprécier le
marché qui leur reste, réduits aux indications sommaires, lointaines, rares et suspectes de banquiers et de correspondans liés par la race, le séjour, les intérêts, avec les maisons orientales, ils ne protègent leurs intérêts de vendeurs que par des mesures générales, des procédés administratifs. Le plus simple est de faire des crédits très courts : moins il se passe de temps entre la livraison et le paiement, moins la solvabilité du débiteur a chance de s'amoindrir. C est à trois mois qu ils vendent. Et s'ils ne sont pas payés au jour dit, comme ils ignorent les causes du retard et sont hors de portée pour discerner les justes mesures à prendre, ils songent uniquement à sauver leur mise, lancent protêts et huissiers, et par ces procédés, quand ils ne perdent pas leur créance, perdent leur client. Enfin pour soutenir, malgré tant de désavantages, la fidélité de leurs acheteurs, ils n'envoient, pas plus qu'autrefois, dans le Levant, des mandataires directs chargés de faire valoir les supériorités des marchandises françaises, intéressés au succès, et familiers avec les populations. Nos consuls constatent que les voyageurs de commerce français sont à peu près inconnus dans tout le Levant : les seuls qu'on voie de loin en loin placent des eaux-de-vie. C'est aux hommes fixés à demeure
par leurs propres intérêts dans les grandes villes de ce pays, que nos commerçants confient le soin par surcroît de nos produits nationaux. Comme, parmi ces hommes, il y a peu de Français et beaucoup de Grecs, d'Italiens, d'Allemands, nos commerçants sont d'ordinaire représentés par des étrangers, les mêmes étrangers que nos concurrents prennent pour mandataires. Et ceux-ci ne reçoivent de nos industriels, comme cela était autrefois, que 2 pour 100 sur les bénéfices des opérations. Quand ces intermédiaires, Grecs, Allemands, Italiens, se trouvent représenter à la fois des maisons de leur nation et des maisons françaises, le patriotisme et l'intérêt les sollicitent à la fois de vendre les marchandises étrangères au détriment des nôtres. La renommée même de la France contribue au profit de tous, nous excepté : la contrefaçon de nos marques est une industrie pour nos rivaux. Aucun scrupule national n'empêche leurs intermédiaires, hommes de leur race, de faire, en favorisant ces supercheries auprès de la clientèle qui tient à nos marques, tort à la propriété française ; et l'avantage est grand de livrer au prix français ce qui a coûté beaucoup moins. Tout patent que soit cet abus, les maisons françaises dont le nom est usurpé ne s'inquiètent pas
pour si peu. La sécurité de ces contrefaçons donne au public confiance dans l'authenticité des produits, et l'infériorité de ceux-ci, constatée par la portion ricbe et délicate des acheteurs, contribue à amoindrir la réputation de la France.
YI
Les résultats sont écrits au grand livre du commerce international où chaque peuple a son compte, peut se comparer avec les autres peuples et avec lui-même. Chacun a été récompensé selon ses œuvres. L'Angleterre a gardé son rang, mais non son avance. La France a perdu 1 un et l'autre. Au lendemain de 1870, la somme des importations et exportations était pour l'Angleterre de 15 milliards ; pour la France, de 7 milliards et demi ; l'Allemagne n'atteignait pas encore le chiffre de la France. Aujourd'hui l'Angleterre et la France maintiennent malaisément les chiffres d'il y a trente ans. L'Allemagne est passée de 7 milliards et demi à plus de 10 milliards : elle a accru ses affaires d'un quart, et dépassé de la même proportion les nôtres.
La part de la France diminue surtout dans le Levant. La Turquie importe pour 500 millions et exporte pour à peu près même somme. Les deux puissances qui, en 1870, accaparaient les relations
commerciales avec la Turquie, lui achètent aujourd'hui les deux tiers de ce qu'elle vend et lui vendont la moitié de ce qu'elle achète : le reste est la part des nouveaux concurrents. Celle de l'Angleterre et de la France, même réduite, est encore belle, mais fort inégale. L'Angleterre achète encore les 37 p. 100 de ce que la Turquie exporte, et lui vend les 43 p. 100 de ce que la Turquie importe ; la France ne lui achète plus que 27 p. 100 et ne lui vend pas même 11 p. 100; les autres peuples lui achètent 34 p. 100 et lui vendent 46 p. 100. Donc l'Angleterre achète et vend en proportions à peu près égales, avec un léger excédent de ses ventes sur ses achats. La France achète à la Turquie presque trois fois plus qu'elle ne lui vend. L'ensemble des autres nations vend à la Turquie un quart de plus qu'elles n'achètent. Parmi ces nations, l'Allemagne lui achète trois fois moins qu'elle ne lui vend. Par suite, en Orient, la France est de tous les peuples celui qui, proportions gardées, apporte le plus d'argent et vend le moins de marchandises, et l'Allemagne, celui qui place le plus de marchandises et laisse le moins d'argent. L'une, malgré les débouchés qu'elle ouvre aux produits ottomans, les relations qu'elle noue, les obligés qu'elle fait, ne parvient pas à obtenir un échange
de commandes ; l'autre, sans apporter de capitaux, sans rendre service aux producteurs orientaux, I
s'est fait une clientèle par l'art de servir les goûts I
du public. L'Allemagne, en trente ans, a su, partant de rien, se créer un marché de 30 à 40 millions ; nous avons mis trois cents ans à nous assurer un marché de même importance. Dire cela n'est pas montrer toute notre faiblesse. Ces 39 millions de marchandises que nous avons vendues à la Turquie en 1897, somme identique à celle que nous obtenions d'elle à la fin de l'ancien régime, ne sont pas l'étiage médiocre, mais du moins fixe, de notre activité commerciale. Tandis que s'élève la situation de nos rivaux, la nôtre baisse ; les gains non seulement de l'Allemagne, mais de l'Autriche, de l'Italie, de tous, sont faits de nos pertes. Chaque année détache de nous quelques acheteurs, chaque année nous enlève la primauté dans quelque produit (1). En 1892, nous vendions 60 millions, 56 en 1893, 53 en 1894, 51 en 1895, nous étions descendus à 41 en 1896. En 1897, nous nous abaissons à 39. C'est la décadence lente, tranquille et continue. Ce sont les jours d'automne, qui se suc-
(1) Voyez le Bulletin mensuel de la Chambre française de commerce de Con'.tanlinople et, clans le Moniteur ofjiciel du Commerce, les rapports de nos consuls.
cèdent avec leurs lendemains presque semblables aux veilles, mais dont chacun, insensiblement plus court et plus sombre, conduit à l'hiver stérile la gloire féconde de l'été.