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LA POLITIQUE DE BONAPARTE

Le célèbre orientaliste, Champollion le Jeune, aimait à raconter que reçu à dîner, lors de son voyage aux ruines égyptiennes, chez un bey de la Thébaïde, celui-ci, au lieu de boire au roi de France — alors Charles X — pour répondre au toast que le savant français venait de porter au vice-roi, s'était écrié avec Faccent du plus vif enthousiasme : « Je vais te proposer un toast que tu ne refuseras pas : Au grand Bonaparte ! » Hommage caractéristique, bien faible cependant à côté de celui que, récemment, pendant un séjour au Soudan français, nous avons entendu de la bouche d'un chef de tribu des bords du Niger, dans un village perdu dans la brousse, aux environs de Say. Nous «palabrions » avec ce chef, vieillard à Taspect misérable, quand tout à coup il nous jeta en

Ferry. — La France en Afrique. 1

un arabe déformé cette interrogation : « Es-tu du pays d'Ali Bounaberdi ? » et, sur notre réponse affirmative : « Mon père m'en a souvent parlé comme d'un très grand chef; c'était un ami et un protecteur des musulmans. »

Ainsi, ce nom de Bonaparte était prononcé plus de cent ans après l'expédition d'Egypte par un homme ne sachant ni hre ni écrire, qui nomadisait à l'aventure dans cette sohtude des steppes de l'Afrique centrale ! Et cette légende, gardée dans les tribus, répétée de père en fds, me rendait de suite tous ces gens favorables ! car le vieux chef répétait : « Bon musulman, bon musulman; toi aussi, ami des musulmans. »

Je revoyais l'armée française dans la vallée du Nil, les Pyramides, le Mont-Thabor, Aboukir, la légende se créant, courant l'Afrique avec cette rapidité qu'y mettent les nouvelles à franchir les plus énormes distances, s'amplifiant de bouche en bouche, se conservant à travers les temps. Je sentais venir jusqu'à moi l'influence lointaine de celui qui avait su, au milieu des batailles, se faire reconnaître comme un ami et un protecteur par le peuple le plus réfractaire, le moins assimilable du monde. Je sentais de quel prix avait pu être, pour le développement de la puissance française dans l'Afrique du Nord, cette action de Bonaparte sur le monde musulman, où politique et rehgion se tiennent étroitement unies ; de quel prix elle était, aujourd'hui que ce monde a des points

multiples de contact avec nous, et quels enseignements on pourrait y trouver pour l'organisation et le gouvernement de nos colonies de l'Ouest africain, si on voulait en anah^ser tous les éléments, si l'on s'attachait à dégager des documents qui s'y rapportent la politique que suivit le Commandant en chef de Farmée expéditionnaire et les procédés qu'il employa pour l'appliquer.

Bonaparte allait trouver en Orient, dans ce pavs de soleil et de fastueuses mises en scène, un champ merveilleux pour ses exceptionnelles facultés d'activité, d'imagination, de réflexion, de décision et d'énergie. Il y joignit, dans un sage esprit de politique avisée, des qualités de patience et de modération que, plus tard, Thabitude du succès et la complète omnipotence devaient lui faire oublier.

Il n'ignorait pas, lorsqu'il quitta Toulon, le 19 mai 1798, ce qu'avait écrit Volne}^ dix ans auparavant, au sujet de la conquête de l'Egypte : « Pour s'y établir, il faudra soutenir trois guerres : la première contre FAngieterre, la seconde contre la Porte, mais la troisième, la plus difficile de toutes, contre les musulmans qui forment la population de ce pays. Cette dernière occasionnera tant de pertes que peutêtre doit-elle être considérée comme un obstacle insurmontable. »

Bonaparte n'était pas de ceux qui craignaient l'An-

gleterre. Mais, parti pour « jeter en Egypte le fondement de la puissance française » et y créer une base d'opérations stable « d'où Ton puisse saper la domination gigantesque de l'Anglais dans l'Inde ^ », il sentait parfaitement que toute installation permanente de la France sur les bords du Nil serait irréalisable, si l'on se jetait dans les luttes religieuses, si l'on ne se donnait comme premiers et indispensables auxiliaires, le Coran et ses interprètes.

Les victoires brisent les résistances, abattent les obstacles ; aussi éclatantes soient-elles, elles ne forcent pas les consciences. Le vaincu reste toujours un homme, et nul alors ne pouvait mieux se rendre compte de ces vérités éternelles que le Bonaparte de 1798, sorti hier des tourmentes de la Révolution.

Du reste, le souvenir des Croisades, de cet immense exode de l'Europe, n'était-il pas là pour lui rappeler la puissance du sentiment rehgieux chez les mahométans? Cette lutte avait été celle du fanatisme contre le fanatisme, de la croix contre le croissant. Elle avait été le heurt de deux idées violentes et irréconciliables.

Bonaparte, au contraire, allait faire de son action une mise en acccord des intérêts de la France et de ceux des musulmans et il dira plus tard, assez brutalement, dans ses dictées de Sainte-Hélène : « En 1250

Ordre du jour du 18 juin 1799 {Archives de la Guerre).

rÉgypte était moins en état de se défendre et plus dépourvue de défenseurs qu'en 1798; mais saint Louis ne sut pas en profiter; il passa huit mois à prier, lorsqu'il eut fallu les passer à marcher, à combattre et à s'établir dans le pays. »

L'armée devait faciliter la tache que s'était donnée son chef. « Elle n'avait pas fréquenté les églises en Italie, elle ne les fréquentait pas davantage en Egypte; cette observation fit sur les ulémas le plus heureux effet. Si les Français n'étaient pas musulmans, du moins il devenait prouvé qu'ils n'étaient pas non plus idolâtres; le sultan Kébir était évidemment le protégé du Prophète. »

Il ne suffira pas à Bonaparte de se dire et de se montrer plein de respect pour le culte de Mahomet. Il remuera tout le monde musulman du Maroc à la Syrie ; il poursuivra ce double but de le détacher de Gonstantinople et de lui faire connaître et aimer la France.

Pour y atteindre, il jouera avec la plus extrême habileté de la rivalité latente qui existait alors entre le sultan Sélim et les Ghérifs de la Mecque. Il n'épargnera rien pour flatter ces hommes vénérés de tout l'Islam, pour se les attacher, pour opposer leur influence à celle de la Turquie. Il évitera, aussi longtemps que possible, que la guerre soit olTiciellement déclarée au Commandeur des Croyants. Jusque-là, il désignera les ennemis sous les noms de Mamelouks ou

d'Arabes; les dénominations de Turcs, d'Egyptiens, de musulmans seront celles qu'il réservera aux amis. Et, lorsqu'enfin, malgré tous les efforts de conciliation, la rupture éclatera avec la Porte, il se présentera comme défenseur de rÉgyptc et de ITslam ; c'est à ce titre qu'il conduira son armée à la bataille du Mont-Thabor; c'est au nom de la Mecque, de Médine et du Caire, seules villes saintes, qu'il parlera aux musulmans.

Une œuvre aussi considérable, menée au milieu de difficultés qui décourageaient les plus forts, exigeait une habileté consommée, une clairvoyance aiguë, une souplesse avisée, une énergie sans violence, toutes qualités que Bonaparte employa de la façon la plus heureuse et qui lui permirent d'asseoir pour longtemps l'influence française dans le nord de l'Afrique.

Les premières mesures prises par le général en chef dès son entrée à Alexandrie (2 juillet) sont significatives.

Lisez les ordres à l'armée : « L'exercice du culte sera protégé. 11 est interdit d'entrer dans les mosquées ou de se rassembler à leurs portes. Il est extrêmement important de se concilier les habitants... Tout ce dont on aura besoin sera payé comptant... Les

Ordre du jour du 3 juillet 1798 [Arch. de la Guerre).

Lisez la proclamation que Bonaparte adresse aux musulmans. Rédigée le 27 juin, en mer, à bord du vaisseau YOrie/it, elle va être tirée à Taide du matériel d'imprimerie arabe que Ton a apporté de France, et sera répandue à profusion. Le général en chef ne se borne pas à annoncer que la religion du Prophète sera respectée, qu'il aime Mahomet et le Coran, qu'il fait la guerre seulement aux beys et aux [Mamelouks qui oppriment l'Egypte, et non au grand Sultan dont il a toujours été Fami; il ajoute encore, à Fappui de ses promesses, qu'il « a détruit le pape et les chevaliers de Malte, ennemis du Grand Seigneur et des musulmans. »

Cette déclaration, qui fait de lui un protecteur actif du culte raahométan, il la répétera en maintes occasions, et elle lui vaudra des remerciements chaleureux de différents pachas C|ui se « réjouissent de la prise de Malte comme d'un événement qui assure au général Bonaparte la reconnaissance de tous les croyants S) . 11 la fera connaître dans tout FOrient par des émissaires qu'il s'est fort ingénieusement attachés. Ce sont sept cents esclaves turcs qu'il a déhvrés à Malte et qu'il renvoie par terre dans leurs pays, à Tripoli, Alger, Tunis, au Maroc, à Damas, en Syrie, à Smyrne, à Constantinople même. On a eu soin de les bien nourrir, de les bien habiller, de les « traiter avec dis-

* Lettres de ; Ibrahim Benghelli, pacha et vizir d'Albanie, etc., (15 juillet 1798; [Arch. de la Guerre).

tinction ». Chacun d'eux, porteur d'exemplaires en arabe de la proclamation d'Alexandrie, s'en va, pourvu d'argent pour la route, répandre dans tout l'Islam la nouvelle de la victoire des Français, clamer en un enthousiasme tel « que leur langue suffisait à peine à l'expression de leurs sentiments » la générosité de Bonaparte, ses bonnes intentions pour les musulmans, dont il est vraiment l'ami puisqu'il détruit leurs plus exécrés ennemis, leurs ennemis religieux.

Le 21 juillet, les Mamelouks sont dispersés aux Pyramides ; le général en chef entre au Caire, où Tavait précédé une nouvelle proclamation : « Ne craignez rien pour vos familles, vos maisons, vos propriétés et surtout pour la religion du Prophète que j'aime. » Dès lors, installé dans la capitale des beys, il va multiplier, avec une activité « qui plonge les Turcs dans l'étonnement », les mesures qui peuvent lui concilier les musulmans ; qu'elles visent Tadministration du pays, les besoins du peuple, les fêtes privées ou publiques, les mouvements des caravanes, elles concourent toutes à ce môme et unique but.

Des ordres sont donnés, dès le 25 juillet, pour étabhr au Caire et dans chaque province de l'Egypte un Divan de sept personnes, « chargé de veiller aux intérêts delà province », et une compagnie de soixante janissaires, affectée au maintien du bon ordre. Les ulémas qui formaient le Divan étaient traités avec les

plus grands honneurs; au Caire, lorsqu'ils se rendaient au palais du commandant en chef, sur la place Ezbékieh, les corps de garde français prenaient les armes et, lorsqu'ils avaient été introduits auprès de Bonaparte, celui-ci s'asseyait au milieu d'eux, témoignait une grande admiration pour le Prophète, discutait sur le Coran « dont il se faisait expliquer les principaux passages )>. Il semble cependant qu'il éprouvât quelquefois du plaisir à embarrasser « ces vieillards respectables ». Comme l'un d'eux lui affirmait au cours de l'une de ces causeries que, « si les Arabes avaient perdu leur antique civilisation, il leur restait le Coran », Bonaparte demanda « si le Coran leur enseignait à fondre des canons » ; tous les chefs présents « répondirent, du reste, hardiment que oui ». Ces membres du Divan, flattés, honorés, complètement charmés par le général en chef, devinrent ses plus précieux intermédiaires. Il ne leur laissa pas le pouvoir, mais il leur en prodigua toutes les apparences et tous les honneurs. S'il leur fait prêter serment, c'est sous forme d'un contrat réciproque, où eux jurent, devant Dieu et ^Mahomet, obéissance à la Répubhque française, tandis que lui s'engage « à respecter les lois, les usages, la rehgion, le culte établi par le prophète Mahomet ». S'il est seul en réalité à décider et à gouverner, ce sont eux qui font connaître ses désirs aux musulmans, au milieu desquels ils vont répétant leurs conversations avec le sultan Kébir.

Poursuivant avec soin son plan d'assimilation de rislam, il se porte en personne dans la direction de Suez pour aller au-devant de la caravane de la Mecque et la (( mettre à Tabri des pillages des Mamelouks et des Arabes^ ». Il n'omet pas de charger le Divan de recevoir cette caravane « avec les honneurs et la pompe accoutumés » ; le commandant du Caire, qui accompagnera le Divan en cette occasion, reçoit même Tordre « de soumettre d'avance au général en chef le programme du cérémonial de cette réception-».

Dans ces entrevues famihcres et fréquentes avec les ulémas du Caire, Bonaparte leur insinue peu à peu — tout en disant son amitié pour le Sultan — que les villes les plus saintes du mahoinétisme sont les antiques cités du Caire, de Médine et de la Mecque.

11 cherche à éveiller en eux les sentiments d'un patriotisme indépendant de l'influence de Constantinople. Il s'efforce de les convaincre par des paroles répétées — justifiées du reste par ses victoires et sa renommée — qu' « aucun pouvoir humain ne peut rien contre lui »; « que son arrivée d'Occident sur les bords du Nil a été prédite dans plus d'un passage du Coran ; qu'il est prédestiiié ». Et les ulémas qui considéraient l'armée des ^lamelouks comme

* Lettre de l'administrateur Poussielgue au général Menou (13 août 1798) {Arch. de la guerre).

* Ordre de Bonaparte au commandant de la place du Caire (2 août 1798) {Arch. de la guerre).

invincible, conviennent que (^ jamais les Français n'eussent vaincu les fidèles, si leur chef n'avait été spécialement protégé par le Prophète )). Alors, clans un mouvement crenthousiasme religieux, ils lui demandent de se faire musulman; « cent mille Egyptiens et cent mille Arabes viendront se ranger autour de lui et il pourra rétablir dans toute sa gloire la patrie de Mahomet ».

La proposition était embarrassante pour Bonaparte. Il objecta que deux raisons s'opposaient à sa conversion : (( la première était la circoncision, la seconde le vin ; ses soldats en avaient l'habitude dès l'enfance et il ne pourrait jamais leur persuader d"y renoncer ».

On soumit le cas à quatre muphtis, puis on écrivit à la Mecque et il fut décidé par les plus autorisés représentants de Mahomet que « la circoncision n'était pas obligatoire, mais seulement recommandée, et, qu'en ce qui concernait le vin, les nouveaux convertis pourraient en boire à condition de racheter ce péché par des bonnes œuvres et des actions charitables ». Mis ainsi dans l'impossibihté de se dérober, Bonaparte put faire admettre que « ^lahomet lui avait accordé un an pour préparer son armée », que, de son côté, il avait promis au Prophète de faire construire une immense mosquée capable de la contenir tout entière le jour où elle se ferait musulmane.

Peu de temps après, le général Menou, en embras-

sant publiquement rislamisme, semblait donner un commencement d'exécution aux vagues promesses du général en chef. Les musulmans furent tout à la joie ; leurs cheiks allèrent prêchant que les Français n'étaient pas des infidèles, et bientôt Bonaparte reçut des habitants les mêmes marques de respect que s'il eut été le Sultan lui-même.

On pourrait, si Ton oubliait la grandeur du but poursuivi, être tenté de reprocher au général en chef son manque de sincérité, lorsque fut traitée cette question de conversion. Henri IV pensait que « Paris valait bien une messe » ; Bonaparte estima que rétablissement de Finfluence française dans la vallée du Nil et en Orient valait bien un semblant d'acquiescement — et à longue échéance — à des espérances, qu'il importait au plus haut point d'entretenir.

La situation était en effet des plus graves. La flotte venait d'être détruite à Aboukir; l'armée se trouvait sans communication avec la mère patrie. Les cheiks prêchaient partout contre les Français; le sultan Sélim manifestait son profond mécontentement; le soulèvement des musulmans, sous l'étendard de la guerre sainte, était imminent. Il fallait à tout prix — et cependant sans violence — faire taire les appels à l'insurrection.

Du reste, Bonaparte ne se contente pas de parler; il agit, décharge d'impôts tous les établissements,

tous les villages dont les revenus sont consacrés au culte de Mahomet, punit sévèrement les officiers, administrateurs ou soldats qui se montrent injustes envers les musulmans, félicite le général Menou d'être allé à la mosquée de Rosette, se montre lui-même au peuple, au milieu des cadis, des cheiks, des muphtis et des ulémas, les jours de grandes fêtes.

C'est ainsi que le 18 août 1798 il se rend à cheval, suivi de tous les généraux, des membres du Divan, des principaux fonctionnaires du Caire, à la cérémonie de Fouverture du canal du Xil : cérémonie de caractère sacré; car si, les digues du canal une fois rompues, Finondation « du fleuve béni, qui allait fertiliser les terres, était parfaite », les musulmans voyaient là une marque de la bienfaisance divine. Le cortège se porte au Nilomètre « monument octogonal en marbre blanc, où se trouve la colonne mystérieuse, graduée des coudées qui servent à déterminer les accroissements annuels du Ml^ ». Les troupes sont sous les armes, en tenue de parade ; une foule considérable couvre les bords du fleuve. La digue est rompue au bruit des décharges d'artillerie et aux sons des musiques de Farmée ; le Nil se précipite dans la brèche en un impétueux torrent. Des pièces d^argent sont distribuées au peuple, des pehsses et des cafetans au cadilaskar et aux chérifs. Le soir, la

* Rapport sur le kilomètre par le capitaine du génie Michaux (4 août 1798) {Arch. de la Guerre).

ville est illuminée et les musulmans la parcourent en chantant les louanges des Français : a Vous avez remporté la victoire et depuis cent ans le Nil n'a pas inondé FEgypte d'une manière aussi satisfaisante ; la victoire et le débordement du Nil sont deux bienfaits que n'accorde que le ciel^ »

Quelques jours plus tard, en fin du même mois d'août, l'armée et ses chefs prennent part aux fêtes de la naissance du Prophète. Bonaparte, suivi de son état-major, rendit visite au cheik el-Bakri, y accepta à dîner et fit saluer par cent coups de canon tirés de la citadelle le verset des prières publiques qui annonçait l'entrée de Mahomet à Médine, c'est-à-dire le commencement de l'hégire. Le soir, pendant que le quartier général et les principaux édifices étaient illuminés, (( les musulmans joyeux se promenaient dans la ville jusqu'à minuit, en chantant des poèmes en l'honneur du Prophète et priaient Dieu, des cierges à la main et en se balançant ^)).

Le l^"" vendémiaire suivant, la célébration de l'anniversaire de la fondation de la République offrait une nouvelle occasion de rapprocher et de réunir les Français et les musulmans. Bonaparte n'y manque pas. Il frappe l'esprit des musulmans en disant que cette fête est celle de « la naissance du peuple fran-

* Rapport arabe (Séjour du mois de Rabi el-Aouel, de l'an 1213 de l'hégire) {Arcli. de la Guérite).

* Rapport arabe, loc. cit.

BONAPARTE ET LE MONDE MUSULMAN i5

çais )), qu'elle est Tanniversaire du jour a où ce peuple a chassé ses Mamelouks ». Il reçoit les chérifs, ulémas et cheiks à sa table somptueusement servie. « Les couleurs françaises étaient unies aux couleurs turques ; le bonnet de la liberté et le croissant, la table des Droits de Thomme et TAlcoran se trouvaient sur la môme ligne; la gaîté française était modérée par la gravité turque \ » Sur la place Ezbékieh, c'étaient, comme précédemment, des fêtes populaires, que rehaussait cette fois le lancement d'une montgolfière, « mo^^en de correspondance du sultan Kébir avec Mahomet^ ». Les a dames turques », réunies dans les maisons du pourtour de la place, assistaient à ces réjouissances ; « les Français avaient pour elles les attentions, les prévenances qui caractérisent notre nation; elles parurent ne pas répugner à connaître la différence qui existe entre nos habitudes sociales et les leurs * ».

Toutes ces fêtes du Caire étaient — par ordre du général en chef — célébrées aux mêmes jours, avec la même pompe, sur tous les points de TEgypte où stationnaient des troupes françaises. C'était donc de la Méditerranée au désert de Nubie la fusion des deux peuples en des cérémonies, qui leur rendaient communs les plus populaires de leurs anniversaires.

* Courrier de l'Egypte (numéro S, du 27 septembre 179S).

Le Courrier de F Egypte^ sorte de journal officiel, « rédigé par Fimprimerie de l'armée, au quartier général du Caire » et dont le premier numéro avait paru le 29 août 1798, relatait, avec les plus grands détails, tous ces événements. Traduit en arabe, distribué parmi la population de FEgypte et dans tout le Levant, il allait montrer aux fidèles combien les Français honoraient le Prophète. Il les tenait au courant des actes et des projets du général en chef. Aujourd'hui, il s'agissait de la création d'une « maison de réunion » au Caire, « avec tout ce qui peut contribuer aux plaisirs de la société et tout ce qui peut attirer parmi nous les habitants et leurs femmes et leur faire insensiblement prendre les habitudes, les goûts et les modes françaises. » Une. autre fois, le Courrier publiait des proclamations du général en chef ou des ulémas, des descriptions de mosquées, des correspondances avec la France ou avec les villes saintes du mahoiiiétisme, des instructions de Bonaparte, qui montraient combien il était soucieux des intérêts et des besoins des plus humbles parmi le peuple : ordres pour répartir plus équitablement entre les villages les impôts ou l'eau fertihsante du Nil, pour faire vérifier l'emploi des sommes destinées à Fentretien des mosquées; récits des visites du général ou des administrateurs aux hôpitaux français ou musulmans que l'on fait améliorer ou agrandir; envoi dans ces hôpitaux plusieurs fois par semaine des

musiques de Tarmée « afin d'éga^-er les malades » ; abolition, « comme contraire à la raison et à l'humanité, de l'usage de la bastonnade, pour obtenir des révélations »

On peut dire que la prodigieuse activité de Bonaparte s'applique à tout avec une profonde connaissance des hommes et des choses. « Il ne s'endort point, écrit en rentrant d'Orient à Paris, le même Volney qui considérait, en 1788, la conquête de l'Egypte comme presque irréalisable: il profite des divisions civiles et religieuses pour s'attacher les grands et les petits; il flatte leur amour-propre en adoptant plusieurs de leurs usages, afin qu'ils adoptent les nôtres; il les a trouvés sombres, atrabilaires, querelleurs par l'effet de la tyrannie ; il les rend gais, aimables, bons, par des jeux, des fêtes, de la musique; il tourne en amusements des travaux utiles ; il emploie plus l'art que la force pour se faire un parti chez les naturels. »

Mais s'il est sans violences inutiles, il est aussi sans faiblesse, quand il est nécessaire de faire sentir au musulman que le Français est fort, que « personne ne peut arrêter sa marche ; car ce serait vouloir arrêter le destin. »

En octobre 1798, une révolte a éclaté au Caire, les insurgés ont nommé un Divan sous la présidence du cheik Sadah; le général Dupuy qui commandait la

Feery. — La France en Afrique, 2

ville, et une cinquantaine d'officiers et soldats sont massacrés.

Bonaparte réprime vivement Finsurrection avec son habituelle énergie. On retrouve son désir de frapper les imaginations dans Tordre qu'il donne d'essayer (( de jeter à terre la grande mosquée, en brisant quelques colonnes, sans éveiller l'attention par des coups de fusil ou de canon ^ )> ; il y a là comme un appel au surnaturel dont il veut peut-être étonner les musulmans. En tout cas, une fois le calme rétabli, il revient à sa politique de modération ; il fait enterrer aussitôt que possible les victimes de l'insurrection, afin « qu'il ne reste aucune trace de ce qui s'est passé » ; il pardonne au cheik Sadali. « Eh quoi ! vous ne le faites pas fusiller ? » s'écrie Kléber, qui devait plus tard faire bâtonner ce même cheik et armer peutêtre ainsi le fanatique qui le frappa à mort. « L'armée ne se soumet qu'en frémissant à la modération du général en chef, écrit au général Menou l'ingénieur des ponts et chaussées Lepère. » Bonaparte reste inébranlablement fidèle à son attitude. La grande mosquée d'el-Azhar avait eu à souffrir de nos projectiles, il la fait purifier et réparer; il rend aux prêtres les livres saints enlevés par les soldats ; il se contente de congédier dans les provinces les membres du Divan, qu'il rappellera en décembre suivant.

* Ordre de Berthier, par ordre du général en chef, au général Bon (23 octobre 1798) {Arch. de la Guerre).

Des proclamations des ulémas, lancées dans toute l'Egypte, vantent la miséricorde de Bonaparte : (( Le peuple du Caire est criminel, car le sultan Kébir a été bon pour lui ». Une légende se crée qui montre ^Mahomet apparaissant pendant la révolte au général français, dont Fhabile et ferme politique réussit ainsi à transformer, en un élément de force pour la puissance française, un événement qui eût pu marquer sa destruction si des cheiks coupables Ton avait imprudemment fait des martvrs musulmans.

Les actes de Bonaparte, les idées dont il poursuivait rapplication,la mise en scène dont il avait soin de frapper les esprits avaient, par eux-mêmes, trop de rayonnement pour qu'ils ne se répandissent pas hors de rÉgypte et ne pénétrassent pas le monde musulman tout entier.

L'Egypte était un lieu obligé de passage, où se croisaient naturellement les caravanes des pays barbaresques, de la Nubie, de la Syrie et de l'Arabie, caravanes de commerçants venant échanger leurs produits contre les céréales de la vallée du Xil, caravanes de pèlerins en perpétuel mouvement entre leurs pays d'origine et les villes saintes de Médine et de la Mecque. Bonaparte utilise avec soin les unes et les autres. Il veille à ce que leur sécurité soit assurée;

il les fait escorter au besoin pour les mettre à Fabri des pillages des « Arabes ou des Mamelouks » ; il leur fait distribuer des exemplaires en arabe de ses proclamations ou des numéros du Co iirrier de VEgtjpte .

Les caravanes de trafiquants hésitent souvent à entrer au Caire; elles se défient « parce que les beys violaient souvent leur parole ». Bientôt la confiance revient. Les Arabes qui arrivent du mont Sinaï et de el Tor disent de Bonaparte que « son bras est fort et sa parole de sucre » ; les Nubiens fréquentent régulièrement le Caire, malgré l'incident assez comique arrivé en septembre 1798 à Abd el-Kérim, chef d'une de leurs caravanes. « Venu chez le citoyen Rigo, de r Institut d'Egypte, qui désirait le peindre, il se rejeta vivement en arrièrre en poussant des hurlements d'effroi lorsqu'il vit le tableau qui avait été fait ; il s'enfuit à toutes jambes et dit dans le quartier qu'il venait d'une maison où on lui avait pris sa tête et la moitié de son corps ^ »

Quant aux pèlerins qui vont à la Mecque ou en reviennent, ils sont tout particulièrement bien traités. Reçus avec honneur, pourvus d'escortes et de cadeaux, ils servent souvent à Bonaparte de courriers entre l'Egypte, l'Arabie et les Etats barbaresques. Comme les croisières anglaises rendent très aléatoires ses communications par mer avec le Directoire, il leur

* Courrier de VÉgypte (n» 25, du '22 janvier 1799).

confie ses dépêches qu'ils remettent aux consuls de France à Derna, Tripoli, Tunis, Alger, au Maroc même, d'où elles gagnent la France, soit directement, soit par Cadix et FEspagne; d'autres pèlerins lui apportent les sacs dont les chargent les mêmes consuls. Parfois, ce sont des courriers spéciaux qui sont envoyés par le « roi de Maroc, sultan Soliman, » et mettent trente jours par terre jusqu'à Tripoli, cinq jours par mer de Tripoli à Benghasi, puis quarante jours par terre jusqu'à Alexandrie.

C'est donc le long des côtes de la Méditerranée, de l'océan Atlantique à la vallée du Xil, un courant continu de relations commerciales et politiques que Bonaparte s'efforce de développer.

Il double l'action naturelle des caravanes par l'envoi de missions. Le capitaine Siverik se rend à Tripoh fin octobre 1798; il fait remettre au bey par un chérif une lettre de Bonaparte où le général annonce « qu'il est venu en Egypte pour mettre en liberté le peuple opprimé par les Mamelouks et faire observer exactement la vraie religion, telle que ^lahomet Fa établie et qui a été corrompue par la Porte ottomane » ; le chérif ajoutait verbalement que 70.000 Arabes de la Mecque suivaient Bonaparte et que son parti augmentait tous les jours \ Le citoyen Arnaud va porter

' Rapport du capitaine Siverik. Arrivé à Cattaro le 28 dé-

en décembre une lettre semblable au bey de Derna. Sur les instances de Bonaparte, le Directoire fait parvenir les mêmes assurances à Alger, à Tunis, au Maroc et, dans toutes ces communications, on retrouve toujours la même tendance à essa3^er de détacher de Constantinôple le monde musulman.

Les États barbaresques étaient alors fort hésitants. Une lettre, écrite en fin octobre 1798 par deux cheiks de Derna, et que Bonaparte put intercepter^ disait qu'à l'annonce de la présence des Français en Egypte, le bey de Tripoli avait fait rassembler des troupes et envoyer des ordres pour mettre cette ville en état de défense, ainsi que Derna et Benghasi, puis, qu'il avait renoncé à ces projets sur Tassurance, donnée par les émissaires de Bonaparte, que les Français n'étaient pas en guerre avec le Grand Seigneur de Constantinôple.

En fin décembre de la même année, nouveaux armements à Alger, Tunis et Tripoli, qui cherchent à entraîner le Maroc contre la France. Mais, « le roi de Maroc », très satisfait de Taccueil que les pèlerins

cembrel798, parti de Tripoli le 3 novembre et deCorfoulc23 décembre [Arch. de la Guerre).

Une fois rentré en France et devenu premier consul, Bonaparte ne négligea rien pour s'attacher le bey de Tripoli. Il lui envoya un émissaire, le Maltais Xavier Naudi, qui « signa à Tripoli le 18 juin 1801 un traité secret, grâce auquel tous les Français devaient jouir de la plus entière liberté entre la Régence et le Caire. L'évacuation de l'Egypte rendit inutiles ces immenses avantages » [A travers la Trivolitaine, H. de Mathuisieulx. 1 vol. Hachette, 1903).

recevaient au Caire, rejetait ces propositions et faisait partir la caravane habituelle pour la iNIecque, « en disant au chef qu'il n'avait rien à craindre de Bonaparte, c|ui était son ami » ; il offrait même des courriers pour la transmission des dépêches de Farmée ou du Directoire ; heureuse conséquence de l'attitude du général en chef, dont la politique avait su s'appuyer sur les sentiments qui servent de lien commun entre les différentes fractions du monde musulman.

Bonaparte agit avec plus d'activité encore à Test de la mer Rouge. Là, en effet, se trouvent les centres les plus vénérés de tout Flslam, ceux sur lesquels il a intérêt à prendre appui et qui lui seront de la plus grande aide, s'il a à combattre la Turquie. Il envoie des émissaires à Jaffa, Gaza, Jérusalem ; en septembre 1798, le chef de bataillon Beauvoisin part en mission auprès de Djezzar pacha, gouverneur de la Syrie.

En fin août, les cheiks et ulémas du Caire avaient écrit au chérif de la Mecque pour lui annoncer Farrivée en Egypte des Français, « amis du sultan Séhm et protecteurs de la rehgion mahométane, » et pour lui dire l'appui prêté à la caravane de la Mecque, les fêtes de Fouverture du canal du Xilet de la naissance du Prophète. Le l*"'" septembre, ils lui adressent une nouvelle lettre : « Les Français regardent la religion musulmane comme la meilleure rehgion ; ils ont

prouvé leur amour pour rislamisme en délivrant les prisonniers retenus à Malte, en détruisant les églises et brisant les croix dans la ville de Venise, en chassant le pape qui commandait aux chrétiens de tuer les mahométans, et qui leur présentait cet acte comme un devoir de religion. »

Le chérif de la Mecque, qui souffrait beaucoup des vexations que lui imposait parfois le commandant de la garnison turque du port de Djedda et qui, d'autre part, sentait les efforts faits par le Sultan pour diminuer son influence religieuse, parut accueillir ces communications avec satisfaction. Il avait du reste besoin de FEgypte pour approvisionner ses caravanes et lui fournir ses habituels subsides ; il constata que, de ce côté, tout se passait fort bien depuis l'arrivée des Français; il écrivit donc au « sultan Kébir » et lui donna le titre de « serviteur de la sainte Kaaba ».

On peut conclure de l'ensemble de ce qui précède ce qu'était la situation morale de Bonaparte et de son armée lorsque s'ouvrit l'année 1799.

En Egypte, aussi bien que dans les Etats barbaresqueset dans tout le Levant, les Français semblaient considérés, sinon comme des fidèles, du moins comme de fervents admirateurs du Prophète et des protecteurs (le son culte. Leur affection pour le sultan Sélim ne

s'affirmait pas avec autant cFéclat, mais rien ne faisait penser qu'ils en fussent les ennemis et, du reste, certains groupes musulmans ne pouvaient-ils trouver une satisfaction à leur rigorisme dans la supériorité que Bonaparte donnait à la Mecque sur Constantinople ? Le général en chef, qui se rendait parfaitement compte que, tôt ou tard, la guerre avec la Turquie serait inévitable, l'avait fort habilement commencée sur le terrain religieux. Il avait demandé au fanatisme musulman lui-même des armes contre le Commandeur des Croyants, et cette idée d'indépendance visà-vis de Constantinople, qu'il n'avait fait jusqu'alors qu'insinuer sous une forme adoucie, semant le grain avec prudence et attendant qu'il germât, il allait, maintenant qu'il fallait combattre les armées turques, la développer et la prendre pour base de sa politique.

Nous l'avons vu éviter, aussi longtemps qu'il l'a pu, d'être considéré comme un ennemi du grand seigneur. Mais puisque la Porte s'est alliée à l'Angleterre et à la Russie et qu'il est menacé d'être attaqué par les Turcs en Egypte même, il décide de prendre l'offensive et de passer en Syrie. Il s'abstient encore de parler en quoi que ce soit des Turcs : le Divan du Caire annonce simplement dans sa proclamation aux habitants que le « sultan Kébir va détruire le reste des Mamelouks ». Il accentue ses égards envers le chérif de la Mecque; il lui écrit personnel-

lement au commencement de janvier^ pour Tassurer que (( les fidèles n'ont pas de meilleur ami que lui, que tous les chérifs et propagateurs des maximes des saints livres n'ont pas de plus zélé protecteur » ; il lui annonce qu'il a nommé « Emir Hadji Mustapha bey Kia3^a de Sey Aboukeyre, pacha gouverneur de l'Egypte », comme s'il voulait, par cette annonce, mettre ce gouverneur sous la dépendance religieuse directe du chérif; celui-ci s'empresse de remercier « Fémir Bonaparte, le protecteur des ulémas et l'ami de la sacrée Kaaba )).

L'émir Hadji devait suivre l'armée en Syrie avec plusieurs membres du Divan et une nombreuse suite. « Le départ de cette députation des grands cheiks fit la plus vive impression sur toute la population. » Les musulmans de FEgypte pouvaient ainsi croire, avec leur orgueil naturel, que c'était effectivement pour eux, contre leurs anciens oppresseurs, qu'allaient combattre les Français, et au cours deFexpédition, de février en mai, Bonaparte ne néglige rien pour les entretenir dans cette illusion. A el- Arich, à Gaza, à Jaffa, tout ce qui se réclame de FEgypte est épargné. « Les mots : « Mesri ! Mesri ! — c'est-à-dire Egypte ! Egypte ! — valent ceux de France ! France ! et sont une sûre sauvegarde ; ceux qui les prononcent sont renvoyés dans la vallée du

* Courrier de l'Egypte {n" 24, du 46 janvier 1799).

Xil, OÙ ils se louent du respect dont ils ont été l'objet. » Les drapeaux pris sur Tennemi sont placés avec solennité dans la grande mosquée du Caire. « comme un trophée des victoires remportées sur les ennemis des Egyptiens^ ». Ce sont les ulémas et les muphtis crÉgypte qui purifient les mosquées des villes prises et y disent des prières publiques; ce sont eux qui lancent des proclamations dans toute la Syrie et l'Arabie. Aussi les Egyptiens sont-ils en droit de se considérer comme les plus purs et les plus zélés parmi les fidèles, et, lorsque Bonaparte rentre au Caire par la porte de la Victoire, il y trouve la réception enthousiaste qu'il désirait et dont il avait du reste eu soin de faire régler la mise en scène.

Maintenant, le voile est déchiré ; nul ne peut ignorer que Ton a combattu les Turcs sur les champs de bataille et devant les places fortes de Syrie.

Bonaparte fait alors lancer par Berthier la proclamation suivante, qui donne à sa pensée tout son développement : « Il est temps que le gouvernement des Osmanlis finisse, gouvernement plus tyrannique pour les Egyptiens que ceux des Mamelouks mêmes !... Ce n'est que trois ou quatre siècles après la mort du Prophète que Constantinople a été musulman. Si Mahomet revenait sur la terre, ce

' Lettre du général Dugua. par ordre de Bonaparte, au Divan du Caire (3 mars 1799) {Arcli.de la Guerre).

nest pas à Constantinople qiiil établirait sa demeure, mais sw les bords du Nil dans la ville sainte du Caire; le chef de la religion musidmane est notre ami le chérif de la Mecque, tout comme la véritable science existe dans rassemblée des ulémas du Caire, sans contredit les plus savants de tout l'empire; l'intention du général en chef est que tous les cadis soient natifs d'Egypte, à moins qu'ils ne le soient des saintes villes de Mêdine et de la Mecque ; ils recevront tous Tinvestiture du premier cadi, nommé au Caire par l'assemblée des ulémas ^ » Cette proclamation enlevait à Constantinople sa suprématie religieuse; en outre, elle détachait administrativement FEgypte de la Porte, puisque, de tout temps, celle-ci avait nommé aux emplois de cadi ; elle marquait ainsi le point le plus important de la révolution que Bonaparte entreprenait dans le monde musulman.

Pour faire accepter et rendre populaires ses idées, Bonaparte, tout en maintenant énergiquement l'ordre en Egypte, redouble de prévenances au point de vue religieux.

Le Divan rappelle à la population Tamour de Bonaparte pour le Prophète et « ses deux grandes promesses de se faire musulman et de construire une mosquée qui n'aura pas d'égale au monde ». Le citoyen Poussielgue , administrateur général des

* Ordre du jour du 30 juin 1799 {Arch.de la Guerre).

finances de l'armée, reçoit ordre d'offrir au chérif de la Mecque de « superbes tapis », destinés à la maison de Dieu; le chérif répond par Tenvoi à Suez de bâtiments chargés de transporter ces cadeaux ; il assure « le sultan Kébir )> que jamais <( ses sujets ne se sont mêlés et ne se mêleront avec ses ennemis ». La caravane du Maroc, qui, à son retour de la ville sainte, avait refusé de servir en Syrie les projets de Djezzar pacha contre l'armée française, est fêtée à son arrivée au Caire; son chef demande et obtient une lettre autographe de Bonaparte pour «. le roi de Maroc ». Les fêtes du Ramadan ont été célébrées avec pompe dans toute TEgypte; l'éclat, dont on entoure celles du Xii et de la naissance du Prophète, témoigne, encore plus qu'en 1798, des sentiments dos Français pour les musulmans.

Lorsque débarque à Aboukir l'armée turque qu'il devait jeter à la mer le 2d juillet, le général en chef demande « s'il y a des Russes avec cette armée; il faudrait faire des prisonniers russes et les montrer au Caire ; car ils sont les plus grands ennemis de l'islamisme ». 11 écrit au Divan pour lui annoncer que (( les Turcs se sont associés aux Russes ; il est nécessaire de donner à cette nouvelle la plus g'rande publicité pour éclairer le peuple sur ces prétendus défenseurs de la religion musulmane ^ ».

' Lettre du général Dugua. par ordre de Bonaparte, au Divan du Caire (23 juillet 17y9j (Arc h. de la Guerre).

Ainsi donc, quand les dangers les plus graves le menacent, quand il ne dispose plus que d'une armée décimée pour réprimer des insurrections toujours possibles et repousser une invasion, il ne perd pas de vue Fidée directrice de sa politique en Orient : débarrasser le monde musulman de la tutelle religieuse et administrative de Gonstantinople; le grouper sous la direction spirituelle du chérif de la Mecque, qui serait un instrument à la disposition de Tinfluence française ; idée féconde, qui prévoyait l'avenir et faisait de la France, par l'étendue qu'il sût donner à son action, la protectrice désignée de la vallée du Nil, de FOrient et des pays mahométans de l'Afrique du Nord.

Car n'est vraiment maître en ces régions que celui qui en tient moralement et religieusement les populations. Le musulman cède à la force, il a même besoin d'en sentir les effets ; mais, la force seule ne Famène qu'à une soumission passagère; la guerre avec lui est avant tout une guerre contre sa race et contre son Dieu. Bonaparte a fait plus que vaincre aux Pyramides, au Mont-Thabor et à Aboukir; il a su utiliser ces victoires pour se faire reconnaître comme 2in protecteur actif àQ Fislamisme.

Quand, le 24 août 1799, Bonaparte, suivant sa destinée, s'embarque sur la Muiron pour regagner la France à travers les croisières anglaises, c'est tou-

jours à la même pensée directrice qu'il reste attaclié; c'est elle qu'il développe dans « les mémoires )) qu'il laisse comme guides à ses lieutenants : « Les Arabes sont les ennemis des Turcs et des Mamelouks...; ils se croient d'une nature supérieure aux Osmanlis... Nous avons besoin d'avoir des intermédiaires, pour diriger ces peuples pour qui nous sommes si étrangers Le Caire est la seconde clef de la sainte

Kaaba ; la Mecque est le centime de la religion mahométane. La politique des sultans de Constantinople a été de discréditer le chérif de la Mecque, de restreindre et d'annuler les relations des ulémas avec la Mecque; nos intérêts doivent naturellement nous porter à suivre une marche inverse... Il faut se donner les plus grands soins pour persuader aux musulmans qu'on aime le Coran et qu'on vénère le Prophète... Dans toute discussion contentieuse, l'autorité française doit être favorable aux mosquées et aux fondations pieuses ; il vaut mieux perdre quelques droits et ne pas donner lieu à calomnier les dispositions secrètes de l'administration sur ces matières si

délicates »

Et ces directives générales se complètent par des recommandations de détail, que justifie et résume cette pensée si profondément vraie en pays mahométan : Vn seul mot^ une seule démarche mal calculée peut détruire le tracail de plusieurs années.

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