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LES LIEUTENANTS DE BONAPARTE

Une œuvre — surtout une œuvre politique — n'atteint son complet épanouissement que par l'accord de celui qui l'a conçue et en dirige Texécution avec ceux qui ont la tâche d'assurer l'application des ordres, des instructions, des pensées, des intentions du maître.

Quelquefois môme le rôle des collaborateurs devient le rôle principal et il suffit, pour permettre à Fœuvre de se développer dans toute son harmonie, que le hasard de la naissance ou des circonstances place à leur tète quelque esprit généralisateur, qui sache grouper et coordonner leurs efforts dans un but commun. Louis XIV doit la gloire de son siècle aux hommes éminents dont il sut s'entourer et que son prestige lui permit de faire travailler à la grandeur française.

Le génie véritable — celui qui crée et saisit, d'un coup d'œil, dans une sorte de prescience, ce que seront ses créations, — est trop exclusif, trop autoritaire, trop plein d'absorbante activité, pour qu'à côté de lui se développent, dans la hberté des initiatives

fécondes, des hommes qui soient à leur tour des créateurs, des inventeurs d'idées ou qui, une fois débarrassés de son étroite tutelle, puissent passer au premier rang et en tenir le rôle avec honneur. Les collaborateurs de rhomme de génie restent toujours des exécutants — grandioses, puisque celui-ci a conçu et leur donne à faire de grandes choses — mais des exécutants limités dans leurs vues et dans leurs aspirations.

Qui s'enquiert actuellement des lieutenants d'Alexandre, de César, de Charles XII? Quelle volonté pouvait exister à côté de la leur? Qui ne sait, en ce qui concerne Napoléon, combien les plus illustres de ses maréchaux, si magnifiques et si résolus dans l'exécution, lorsqu'ils recevaient de l'Empereur ces ordres précis et détaillés où tout semblait prévu, devenaient indécis, comme désorientés, lorsqu'il était loin d'eux? Qui ne s'est rendu compte combien les manœuvres d'un résultat si heureux en 1796, 1805, 1806, 1809, alors que Napoléon opérait sur des terrains et avec des effectifs assez restreints pour avoir à peu près tout son monde à sa portée, furent moins décisives en 1812, 1813, quand les masses mises en mouvement furent groupées en « armées », échelonnées sur de vastes étendues, et que les chefs de ces armées eurent à prendre eux-mêmes des décisions , répondant à la fois aux circonstances du moment et aux « directives » générales que l'Empereur devait alors se contenter de leur envoyer? Ainsi se justifient

Ferry. — La Frauce en Afrique. 3

les instructions des alliés en 1814 : «Eviter la bataille avec Napoléon ; l'engager avec ses lieutenants. »

Ainsi s'explique aussi qu'une fois Fhomme de génie disparu, son œuvre, trop colossale et trop dépendante de son unique personnalité, s'effondre souvent brusquement — pour un temps au moins; — car l'avenir ensuite en recueille les débris, les années en dégagent les principales idées; les esprits arrivent, par un travail lent de reconstitution, à concevoir et quelquefois à reprendre ce que la prescience et l'instantanéité du génie avaient senti et deviné.

L'œuvre entreprise par Bonaparte dans la vallée du Nil était délicate entre toutes, puisqu'elle avait comme moyen de gagner la sympathie du monde musulman, de la Syrie au Maroc, et comme but, de faire de ce monde, sous l'égide religieuse de la Mecque opposée à Constantinople, un immense groupement soumis à l'influence ou à Faction de la France. Elle exigeait du général en chef et de ses lieutenants, souvent éloignés de lui, les mêmes qualités de tact et de froide énergie, qualités indispensables si l'on considère le fanatisme ombrageux des populations mahométanes, leur haine native contre les infidèles, les intrigues dont elles sont travaillées. Elle présente ce côté intéressant de permettre de suivre toutes ses évolutions, puisque, conçue et commencée par Bonaparte, elle ne put subir son impulsion directe que pendant

treize mois environ. Elle offre donc la possibilité d'étudier, sous ses diverses faces, le rôle des généraux de l'armée d'Egypte, — d'abord sous la direction immédiate du maître, puis libérés de sa tutelle, — et de dégager ainsi plus complètement Faction personnelle et les idées du général en chef.

Quand Bonaparte débarqua en juillet 1798 dans la rade d'Alexandrie, il n'exerçait pas encore — bien qu'il eût déjà étonné l'Europe par ses victoires — un ascendant qui mît tous ses actes à l'abri de la critique ou tout au moins de la discussion.

Les demi-brigades de l'armée d'Egypte, qui provenaient de l'ancienne armée d'Italie, le connaissaient et avaient pour lui le dévouement, l'admiration sans bornes, dus à leur chef d'Arcolé et de Rivoli. Celles au contraire qui avaient été prises dans les armées du Rhin, éprouvaient envers les premières de vagues sentiments de jalousie et se trouvaient, de ce fait, portées à montrer quelque froideur à l'égard de leur général. Les débuts de la campagne d'Egypte, les premiers combats devaient suffire pour gagner à Bonaparte l'entière confiance de tous les officiers et soldats de l'armée; l'activité qu'il déployait, le soin qu'il prenait d'entretenir dans les rangs des demibrigades l'enthousiasme — et même la gaîté — allaient lui permettre d'exiger de ces hommes, transportés loin de la patrie, souffrant de la chaleur du

climat, jetés parfois dans de pénibles marches à travers le désert, les efforts les plus grands et les plus soutenus, en môme temps que la plus stricte observation de règles de modération qui pouvaient les surprendre.

Mais, tout ceci n'était que questions de discipline militaire, de courage et d'endurance. Autre chose était la mise en application des idées de politique musulmane qui, elles, demandaient à être comprises, pour être justement appréciées. Les uns, soit qu'ils n'en saisissent pas exactement la portée, soit que la comprenant ils tinssent néanmoins à s'y réserver un sujet à oppositions et à critiques, raillaient les mesures prises par le général en chef ou gardaient tout au moins une attitude de dédaigneux scepticisme ; d'autres, soit qu ils y fussent portés par leur tempérament ou même par leur affection pour Bonaparte, soit qu'ils crussent peut-être faire ainsi un acte de profitable courtisanerie, exagéraient et dépassaient l'esprit des instructions qu'ils recevaient; la grande majorité, s'honorant d'être disciplinée, se contentait d'apphquer ces instructions avec une intelligence plus ou moins éclairée ; éternelles divisions, qui pourraient s'appliquer à toute entreprise humaine, mais qu'il fallait noter ici, parce que chacune d'elles aura dans l'armée des représentants, que les circonstances appelleront :s:a(icessivement à jouer en Egypte un rôle considérable.' '

Kléber et Menou pouvaient être considérés comme les types des deux courants extrêmes, le premier par sa frondeuse réserve, le second par son enthousiasme exagéré ; autour d'eux et en dessous d'eux s'agitaient, dans un changement d'opinions que leur semblaient motiver les circonstances, des personna- Htés de moindre importance qui étaient loin d'avoir leur conviction ou leur valeur morale. Desaix peut au contraire être reo^ardé comme l'observateur fidèle et clairvoyant des idées du général en chef.

Lié depuis peu à Bonaparte par une amitié et une admiration que ne lui avait pas dictées l'intérêt, Desaix s'appliquait, au milieu des pénibles labeurs de sa campagne dans la Haute-Egypte, à faire, comme lui, un emploi approprié des moyens de conciliation et d'énergie, et méritait, de la part des indigènes qu'il avait à combattre, le titre de « Desaix le juste ». Les musulmans ont besoin de sentir que la main qui les gouverne est à la fois équitable et forte. Bonaparte le leur rappelle par ses paroles et ses actes ; Desaix suit la même règle.

Lorsque la situation est grave et qu'une insurrection générale semble imminente, comme en juillet 1799, à la veille du débarquement des Turcs à Aboukir, il écrit de Matea, dans la Haute-Egypte, au chef de brigade Morand, commandant à Girgeh : « Je commence à être content de vous; vous parlez

de couper des têtes à quelques cheiks méchants. J'espère que vous ferez quelques exemples et que tout ira bien dans votre pays... Ainsi, mon cher Morand, terminons nos querelles et qu une bonne justice, à projoos, comme vous la demandez, finisse nos différends \ »

Au même moment, des « pèlerins barbaresques » , arrivant de la Mecque, débarquent à Kosseir, sur les bords de la mer Rouge, pour gagner de là le Maroc et l'Algérie; leur descente sur le Caire, dans les circonstances où se trouve FEgypte, peut être d'autant plus grave et embarrassante qu'ils sont armés, et cependant tout commande de les ménager. Les ordres que Desaix donne à leur sujet apparaissent comme un modèle de politique à la fois active et prudente : (( Les désarmer, prendre des otages, mais en leur disant que leurs armes leur seront rendues au Caire et que leurs personnes seront respectées; leur donner des subsistances ; les embarquer disséminés pour le Caire; les bien traiter, les fêter même, s'ils sont sages ; mais avoir soin de surveiller tous ces fanatiques ^ »; instructions fort judicieuses, où chaque disposition, nécessaire pour la sécurité de l'Egypte, mais

^ Lettre du général Desaix. commandant la Haute-Egypte, au chef de brigade Morand à Girgeh (17 juillet d799) {Arch. de La Guerre).

- Lettres du général Desaix au général Dugua. commandant au Caire (25 juillet 1799) et au général Belliard (19 juillet) [Arck. de la Guerre).

qui pourrait mécontenter les pèlerins , se trouve immédiatement corrigée par une mesure de bienveillance.

Avec le général Menou. qui commande à Rosette, l'équilibre entre les éléments indispensables au succès de la politique de Bonaparte — modération et protection du culte d'une part, vigueur et vigilance de Fautre — se trouve rompu en faveur des premiers.

Menou inaug-ure sa prise de commandement par une proclamation très sage : « L'intention de la R.épublique et du général en chef est d'établir un meilleur gouvernement de FEgypte, de détruire la tyrannie, d'établir de bonnes lois et de rendre tout le monde heureux... Dieu soit béniî. » 11 fait célébrer avec toute la pompe voulue les fêtes du Prophète : « Tout le monde était for content, excepté les riches qui perdent de leur influence ^)); il reçoit à ce sujet les félicitations de Bonaparte, qui lui écrit le 28 août 1798 qu' « il a fait lui-même célébrer l'anniversaire de ^lahomet avec une pompe qui lui a presque mérité le titre de saint ». Les fêtes du l"" vendémiaire ont également à Rosette autant d'éclat qu'au Caire : « Le général, Fétat-major, le Divan et les trois commandants turcs sont montés sur l'amphithéâtre au bruit

^ Lettre du général Menou à Bonaparte (Rosette, le ^'6 août 1798) [Arch. de la Guerre).

du canon et de la musique;... le drapeau tricolore a été arboré sur le plus haut minaret ^ w

Après rinsurrection du Caire, Menou recommande aux officiers sous ses ordres de Tattention et de la vigilance. La lettre qu'il écrit le 24 octobre au général Manscourt, commandant à Alexandrie, témoigne à la fois de la justesse de certaines de ses vues et des faiblesses de son caractère : « Caressez les uns, épouvantez les autres ; en ce monde, il faut du charlatanisme et on arrive à son but. La justice a été terrible au Caire ; il faut qu'elle soit de même partout où se manifesteraient de semblables mouvements ; mais il faut tâcher de les prévenir par une justice douce et sévère et par une grande impartialité ^ »

Ses instructions du 16 novembre au général Vial, à Mansourah, sont plus fermes : « Il parait que les habitants sont plus mutins que les autres ; ils se rappellent sans doute que leurs ancêtres ont battu les nôtres; ils devraient s'être aperçus que nos baïonnettes de 1798 valent mieux que les sabres de 15o2 {sic ) \ »

Mais bientôt Menou multiplie et exagère ses prévenances envers les musulmans. Une se contente plus

* Courrier de l'Egypte (n° 10 du 6 octobre 1798).

* Lettre du général Menou, à Rosette, au général Manscourt à Alexandrie (24 octobre 1798) [Arch. de la Guerre).

^ Lettre du général Menou à Rosette, au général Vial à Mansourah (16 novembre 1798) [Arch. delà Guerre).

d'assister à leurs grandes fêtes ; il se rend à des cérémonies plus intimes, comme celle de la circoncision des enfants, chez les principaux habitants de Rosette. Il pénètre souvent dans les mosquées « où il prie, dit-il, comme un bon musulman, ce qui fait très bon effet » ; son zèle devient tel qu'il embrasse la religion du Prophète et ajoute à son nom celui d' « Abdallah )). L'armée apprend bientôt qu'il épouse une musulmane.

Rien ne saurait mieux rendre les sentiments d'étonnement qui accueillirent Fannonce du mariage de Menou que les lettres que lui adressèrent, à cette occasion, quelques-uns de ses compagnons d'armes. Le capitaine de frégate Delarue, commandant la Muiron, lui écrit le 7 mars 1799 : a Les uns trouvent cet événement singulier, les autres extraordinaire; les philosophes, indépendants par principes et par caractère, habitués à n'envisager les religions locales que comme des institutions purement politiques, jugeront votre conduite sous ce point de vue et, dans l'examen de ses résultats^ vous sauront gré de vos motifs; la raison, la nature et la politique vous approuvent ; puisse im si grand exemple trouver beaucoup d'imitateurs ^ ! » Les compliments que Marrnont lui adresse le même jour sont dans la même note :

* Lettre du capitaine de frégate Delarue, commandant la Muiron à Alexandrie, au général de division Menou, commandant en Egypte (7 mars 1799j [Arch. de la Guerre).

(( Votre mariage est utile aux intérêts de Farinée; j'y vois un grand dévouement à ces intérêts. ^ »

On parait, en tous cas, s'intéresser vivement, dans les états-majors et les demi-brigades, à ce mariage quelque peu imprévu d'un général français avec une Egyptienne « qu'il n'a pu voir que voilée avant de l'épouser », et, dans une nouvelle lettre à Menou, en date du 13 mars, Marmont semble être l'interprète de la curiosité générale : « Je suis impatient de savoir si M""^ Menou est jolie et si vous comptez bientôt, à la manière du pays, lui donner des compagnes. Me permettrez- vous, moi profane, de lui offrir mon hommage 2 ? »

Menou, qui a près de soixante ans, se pique de jeu. 11 saisit l'occasion de présenter sa femme : c( Mon cher Marmont, écrit-il le 23 mars, ma femme dont vous me parlez aussi obligeamment est grande, forte, et en tout assez bien ; elle a de très beaux yeux, le teint du pays, les cheveux longs et extrêmement noirs; elle est bonne et je lui trouve beaucoup moins de répugnance que je ne le croyais pour beaucoup d'usages français et surtout peu ou point de superstition, quoiqu'elle fasse ses prières fort exactement... je ne Fai point encore pressée de se laisser voir à découvert aux hommes; cela viendra peu à peu... je

' Lettre du général de brigade Marmont au général de division Menou (7 mars 1799) [Arch. de la Guerre). - Arch. de la Guerre.

ne suivrai pas la permission que donne Mahomet d'avoir quatre femmes, sans compter les concubines... une me suffira...^ ». — « Je vous fais mon compliment, répond Marmont, de ce que le sort ne vous a pas trompé: car c'est un peu jouer à la loterie que d'épouser une femme que Ton n'a pas vue-. »

^I""^ Menou devient en Egypte un personnage important. Lorsque son mari a ordre de se rendre au Caire, le général Dumuy qui y commande lui écrit qu'il lui prépare un logement avec jardin : « Je sais que c'est un grand agrément pour les femmes turques et je voudrais contribuer à tout ce qui peut être agréable à la vôtre ^ » Dans ses dictées de Sainte-Hélène, Napoléon note a qu'après son mariage, elle continuait à fréquenter les bains de Rosette ; elle y était courtisée de toutes les femmes fort curieuses de connaître son intérieur. Elle leur racontait les soins délicats Cjue son mari avait pour elle ; qu'à table elle était servie la première et que les meilleures choses étaient pour elle; que pour passer d'un appartement dans un autre on lui donnait la main ; qu'on était constamment occupé à la servir, à satisfaire tous ses désirs et tous ses besoins. Ces discours produisirent un tel effet que les têtes de toutes les femmes à Rosette

' Arch. de la Guerre.

* Lettre de Marmont à Menou (25 mars 1799] {Arcli. de la Guerre).

^ Lettre du général Dumuy au Caire au général Menou, à Rosette (21 mars 1799] {Arch. de la Guerre).

en furent agitées ; elles adressèrent au sultan Kébir une pétition qu'elles envoyèrent au Caire, afin qu'il ordonnât dans toute FÉgypte aux Égyptiens de se comporter envers elles, selon l'usage des Français. »

Menou se montre du reste personnellement fort sensible aux démarches « des dames turques » et accueille généralement leurs demandes. L'effendi de Rosette leur ayant interdit d'assister à la fête du Ramadan, il fait lever cette défense, sans peut-être se préoccuper suffisamment s'il ne viole pas ainsi les coutumes du pays ; il appuie sa décision de ce fait qu' « aucun peuple ne respecte autant les femmes que les Français », et constate avec plaisir que « les dames turques approuvent ses discours par le tournoiement de leurs yeux, la seule partie de leur visage qui fut visible ^ » .

De plus, soit ascendant de sa femme, soit grâce divine du Prophète, il montre un zèle religieux tel qu'en fin mars 1799 il s'inquiète de savoir quand la caravane pour la Mecque quittera le Caire et ne parle de rien moins que d'en faire partie, « bien que ce soit un dur et fatigant voyage de six mois ». Le général Dumuy l'en dissuade doucement : « Je crois que lorsque vous aurez goûté de la vie du Caire, vous préférerez y rester plutôt que d'entreprendre un sem-

• Courrier de VÉgypte, n» 33 du 30 juillet 1799.

BONAPARTE ET LE MONDE MUSULMAN 4b

blabie voyagea )) Il est trop tard, du reste, pour que Menou puisse se joindre à la caravane et, bien à regret, il doit renoncer à son projet.

Les hautes qualités de bravoure, de fierté et d'intelligence qui faisaient de Kléber « sur les champs de bataille, le plus imposant des capitaines- » ne lui auraient pas permis de s'abandonner aux actes de « charlatanisme », que ^lenou recommandait — peut-être inconsciemment — dans ses instructions du 24 octobre 1798 au Q;énéral ]^Ianscourt. ^lais elles Fauraient mis à même de suivre, comme Desaix, la politique du général en chef, si son esprit oc capricieux, indocile et frondeur" » n'eût fait qu'il ne « voulait ni commander, ni obéir ^ ». C'était au feu seulement, dans la pénitude du danger, qu'il retrouvait ses facultés d'homme supérieur. De plus, sil estimait les talents militaires de Bonaparte, il ne Taimait certainement pas, et cette animosité devait contribuer à lui rendre suspecte et à lui faire déprécier la politique avisée du commandant de l'armée d'Orient.

Bonaparte av^ait eu soin de chercher à se concilier Kléber, dont il connaissait la haute valeur militaire et

* Lettre du général Dumuy au Caire, au général Menou, à Rosette (21 mars 1799) {Arch. de la Guerre). ' Thiers, Histoire du Consulat et de l'Empire. 3-* Ibid.

morale. « Gro3'ez au prix que j'attache à votre estime et à votre amitié, lui écrivait-il' en 1798; je crains que nous ne soyons un peu brouillés ; vous seriez injuste si vous doutiez de la peine que j'en éprouverais ; sur le sol de l'Egypte, les nuages, quand il y en a, passent en six heures ; de mon côté, s'il y en avait, ils seraient passés dans trois )). Mais Kléber ne semble pas s'être laissé désarmer par cette lettre flatteuse. S'il ne fait pas aux idées de Bonaparte une opposition ouverte, du moins « il n'obéit qu'en murmurant », ne les accueille qu'avec scepticisme et prend même plaisir à railler, lorsqu'il en trouve l'occasion. Ce simple mot qu'il adresse à Menou, en octobre 1798, dit toute sa joie de pouvoir faire de l'ironie : « Il faut espérer que les mœurs s'amélioreront bientôt ; car on m'assure que TalHen occupe la chaire de la morale à l'Institut du Caire ^ ».

Quant à son peu de foi dans la politique suivie à l'égard des musulmans, il suffît, pour l'apprécier, de constater, à la lecture de ses ordres, combien peu ils se rapportent à cet objet. Bonaparte lui a écrit le 30 juillet 1798 à Alexandrie qu' « il importait de ne pas laisser s'accréditer parmi les habitants du pays l'opinion que l'expédition était entreprise dans un but de propagande chrétienne "- », c'est à cette néga-

* Lettre du général Kléber au général Menou (3 octobre 1798) [Arch. de la Guerre).

- Lettre de Bonaparte au général de division Kléber, à Alexandrie (30 juillet 1798) {Arch. de la Guerre).

lion que semble s'en tenir Kléber, et son nom ne serait, pour ainsi dire, pas mêlé à toute la première partie de la période d'occupation, si la bataille du Mont-Thabor n'était venue le faire connaître au monde musulman.

Kléber n'est du reste pas le seul dans l'armée, ou même parmi les savants et les administrateurs qui marchent avec elle, à douter du succès de la politique du général en chef et peut-être à ne pas en saisir toute la portée.

Relisons quelques lettres ; elles nous éclaireront sur l'état de certains esprits. Le général Dupuy qui commande au Caire et devait y être tué, lors de l'insurrection d'octobre, écrit le 19 août 1798 « au citoyen Deville, négociant à Toulouse » : « Mon bon ami, nous célébrons ici avec enthousiasme les fêtes de Mahomet ; nous trompons les Égyptiens par notre simulé attachement à leur religion, à laquelle Bonaparte et nous ne croyons pas plus qu'à celle de Pie le défunt; nous remplaçons ici des scélérats qui ne laissaient au peuple que la chemise... Bonaparte est toujours le même; il n'a pas dormi qu'il n'eût eu chassé les deux beys^.. »

Denon, membre de l'Institut du Caire, semble encore moins convaincu, dans ses confidences du 30 octobre 1798 à Menou, et paraît trouver les géné-

^ Arcli. de la Guerre.

raux vraiment trop magnanimes : « Nous disons que nous sommes les amis du Grand Seigneur, que nous faisons tout ceci pour lui; on n'en croit rien, nous n'en croyons rien et nous nous regardons en passant avec une défiance parfaitement réciproque, de sorte que nos promenades sont devenues courtes et mal assurées; l'insurrection du Caire a un peu déchiré le voile philanthropique répandu sur l'Egypte ; je crois qu'il faudra tout uniment être les plus forts ; c'est un principe de l'Alcoran ; la catholicité est trop miel-

Le 6 août 1799, après la défaite des Turcs à Aboukir, l'administrateur Poussielgue écrit à Bonaparte pour lui demander de réduire les attributions du Divan du Caire. Mais le général en chef, qui veut fermement l'application suivie des règles qu'il a posées, n'obéit pas plus aux suggestions des partisans de l'emploi de la force seule qu'à celles des ultramusulmans comme Menou,et, lorsqu'il quitte l'Egypte, le 24 août de cette même année, les mémoires " qu'il laisse « sur l'état des affaires et sur ses projets » montrent qu'il reste toujours attaché aux mêmes principes directeurs : opposer la Mecque à Constantinople ; protéger activement la rehgion du Prophète ; ne rien faire qui puisse froisser le sentiment musulman.

' Arch. de la Guerre.

* Voir ci-dessus, page 31.

Ces instructions, que complétaient des indications sur la défense de l'Egypte, résument avec une saisissante clarté le but que devra se proposer et les règles dont ne devra pas se départir qui voudra faire la conquête morale de Flslam. Bonaparte les laissait à Kléber qu'il avait désigné pour le remplacer en Egypte à la tête de Farmée d'Orient. « Le général Desaix était TofTicier le plus capable de commander cette armée, écrit Napoléon à Sainte-Hélène, mais il était plus utile en France ; Kléber tenait le second rang, Reynier le troisième. »

L'autorité suprême passait ainsi à Fun des partis extrêmes, à celui qui ignorait ou voulait ignorer ce qu'il y avait de profondément sage dans la politique du général en chef. Plus tard, lorsque ^lenou remplacera Kléber assassiné, elle appartiendra à l'autre parti, à celui qui ne verra que le « côté musulman » de cette politique et restera sans décision et sans énergie dans les plus critiques circonstances. Les factions dont Bonaparte contenait par sa personnalité les incessantes rivalités, vont donc successivement détenir le pouvoir ; à les voir à l'œuvre, on jugera l'incomplet de leurs idées et de leur système.

Quand Kléber arriva à Rosette où il avait été convoqué, les frégates qui emportaient en France « César et sa fortune » avaient quitté le port depuis vingtquatre heures ; au lieu de Bonaparte, il ne trouva

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qu'une lettre de Menou Tinformant « qu'il était nommé commandant en chef de l'armée et qu'il devait dire aux Turcs et aux habitants du pays que Bonaparte est allé au-devant de la grande escadre française, qui sera ici dans deux ou trois mois ^ ».

La réponse que Kléber fit à cette communication indique clairement quels furent à ce moment son désappointement et ses dispositions d'esprit : « J'arrive à Rosette où j'ai rendez-vous ; l'oiseau était déniché; j'espère que vous me donnerez des détails sur le départ de notre héros et celui de ses dignes compagnons. Si j'approuve le motif du départ de Bonaparte, du moins me reste-t-il quelque chose à dire sur la forme "^ ».

La consternation et la surprise furent profondes dans l'armée. Si le plus grand nombre se bornèrent à exprimer leurs regrets de n'avoir plus à leur tête le général « qui les avait tirés de tant de situations difficiles », beaucoup ne surent pas cacher leur mécontentement. Le général Dugua, qui commande au Caire et qui semble ignorer le 26 août où se trouve Bonaparte, lui écrit à cette date pour lui reprocher de ne l'avoir pas prévenu : « votre départ, voire faite , nous ont mis au désespoir^ ». L'administrateur Pous-

* Lettre de Menou à Kléber (24 août 1799) {Arch. de la Guerre).

* Lettre de Kléber à Menou (24 août 1799) {Arch. de la Guerre). ^ Lettre de Dugua à Bonaparte (26 août 1799) {Arch. de la

Guerre).

sielgue ne se contient guère plus dans ses dépêches à Menou : « Bonaparte a joué Dugua et moi^ ».

Aussi Kléber, travaillé, dès les premières heures de son important commandement, par son animosité personnelle, par son peu de confiance dans Fœuvre entreprise autant que par les plaintes qu'il entend autour de lui, semble ne rien vouloir faire pour enrayer le découragement qui semble prêt à gagner Tarmée. Les premiers mots qu'il adresse à ces hommes, que hante maintenant un violent désir de rentrer en France, ne sont pas pour faire appel à leur énergie, pour leur montrer la grande tâche qu'ils ont encore à remplir, pour les encourager à continuer, malgré les difficultés, l'œuvre de Bonaparte, mais plutôt pour répondre à leurs désirs, légitimes si on ne considère que les souffrances déjà endurées, mais dangereux à évoquer si Ton tient compte de la situation de Tarmée et de la nécessité de sa présence en Orient. « Soldats, un puissant secours va vous arriver ou bien une paix glorieuse, une paix digne de vous et de vos travaux, va vous ramener dans votre patrie », s'écrie Kléber dans sa proclamation, comme s'il était déjà — et d'avance — tout acquis à ridée, qu'il faillit réaliser quelques mois plus tard, d'abandonner l'Egypte, qui lui avait été confiée comme au plus digne.

* LeUre de Poussielgue à Menou (7 septembre 1799; [Arch. de la Guerre).

Installé au Caire, dans le palais du gouvernement, Kléber fit connaître au Divan le départ de Bonaparte, « parti en France pour assurer le bonheur de l'Egypte », et son intention de protéger, comme celui-ci Tavait fait, les Egyptiens et la religion du Prophète. Il s'entoura d'un certain faste pour frapper les imaginations des Orientaux et continua, suivant l'habitude de Bonaparte, à recevoir les ulémas et les cheiks et à s'entretenir avec eux. Mais son rude tempérament s'accommodait mal à ce milieu tout particulier, à ces discussions de théologie sur les principes du Coran « avec lesquels il était du reste peu familier ». Aussi ces conversations, auxquelles Bonaparte donnait tant d'intimité et dont il avait su faire un de ses principaux moyens d'influence, cessèrent-elles peu à peu. Bientôt même, entraîné par sa vigueur naturelle, qu'il avait de la peine à tempérer, Kléber se laissa aller à faire sentir sans retenue son autorité à tous ces prêtres et docteurs de l'Islam. Ils se détachèrent insensiblement de lui. En même temps, grandissaient dans l'armée ces sentiments de lassitude, de désespérance, si fréquents parmi ceux qui sont loin de la patrie. Kléber s'abandonna luimême à cette sorte de découragement.

Convaincu — de parti pris — que tout effort pour s'attacher les musulmans est vain, il ne trouve dans leur abandon qu'une confirmation de ses propres idées. Partageant les sentiments et le chagrin d'une partie

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de Farmée, s'exagérant les dangers que pouvaient lui faire courir les projets d'invasion des Anglais et des Turcs, sentant ainsi tout lui manquer à la fois, il ne songe plus qu'aux moyens de rentrer en France. Il adresse au Directoire, le 26 septembre 1799, un long mémoire, suivi d'un rapport de Fadministrateur des finances Poussielgue, l'ancien honmie de confiance de Bonaparte dans ses négociations avec la ^lecque et aujourd'hui son accusateur. Mémoire et rapporl, sciemment erronés, ne sont qu'un violent réquisitoire contre Bonaparte ; ils parviennent au Premier Consul, chef absolu du gouvernement, alors qu'en Egypte on le pensait hors la loi ou prisonnier des Anglais.

En vain Desaix qui se trouve encore dans la vallée du Xil, en vain Menou, en vain Davout cherchent à dissuader Kléber de ses projets injustifiés d'évacuation. Celui-ci entre en néo;ociations avec le grand vizir et l'amiral anglais sir Sidnc}- Smith. Il leur envoie comme plénipotentiaires, Poussielgue qui vient de calomnier son bienfaiteur d'hier, et Desaix (( le Juste » qu'il cherche à persuader par ces paroles : (( Bonaparte a le premier commencé les pourparlers avec les Turcs 1 »

Et quelle première base songe-t-il à prendre pour ces négociations ? Celle d'une sorte « de domination mixte, au moyen de laquelle la Porte occuperait la campagne d'Egypte et percevrait le miri ou impôt

foncier; la France occuperait les places et les forts et percevrait les revenus des douanes ». Même ainsi, c'était annihiler toute Tœuvre menée à bien depuis le l^'^ juillet 1798, c'était prendre le contre-pied du but si habilement poursuivi par Bonaparte et si nettement indiqué dans ses instructions, qui étaient des ordres : « Reconstituer la patrie arabe, en face et en dehors de Constantinople ».

Et pourtant, aussi désastreuse que pût être une pareille conception, elle devait encore être dépassée dans ses conséquences, puisque la convention d'el- Arich, conclue le 28 janvier 1800, stipulait l'évacuation pure et simple de FEgypte par les Français. Desaix n'avait apposé sa signature au bas de cet acte que désespéré et par ordre : « Gardez-vous d'évacuer l'Egypte, avait-il écrit à Kléber ; l'armée du grand vizir n'est qu'un misérable amas de bandits ». « L'armée turque est immense, elle est formidable... L'armée russe est déjà arrivée aux Dardanelles... » criait au contraire l'administrateur Poussielgue qui flattait les idées de Kléber comme il avait flatté celles de Bonaparte ; tristes débats où se révèle le caractère des hommes et qui permettent à l'histoire de rendre à chacun la justice qui lui est due !

Le gros de Farmée dont on n'avait su soutenir ni l'enthousiasme ni le courage, se préparait avec joie au départ. La duplicité et Finsatiabilité anglaises allaient la rappeler à ses véritables devoirs. Le gou-

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vernement britannique avait pu saisir un double des rapports mensongers de Kléber et de Poussielgue au Directoire ; la convention d'el-Arich, la hâte que les Français avaient apportée à négocier paraissaient lui confirmer leur lassitude, leur prétendu affaiblissement. C'est assez pour que TAnglais, qui maintenant se croit le plus fort, veuille faire payer à Tarmée d'Orient la terreur qu'elle lui a inspirée en 1798 pour ses possessions de llnde. « Les Boers doivent disparaître )), pense M. Chamberlain en 1900. « 11 faut que cette armée française périsse et soit un exemple de la vengeance britannique », s'écrie un siècle avant, M. Dundar, membre du cabinet britannique ; souhaits barbares, rodomontades odieuses qui, à cent ans de distance, se heurteront au même obstacle : l'héroïsme que donne l'amour de la patrie.

Devant ces insolences anglaises, devant la brutale sommation d'avoir à livrer ses soldats et leurs drapeaux, Kléber indigné redevient l'énergique soldat du champ de bataille. 11 ramène une partie de son armée de la Basse-Egypte au Caire, disperse à Héhopohs, le 20 mars 1800, les 80.000 hommes du grand vizir. Trente-cinq jours après, l'Egypte « dont l'armée n'avait plus possédé que le terrain qu'elle avait sous les pieds » était complètement hbérée, l'insurrection du Caire réprimée, l'ordre rétabli dans toutes les provinces et dans toutes les villes.

Kléber avait « glorieusement réparé ses fautes »;

il en était cependant dont il ne sembla pas prendre soin d'effacer la trace et d'éviter le retour. En rentrant au Caire, il montre, il est vrai, de Fhumanité, en faisant cesser les massacres, mais il oublie les recommandations et les leçons d'expérience que lui avait laissées Bonaparte à Tégard du culte mahométan et de ses représentants. Et, cependant, jamais il n'eût été plus nécessaire de s'en souvenir qu'à cette heure où la force venait de triompher avec tant de violence !

Peut-être les musulmans auraient-ils encore pu être ramenés; les agents anglais racontaient eux-mêmes combien les avaient surpris, au cours de cette formidable insurrection, « les marques d'attachement qu'en certains endroits les Egyptiens donnaient à nos soldats^ ». Mais loin de se préoccuper d'assagir les esprits, de rétablir le calme dans le Caire, « cette grande cité, qui avait reçu en triomphe les trophées de la Syrie et s'était alors associée aux destinées de l'armée et aux espérances de reconstitution de la patrie arabe ^ », Kléber ordonne, en violation des instructions de Bonaparte, qu'une partie de la contribution dont il frappait les villes insurgées serait « payée par les principaux cheiks et les propriétés des mosquées ». Et, comme le cheik Sadah, auquel Bonaparte avait eu l'habileté de pardonner en octobre 1798,

* Thiers, Histoire du Consulat et de VEmpire.

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refusait de Facquitter, il lui fait infliger Thumiliant châtiment de la bastonnade, (( véritable outrage fait au sang du Prophète ».

Les projets d'évacuation de Kléber, ses conventions, puis ses luttes avec les Turcs avaient commencé à ébranler la faible confiance que le monde musulman pouvait avoir dans les Français et dans la permanence de leur établissement sur le Nil. Ses derniers actes, par le mépris qu'ils témoignaient envers le culte, font frémir Tlslam du Maroc à la Syrie.

L'Egypte occupée et maintenue par la force ne peut se soulever ; mais, qui, — sauf les ulémas elles cheiks, dont on n'avait plus à espérer le concours, — serait capable d'empêcher les prédications dans les mosquées, surtout en Syrie et en Palestine, que traversaient en ce moment les bandes de Tarmée du grand vizir .^ qui surtout s'opposerait à ce travail d'infdtration, à cette diffusion secrète et rapide des mots d'ordre d'extermination qui pénètrent jusqu'aux plus lointaines des peuplades et vent réveiller partout le fanatisme endormi ? Bonaparte respectait le Prophète ; Méber l'insulte: les Français redeviennent ce qu'ils avaient cessé d'être : des Infidèles; contre eux toute arme est bonne. « Le combat sacré » — lequel consiste à tuer un chrétien — vaut à qui le livre la promesse du Paradis. Le 14 juin 1800, Kléber tombe sous le poignard d'un jeune homme nommé Sulei-

man, accouru de la Palestine, pourvu par les musulmans d'argent et d'un dromadaire pour la route, connu et approuvé peut-être par les ulémas du Caire.

Le général Menou remplaça Kléber à la tête de l'armée. Très attaché au Premier Consul, partisan convaincu de la nécessité de se maintenir en Egypte et de s'en attacher les habitants, il apparaissait aux musulmans par sa conversion, par son mariage, par tous ses actes, comme plein de respect pour le culte du Prophète, mais se trouvait, de ce fait même, sans ascendant sur le soldat qui raillait en lui les pratiques de ce même culte et jusqu'à ce nom d' « Abdallah » qu'il avait cru devoir ajouter au sien. L'armée voulait à sa tête un chef et non un uléma ! Et, dans la situation où se trouvait l'Egypte, malgré la tranquillité apparente et le bon état du pays, c'était bien un chef énergique qu'il fallait avant tout. Kléber était capable de rétabhr par la force des armes la situation la plus compromise ; les facultés de Menou ne pouvaient lui permettre que de maintenir temporairement par la politique un ordre de choses solidement établi.

Si Menou eût été appelé à remplacer directement Bonaparte en août 1799, peut-être aurait-il pu éviter une partie des graves événements survenus depuis cette époque. Maintenant que Kléber avait ébranlé par

de formidables secousses tout l'édifice si laborieusement élevé, maintenant qu'il laissait une Egypte dont le territoire était intact, il est vrai, mais dont les sentiments s'étaient profondément modifiés, Theure n'était plus aux conversations ni aux discussions théologiques avec les cheiks ; elle était à Faction, aux préparatifs de défense, à la tenue en bonnes conditions de Tarmée, qui n'avait plus la population pour elle et devrait disputer sa conquête aux Arabes, aux Turcs et aux Anoiais.

Des trois mémoires, qu'avait laissés Bonaparte, en s'embarquant à Alexandrie, Menou ne semblait connaître que ceux qui concernaient Fadministration, la politique et la religion; il paraissait ignorer tout ce qui touchait à la défense de FÉgypte. Quand vient Finvasion, il disperse ses troupes, est irrésolu, commet fautes sur fautes.

Les résultats sont la capitulation du Caire le 25 juin 1801, celle d'Alexandrie le 2 septembre suivant.

« Une armée de hons, commandée par un cerf, ne sera jamais une armée de lions, écrivit plus tard Napoléon à ce sujet;... le Premier Consul ne pouvait, à la mort de Kléber, avoir aucune idée de cette complète privation de toute qualité militaire qu'on a depuis reconnue dans Alenou. »

Parce qu'il n'était pas un chef, Menou avait lamen-

tablement perdu l'Egypte, que l'énergie de Kléber, dédaigneux des principes de la politique en pays musulman, avait glorieusement compromise.

Bonaparte avait vu le but grandiose et fécond ; s'appuyant sur des victoires magiques, il avait montré et appliqué avec succès les moyens qui devaient permettre de l'atteindre et dont toute Tefficacité dépendait de leur emploi simultané, approprié aux circonstances. La perception du but échappa en partie à ses lieutenants par sa grandeur et sa nouveauté; mais, matériellement tenus à obéir à sa volonté tant qu'il fut présent en Egypte, ils durent faire tout au moins l'application des moyens ordonnés ; lui parti, ils se laissèrent guider par leur tempérament personnel, leurs propres idées, plus que par les instructions qu'ils avaient reçues: ne faisant pas abstraction de leurs préférences, ne semblant croire possible que ce dont ils se sentaient capables, ils négligèrent les uns ou les autres des modes d'action nécessaires et fournirent ainsi, par l'impuissance même de leurs efforts, l'irréfutable démonstration que les uns et les autres sont également indispensables.

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