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LE NIGER ET LES STEPPES DU NORD

Dans tous voyages de quelque étendue, il est généralement certains points tels que la vue qui s'y développe et les pensées qui naissent dans l'esprit font oublier les difficultés qu'il a fallu surmonter pour les atteindre et récompensent des fatigues que l'on a pu endurer; les hauteurs de Khati, qui s'élèvent à l'ouest et au-dessus de Bammako, peuvent, à juste titre, être considérées comme jouissant de ce précieux privilège.

Aux pieds du spectateur enthousiasmé s'étend limmense et superbe vallée du Niger, nappe de verdure et d'eau, qui se déroule à l'infini, traçant des montagnes du Fouta-Djallon jusqu'aux sables de Tombouctou, sur une longueur de plus de 1.600 kilomètres, une merveilleuse et large coupure de tertilité et de richesse, puis, après avoir porté la vie jusque sur les confins du désert, se recourbe vers le golfe de Guinée, en une gigantesque boucle où flottent encore, jusqu'à Ilo, sur environ 1.300 kilomètres, les couleurs du pavillon Irançais.

L'esprit se prend alors à devancer l'avenir et se trace un tableau de ce que sera un jour ce pays connu d'hier :Le coursdu Sénégal régularisé ou doublé d'une

voie ferrée, le chemin de fer terminé de Kayes à Koiilikoro mettent Dakar elle Niger en communications rapides et permanentes. La voie ferrée de Konakry amène ses trains à Timbo et à Siguiri ; une autre partant de Grand-Bassam remonte la Gomoé pour atteindre le Bani; une quatrième court à travers le Dahomey par la vallée de l'Ouémé et joint Porto-Xovo à la région de Say. Les deux enclaves commerciales, que les dernières conventions avec l'Angleterre nous ont réservées au sud dllo, sont organisées; une flottille de vapeurs parcourt le Niger, aménagé de Siguiri à son embouchure, et sert de trait d'union entre ces diverses voies^ Le fleuve devient un immense collecteur où aboutissent et doù partent les communications avec toutes nos colonies côtières. Cette « route qui marche )> forme notre grand courant de trafic, où circulent et s'échangent les produits de la métropole et ceux du Soudan : gommes, sel, plumes dautruches du nord; maïs, mil, riz, blé, coton^ arachides, troupeaux du centre; caoutchouc, noix de kola, huile de palme, bananes, maniocs, ignames du sud. Et, dans cet ensemble, la région Bammako, Koulikoro, Khati, où se croisent les plus importantes directions, apparaît comme le centre naturel de cette partie de nos possessions de l'Afrique occidentale.

En même temps, l'immense vallée que les guerres sauvages et les massacres sans pitié des conquérants noirs ont dévastée et dépeuplée, a retrouvé une popu-

* On vient de procéder à des études hydrographiques sur le Niger, pour compléter les premières reconnaissances sommaires de Caron et de Hourst. Dès Tannée 190.5, la colonie compte lancer sur ce fleuve trois vapeurs destinés au transport des marchandises of dos passagers do Koulikoro à Tombouctou.

laiion nombreuse qui s'est accrue en paix sous notre protection et qui, assurée de ne plus être dépouillée de ses biens, s'est livrée en toute sécurité au travail. Et quelle population ne pourrait pas nourrir ce Nil de Touest, qui fertilise d'énormes étendues de terrains par ses inondations et qui trouve, lors des crues, dans ses grands lacs Débo et Faguibine de puissants régulateurs naturels, sans qu'il soit besoin d'un Pharaon pour l'en doter! Quels troupeaux aussi n'élèverait-on pas dans ces plaines d'une verdure si vivante qui ondulent jusqu'à l'horizon !

Ces rêves d'avenir ne font que se confirmer pendant les trente jours de décembre que nous employons à franchir les i.OOO kilomètres de Koulikoro àTombouctou, naviguant sur le fleuve tantôt en chalands, comme sur le Sénégal, tantôt en pirogues accouplées, embarcations légères, creusées à même dans des troncs d'arbres et réunies deux par deux.

Le Niger, dont les rives sont plates, laisse, au moment des crues, ses eaux s'étendre librement au loin, sur une étendue qui quelquefois dépasse 150 kilomètres ; une fois rentré dans son lit, il ne présente plus en moyenne qu'une largeur de 500 à 1.000 mètres ; mais ces mouvements d'extension et de retrait ne se produisent pas en môme temps sur tous les points de son immense cours.

Au moment oi^i nous parcourons le bief en amont du lac Débo, les eaux se sont retirées. Ce ne sont, sur les providentiels terrains d'alluvions, que plantations de coton ^, de maïs, de mil, de riz, môme de blé, et, par-

' « L'Afrique occidentale française, dans certaines de ses réfj-ions, parait de nature à devenir 1 un des plus importants

tout ailleurs, dintinis pâturages, faits d'une herbe haute, flexible, tendre maintenant quelle est à sa première période de croissance ; les troupeaux, qui y paissent sous la surveillance de leurs bergers peuhls, semblent, bien que nombreux, comme perdus dans ces immensités.

Et les récoltes vont se succéder, les unes aux autres, presque sans interruptions, dans ces terres bénies, oi^i tout Tart de l'agriculteur indigène consiste à gratter le sol avec un piochon longuement emmanché, à y jeter quelques semences et à tasser avec la plante du pied. On peut dire, tellement la végétation est rapide, que l'on y voit littéralement pousser l'herbe ! Quels résultats obtiendraient donc les Xoirs, s'ils étaient initiés ace que doit être véritablement une culture ! mais cette initiation est la chose difficile, l'indigène, avonsnous dit, étant, avant tout, un homme de traditions étroites, ne comprenant pas l'intérêt qu'il peut avoir « à faire ce que n'a pas fait son père ». On a eu heureusement la bonne pensée d'ouvrir, en divers points du Soudan, et en particulier à Kayes et Bammako, des écoles d'apprentissage professionnel que commencent à fréquenter les jeunes indigènes, et où s'élèvent les éléments d'une génération, qui sera mieux préparée à demander et faire rendre à ce sol magique ce qu'il peut et doit donner.

Sur les bords du fleuve les villages sont nombreux, peuplés soit d'agriculteurs, soit de Somonos, classe

centres de production colonnière du monde. Le coton y vient naturellement partout, y est particulièrement cultivé par les indigènes dans la vallée du iSiger, entre Sumpi et Kankan. » (Discours de M. Roume, gouverneur général, au Conseil de gouvernement de l'Afrique occidentale française, 14 novembre 1903).

d'indigènes qui, de père en fils, exercent l'industrie de la pêche et s'y montrent du reste d'une grande habileté. Ici c'est Koulikoro, point d'attache actuel de la flottille de chalands et de pirogues du Niger ; plus loin Nyamina, puis Ségou-Sikoro, qui, par Goumbou et Sokolo, communique avec le Sahel maure ; plus loin, encore, Sansanding, résidence du fama ^ Mademba, ancien employé des postes de la colonie, auquel le général Archinard a confié, sous notre surveillance, l'autorité sur les territoires avoisinants et dont le tata est célèbre, sur la route de Tombouctou, autant par l'hospitalité que Ton y reçoit que par les richesses naturelles qu'il renferme : autruches, chevaux, troupeaux, barres de sel, gommes, produits de récoltes... Viennent ensuite Mopti, à l'embouchure du Bani, et, sur ce dernier fleuve, Djenné, la ville artistique du Soudan. Les cases de Djenné sont en terre, du même style que celles de Podor, mais présentent quelques-unes un étage ; la population en grande partie peuhl est d'une méticuleuse propreté; les femmes, souvent fort jolies, parent les rues de silhouettes fines, élancées, oii se reconnaît la race ; les artisans, forgerons, tisseurs, cordonniers, offrent au collectionneur des bijoux de filigranes d'or habilement travaillés, des couvertures ou des pagnes coupés de longues rayures, des vanneries d'un tressage délicat, aux colorations vives, des cuirs de toutes sortes tannés, peints ou frappés avec un art qui étonne quand on sait de quels outils il peut disposer.

Lorsque l'on atteint le Débo et la région des grands * Roi on chef.

lacs, Faguibine,Horo, Fati,paiioul où portent les yeux, on ne voit que de l'eau. Ces immenses régulateurs du lleuve ainsi que le bief de Tombouctou sont pleins en ce moment de l'année ; les inondations sont si étendues que leurs limites se trouvent souvent à une centaine de kilomètres du litduXio-er. N'était labsence de roulis et de tangage, on se croirait en pleine mer; de violentes tempêtes, quelquefois dangereuses pour les frêles embarcations qui nous portent, viennent même parfois, lors des tornades de Ihivernage, compléter cette illusion.

Passé cette zone que gardent au nord nos postes de Ras el-Ma, Goundam, Sumpi et, au sud-est, celui de Bandiagara, le décor va peu à peu se modifier. Les limites des inondations se rapprochent progressivement du fleuve, pour venir se confondre avec lui à quelques kilomètres à l'est de Tombouctou. Alors la vallée du Niger ne sera plus qu'une large coupure au milieu des sables; elle gardera encore dans ses environs immédiats ou aux abords des mares et marigots avoisinants son caractère spécial de fécondité; mais, dès qu'on sen écartera de quelques centaines de mètres, on ne trouvera plus que la désolation de terrains sablonneux, où croit péniblement une brousse étique, décolorée, qui semble desséchée aussitôt que levée.

C'est que Ion a dépassé le lo"^ parallèle nord et que Ion se rapproche du Sahara; tout, dans l'Afrique occidentale, est soumis à ces deux influences contraires : la mer et le désert.

Parcourez, au voisinao-e de la mer, les territoires entre l'Equateur et le 8^ parallèle environ, vous aurez pendant les deux tiers de l'année des pluies violentes.

La puissance de procUiction du sol, soumis à la chaleur humide, sera telle que les couches de végétation se superposeront les unes aux autres ; c'est la région des forêts inextricables, comme celle de la Côte d'Ivoire. Remontez plus au nord, vers le lO*^ parallèle, considéré comme ligne centrale, vous trouverez à peu près égalité entre la saison des pluies et la saison sèche ; vous serez dans les terrains d'élevage ou de culture des céréales. Rapprochez-vous encore du Sahara, vous n'aurez plus que des hivernages très courts ; l'influence dominante sera celle de la sécheresse ; la vie se concentrera aux abords des rares marigots ou des mares, et, si vous vous élevez encore vers le nord, vous ne trouverez plus de cultures, — car il n'y a plus assez deau pour les alimenter, — vous verrez disparaître les installations de sédentaires et entrerez dans les territoires de parcours des nomades, qui vont, de puits en puits, demandera la nappe d'eau souterraine ce qu'ils ne peuvent plus obtenir qu'à des époques extrêmement rares et fugitives à la surface même du sol.

Déjà, à quelque oO kilomètres en amont de Tombouctou, ce que l'on aperçoit de temps à autre permet de sentir ce que doit être le pays. De-ci de-là, des dunes sablonneuses s'élèvent au milieu des inondations, les coupant de leur jaune sombre, formant tantôt de grands îlots momentanés, tantôt de longues presqu'îles que prolonge à l'horizon une succession ininterrompue d'autres dunes ; sur les unes sont assis des villages, généralement petits, mal construits en torchis et qui ne donnent pas l'impression de prospérité des grands centres précédemment entrevus ; sur les autres, apparaissent des groupements de nomades

que l'arrivée de la saison sèche commence à rapprocher du fleuve avec leurs troupeaux, ^'oici sur la rive droite des Touareg Irregenaten, dont les campements se déplacent ordinairement dans l'intérieur de lAribinda, dans cet espace désolé que limite au sud la ligne Débo, Hombori, Fafa, et que Ion appelle « la région des mares »; ces autres sont peut-être, à ce que nous dit notre chef laptot, des Tengueriguif, qui vivent soit vers le Faguibine, soit au contact immédiat du fleuve. Tous ont la figure coupée de leur légendaire voile et ils vont caracolant au galop de leurs maigres chevaux ou se prélassant à l'allare déhancliée de leurs longs et hauts méhara. Sur la rive gauche, c'est le même spectacle ; des lignes de tentes brunâtres, campements de Kel-Antassar ou digouadaren, se profilent au l(jin. On scuf le désert, et nous aspirons avec plus de volupté que s'il sagissait du plus délicat parfum les bouffées d'air chaud et les parcelles de sable ténu que la brise du nord apporte jusqu'à nous.

« Demain, nous a dit notre chef laptot, nous serons à Tombouctou ». Il nous fit cette annonce avec une joie qui montrait bien que lui aussi obéissait à cette attraction mystérieuse qu'exerce sur tous, Noirs et Blancs, la vieille et célèbre ville, et il nous expliqua, avec force détails, que nous débarquerions à Kabara. Rarement, en effet, les crues sont assez fortes pour permettre d'atteindre en chalands Tombouctou même; de décembre en avril, il faut généralement se contenter de Kabara qui en est distant de 8 kilomètres environ ; de septembre en décembre, on devra s'arrêter à Day, de mai à septembre à Korioumé.

A Kabara, lors de notre arrivée, nous attendent des

chevaux que Ton a eu l'aimable précaution de nous envoyer; vile, nous sautons en selle, laissant à nos laptots le soin de s'occuper de nos bagages; nous n'avons plus guère qu'une bonne heure de jour et l'important, pour le moment, est d'atteindre la ville. Nous voilà trottant le long du marigot qui va du Niger à Tombouctou. Nous suivons une mauvaise piste, où circulent quantité d'indigènes portant des ballots sur leur tête et quantité aussi de petits ânes et de chameaux, tous chargés de nombreux et lourds colis. Nous passons à Hourrou-Meyra, où, en décembre 1893, renseigne de vaisseau Aube tomba sous les coups des Touareg, et saluons la simple croix de bois qui marque l'endroit où il fut frappé. Puis, tout à coup, après avoir gravi une montée, la ville nous apparaît dans le lointain, encore imprécise et semblant à l'horizon n'être elle-même, au milieu des dunes qui l'environnent, qu'un mouvement de terrain, plus coupé, plus haché, de coloris plus foncé, et qui irait en se rétrécissant vers le nord, pour finalement disparaître dans l'inconnu du désert.

La soirée est magnifique ; le soleil descend à notre gauche en un globe de monstrueuse dimension ; la fraîcheur de l'air devient exquise, en cette fin de jour du début de janvier; l'atmosphère est transparente; le bleu du ciel s'atténue de teintes roses avec, par endroits, des traînées d'un or pâle, légèrement vert. Tout s'accorde pour nous présenter Tombouctou dans le calme et le mystère qui conviennent si bien à sa légende.

Nous continuons notre route et, peu à peu, la ville nous apparaît plus distincte. Au lieu de l'immense mouvement de terrain que nous apercevions, nous

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voyons des groupes compacts de maisons en terre battue, puis, sur la circonférence, des cases en paille, en torchis. Les coupures, que nous avions observées, deviennent des rues, que jalonnent de longues lignes de terrasses, et, dominant le tout, surgissent les minarets de grandes mosquées, lune vers louest, l'autre, celle de Djingerey-Ber, vers le centre, une troisième, Sankoré, qui semble comme perdue vers le nord, dans le rose du soir et le safran des sables. Notre guide nous détaille ces monuments, qui, dit-il, datent des XI'' ou xii^ siècles, puis il nous montre, vers le sudouest, une masse sombre, comme tapie près de la ville ; c'est le fort Bonnier, où. bientôt nous voyons flotter le pavillon tricolore. Maintenant, d'autres minarets plus petits apparaissent en divers points, puis un clocher qui surmonte l'église des Pères Blancs. Enfin nous atteio-nons Feutrée et débouchons sur le o^rand marché ; les indigènes y sont courbés en de solennels salams, que rythment les invocations à Allah, jetées en longs appels par les marabouts du haut des différentes mosquées ; mais, voici tout à coup la nuit, sans qu'aucun crépuscule lait presque précédée, et nous gagnons rapidement le fort.

Nous employons les jours suivants à faire connaissance avec la ville et ses habitants. Pendant les heures délicieuses de la matinée, dès le petit jour, alors qu'une sorte de gelée blanche couvre le sol et tient les indigènes accroupis en tas autour de maigres feux, nous parcourons les différents quartiers, de la grande mosquée, des Marocains, du petit cimetière, du grand marché, du petit marché, des infidèles et d'autres encore. De ce côté, tout est presque prospère, les

cases sont bien établies en briquettes d'argile, avec quelquefois un étage ; mais de cet autre, ce ne sont que ruines entassées, maisons éventrées, misérables constructions en torchis; on sent là que le Touareg a été le maître, une fois les Marocains chassés ; on sent qu'après lui, sont passées les invasions successives de Gheikou Ahmadou avec ses Foulbès, d'El-Hadj Omar et de ses Toucouleurs ; on sent qu'après tant de misères, sont encore revenues l'occupation et la tyrannie efîroyable des Touareg, massacrant ou abattant tout ce que les autres conquérants avaient laissé debout. Les ruines disent ce qu'a pu être cette ville, au temps de sa prospérité, au xvi^ siècle, alors qu'elle comptait peut-être 100.000 âmes; elles disent aussi quels efforts nous aurons à faire pour rappeler à la vie cette cité qui n'a plus guère aujourd'hui que 5 ou 6.000 habitants de population fixe.

Ces courses à travers la ville donnent bien vite cette conviction que Tombouctou est le point de transition entre le nord du Soudan et l'extrême Sud algérien, entre le monde noir et le monde blanc. Dans ses lignes générales, elle apparaît comme une contrefaçon de Sousse ou de Sfax, contrefaçon en terre, puisque le Soudan n'a, dans cette région, aucune pierre à bâtir; mais ces terrasses, où l'on vient goûter le repos du soir, ces mosquées qui s'efforcent de jeter vers le ciel l'élégance de minarets arabes, ces rues étroites et tortueuses, ces portes en bois massif avec leurs gros anneaux de fer et leurs rosaces ajourées, tout a une physionomie d'iVlgérie, avec quelque chose de plus délabré, de moins clair, de moins éclataid, où le blanc est remplacé par le jaune brun, où le crépissage des murs est moins ré^idicr, où les arêtes tranchent

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moins par leur netteté et leur régularité, où rien ne donne à l'œil la sensation du solide et du jini.

Dans l'intérieur des habitations de la classe aisée, même impression. Cest d'abord, dès l'entrée, une sorte de corps de garde, où veillent des esclaves armés de lances, puis une ou deux cours intérieures autour desquelles se groupent les logements du maître, ceux de ses femmes et de ses captifs, les pièces servant de magasins ou d'entrepôts, et d'où part, lorsqu'il existe un étage, l'escalier qui permet d'y accéder.

Dans les rues, se mêlent tous les peuples du nord et du centre de l'Afrique. Voici des gens de race blanche, commerçants du Sud marocain, algérien ou tripolitain, venus digli, du Touat, de Ghadamès ou de Ghat à travers le désert, par les pistes de Taoudéni, del-Mabrouk ou du Tassili et de l'Adrar nio-ritien, pour échanger leurs produits, étoffes, tapis, couvertures, armes contre les kolas, les maniocs, les céréales, l'ivoire, le tabac — et, avant notre venue, contre les captifs — que les hommes de race noire, Foulbés, Bambaras, Mossis, amènent avec eux du sud du Soudan. Tantôt quelques Touareg passent d'un air fier, seigneurs de peu d'importance qui viennent trafiquer soit de leurs troupeaux, soit de quelques autruches, ou grands chefs, à l'allure noble, à la taille élancée, tous enveloppés de la tète aux pieds dune guinée sombre qui ne laisse voir que leurs yeux, et suivis de leurs captifs aux vêtements de cuir. Tantôt aussi débouchent sur la place du grand marché de longues files de chameaux, caravanes de Maures Bérabichs, qui transportent les barres de sel extraites des mines de Taoudéni.

Pour tous ces gens, nprès les longues marches dans

les sables brûlants du désert ou dans la brousse du Soudan, après les fatigues endurées, Tombouctou apparaît comme une sorte d'Éden où la vie est gaie, reposante, où les mœurs sont faciles. Il est comme le Paris du Soudan occidental ; sa renommée grandit, s'exagère avec les souffrances qu'il a fallu supporter pour y arriver, et, sous le charme de certaines hospitalités intéressées, des marchands venus de l'extrême nord comme de l'extrême sud s'oublient jusqu'à laisser dans ce séjour, réduction terrestre des Paradis musulmans, tout ce que leur ont rapporté leurs longs voyages, leurs peines, leurs travaux, leurs échanges commerciaux.

Les Sonrays ou Songoys dont l'empire s'étendait, vers le xv*^ siècle, avant l'occupation marocaine, sur toute cette partie du Niger jusqu'à Gao, et qui forment avec les Arma ou Fvouma, venus autrefois du Maroc, la majeure partie de la population stable, profitent largement des avantages d'une telle situation. Leurs femmes sont extrêmement coquettes, les cheveux roulés en casques et piqués de bijoux de toutes sortes, le corps enveloppé de pagnes aux couleurs violentes et souvent ornementés de broderies de soie, les oreilles et le cou parés de pendeloques d'or et d'argent, l'esprit vif, intrigant, prêt à saisir toutes les occasions de gain. Quant aux hommes, très industrieux, ils exercent les métiers les plus divers ; mais, qu'ils soient maçons, tisserands, menuisiers, teinturiers, âniers ou cordonniers, orfèvres, forgerons, serruriers, ils se montrent d'une assez grande habileté ; les coussins, fourreaux de sabre et de fusil, gris-gris en cuir ou en métal, bijoux de toutes sortes, armes même qu'ils fabriquent ou réparent, méritent l'attention du voyageur.

Au point de vue religieux, on peut dire que Tombouctou est la grande métropole de cette partie du Soudan. Les savants, les marabouts y sont nombreux et Ton vient souvent d'assez loin fréquenter leurs écoles, y étudier la religion musulmane, s'y pénétrer de son code, le Coran, dont tout bon croyant porte toujours du reste quelques feuillets dans un sachet de cuir, suspendu à son cou ou à sa ceinture.

La situation de Tombouctou est exceptionnelle; elle a valu à cette ville sa prospérité et ses malheurs ; elle donne le droit d'espérer son relèvement, sous notre pacificatrice influence.

Tombouctou est le lieu de réunion des communications, voies fluviales ou pistes de caravanes, vers la Méditerranée, l'Atlantique, le golfe de Guinée et le Tchad. Elle est aussi le point le plus important et le milieu de 1 immense ligne qui court du Bas-Sénégal au Centre africain par Kaédi, Nioro, Goumbou, Sokolo, llas-el-Ma, Gao, Zinder, Barroua et qui marque la limite septentrionale des populations sédentaires et de race noire. A sa hauteur, ou dans ses environs, viennent se mêler, par leur dernière tribu, celle des Bérabichs, les Maures de l'ouest avec les Touareg de lest. Elle forme, au milieu de la désolation absolue de tout ce qui l'environne, un centre de richesses, un foyer de civilisation soudanaise, un séjour de bien-être dont on ne peut sentir toute la puissance que lorsque l'on a parcouru ces steppes de sable et de brousse desséchée (jui, partout ailleurs qu'au sud-ouest, s'étendent à l'infini autour d'elle.

Fatalement, Tombouctou devait exciter les convoitises et, de fait, nul point au Soudan ne fut peut-être aussi souvent et aussi chaudement disputé ; nul n'eut

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la périlleuse gloire d'attirer sur lui les armées d'un pays de civilisation beaucoup plus avancée, comme le Maroc, et de faire entreprendre à ces armées, comme cela eut lieu à la fin du xvi^ siècle, une marche de plus de 2.000 kilomètres dans les sables du désert. Cette situation, qu'elle doit à des causes naturelles, Tombouctou l'a conservée et rien n'empêche qu'elle en bénéficie encore dans une large mesure, maintenant que nous avons rétabli dans ces régions la paix et la sécurité.

Aux environs mêmes de Tombouctou, au sud du fleuve dans toute l'étendue de la boucle, et au nord, jusque vers Araouan, notre influence s'exerce sans conteste ; les nomades, naguère si dangereux, sont presque tous venus à résipiscence complète et il suffit d'avoir, comme précaution contre des guets-apens toujours possibles de groupes d'isolés, quelques tirailleurs et méharistes d'escorte, pour circuler sans grand danger dans toute cette zone.

Nous ne nous en faisons pas faute, trop désireux de pouvoir étudier les nomades chez eux pour ne pas utiliser cette magnifique porte de sortie du Soudan, que nous offre Tombouctou. Aujourd'hui, c'est une course en pirogue, qui nous mène sur le Niger jusqu'au défilé de Tosaye par Rhergo et le poste français de l^amba, dans un paysage brûlé, où s'aperçoivent rarement des villages pauvres, aux huttes faites desimpies nattes, aux toits ronds et aplatis, avec, par endroits, (pielques palmiers nains, des mimosas étiques, des cotonniers . D'autres fois, ce sont de longues et nombreuses étapes à méhari sur les directions d'Araouan, d'el-Mahrouk, de l'Adrar nigritien ou de la rive sud du Niger.

Oh ! le trot des méhara, cette allure déhanchée, qui les premiers jours vous donne une sensation de vertige et de mal de mer ! Oh ! ce paysage dune uniformité désespérante, la marche de points deau en points d'eau, de puits en puits ou de mare en mare, dans un continuel vallonnement de dunes successives, tantôt en plein sable, tantôt au milieu d'arbrisseaux rabougris, et sans aucun point de repère qui nous permette de nous orienter et de contrôler les affirmations de nos guides ! Ceux-ci sont nos maîtres ; il faut les suivre aveuglément ; de jour ou de nuit, ils partent sans hésitation dans la direction voulue, sans que nous puissions voir à quel signe ils se reconnaissent, et ils nous amènent, sans erreur, là où nous trouverons l'eau si ardemment attendue, l'eau sans prix, souvent bourbeuse, mais bonne quand même, bonne parce qu'elle est la cliose indispensable, la vie. Là, près de cette eau, nous formons notre monde en un carré; nous nous entourons de haies d'épines ; nous plaçons nos sentinelles ; nous nous installons tant bien que mal, perdus dans ces immensités de sable dont, sous le soleil couchant, les dunes moutonnent à l'horizon, puis se fondent peu à peu, à la venue de la nuit, en des teintes grisailles, pour ne plus former ensuite qu'une masse sombre dans la mystérieuse obscurité. Nos feux brillent pour écarter les fauves ; un Blanc veille avec une fraction de « piquet » pour répondre aux rôdeurs ; le reste dort, accablé par la chaleur de la journée passée, par la fatigue de la route, et, le lendemain, avant laurore, la marche reprend, à la suite de ces guides tout-puissants, qui vont encore nous mener vers l'eau de l'étape prochaine.

Pourtant, ces steppes désertiques ont leur vie

propre, leur animation spéciale, surtout en ce milieu de la saison sèche, que marquent les mois de février, mars et avril. C'est l'époque des transactions commerciales. Le riz, le mil, le tabac que les nomades avaient en réserve sont consommés ; il faut venir les remplacer à Tombouctou ou dans les villages voisins. La maigre brousse de ces régions est brûlée, desséchée ; il faut pousser vers le Niger les troupeaux, les chameaux mêmes, les mettre au « pacage » sur les bords du fleuve. Ce sont là du reste autant de sources de revenus pour la colonie ; ce sont là aussi autant de moyens dont elle dispose pour punir et forcer à la soumission les tribus rebelles ; car il suffit, pour les frapper dans leur vie même, de leur interdire tout achat de céréales ou tout pâturage sur nos territoires.

Jusqu'aux premières pluies de fin juin, ce sera une sorte d'exode vers le fleuve. Au nord de Tombouctou, se succèdent des caravanes de Maures Bérabichs chargées du sel de Taoudéni, des campements de ces nomades qui se déplacent suivis d'immenses troupeaux, des groupes de commerçants qui arrivent de l'extrême nord, avec de longs convois de marchandises ; le tout, sauf les captifs qui vont à pied, monté à chameaux et se dessinant quelquefois a l'horizon en de fantastiques silhouettes ; le tout armé aussi de longs fusils à deux coups se chargeant par la bouche et parfois môme, comme certains Bérabers, d'armes d'un récent modèle à répétition. Vers lest et le sud, même décor et même spectacle ; le Touareg se substitue au Maure; la gomme de l'Aribinda remplace le sel de Taoudéni ; le long fusil fait place à la lance de jet, au poignard et à Tépée, armes que porte à la fois tout

Touareg- de quelque importance; mais les campements conservent le même aspect et les troupeaux suivent aussi nombreux en animaux nerveux, desséchés comme le pays où ils vivent.

Que d'observations à faire dans ces campements de nomades, qui vont de mare en mare, épuisant tout ce que peut donner le sol là où ils se sont arrêtés, puis se transportant ailleurs, vivant ainsi dans un mouvement de va-et-vient perpétuel, réglant leurs déplacements sur les saisons : de longues lignes de tentes, en toile blanche ou faites de simples abris en branchages pour les captifs, en poils de chameau et de teinte brune pour les libres, et, dans ces dernières, au-dessus du sol, des sortes de tréteaux avec des couvertures, des tapis, des iiougouls S sur lesquels on s'étend pour dormir et se reposer; dans les intervalles, des groupes de femmes, dhommesà l'allure biblique, à la silhouette des personnages des scènes de la Fuite en Egypte, parcourent le campement ou palabrent accroupis en cercle ; ailleurs, des jeunes tilles, assises sur leurs talons autour de quelque immense calebasse, se gavent de petit lait caillé, régime auquel elles se soumettent jusqu'à ce qu'elles atteignent un embonpoint tel qu'elles ne puissent plus marcher sans laide de leurs captives. C'est là l'idéal de la beauté au désert et le contraste y est piquant de l'homme au corps et à la face dascète et de la femme déformée, aux chairs lourdes et molles. Rien n'est pourtant plus gracieux, plus délicat et plus académiquement parfait, avant qu'elle n'ait subi cet engraissement systématique, que la fille du nomade, avec ses yeux bleus de gazelle, ses

' Assemblages de peaux d'agneaux mort-nés.

attaches fuies, sa taille svelte, ses mains soignées, petites, aux doigts allongés, ses cheveux lisses coquettement relevés sur le sommet de la tête ou quelquefois tombant sans apprêt sur les épaules.

Campements de Maures ou de Touareg se retrouvent dans ce tableau général ; la vie nomade leur impose des conditions d'existence identiques et pourtant bien des points les séparent.

Physiquement, le Maure n'a pas lallure de race du Touareg; moralement, il n'en a ni l'esprit élevé, ni la bravoure, ni l'énergie, ni la fidélité relative à la parole donnée. Pillard et cruel comme lui, il n'a pas le même mépris hautain pour ce qui touche au commerce, à l'agriculture, la même et exclusive admiration pour le métier des armes. Il n'admet pas ses femmes, comme le font les Touareg, à s'occuper des affaires pubhques, mais il les tient cachées aux yeux des infidèles, avec la même farouclie jalousie. En tout, même en religion, le Maure semble se contenter des apparences ; le Touareg va plus au fond et reste plus attaché à ses idées, à ses traditions. Ce dernier est donc un ennemi plus dangereux, plus difficilement réductible, mais aussi ])lus profondément et plus solidement frappé par notre force, quand nous lui en donnons quelque preuve.

Or, si notre arrivée dans la région de Tombouctou a été signalée par des accidents malheureux, comme ceux du massacre de la colonne Bonnier en 1894 et du désastre de Séréri en 1807, nous y avons depuis affirmé notre puissance, soit par des opérations continues de police qui ont pacifié toute cette zone de la boucle du Niger et des grands lacs, soit par des missions à grande envergure, comme celles qui ont convergé sur le Tchad en 1899-1900 oi qui onl prouvé aux nomades que leurs

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sables ne sauraient les mettre à 1 abri de nos coups. Les plus rebelles et les plus turbulents ont compris qu'ils devaient se soumettre ; cette soumission ne doit pas être jugée d'après la valeur propre des steppes qu'elle peut placer sous notre autorité, mais d'après la sécurité quelle donne aux transactions commerciales des sédentaires et à leurs établissements dans des terrains aussi fertiles que ceux de la vallée du tleuve : à ces derniers points de vue tout au moins, elle était nécessaire et mérite les efîorts que l'on a dû faire pour l'obtenir.

Ainsi peu à peu, de courses en courses, nous avions atteint la fm d'avril ; nous n'avions plus guère qu'un mois et demi avant le commencement des pluies ; il était temps de nous mettre en route si nous voulions revenir à Kayes sans trop avoir à souffrir des tornades de l'hivernage. Nous ne reprendrons pas, bien entendu, la route du Niger et de Badumbé, déjà parcourue ; nous suivrons la piste qui court par les postes nord du Soudan français, Goundam, Sumpi, Sokolo, Goumbou, Nioro, et aboutit à Médine sur le Sénégal. Cette piste ouvre une communication directe entre Tombouctou et Kayes ; elle longe au sud les territoires de parcours des Maures, dont nous avons vu Tune des tribus, celle des Bérabiclis au nord du Niger ; elle nous permettra peut-être d'entrer en contact plus complet avec ces nomades.

Notre plan ainsi tracé, nos bagages soigneusement répartis en caisses de 25 kilogrammes dont chacune sera confiée à un porteur indigène, notre escorte de tirailleurs constituée, nous quittons Tombouctou, par

296 LA FRANGE EN AFRioUE

une belle nuit de mai, bien avant le lever du soleil. C'est ainsi qu'il nous faudra marcher; car nous sommes dans les mois les plus chauds de l'année. Dans la journée, le thermomètre monte à l'ombre à 50, quelquefois 51 et 52''. ^léme aux heures de la soirée ou de la matinée, où la nuit est complète, on sent subitement des souffles chauds qui vous enveloppent; on a l'impression de se trouver tout à coup à l'entrée d'un four de boulanger ; on halète, les membres brisés, les nerfs tendus ; l'esprit, que rien ne distrait dans l'obscurité, rêve à la Patrie si lointaine, apparaissant comme un séjour très doux, très frais; ce souvenir vous réveille; on presse son cheval, on se secoue, pris de quelques frissons de fièvre qui vous zèbrent le dos de rapides zigzags, et, lorsque commence à apparaître à l'horizon d'une dune le globe monstrueux du soleil, on le salue de gaies interpellations, comme, en campagne, on salue l'ennemi dont l'arrivée éclaire la grise monotonie des jours sans combats.

De Tombouclou à Goundam, nous avions eu le rare bonheur de marcher par de magnifiques clairs de lune, qui faisaient miroiter au loin les eaux du Niger, des lacs ou des mares, et qui découpaient dans les sables les dessins les plus variés d'ombres pâles et de jaune très clair. Nous étions ainsi passés à ïacoubao, au point où, quelques années plus tôt, avaient été frappés le colonel 'Bonnier et ses compagnons, et, aujourd'hui encore, aucune impression ne nous est restée plus vive que celle que nous éprouvâmes au milieu de ce décor de mimosas et de gommiers, qui, sous les rayons de la lune, striaient la brousse des ombres de leurs branches entre-croisées en croix, en appareils funèbres, tachetés

d'un pâle argent ; jamais morts ne nous apparurent plus près de nous que dans le silence de ces solitudes immenses, où Tesprit aune puissance d'évocation qui va jusqu'au mirage et à l'hallucination.

Passé Goundam, poste français construit près d'un village en terre et à la pointe du lac de Télé, la lune nous abandonna, et notre route vers les autres postes de Sumpi, Nampala, Sokolo, se continua, pendant la première partie des marches, par des nuits obscures. Peu après Sumpi, il fallut nous munir de réserves d'eau pour nos étapes, aucune mare n'étant là pour nous en fournir ou celles qui existent étant complètement desséchées ; de temps à autre cependant, sur la piste, un puits a été creusé, quelquefois à une profondeur de 60 ou 70 mètres, et on y renouvelle sa provision.

Dans tous ces postes, les ^laures affluent ; mais à Sokolo, on nous dissuade de pousser quelque pointe vers le Nord. Les AUouchs viennent d'avoir maille à partir avec la colonie et ce serait aller contre les principes mêmes d'une sage politique que de s'aventurer chez eux, sans une escorte assez nombreuse pour les forcer au respect, quoi qu'il arrive.

Toutes ces tribus maures, qui nomadisent entre l'Atlantique et Tombouctou, dans l'Adrar mauritanien, le Tagant, le el-Hodh ou l'Azaouad, sont à la fois très turbulentes et livrées à l'anarchie la plus complète. Quand elles ne s'attaquent pas aux villages frontières du Soudan, ce quelles n'osent plus guère depuis que nous sommes là pour protéger les Noirs, elles guerroyent entre elles ou se déchirent en luttes intestines. Elles sont une quinzaine de grandes tribus : Allouchs, Meschdoufs, 0. Mahmouds, Embarks, Douaïchs, Trar-

zas, Braknas, Kountas, O. Nacers, etc., et autant de petites tribus, qui déplacent leurs campements dans la zone qui s'étend au sud du désert de el-Djouf et que l'on nomme « le Sahel ». Tous ces groupes donnent eux-mêmes naissance à d'autres groupes et sousgroupes, à tel point que le nombre en devient infini ; ce sont des divisions et aussi des dissentiments perpétuels. Dans leurs terrains de parcours, point de centres habités ; au nord seulement, en bordure du désert, Araouan, dont nous avons déjà parlé, Oualata, Tichit, Ghingueti, Ouadan, villages composés de cases très rudimentaires en terre et oii les caravanes apportent, pour les échanger entre eux, les produits du Maroc et ceux du Soudan. A l'ouest du « el-Djouf», symétriquement aux mines de sel de Taoudéni, se trouvent celles de la Sebkha d'Idjil ou Sebkha el-KhandaraS au débouché des pistes qui du Maroc mènent dans l'Adrar mauritanien. Les Bérabichs exploitent le sel de Taoudéni, les Kountas celui delà Sebkha d'Idjil ; ce dernier arrive sous forme de barres de 25 kilogrammes dans nos postes de Nioro, Goumbou. Les troupeaux, les plumes d'autruches, la gomme de deux grandes forêts situées l'une au nord de Nioro, l'autre au nord de Sokolo, complètent les objets de commerce dont disposent les Maures.

A Gombou, nous visitons Tautrucherie que la colonie a installée à Karounga, puis obtenons de pousser quelques reconnaissances vers le nord dans la direction de Oualata, au milieu de campements semblables à ceux précédemment vus, dans des terrains de steppes herbeux, où le soleil de mai a tout dévoré,

' Mots qui siy:niru'nl : « iirand lac salé bleu ».

tout calciné, vidant les mares, dépouillant les arbrisseaux de leur peu de feuilles.

Quand nous quittons Goumbou, vers la fin de juin, en route pour Nioro, éclatent les premières tornades. Ali ! combien sérail délicieuse la pluie, survenant après sept ou huit mois de beau fixe et dimplacable soleil, si elle ne se présentait pas avec des caractères de violence qui lont la craindre plutôt que la désirer! Mallieur au voyageur quelle surprend en route sans abri î La chaleur devient suffocante, l'air irrespirable. Toppression telle que Ion se sent comme comprimé entre le ciel et la terre. A l'horizon, vers l'est généralement, s'accumulent des montagnes de nuages d'un noir dencre; ils accourent rapidement, poussés par un vent violent, précédés de colonnes de poussière qui tournoient, se précipitent, rasent la brousse, brisent les arbres, décoiffent les cases ; bêtes et gens n'ont plus qu'à se terrer dans un pli de terrain, à s'agripper au sol et à attendre. Derrière la rafale, qui passe en tempête et que suivent d'autres rafales, voici quelques larges gouttes de pluie, puis tout à coup un déluge d'eau, qui s'abat en flaques énormes, se rue sur le sol, en fouille les moindres abris, remplissant les mares, les marigots, passe enfin, laissant à sa suite, en une traînée de durée variable, une pluie semblable à celle des climats tempérés. Alors on respire à pleins poumons, les nerfs détendus, et on reprend la marche, sous un ciel grisaille, sur un sol rafraîchi, détrempé, que quelques heures suffiront à sécher complètement.

Mais si, la tornade terminée, on a à franchir un marigot, on sera souvent forcé d'attendre que la masse d'eau qui s'y précipite en un rapide courant se soit

écoulée. Ce sera au Sahel une affaire de trois ou quatre heures, à moins que Ton ne préfère se jeter à la nage ou se suspendre, comme le font les indigènes, à une calebasse que tirent à eux deux vigoureux nageurs. L'important, en tout cas, sera, après tous ces bains successifs, de se réchauffer, de prendre, si on le peut, des vêtements secs sans quoi la fièvre vous saisira vite de ses peu agréables grelottements. C'est ainsi trempés de la tète aux pieds que nous apparûmes devant Nioro, et jamais poste ne nous parut situé plus à point.

Nioro peut être considéré comme le grand centre de nos relations avec les Maures ; c'est le ïombouctou de l'ouest. De Nioro, on gagne l'extrême Sud marocain, le cap Juby et l'O. Noun par l'Adrar mauritanien, la Sebkha d'Idjil, le Saghiet et-Hamra, sans avoir, à proprement parler, à traverser des zones de désert absolu. La population de la ville, composée de Maures sédentaires, d'Ouoloffs, de Toucouleurs, de Bambaras, de Peuhls, de Sarracolets, s'élève à 4 ou 5.000 âmes ; le commerce est actif; les cases en terre, toutes reconstruites depuis notre occupation, s'alignent en de larges avenues, qui viennent converger sur le poste français; ce poste est installé dans Fancien tata du sultan Ahmadou, vaste quadrilatère de 200 mètres de côtés, entouré de murs hauts de 5 à 6 mètres, larges à la base de 7 à 8, murs construits en pierres venues d'on ne sait où, monument extraordinaire qui a dû exiger les plus longs et les plus pénibles efforts.

Nioro donne l'impression d'une « ville soudanaise » en pleine prospérité, où aucune ruine n'attriste la vue. Sa situation peut lui réserver un avenir considérable. Nous eûmes grand plaisir à y séjourner quelque temps et à y vivre au contact des tribus maures du el-IIodh,

du Tagant el de lAdrar, avant de reprendre la direction de Ka^'es.

Maintenant que nous sommes en « hivernage », avec un soleil moins violent, nous marchons à grande journée, matin et soir, bien que la chaleur soit humide et lourde. Cinq jours nous mènent au poste français d'Yélimané, bâti à l'européenne ; cinq autres jours nous conduisent sur le Sénégal, à Médine, grande escale où se concentre la majeure partie du commerce avec les Maures et où prospèrent un grand nombre d'établissements de traitants européens. De Médine, quelques minutes de chemin de fer nous permettent de gagner Kayes.

Quand en juillet de l'année suivante nous devons rentrer en France, le fleuve coule à pleins bords. De grands bateaux, qui franchissent la barre de Saint-Louis, arrivent en ce moment jusqu'à l'ancienne capitale du Soudan et la mettent en communication directe avec Bordeaux ; c'est sur l'un d'eux que nous nous embarquerons.

Huit jours plus tard, à la nuit tombante, nous longions les quais de Saint-Louis, sans atterrir. Bientôt de violents mouvements de roulis et de tangage nous secouaient ; nous passions la barre et, quelques instants après, nous voguions vers le large.

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