LA OUKSTION MUSULMANE DANS LE CENTRE AFRICAIN
si profondément divisés depuis plus de soixante-dix ans. Peut-être seraient-ils amenés par les circonstances à agir en Afrique, à un moment donné, d'une façon parallèle ; mais nous croyons, que ce serait indépendamment les uns des autres et surtout sans que les uns consentissent jamais h être subordonnés aux autres.
Les Senoussiâ se présentent donc à nous comme des Musulmans dissidents, dont les intérêts sont évidemment opposés aux nôtres, mais que rien ne nous autorise à considérer comme des ennemis irréductibles : car, ce que Ton a dit à ce dernier point de vue semble résulter d'opinions préconçues plutôt que de faits d'hostilité réelle, et même les derniers combats de ^lao, de Mondo et de Bir Alali peuvent parfaitement n'être que la conséquence de malentendus inévitables en de si délicates prises de contact.
Nous ne pensons pas que ces combats soient de nature à engager Favenir et doivent forcément nous imposer une politique d'action violente. Du reste, à quelles difficultés ne se heurteraient pas des expéditions mihtaires lancées dans les immensités de l'est du Tchad, au milieu de populations la plupart à demi nomades? Que de temps, que de sacrifices n'exigerait pas un semblable système et encore, en admettant même que nos troupes parvinssent à atteindre assez rapidement les limites est et nord-est
de la zone française, comment maintiendraient-elles, hors de cette zone, les Senoussiâ, qui y garderaient cependant toute leur influence et conserveraient à leur entière disposition tous les territoires en dehors? Les résultats que l'on obtiendrait ainsi sembleraient bien illusoires et peut-être n'auraient-ils pour effet que de rapprocher les Senoussiâ de la Porte et d'en faire, entre les mains du sultan ou même des Anglais, de puissants instruments d'intrigues et de troubles contre nous.
Nous n'accepterions donc l'emploi de la force — en tant que système — contre les Senoussiâ, que si nous acquérions la conviction que tout autre moyen d'action reste sans effet ou, du moins, estimons-nous qu'ici, comme du reste partout ailleurs en pays musulman, — mais avec plus de circonspection encore — nous ne devons frapper que pour appuyer, en cas de nécessité, les efforts de notre politique, pour montrer, en un mot, que « nous pouvons lorsque nous voulons ».
A notre avis, toute notre politique en face des Senoussiâ doit s'inspirer de ce fait que ceux-ci sont des Musulmans dissidents, séparés de Gonstantinople par un sckisme plus grave que les différences de races, de religion ou d'intérêts, qui les éloignent de nous. Les haines entre frères sont les plus rares, mais aussi les plus tenaces. Bonaparte a laissé en
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Egypte d'impérissables enseignements sur ce c|ue Ton peut obtenir des rivalités entre Mahométans habilement exploitées ; et pourtant, lorsqu'il entra à Alexandrie, il ne trouvait pas, h ce point de vue, une situation aussi éminemment favorable que celle qui nous est offerte sur les bords du Tchad ; mais tous ses efforts tendirent à la créer et, lorsqu'il dut cjuitter rÉgypte, il y était presque parvenu.
Rappelons-nous les principaux de ses actes; nous les sentirons inspirés tous par une même pensée directrice : opposer, en religion et en politique, Le Caire et la Mecque à Constantinople; séparer de la Porte le monde musulman, le grouper sous Fégide de la France, protectrice zélée de la religion du Prophète. Ses proclamations, ses instructions, ses con- \'ersations avec les ulémas du Caire, ses lettres et ses présents aux chérifs de la Mecque, sa présence officielle aux fêtes de Mahomet, sa protection largement accordée aux établissements du culte, aux caravanes de pèlerins, le soin qu'il prend lors de la campagne de Syrie d'annoncer qu'il conduit les Égyptiens contre les Turcs, Thabileté qu'il montre en faisant placer dans la mosquée du Caire les étendards ottomans pris à la bataille du Mont-Thabor, ses relations suivies avec les beys de Tripoli et de Tunis, avec l'empereur du Maroc, tout concourt à faire pénétrer dans l'esprit de tous, qu' « il aime le Prophète et sa religion...; que le Caire, Médine, la
Mecque sont les seules villes saintes et leurs savants, les seuls réellement savants; que, si Mahomet revenait sur la terre, c'est dans Tune de ces villes et non à Gonstantinople qu'il établirait sa résidence ; que les Arabes ont été un grand peuple et que ce peuple doit revivre; que les Turcs sont des dégénérés, de faux musulmans, qui ont violé les préceptes du Prophète..., etc., etc. »
Certes, si Bonaparte eût eu à sa disposition en Egypte une confrérie schismatiqiie^ comme celle des Senoussià, une confrérie indépendante et peutêtre ennemie du Commandeur des Croyants, de quelles attentions, de quels privilèges ne Feût-il pas comblée ? Car elle lui aurait donné l'appui qu'il cherchait pour l'exécution de son fécond et génial projet, et cet appui eût été naturel, issu du plus profond du monde musulman !
Les éblouissantes victoires de Bonaparte dans la vallée du Nil lui permettaient d'inaugurer cette politique musulmane, faite autant d'énergie et de décision que de modération, de générosité et de patience. Aujourd'hui, nous arrivons sur le Tchad avec au front assez de lauriers pour reprendre les mêmes principes d'action, sans que notr-e conduite puisse être suspectée de faiblesse ou de pusillanimité et sans que les Senoussià puissent y voii' autre chose qu'une sage compréhension de leurs intérêts et des nôtres. Et du reste, n'avons-nous pas à notre disposition tous les
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moyens nécessaires pour faire, s'il était utile, acte immédiat de vio-ueur?
II ne s'agit pas dans notre esprit de nous présenter demain aux Senoussiâ avec un plan complètement arrêté cFavajice. Ce serait folie, surtout en pays musulman, dans ces régions si éloignées et à peine connues. Nous voudrions seulement que Ton considérât que la France est une grande puissance musulmane ; que son intérêt est de réunir sous son égide, en dehors de Gonstantinople, les différents groupes mahométans de son empire africain ; qu'elle doit à cet effet se déclarer la protectrice active de ces groupes, aussi bien au point de vue religieux qu'au point de vue politique; nous voudrions qu'on ne laissât pas échapper Foccasion si favorable que nous offre sous ce rapport notre entrée en relations avec les Senoussiâ.
^'oilà Fidée générale, Fidée directrice, dont la mise en apphcation n'a rien d'absolu et dépend au contraire des circonstances, des renseignements cjue nous pourrons recueillir. Orientons-nous; envo3^ons à Gouro des émissaires ; sondons les intentions du chef de la puissante confrérie et faisons-lui connaître les nôtres. Montrons-lui les Turcs, persécuteurs de ses aïeux et de sa secte, constituant pour lui et ses affiliés un véritable danger, s'ils viennent à s'installer à Bilma et dans le sud de Fhinterland tripolitain ; déléguons-lui, s'il le faut, des chefs musulmans de nos pos-
Feuuy. — La France en Afiiauc- 13
sessions, qui rassureront de notre profonde déférence pour toutes les choses du Coran et lui affirmeront que Ton peut être à la fois un bon mahométan, observer strictement ses devoirs religieux et vivre en parfait accord avec nous; disons -lui notre ferme volonté de respecter la prospérité de ses oasis et de ses fondations, les coutumes et les mœurs de ses adeptes ; affirmons-lui notre admiration pour son zèle réformateur ; rappelons-lui qu'il y a déjà plus de cent ans l'armée française défendait en Egypte la véritable religion du Prophète contre les usurpateurs de Constantinople ; apprenons-lui que le gouvernement français vient de décorer de la Légion d'honneur un des siens, le cheik sidi Ahmed Ouled Cheik Gharef ben Tekouk, mokaddem des Senoussiâ à la zaouïa algérienne des Ouled-Gheffa; convainquons-le des avantages que notre amitié procurera autant à l'œuvre colonisatrice qu'il poursuit qu'au rite religieux dont il est le saint représentant.
Notre situation dans l'Afrique centrale nous permet d'essayer, sans danger, cette grande tâche.
Installés sur la ligne fortifiée du Ghari et du Tchad, dont nous pouvons au besoin prolonger les postes vers le nord, nous y possédons une base d'action offensive et défensive également efficace; maîtres de cette coupure, nous sommes en mesure d'aider ou de considérablement gêner les relations entre les
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zaouïas senoussistes, de porter, le cas échéant, aux Senoussiâ de rapides et vigoureux coups, d'appuyer ainsi iiotre argumentation paciflque de faits qui leur prouvent ce qu'ils ont à gagner ou à perdre en acceptant ou refusant notre amitié.
Que de difficultés ne pourrions-nous pas aussi leur créer, en jouant contre eux de l'appui que nous donneraient les confréries — leurs rivales — des Kadvïa et des Tidjania, mais en en jouant, bien entendu, avec prudence ; car ce ne serait là qu'un moyen d'action temporaire, le but final, le but fécond, restant, à nos yeux, la réunion de tous les groupes musulmans de notre empire africain sous notre unique direction.
De toutes les questions dont eut à s'occuper l'accord franco-anglais du 8 avril 11)04, la vieille a question d'Egypte », qui a déjà fait écrire tant de pages et provoqué tant de conflits, semble être celle dont le règlement a le plus vivement ému notre sens national.
La précédente convention du 2[ mars 1899 s'était attachée à tenir soigneusement de côté tout ce qui concernait l'Egypte proprement dite et le Nil moyen.
L'Angleterre, si intransigeante sur la question du Bahr el-Ghazal et du Soudan égyptien, avait admis ces réserves et notre diplomatie n'était pas loin de considérer comme un succès d'avoir pu, par cette restriction, maintenir intacts, au milieu des difficultés de Fachoda, les droits séculaires de la France sur les bords du Nil.
C'est que la France, bien que, depuis trente ans, elle se soit appliquée à chercher plus qu'autrefois les
résultats positifs, n'a rien perdu de son antique caractère chevaleresque, épris de gloire et d'idéal, sensible aux blessures d'amour-propre. Elle n'ignore pas les richesses de la vallée du Nil, l'importance de la route mondiale du canal de Suez; mais elle oublie encore moins les souvenirs de bonne et mauvaise fortune que lui rappelle la terre des Pharaons.
Les Anglais, habiles psychologues et politiques utilitaires, se sont rendu compte qu'en pareille matière le « donnant donnant » était la seule forme sûre et féconde de transaction durable.
M. Harris, le correspondant du Times à Tanger, l'avait clairement exposé dès octobre 1903 dans un article de la National Recieio : « Pour bien des raisons, écrivait-il, le Maroc est un champ fermé pour l'Angleterre. Mais cela ne doit pas nous empêcher de permettre à la France, avec laquelle nous sommes heureusement en si bons termes, d'entreprendre une œuvre de progrès et de civilisation. Notre ministre des Affaires étrangères sait sans doute fort bien ce qu'il doit demander à la France ailleurs, en échange de la reconnaissance de la mission de cette puissance au Maroc. »
C'était exprimer ainsi ce qui devait être l'idée directrice de la solution apportée par l'accord du 8 avril au déUcat problème des bords du Nil. Nous avons cédé sur l'argent; nous nous sommes engagés « à ne pas entraver l'action britannique par la demande de
fixer un terme à son occupation ^ » Mais est-ce assez pour que l'Angleterre puisse se considérer comme maîtresse absolue en Egypte ? Sa liberté d'action dans les régions mêmes du Delta et du Bas-Fleuve n'estelle pas subordonnée à d'autres éléments indépendants de cet accord et n'est-ce pas plus haut, vers le Haut-Xil et les Grands Lacs dont il est issu, que l'Angleterre doit porter son attention, si elle veut assurer le plein épanouissement et la durée de son œuvre ?
L'Egypte n'existe que par le Ml. Elle est un « don du Xil )), écrivait Hérodote. « La victoire et le débordement du Ml sont deux bienfaits que n'accorde que le ciel », proclamaient en 1798 les rapports arabes.
Les imagifiations européennes ont été frappées par l'exubérante fertilité du Delta, par la prospérité de ses grandes villes, Alexandrie et le Caire. Elles se sont enflammées au glorieux souvenir de l'occupation française : Desaix opérant sur le seuil de la Nubie paraissait perdu dans le lointain dessables. Le Delta si riche semblait toute TÉgypte ; son importance s'accroissait bientôt de l'ouverture du canal de Suez. Commander au Caire, c'était régner sur le Nil.
Mais, peu à peu, se précisaient les conditions du régime du fleuve. Les explorateurs se jetaient à la découverte, remontaient vers l'amont, abordaient
' Déclaration du ministre des Affaires étrangères (Chambre des députés. Séance du lU novembre 1904).
l'Ouganda; les sources du Nil étaient découvertes, son cours déterminé.
De Khartouni au Caire, rien ne vient alimenter le fleuve. Le Nil charrie à travers les sables et apporte chaque année aux sept branches du Delta 120 milliards de mètres cubes d'eau, dont 90 assurent, pendant les trois mois d'inondation, Fétonnante fécondité des terres.
La science, cxphquant les mystères, montrait ainsi le Delta comme une dépendance étroite des régions où s'accumulent et se conservent les eaux nourricières. Le maître de ces régions serait le maître incontesté de l'Egypte; le pouvoir n'était pas au Caire, mais plus loin, au delà du désert de Nubie. La politique de ïeau devenait le véritable instrument de domination.
Bien avant ces découvertes, tous les souverains du Delta, les Pharaons aussi bien que les Khédives modernes, s'étaient acharnés à triompher du redoutable inconnu des inondations du fleuve. Ils avaient cherché à remonter le cours du Nil, à maîtriser ses eaux, à régulariser l'apport de ses crues.
Bonaparte et son escorte de savants avaient repris cette tâche millénaire; des projets de barrage du fleuve avaient été étudiés, sans que le temps permit de les réaliser.
Les ingénieurs français que Méhémet Ali avait
groupés autour de lui, se remettaient à Fœuvre et deux d'entre eux, Linantde Bellefond et Mougel bey, construisaient dans la branche dite de Rosette le premier barrage du Xil.
Puis c'était la colossale entreprise de M. de Lesseps, tout un ra^'onnement de projets propres à accroître la prospérité de cette terre, déjà si profondément imprégnée de gloire, d'idées et de sang français. M. le comte de la Motte, Fun des ingénieurs qui accompagnaient le grand ouvrier du canal de Suez, proposait la construction de deux barrages en amont de celui de Rosette, Tun à Assiout à 400 kilomètres du Caire, Tautre à Assouan à 965 kilomètres.
Une Egypte nouvelle, exploitant ;:>o?/r elle-même les richesses de son sol, allait recueiUir les fruits des travaux des savants français. « 11 faut, avait dit Bonaparte en 1798, répartir équitablement entre les villages les impôts et l'eau fertilisante du Nil. » Toute l'action française était restée inspirée de ce principe ; les terres des fellahs seraient les premières à profiter des irrigations méthodiques que permettraient les nouveaux barrages.
L'entrée en scène de l'Angleterre rompit cette généreuse tradition.
En 1882, l'Angleterre bombarde Alexandrie, occupe l'Egypte et peu à peu s'y installe en maîtresse. Aussitôt, elle met la main sur le Service du fleuve,
ne tolère plus un seul Français clans V Irrigation Dé- -partment. A la suite de ses flottes, débarquent ses financiers, ses commerçants, ses industriels; c'est à leur service qu'elle va mettre d'abord la puissance bienfaisante du Nil.
Le barrage d'Assiout est construit par l'ingénieur Willcocks, sur les ordres de lord Cromer; puis le 10 décembre 1902, celui d'Assouan est inauguré en présence du duc et de la duchesse de Gonnaught et du Khédive.
Aussi solennelle qu'ait été cette inauguration, lajoie populaire n'a pu éclater avec un enthousiasme aussi sincère que lorsque Bonaparte se rendit, le 18 août 1798, au (( Nilomètre )> pour faire ouvrir dans le canal du Nil les brèches qui allaient permettre au « fleuve béni » de se répandre sur les terres.
Le fellah qui assistait, le 10 décembre 1902, à la grandiose cérémonie d'Assouan pouvait contempler l'orgueilleuse puissance de l'Angleterre, mais il savait qu'il avait peu à attendre de l'édification du colossal barrage. Régulariser les inondations, c'était lui enlever dans les années critiques, l'eau précieuse, l'eau qui nourrit TEgypte. Il songeait que, lorsque les crues seraient faibles, comme en 1900, « quelques lignes insérées au Journal officiel l'avertiraient très simplement que les eaux du fleuve seraient dirigées sur les cultures de coton des capitalistes anglais ». Son maïs et son mil ne pouvaient rien espérer. Autant ou mieux
peut-être valaient pour le peuple d'Egypte les caprices du Dieu fantasque, qui donnait les années grasses et fertiles après les années maigres de la légende.
Assouan assure à TAno-leterre un instrument de domination économique et politique que les plus redoutables armées ne pourraient lui donner aussi puissant. De là, elle tient à sa merci tout le pays en aval qu'elle peut à son gré ruiner ou combler de richesses. Elle est la maîtresse de la « politique de Teau », scientifiquement réglée, centralisée dans les mains de Y Irrigation Department. Et l'on comprend alors le soin jaloux qu'elle a apporté à faire entièrement sienne une administration « qui pénètre dans tout le pays, a des représentants dans tous les villages et dont les ramifications suivent exactement le réseau fertilisant des canaux^ ».
« La création du barrage d 'Assouan, écrivait ^I. Pierre Baudin au lendemain de la cérémonie d'inauguration, est un événement qui, dans la politique égyptienne, n'a d'égal que le bombardement d'Alexandrie en 1882 parla flotte anglaise tandis que nos bâtiments prenaient la mer... Qui tient le Xil, tient l'Egypte. L'Angleterre tient le Xil. Le Dieu est enchaîné au char des marchands de la Cité et figu-
* Pierre Baudin, Forces perdues.
rera bientôt au carnavalesque défilé du lord-maire de Londres... »
Assouan domine la Basse-Egypte; mais, ne peut-il être dominé de plus haut, vers les sources si longtemps mystérieuses du grand fleuve ? Et logiquement, les Anglais s'en préoccupent, obéissant à cette implacable loi de l'amont qui, dès les âges les plus reculés, s'est imposée à tous les maîtres de rÉgypte.
Dès 1893, ils consultent un de nos compatriotes, M. Chelu bey, ancien ingénieur en chef du Soudan égyptien. M. Willcocks, le directeur général chargé de l'étude des réservoirs, l'interroge sur le régime des eaux du Nil blanc : « Si vos renseignements confirment ma théorie, lui dit-i], je renonce à barrer le Nil en amont aussi bien qu'en aval d' Assouan, économisant ainsi plusieurs millions de livres sterling. Le seul barrage à construire sera dans ce cas, au sud de Gondokoro, à Duflé peut-être ^ en un point à déterminer... L'édification de ce barrage rendra ses constructeurs maîtres absolus de TEgypte. Ils régleront le cours du Nil à leur gré; ils pourront au besoin assoifl'er le pays... »
' Duflé ou Doufih'. Au nord des lacs Albert el Victoria-Nvanza.
LA CONQUÈTl': DU NIL 205
Dès ce jour, la question (T Egypte devient une question soudanaise. Xulle puissance autre que TAngleterre ne tiendra le Haut-Xil: peu lui importera alors de se montrer généreuse sur la question de la Basse-Egypte et de la réserver pour un règlement ultérieur, comme elle a consenti à le faire dans Taccord du 21 mars 1899.
Et ses hommes d'État, ses explorateurs, ses ingénieurs n'ont plus dès lors que cet objectif : le Xil soudanais, celui qui commande au Xil égyptien.
Le capitaine Lugard, qui s'est jeté en condottiere sur l'Ouganda, tient à garder v per fas et nefas » à l'Angleterre cette région du Victoria-Nyanza, l'immense réservoir de 00.500 kilomètres carrés, d'où sort la richesse de l'Egypte. Brutalement et clairement il combat les hésitations de son gouvernement par des arguments décisifs : « L'Ouganda a à sa merci les chutes du Xil... La question de l'évacuation de l'Ouganda et celle de notre situation en Egypte sont inséparables l'une de l'autre. Car quiconque sera en possession du Haut-Xil disposera à son gré de l'Egypte qu'il peut ruiner en la privant d'eau. ))
Les techniciens, les sociétés savantes se rangent au même avis.
Le P'" octobre 189o, devant la Rotjal Institution^ sir Colin Scott Moncrieff, colonel du génie roval, sous-secrétaire d'Etat au ministère des Travaux publics en Egypte, appuie de toute sa compétence
la thèse de roccupation du Haut-Nil : a Une nation civilisée installée sur le Haut-Nil établira si'irement des vannes régulatrices en travers de rémission du lac Yictoria-Nyanza et réglera cette grande mer, comme Manchester règle Thirlmere. Ce serait probablement une opération facile. Une fois réalisée, l'alimentation du Nil serait aux mains de cette nation, et, si la pauv>re Egypte avait le malheur d'être en guerre avec le peuple occupant le Nil supérieur, elle serait exposée à être asséchée ou noyée au gré de son adversaire. »
Qui s'étonnerait, après ces saisissantes citations, des clauses que l'Angleterre a consenti à insérer dans Faccord de mars 1899? Qui ne s'est rendu compte du développement qu'elle s'est immédiatement attachée à donner, avec son activité et son esprit de suite habituels, à la pensée directrice de son œuvre : la mainmise sur le Haut-Nil ?
Le fleuve et ses affluents ont été étudiés. Les ingénieurs ont reconnu le grand marais créé des embarras du Nil Blanc entre Gondokoro et Fachoda. Ils ont constaté que près de la moitié des eaux sorties des lacs équatoriaux se répandaient dans ces bas-fonds, sur une longueur de plus de 600 kilomètres et s'y évaporaient. Des sortes d'îles d'herbes se formaient, au miheu de ces marécages, rendant toute navigation impossible. Immédiatement, on attaqua ces barrages de c( sedd » ; on en débarrassa le lit proprement dit
du fleuve, de façon à assurer la navigation de Redjaf àOndurman, sur une distance de plus de l.OOO Ivilomètres. En 1901, le sous-secrétaire d'État égyptien aux travaux publics, sir Willian Gartin. allait personnellement inspecter les travaux en cours, montrant ainsi toute l'importance qu'il y attachait.
En même temps, on étudiait ou Ton construisait les chemins de fer qui devaient permettre d'exploiter méthodiquement la région du Haut-Nil ou d'y jeter et d'y mouvoir, le cas échéant, les troupes nécessaires à sa défense. Le rail est à la fois un instrument démise en œuvre économique et de domination.
La route que les travaux de déblaya ge traçaient dans le Xil n'aurait plus comme unique aboutissant le Caire et la Méditerranée. La voie ferrée du Victoria- Nyanza à Monbassa lui assurait un débouché sur l'océan Indien ; celle de Berber à Souakim lui en ouvrirait un autre sur la mer Rou^'e.
En ce qui concerne cette dernière ligne, les études préliminaires avaient duré jusqu'à ce jour. Mais le projet de budget de FEgypte, pour 1904, prévoit dès maintenant le commencement des travaux de construction effective. « Le ministère des finances, y estil dit, a été autorisé par le conseil des ministres à faire l'avance, à prélever sur les fonds de réserve spéciale, des sommes nécessaires pour la construction d'un chemin de fer destiné à mettre en communication la vallée du Haut-Nil, près de Berber, avec la
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mer Rouge à Souakim. La construction de la voie ferrée va être entreprise et, à moins de circonstances imprévues, on peut espérer que d'ici trois ans environ le chemin de fer sera en état d'être ouvert au trafic. »
Le Soudan égyptien se trouve ainsi pourvu et la question soudanaise, dont l'ancienne question d'Egypte n'est plus qu'un corollaire, semble réglée au gré de la pensée anglaise.
Est-ce dans la satisfaction de voir l'œuvre conçue réalisée si rapidement, et pour effacer jusqu'au souvenir des obstacles qui se sont dressés devant elle, que sir Reginald Wingate, sirdar de l'armée égyptienne, vient de décréter tout récemment que le nom de Fachoda était officiellement aboli : « Désormais, dit un arrêté inséré à la Gazette du Soudan^ la province de Fachoda sera connue sous l'appellation de province du Haut-Nil; la ville de Fachoda sous le nom deKodok, et le village de Fachoda sous celui de Dalwar. »
Ces obstacles ont-ils du reste entièrement disparu et l'occupation du Haut-Nil et de l'Ouganda a-t-elle atteint complètement les résultats que se proposait le gouvernement anglais? L'alimentation du Nil est-elle actuellement entre les mains de la seule Angleterre?
Les maîtres d'Assouan tiennent la Basse-Egypte sous leur domination absolue. Mais les maîtres du Victoria-Xyanza ne paraissent pas avoir seuls autorité sur le pays en aval et sur Assouan lui-même.
Les travaux du a Sedd » ont bien ouvert le Haut- Nil à la navigation ; ils n'ont pu encore empêcher la déperdition de la moitié des eaux qui sortent du grand lac équatorial. Assouan est tributaire du Nil Blanc et des réservoirs de ses sources, mais il Test aussi, et dans une forte proportion, du Sobat et surtout du Nil Bleu, qui descend des plateaux d'Abyssinie et dont les crues sont si puissantes (c qu'elles font refluer le Nil Blanc dans les basses plaines qu'il traverse ».
Pour disposer seul de la « politique de Feau », il faut pouvoir régMjlariser les émissions du Nil Bleu comme celles du Nil Blanc; il faut tenir le lac Tsana comme le Yictoria-Nyanza.
Aussitôt ce fait reconnu, les Anglais s'attachèrent à développer cette idée complémentaire de celle dont ils venaient de poursuivre victorieusement la mise en œuvre.
L'Abyssinie est un pays libre, venant de prouver à Adoua qu'il voulait et pouvait rester tel. 11 fallait donc agir avec quelque art et d'autant plus de précautions que l'esprit naturellement soupçonneux du Négus savait « la forteresse abyssine » entourée sur trois de ses côtés par les possessions de l'Angleterre.
Ferky. — La Frauce eu Afrique- 14
L'impérialisme anglais sut couvrir ses ambitions de déclarations solennelles, de présents, d'ambassades de paix.
Dans un « livre bleu » de 1901, le sous-secrétaire d'État aux travaux égyptiens, sir William Gastrin, annonce que « pour créer un grand réservoir qui pourvoierait à la fois aux besoins du Soudan et à ceux de l'Egypte, il faudrait disposer des eaux du lac Tsana, qui est en Ethiopie ». Lord Cromer s'empresse alors d'écrire : « Il va sans dire qu'aucun projet ne peut être exécuté, qu'aucun travail préliminaire ne peut être entrepris, sans le consentement de l'empereur Ménélik.., J'irai même plus loin et je dirai qu'à mon sens il est de toute importance qu'on ne fasse rien qui puisse faire naître dans l'esprit de l'empereur Ménélik et de ses sujets le soupçon que nous ayons la moindre intention d'adopter une politique agressive à l'égard d'une portion quelconque des territoires abyssins. »
La presse de Londres assure le Roi des Rois de la pureté des intentions britanniques; elle lui dénonce les périls que peuvent faire courir à l'indépendance de l'Ethiopie les projets de certaines autres puissances. Le colonel Harrington négocie habilement à la cour du Négus, cherche à y supplanter nos représentants. Et les missions britanniques de paix ou d'études se répandent sur les plateaux abyssins : missions d'mgénieurs, qui reconnaissent le cours du Nil Bleu et le régime du lac Tsana; missions de commerçants, de pasteurs
qui s'installent dans le pays, trafiquent, évangélisent, travaillent pour eux et pour FAngleterre.
Le traité anglo-éthiopien du 13 mai 1902 apporte une première satisfaction à toute cette accumulation de lents et persévérants efforts. 11 suffit, pour s'en rendre compte, de lire les articles suivants :
« Art. 3. — S. M. TErapereur Ménélik II, Roi des Rois, s'engage envers le gouvernement de Sa Majesté Britannique à ne pas construire ni permettre de construire sur le Xil Bleu, le lac Tsana ou le Sobat d'ouvrage quelconque pouvant gêner la marche de leur cours vers le Nil, à moins d'entente avec le gouvernement de S. M. Britannique et le gouvernement du Soudan. »
(c Art. o. — S. M. l'Empereur Ménéhk, Roi des Rois, concède au gouvernement de Sa Majesté Britannique et au gouvernement du Soudan le droit de construire à travers le territoire abyssin un chemin de fer reliant le Soudan à l'Ouganda. »
C'est là un résultat, — et fort appréciable. L'Angleterre pare au danger de voir le Ml privé de l'apport précieux du Sobat et surtout du lac Tsana. L'arme qu'elle s'est acquise n'est encore que défensive.
La question du Nil, donc celle de l'Egypte, qui était devenue soudanaise, s'est transformée en Question abyssine et reste ouverte, tant que TAbyssinie restera indépendante.
L'indépendance de l'Abyssinie ! Voilà donc Fobstacle qui se dresse devant Tintégralité de la domination anglaise, et, sur ce terrain, la France est en mesure de lutter d'influence et d'activité avec toutes chances de succès.
L'Angleterre ne Tignore pas et, sans suspecter la sincérité des relations amicales que le gouvernement de Londres prend soin d'entretenir avec nous, il est permis de chercher dans la presse ou dans les grands périodiques les appréciations libres de la pensée anglaise, qui n'engagent du reste pas la responsabilité du Foreign-Office.
Un livre publié au lendemain de la signature du traité anglo-éthiopien, sous le iïire M ode?m A bjyssinia, par M. Augustus Wylde, ancien vice-consul anglais dans la mer Rouge, est, à ce point de vue, des plus intéressants à consulter. Pour Fauteur, les trois obstacles auxquels se heurte en Afrique l'expansion anglaise sont « le Krugérisme, le Madhisme et le Ménélikisme ». Les deux premiers viennent d^être abattus. Le dernier est le plus redoutable. Car a la France, avec le bdton abyssin dans la main, a un instrument avec lequel elle peut battre à la lois l'Angleterre et l'Italie et rendre la situation en Afrique très déplaisante pour elles. Toute l'administration des Français à Djibouti est de nature à avoir les plus mauvais effets sur les indigènes et, sans aucun doute, destinée à affaiblir la puissance de l'Angleterre à
Aden et en Afrique, celle de la Turquie en Arabie, et celle de Fltalie en Erythrée » .
Xos intérêts, comme nos sympathies, nous commandent de respecter Findépendance de FAbyssinie, gardienne de la haute vallée du Ml bleu, dernière forteresse d'où peut sortir transformée et rajeunie la vieille question d'Egypte.
Notre devoir — envers nous-mêmes et envers les peuples de la vallée du Nil — est d'asseoir solidement notre influence sur les plateaux éthiopiens, non pour les confisquer, mais pour rendre FAbyssinie plus forte, plus prospère, plus riche de Fexploitation de ses richesses. Nos ingénieurs et nos commerçants n'ont pour agir qu'à reprendre en Ethiopie la généreuse tradition suivie par la France en Egypte, de 1798 à 1882. Le Négus et ses sujets viendront à eux comme les fellahs sont venus à Bonaparte et à Méhémet Ali.
Il faut que le ministre de France en Ethiopie s'efforce de hâter le prolongement sur Addis-Ababa du chemin de fer de Djibouti. Les efTorts qu'ont faits nos rivaux pour retarder ou faire avorter la construction de cette Yo'ie ferrée, suffisent à dire quelle est son importance. C'est pour FAbyssinie, isolée au miheu des possessions européennes, la seule communication directe et rapide avec la mer Rouge, la grande artère de commerce indépendant, Funique instrument politique et militaire de défense.
Il faut que notre gouvernement renforce notre légation auprès de Tempereur Ménélik; et, sous ce rapport, on ne peut qu'enregistrer avec satisfaction renvoi récent de deux officiers, comme attachés militaires, à Addis-Ababa. Il faut qu'il accroisse le mouvement du port de Djibouti, en y montrant le plus grand libéralisme économique. Il faut qu'il installe en Ethiopie un service postal régulier, semblable à ceux que nous possédons au Maroc et dans le Levant; qu'il développe enfin toutes les œuvres d'hospitahsation, d'éducation, d'instruction, de solidarité humaine, qui font connaître aux indigènes la langue, la générosité, Fâme de la France.
Le Nil ne serait irrémissiblement anglais — à Assouan comme au Caire — que si l'Abyssinie le devenait elle-même.
L'AGÏIOX (:i\ ILISAÏRICE DE LA FRANCE
Dans sa magistrale étude : Quesl-ce-que IWrt? le comte Léon Tolstoï s'élève avec indio-nation contre la civilisation moderne, qui entasse des milliers d'êtres dans les villes, les enferme dans des usines, des ateliers, mesure à tous Tair et la lumière et crée ainsi la plupart des maladies qu'elle s'enorgueillit ensuite d'essayer de guérir. Actuellement, « la plupart des inventions techniques de la science expérimentale )> lui semblent servir « non pas au bonheur mais au malheur des iiommes ^). Seraient-ce là les seules conséquences de la civilisation, et, partant, commettraiton la plus grossière des erreurs en allant en diffuser les « soi-disant bienfaits » chez les peuples encore neufs, et ne vaudrait- il pas mieux, au contraire, demander à ces races, le secret du véritable bonheur par le retour à l'état de nature?
Quels peuples sont plus neufs que ceux de notre
Soudan, terme générique, que nous ne prenons pas clans son sens administratif, — car ce sens n'a aucune valeur, au point de vue qui nous intéresse, puisqu'il ne sépare pas des indigènes de races différentes, — mais sous lequel nous comprenons les vastes territoires qui englobent le Haut-Sénégal, le Niger et ses affluents, le Borgou, le Mossi, le Gourounsi et s'étendent jusqu'au Tchad par la piste de Zinder et du Damerghou. Nous laissons hors de cet ensemble les régions au contact immédiat de la côte de Tocéan Atlantique et du golfe de Guinée : Bas-Sénégal, Guinée française. Côte d'Ivoire, Bas-Dahomey, aussi bien que les steppes, qui bordent le nord du Soudan français, en avancées du désert, et forment les terrains de parcours des Maures et des Touareg.
Sur la côte, en effet, le Noir n'est plus dans son état primitif. En contact avec l'Européen depuis déjà de longues années, il s'est peu à peu modifié, et il faut bien reconnaître que, s'il s'est assimilé une partie de nos plus précieuses qualités, s'il a acquis le goût au travail, Fesprit de prévoyance et de sage épargne, il paraît souvent s'être plus facilement approprié les pires défauts de son frère supérieur.
Peut-on reprochera ces grands enfants que sont les Noirs, écrasés par un long atavisme et presque incapables de penser par eux-mêmes, de ne pas toujours montrer la force d'âme d'Hercule entre le vice et la vertu ? Ne doit-on pas dire que dans ces colonies côtières, où ont
été rassemblées toutes les expéditions dirigées vers l'intérieur, ils ont été forcément appelés à constater souvent remploi des arguments violents, alors qu'il fallait, à tout prix, pour répondre à des nécessités d'ordre inéluctable, organiser des colonnes, abattre des résistances, se procurer des porteurs, des moyens de transport? Leurs esprits naïfs pouvaient-ils comprendre ce qu'étaient les lois de la guerre européenne, le droit de réquisition, et ne voyaient-ils pas plutôt, en tout et partout, le triomphe de la force?
Ajoutons que, pour les premiers traitants installés dansces peuhospitaliëres régions, lecommerce était dur et qu'au début bon nombre d'entre eux trouvèrent leurs plus sûrs bénéfices dans le trafic de l'alcool, poison plus redoutable dans ces pays intertropicaux qu'il ne peut l'être partout ailleurs? Nécessairement, la civilisation a dû se présenter d'abord, sur la côte occidentale d'Afrique, sous sa forme brutale, dans son appareil de guerre, avec ce qui paraît, si Ton s'en tient aux apparences, être la négation même de toute civilisation. Qui peut alors s'étonner de ce que certains indigènes n'y aient vu, à ce premier et brusque contact, que ce qui flattait leurs instincts violents d'hommes primitifs? Mais In même, lorsque la paix se fut faite, le Noir a compris, et nous verrons que, par la suite, il s'est en partie heureusement modifié.
Dans les steppes du Sahel et du nord de Tombouctou, au contraire, les tribus qui y nomadisent sont
loin d'être des races neuves. Les Maures et les Touareg apparaissent plutôt comme les descendants dégénérés de vieilles races blanches, dont ils ont gardé, dans leur misère^ une certaine grandeur, mais qui leur ont légué aussi un esprit d'insatiable orgueil, un goût de grand seigneur pour la guerre, goût transformé peu à peu en amour du pillage, un esprit d'intrigue et de fourberie, assez commun chez les peuples anciens de l'Orient, Tartares, Chinois ou Ottomans. Il est bon, sur les confins du Sahara, dans les palabres politiques qu'il faut tenir, de ne pas se fier aux promesses toujours très brillantes des « diplomates » maures ou touareg et de se souvenir qu'avec eux les actes seuls comptent. Ils ont aussi, tous ces fiers nomades — et cette vue nous inspira souvent la plus profonde pitié — les « avaries » les plus horribles des civihsations avancées, maladies qui les rongent, qu'ils se transmettent avec le sang et contre lesquelles ils sont sans armes; ils portent, pour ainsi dire, leur ruine en eux et disparaîtraient probablement, si nous ne les aidions du secours de notre science. La civi- Usation leur a laissé, en se retirant d'eux, le lourd héritage du mal, sans qu'ils possèdent cette compensation, dont parle Tolstoï, le moyen de le guérir.
■Niais, laissons ces demi-européanisés de la côte et ces tristes débris de races des confins du Sahara et pénétrons dans les masses profondes du Soudan.
On peut dire que, malgré la lenteur des moyens de communication actuellement existants en Afrique, on passe, sans g-rande transition, du monde blanc en plein monde noir. On s'embarque à Bordeaux ou à }>Iarseille pour débarquera Dakar, se rendre en chemin de fer à Saint-Louis, sauter dans un chaland qui vous remonte par le Sénégal jusqu'à Rayes et, de là, gagner la brousse, soit immédiatement vers le sud ou vers le nord, soit en chemin de fer vers Test. Aussi long qu'ait été le trajet, il a peu permis d'observer les indigènes; on a dû ^'ivre, enfermé dans un wagon ou dans un bateau, se laisser transporter, consacrer les quelques heures que Ton passait en dehors de sa prison à s'occuper de ses affaires personnelles; on n'a pas vu; on n'a pas pu voir.
Aussi, lorsqu'on est arrivé dans quelque village soudanais, l'esprit, qui est encore plein des tableaux de la vie enfiévrée d'Europe et qui a le souvenir des transbordements et de l'agitation du vo}'age, est saisi du calme profond, de la paix, de l'indolence qui tout à coup Tenvironnent, et cette impression s'accroît encore de l'étendue monotone des horizons immenses, du silence de ces vastes espaces, de l'accablement de la chaleur et, le soir, alors que les nerfs se détendent, du repos qu'apporte le déchu du jour. L'Européen, ainsi brusquement transporté en Afrique, se trouve frappé, dès les premiers moments, par les mœurs d'allure patriarcale, par la vie contemplative
des indigènes. Une certaine émotion, celle qui vous gagne si vite quand on se sent perdu très loin de la patrie, le prend, et le sentiment parle seul en lui, à la vue des spectacles champêtres et empreints d'une poésie douce, qui se déroulent sous ses yeux; il croit revivre tantôt quelque scène de la Bible, tantôt quelque églogue de Virgile.
Au premier examen, le Noir lui apparaît comme un homme simple, peu ambitieux, se laissant vivre, se prélassant solennellement au grand soleil, ou dormant mollement à Fombre de quelque « dioubabé^ ». Dans ce pays si prodigue de chaleur, si étonnamment fertile, là où il y a un peu d'eau, les « miséreux » lui semblent fort rares. Pas de ces pauvres loques humaines, qui grelottent tenaillées par le froid ou par la faim ! Le soleil luit pour tous ; il ne favorise pas plus le grand chef que le moins fortuné des indigènes ; l'un ou l'autre n'ont qu'à s'étendre sur le sol, pour y goûter un repos tranquille, et point n'est besoin, pour avoir des rêves heureux, de riches demeures ou de tapis multicolores; la « case » a partout la même simplicité antique. La terre aussi produit pour tous, sans grands efforts, le mil dont quelques grains suffisent à la nourriture de chaque homme; les « lougans" » sont souvent collectifs, appartenant à Fen-
* Arbre très répandu dans le nord du Soudan français. - Champs cultivés.
semble d'un village, ou bien Ton donne assez facilement à qui n'a pas. Xous avons encore le souvenir, à Kita, d'une pauvre vieille folle qui s'en allait, sa calebasse à la main, à travers le marché indigène. en chantonnant des fragments de légendes, et recueillait, en de faibles mais nombreux dons, la petite quantité de mil dont elle avait besoin.
Point de vagabonds non plus; le Noir aime l'endroit où il est né; il se déplace facilement, mais revient toujours parmi les siens, et ses déplacements se font encore de la plus biblique façon. Riche, il vovagera à cheval ; sinon il va, le bâton à la main, un peu de mil dans un morceau de guinée comme réserve exceptionnelle pour la route; il va de village en village jusqu'à son but, sur des distances souvent considérables, entrant généralement dans la première case qui s'offre à lui, s'asseyant auprès de la calebasse commune, y passant la nuit et repartant le lendemain matin pour la nouvelle étape. Sa mise est très sommaire : un boubou et des sandales sïl est aisé, sinon un simple morceau d'étoffe et les pieds nus.
Aussi les industries sont-elles très embryonnaires au Soudan : des fabricants de poteries, vases en terre généralement cuits au soleil; des tisseurs d'étroites bandes de cotonnades ou de lainages; des cordonniers souvent habiles dans les ouvrages de cuir; des vanniers qui tressent de larges paillassons, confectionnent
des nattes ou des calebasses* ; des forgerons qui font des armes, de lourds fers à captifs, d'épais cadenas ou de fragiles et délicats bijoux en filigranes d'or et d'argent. Tous travaillent sans hâte, avec desoutils incro^ablement primitifs. Et, dans l'extrême simplicité de cette vie, se groupent en un décor éminemment champêtre, ici les longues théories des troupeaux, rentrant le soir au village, là les cercles, où viennent se ranger les indigènes, hommes et femmes, autour de quelque bruyant tam-tam ou de quelque conteur de légendes.
L'Européen rêve devant ces spectacles, mais il se rend bientôt compte que c'est à nous, les civilisés, que les Noirs doivent cette sécurité d'existence.
Il se reporte à ce qu'était le Soudan, avant notre venue. Il voit les hordes des grands chefs indigènes, El-Hadj Omar, Samory, Ahmadou et combien d'autres de noms moins connus, parcourant ces pays, incendiant tout sur leur passage, détruisant les récoltes, massacrant ce qu'ils ne pouvaient emmener à leur suite en captivité. Il voit l'odieuse traite, écrasant ces malheureuses populations, dispersant les familles, mettant l'homme au-dessous du bétail. Il voit la vie suspendue, reprenant peu à peu, pour être à nouveau détruite, et des déserts s'étcndant sur les ruines des plus prospères régions. Et, à côté de ces
* Sortes de courges viciées et séchées, servant de récipients à liquides.
guerres effroyables qui ont dépeuplé le Soudan, confondu et transporté en tous sens les races et les peuples, il voit cet autre fléau, la famine, succédant aux invasions et achevant leur œuvre, ou due seulement au manque de prévo3^ance des indigènes, qui usent sans retenue de ce que leur donne le sol, mais ne pensent pas à se conserver la moindre réserve pour les mauvaises années ; ils n'ont jamais le songe des sept vaches grasses et des sept vaches maigres et l'auraient-ils, qu'ils ne s'en préoccuperaient probablement pas. L'indigène nous doit de pouvoir vivre, et il est hors de doute C|ue si demain nous disparaissions de cette partie de l'Afrique, il retomberait dans la barbarie, où le portent ses instincts de demi-sauvage.
Car ces instincts existent chez lui, à l'état latent, réfrénés aujourd'hui par notre présence, par l'esprit de justice et de concorde que nous avons apporté; on les retrouve violents dès qu'on leur lâche la bride. Nos admirables tirailleurs ne savent pas y résister, si, le combat fini, l'ennemi vaincu, on ne les tient sous une rigoureuse discipHne et encore, à ce moment, quel est le chef qui peut être assuré d'empêcher le massacre, l'écrasement du faible, le retour aux excès les plus brutaux de la vie animale ? N'en retrouve-t-on pas aussi la manifestation, lorsque Ton examine plus à fond les mœurs des Xoirs, dans les actes mêmes de la vie domestique et particulièrement dans ce souhait de tout indigène, fiit-il ancien esclave
lui-même, d'avoir des captifs qui travailleront pour lui, lui fourniront de quoi orner ses femmes ou augmenter le nombre des têtes de son bétail?
Nous savons bien qu'il ne s'agit plus au Soudan que de captifs de case, sortes de domestiques familiaux, dont, par notre ordre, il est défendu de trafiquer, qu'on ne sépare pas des leurs et que nous protégeons contre les sévices de leurs maîtres, ne pouvant actuellement les libérer tous en bloc, sans nous exposer aux plus graves conséquences. Mais, certes, le Noir libre regrette les commodités de la traite et ne se soumet aux règles d'humanité, que nous lui imposons, que parce que nous réprimons impitoyablement toute infraction à ces règles ; elles n'ont encore pénétré ni dans son âme, ni dans ses habitudes.
En outre, si l'indigène est aujourd'hui, grâce à nous, à l'abri de tout violent bouleversement et à peu près sûr du lendemain, il reste encore à la merci des maladies. Pour lui, le moindre mal non soigné s'aggrave vite au point de devenir mortel.
Nos médecins sont peu nombreux au Soudan ; ils ont à s'occuper d'Européens dispersés sur d'immenses espaces, et sont souvent obhgés à de longs et nombreux déplacements. Leur vie est faite de fatigue et de dévouement sous un climat qui les frappe aussi impitoyablement que les autres. Ils se trouvent cependant encore assez de temps, d'énergie et de santé pour donner leurs soins aux indigènes et pour être
L ACTION CIVILISATRICE DE L\ FRANCE 22o
ainsi les plus merveilleux agents de notre domination parce qu'ils en sont les plus bienfaisants \ Xachtigal ne s'est-il pas ouvert, il y a quelque trente ans, l'accès du (c farouche » Ouadaï en guérissant les malades et (( en frappant les imaginations par des opérations chirurgicales heureusement exécutées » ?
Le gouvernement de l'Afrique occidentale s'est donc honoré et a du même coup efficacement servi la cause française, en ayant la généreuse idée de faire élever auprès de nos postes des cases-infirmeries pour les Xoirs qui désirent s'y faire soigner". Malheureusement, seuls les indigènes à portée de ces rares postes sont à même de profiter de ces bienfaits, et des années s'écouleront avant que ne disparaisse la foi dans les sorciers, marabouts et forgerons.
Les empiriques, magiciens redoutables du pays noir, transportent dans d'antiques peaux de bouc, avec le gri-gii ^ qui doit vous faire aimer de la plus
' On doit à ce propos haulement approuver le ministère des Affaires étrangères d'avoir récemment renforcé en médecins le personnel de nos missions au Maroc.
- « Nous voulons défendre les populations indigènes contre les fléaux qui trop souvent les déciment ; c'est notre devoir le plus étroit en même temps que notre intérêt le mieux entendu... Le but vers lequel nous devons tendre est l'installation dans chacun de nos cercles d'au moins un médecin de façon qu'aucune portion du territoire n'échappe à l'action de notre civilisation, sous la forme dans laquelle elle est à la fois la plus bienfaisante et la plus accessible à nos populations indigènes. » (Discours de M. Roume, gouverneur général de l'Afrique occidentale française, à l'ouverture de la session du Conseil supérieur de gouvernement, le 15 décembre 1904.)
' Sorte d'amulette ou de talisman.
FtuiiY. ~ La Fruace eu Aliiiiuc. 15
jolie « moussu S) du village, celui qui vous guérira de tous les maux, et, à côté de ces talismans sacrés et coûteux, des poudres compliquées, des racines broyées, des fruits séchés et écrasés, le tout si confondu et si mélangé que la plus méticuleuse analyse ne parvient guère à débrouiller ces fantastiques amalgames.
A-t-on mal aux yeux ? On s'en peint le tour en vert tendre. A-t-on un érésipèle ou quelque maladie de peau? On s'écrase des citrons sur la figure et sur les parties atteintes et on se suspend au cou un autre de ces fruits, avec quelques gris-gris appropriés. Contre le mal de tête, on se ceint le front d'une bandelette de cuir. Le sable est le meilleur des antiseptiques et la feuille de Farbre, quel qu'il soit, sert à panser les plaies les plus horribles. Que produisent ces divers traitements ? Nous n'avons pu le constater. Du reste, sauf dans les rares villages où nous avons des postes, nous ne savons guère qui des indigènes meurt ou naît; il n'y a pas la plus petite trace d'état civil et, par consé quent, point de contrôle possible ; mais il semble qu'en général, on ne vive pas vieux au Soudan, si l'on en juge par le peu d'hommes d'âge avancé que Ton y rencontre.
Toutes ces populations sont illettrées. C'est à peine si l'on trouve de-ci de-là, dans les plus importants des
' Femme.
\illages, aLi coin des carrefours, quelcjues écoles eu plein vent, où des marabouts apprennent à de rares enfants les éléments d'un arabe déformé. Le matériel scolaire y est fort simple : quelques planchettes de bois sur lesquelles les écoliers écrivent, recommen- (.ant cent fois le même exercice, toujours tiré du Coran. Aucune instruction d'ordre pratique : la plus parfaite des sciences consiste dans la connaissance des versets du livre sacré de Mahomet, et encore cet enseignement ne s'applique-t-il qu'aux rares musulmans qui aspirent eux-mêmes au fructueux titre de marabout. Pour les autres, qu'ils suivent la religion du Prophète ou qu'ils soient fétichistes, ils ne se soucient nullement d'apprendre à lire ou à écrire. Leur père ne s'en préoccupait pas; pourquoi s'en inquièteraient-ils eux-mêmes, et troubleraient-ils par un effort la quiétude parfaite de leur existence ? Ils parlent suivant leurs races — Bambaras, Malinkés, Sarracolets, Peuhls, Ouoloffs, Toucouleurs, — des idiomes simples qui ont toujours suffi à leurs ancêtres et qui, certes, leur suffiront. Pas de constructions de phrases compliquées ; pas de temps, de modes, de personnes dans les verbes; pas de genre ou de nombre dans les noms ou les adjectifs; juste ce qu'il faut pour s'exprimer : des infinitifs, des substantifs, des adverbes, des adjectifs que l'on accole les uns aux autres en simples et courtes propositions directes ; donc, ici comme en toutes autres choses, Vcff'ort mini-
mum, qui caractérise si bien le tempérament noir.
Ce qu'on appelle « le parler petit nègre » répond à une réalité ; car, en plein Soudan, les indigènes qui s'expriment en français emploient normalement ce parler et reportent dans notre langue les constructions et les habitudes de leurs idiomes : « Moi aller Tombouctou voir mon mère. Toi venir Kayes..., etc.. » Leur indolence naturelle leur fait du reste réduire aussi au minimum leur vocabulaire et ne retenir qu'un seul mot pour exprimer une idée, sans se préoccuper des nuances.
On a dit que « les sauvages ne font pas la distinction du passé, du présent et de l'avenir..., que le verbe, si riche maintenant en ressources pour marquer l'antériorité d'une action, n'avait à l'origine aucun organe pour exprimer le passé et que l'on employa, pour remplir cette fonction, les formes impliquant une affirmation redoublée du présent^ ». Cette remarque est fort exacte ; elle vient à l'appui des observations que nous avons présentées plus haut. Les Soudanais ne sont pas des sauvages, mais ils sont assez voisins de l'état primitif pour en présenter encore les plus significatifs caractères.
N'écrivant pas, ils ne notent aucun fait, ne gardent que des traditions que Ton se redit de génération en génération et qui bientôt deviennent légendes. Ils
' Aiialolc France,
l'action civilisatrice de la FRANCE 229
vivent de lunes en lunes, de ramadans en ramadans, n'ont qu'une connaissance très approximative de leur âge, ne se souviennent guère — et encore sans pouvoir leur assigner une place précise dans le temps — que des plus grands événements qui les ont personnellement et violemment frappés : cataclysmes de la nature, invasions, famines,... etc. Par contre, comme il arrive pour tous les contemplatifs, ils ont une mémoire surprenante et très fidèle des lieux et des choses, retrouvent et reconnaisent après de longues années les endroits où ils sont passés, ne fût-ce qu'une fois, les objets qu'ils ont vus. Servis par un merveilleux instinct que le développement de Tintelligence n'a pas encore éteint, ils savent s'orienter sûrement et rapidement, retrouver une piste, la suivre sans erreur, (( sentir » l'eau dans des régions inconnues.
Leur art vaut leur littérature; il est aussi simple qu'elle. Ses manifestations les plus recherchées se voient dans les armes, dans les poires à poudre, souvent incrustées de cuivre ou d'argent, et surtout dans les bijoux assez délicats en fdigranes d'or.' Pour le reste, ce ne sont que vives enluminures de vanneries ou de cuirs et naïves reproductions, sur les murs de pisé des cases, des objets usuels de la vie : poteries, calebasses,... etc., qui semblent des dessins d'enfants. Mais n'est-ce pas là le commencement de tout art et, à Florence même, au miheu des merveilles accumulées de la Renaissance, le couvent Saint-Marc n'a-t-il pas
230 LA FRANGE lîN AFRIQUE
réuni dans ses collections des essais semblables et tout aussi timides de l'homme qui s'éveille ?
L'art soudanais n'est pas actuellement dans ce que produisent les indigènes, mais bien dans ce qu'ils tiennent de la nature même, dans la beauté des corps librement développés, presque nus, et qu'aucune entrave ne déforme, dans la simplicité primitive des gestes et des attitudes, que ne règle aucun protocole mondain.
On peut douter de ces appréciations si l'on s'en tient à la vue de quelques têtes de nègres aux cheveux crépus, aux nez largement épatés, aux lèvres épaisses, aux figures coupées d'entailles, aperçus rapidement au passage. Lorsque l'on débarque à Dakar, on trouve que tous les Noirs se ressemblent et on ne peut guère les distinguer les uns des autres. Quelques mois suffisent pour se « faire l'œil » et, une fois l'accoutumance établie, on juge plus exactement; les têtes, qui sont loin d'être toutes du même modèle, s'affinent dans certaines races et apparaissent avec des signes indiscutables de beauté et d'intelligence. Tout est question de latitude et... d'observation non prématurée. Certain jour, àlvayes, nous demandions au capitaine indigène Mahmadou Racine, véritable héros soudanais, qui, de plus, a visité Paris, il y a quelques années, ce que le Noir appréciait le plus dans la beauté féminine ; nous pensions qu'il allait nous parler des lignes du corps, souvent remarquables de pureté. Il nous répondit fort
i. ACTION Civil, ISATRICR DE I.A FRANCC 231
sincèrement : « Xous ne sommes pas comme en France ; nous ne nous occupons pas de la beauté du corps, mais de celle de la tête » ; et il nous montrait du doigt une « mousso » qui passait, « svelte comme un jeune arbre )). en une démarche de dame de vitrail, qu'eussent admirée bien des Parisiennes, mais avec une tête qui les aurait certainement fait fuir d'effroi.
Ainsi, peu à peu, par des observations qui demandent une assez longue pratique des indigènes, l'Européen se forme une opinion plus réfléchie et plus exacte et il arrive à conclure que le Xoir ne représente nullement le type de Fhomme heureux. Son état de nature a été déformé par des siècles de barbarie, de guerres sans pitié, d'esclavage. Sa sécurité relative de Fheure actuelle, c'est à nous qu'il la doit; laissé à lui-même, il se trouve sans défenses contre les forces extérieures, contre les maladies, contre les fauves mêmes; il n'est pas maître de ses instincts ; il prend plaisir à écraser le faible, à détruire sans but ni raison. Le calme apparent de sa vie résulte de son indolence et de sa paresse qui le détournent de tout travail, de son imprévoyance qui le pousse à jouir du présent, sans s'occuper du lendemain.
Le Noir peut, sans doute, devenir heureux, et peutêtre plus facilement que tout autre humain ; car les besoins qu'il doit à son sol et à son chmat, sont et
pourront rester simples. Mais pour qu'il sente et comprenne le bonheur, il faut qu'il parcoure les différentes étapes de la civilisation, comme les ont parcourues les sociétés policées; cette loi s'impose. Il nous appartient de lui raccourcir ces étapes, de l'aider dans cette longue et difficile ascension vers le bien et le beau, comme on aide un frère plus jeune et plus faible, et de le faire profiter de notre expérience, fruit de tant de siècles accumulés.
Qu'avons-nous fait jusqu'ici, pour tirer de la nuit où il était enfermé, l'indigène de l'Ouest africain?
Au Sénégal, où nous sommes depuis longtemps établis, notre influence civilisatrice rayonne à peine autour des postes que nous occupons et des itinéraires que suivent les colonnes et les convois. Cependant un assez grand nombre d'indigènes ont fréquenté nos écoles ou nos ateliers, parlent français, sont habiles dans les différents métiers, peuvent être uliHsés aux travaux les plus délicats : conduite des trains de chemins de fer, maniement du télégraphe, emplois dans l'administration, dans les maisons de commerce, etc. Ils prouvent ainsi la perfectibilité de la race noire et son adaptation possible à toutes les exigences de la vie moderne ; mais, même chez ces privilégiés, les instincts primitifs reparaissent facilement. Nous avons le souvenir de tel otTicier indigène de tirailleurs sénégalais, fort brave et intelligent, qui, dès sa solde
touchée, la consacrait presque en entier à se faire accompagner par une bande de « griots » qui chantaient ses louanges ; la satisfaction enfantine qu'il se donnait ainsij valait à ses yeux les privations prolongées qu'il devait ensuite s'imposer pour vivre.
Au Soudan, où nous ne faisons qu'arriver, notre installation, facilitée par l'expérience et parle prestige que nous avions acquis, a été moins laborieuse qu'au Sénégal. En quelques années, nos colonnes ont nettoyé le pays des chefs sanguinaires qui le décimaient. Des missions isolées, des reconnaissances pacifiques d'ofïiciers ou d'administrateurs se sont montrées presque partout. Mais nos postes sont dispersés à grande distance, quelquefois à 3 ou 400 kilomètres, les uns des autres, et bien des villages qui nous sont soumis et fidèles, n'ont jamais connu un Blanc. Dans ces conditions, quelle peut être notre influence civihsatrice ?
Nos commandants de cercle ou leurs délégués s'efforcent d'obtenir que la justice soit impartialement rendue. Les cadis, les chefs de villages devraient les aider, mais ils n'osent prendre aucune initiative et se contentent généralement de donner aux ordres qu'ils reçoivent une satisfaction apparente. Aussi, malgré tout, les indigènes vivent-ils à côté de nous, mais non pas avec nous. Notre influence morale ne les a point encore pénétrés.
De son coté, l'évangélisation chrétienne n'obtient que de faibles résultats, très disproportionnés avec les efforts déployés.
Dans Fangle que forment jusqu'au Fouta-Djallon le Sénégal et le Niger, chez les Bambaras et Malinkès fétichistes^ les Pères du Saint-Esprit, qui ont installé à Kita et Dinguira des établissements scolaires, sortes de fermes-écoles, « ont vu chaque année s'accroître le nombre de leurs élèves; » ils peuvent « rapprocher de nous nombre d'indigènes par l'introduction parmi eux du culte cathoHque*, » et leur donner, en même temps, un enseignement très utile, parce qu'il est d'ordre pratique. Si dans ces régions la tâche de ces missionnaires, qui ont à manier des populations lourdes et tant soit peu bestiales, est loin d'être facile, du moins elle n'est pas impossible ; car l'islamisme ne se dresse pas devant eux comme un obstacle absolu.
En pa3^s jyiiisiibnan, au contraire, l'action des missions chrétiennes reste sans effet. Sur le Niger, à Tombouctou et à Ségou, les Pères Blancs, que dirigeait l'admirable M^'' Hacquart, l'ancien membre de la mission d'Attanoux, l'ancien compagnon de Ilourst dans son exploration du Niger, mort récemment au Soudan victime de son zèle, ont dû se montrer du plus large éclectisme ; ils ont été amenés à
* Les écoles au Soudan français (Noliro générale publiée par ordre du lieutenant gouverneur).
laisser le prosélytisme de côté et à tolérer parfaitement que les enfants qu'ils instruisent dans leurs écoles professionnelles, soient élevés dans les principes de la religion musulmane ; tolérance significative, qui fait le plus grand honneur à l'esprit des Pères Blancs, mais qui prouve bien Timpuissance de la propagande chrétienne au milieu des mahométans.
Cette propagande, loin d'aider à notre domination, pourrait même, aussi bonnes que soient ses intentions et aussi habiles ses procédés, la retarder et la compromettre. Car, pour le musulman, civilisation européenne et civiHsation chrétienne, science et religion, ne font qu'un seul tout. Qui enseigne, parle au nom d'un Dieu. « Les savants, a dit ^lahomet, sont les héritiers des prophètes. »
Plus que toute autre nation, \a France doit se convaincre de ces vérités et s'attacher à faire comprendre aux musulmans de ses possessions que /a science est indépendante de la religion. Car, plus que toute autre, elle a combattu à travers les siècles pour la foi cathohque et dressé la Croix en face du Croissant.
Il semble donc que ce soit seulement en pat/s fétichistes que les missions évangéhques puissent s'employer avec quelque profit, enrayer le mouvement musulman, élever une barrière contre Finvasion des mokaddems ou autres agents du prosélvtisme mahométan. Elles apparaissent là comme une efficace
mesure de défense, mais elles ne peuvent prétendre à un rôle de conquête religieuse dans les régions déjà acquises au culte de Mahomet.
Nous ne devons pas, en tous cas, laisser cette question des missions sans payer notre tribut d'admiration et de reconnaissance à ces sœurs de charité qui les accompagnent, qui bravent un climat déjà si redoutable pour l'homme le plus vigoureux, et qui, dans les hôpitaux de Ka^-es ou de Tombouctou, apportent à FEuropéen malade, en même temps que le plus délicat dévouement, la vision de la mère ou de la sœur laissées dans quelque coin de France. Ah ! les admirables femmes aux figures émaciées, que nous avons vues grelottant de fièvre, se porter, malgré leur mal, au secours de quelque moribond, et combien les mères françaises, qui ont quelque fils sur la terre d'Afrique, doivent bénir leur héroïque abnégation ! Que de Noirs aussi elles ont soignés et guéris et qui n'en parlent qu'avec un touchant respect ! Que de cœurs nous conquièrent ces grands exemples de haute charité et de bienfaisant travail ! Quelle belle moisson nous préparent les apôtres d'humanité que nos médecins et ces nobles infirmières sont dans nos colonies !
C'est cela que nous voulons retenir de l'œuvre des missions africaines : l'élévation de l'indigène par l'éducation morale, a^^ant pour moyen la bonté et pour but le travail. Ce n'est qu'ainsi qu'il sera pos-
sible de dégager les Noirs de leurs bas instincts et de leur brutale barbarie.
Il ne s'agit pas en effet d'introduire dans le Soudan les raffinements de la civilisation européenne, dont les indigènes n'auraient c]ue faire et dont ils risqueraient de ne voir C|ue les côtés dissolvants. Une civilisation avancée ne peut être transportée en bloc dans des pays qui n'y sont pas préparés. Il faut choisir lorsque Ton fait de cette sorte d'exportation, et prendre bien garde de ne pas noyer qui ne sait pas nager ; il faut distinguer entre ce qui est le côté apparent de la civilisation, richesse, luxe, plaisirs, et ce qui en fait le fond sérieux et élevé, principes de travail, de prévoyance, de mutualité et d'humanité. Il ne faut pas éblouir qui y perdrait certainement la vue ; il faut aller progressivement, dût l'évolution être un peu plus lente.
Si l'on veut amener l'indigène à ce que l'on est convenu d'appeler « la lumière, » il faut se défendre de livrer dès maintenant le Soudan à une exploitation commerciale ou industrielle intensive. Le Noir, qui ne comprend pas encore Futilité du travail, ne fournira que difficilement, et malgré lui, la maind'œuvre nécessitée par une telle exploitation ; il ne fera effort que si on l'y oblige. Alors, loin de se rapprocher de nous, il s'en éloignera ; mauvaise condition de succès pour des entreprises, dans un
pays OÙ rEuropéen ne peut faire qu'œuvre de direction.
Le Soudan sort d'une longue période de bouleversements. Qu'on lui assure un calme relatif pendant un certain temps ; qu'on le laisse se repeupler ; qu'on ne l'exploite qu'avec mesure cl sagesse ; qu'on prépare progressivement les habitants à une vie plus active et plus laborieuse; et l'on pourra former quelques espérances d'avenir, qui seraient anéanties par trop de hâte.
La première chose est de gagner la confiance des indigènes, qui ne nous connaissent que fort peu. Il faudrait que les commandants de cercle fussent débarrassés des nombreux et souvent futiles détails de l'administration ; qu'ils fissent aux chefs indigènes, aux cadis, cet honneur, auquel ils seraient fort sensibles, de leur confier, tout en les surveillant, le règlement de toutes les questions de justice, de travail courant, qui n'ont pas une grosse importance; qu'ils n'intervinssent personnellement que comme des sortes de juges d'appel ou encore comme des dépositaires des principes d'équité, frappant sans faiblesse tout chef qui abuse ou trafique de son autorité. Le Noir, s'adressant à un homme de sa race et trouvant chez lui l'esprit de justice et d'humanité, serait ensuite fier
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(le riiniter; car il copie avec orgueil le Xoir plus élevé (|ae lui, mais moins volontiers u le Blanc. »
Le rôle des commandants de cercles ou de leurs délégués serait alors de multiplier les tournées dans leurs circonscriptions, de visiter, accompagnés autant que possible d'un médecin, les villages les plus reculés, de se faire voir et d'agir ; agir, en s'intéressant à la vie des indigènes et à leurs cultures, en les fré- ([uentant, en les interrogeant individuellement dans des palabres, en écoutant leurs plaintes ou leurs désirs, en apportant quelque soulagement aux souffrances des malades et des infirmes, en traitant chacun suivant son rang, en renforçant partout le pouvoir des chefs indigènes.
Le point essentiel que nuus avons déjà signalé, c'est d'arriver à faire vivre le Xoir sous les ordres directs (lu Noir, sans laisser place à l'injustice. Car il ne faut pas oublier que tel chef à l'aspect miséreux, au boubou lamentable, est quelquefois fort vénéré; que son orgueil est toujours considérable; que n'avoir pas pour lui cette considération, faite de tact et dliabileté, qu'il croit mériter, ce n'est pas le diminuer dans l'esprit des hommes de sa race qui continuent à croire en lui, mais c'est l'éloigner de nous, c'est nous en faire un ennemi, muet peut-être, mais certainement dangereux.
Dans ces tournées encore, nos fonctiunnaires saisiraient tuute occasion de sl' mêler aux fêtes impur-
tantes, aux fêtes religieuses surtout, aux grands mariages, aux anniversaires. Puisque la France ne peut absorber les musulmans, son intérêt, répétons-le, est d'en prendre la direction, comme quelques habiles politiques Ton tenté en Algérie, comme Bonaparte en a donné l'exemple dans sa campagne d'Egypte.
Certes,, rEg3q3te n'est pas le Soudan ; mais, ici comme là, on est dans le monde musulman et les principes restent vrais et applicables; d'ailleurs les bonnes volontés ne manquent pas chez nos officiers et chez nos administrateurs de l'Ouest africain.
Poursuivons en même temps l'éducation morale du Noir. Pour ce faire, continuons à l'employer dans nos troupes; car il y est à notre contact direct, nous voit travailler, reçoit Fempreinte de sentiments élevés, s'y trouve, eût-il été captif, l'égal de tout homme libre; il apprend, en même temps, qu'il ne peut disposer de la force que lui donnent ses armes que dans des circonstances déterminées, et il est ainsi amené à conclure que la vie humaine est chose que Fon ne sacrifie pas inutilement. Il faut aussi s'efforcer d'attirer dans nos rangs des Noirs des classes supérieures ; ne pas se contenter d'enrôler des captifs Hbérés, pour que leurs anciens maîtres ne répandent pas cette opinion, que : « les tirailleurs sont les captifs des blancs )). Et, à ce sujet, nous devons observer que le versement des nombreux fils de Samory dans nos escadrons de spahis fut, au début de 1801) un acte de pohtiquc avi-
sée de la part du lieiitenant-gouverneiir du Soudan. Nous aurions même intérêt, à bien des points de vue, quand ce ne serait que pour nous assurer une admirable réserve de soldats, utilisables soit surplace, soit encore en Algérie ou dans nos autres colonies, à organiser une sorte de mobilisation du Soudan, c'està-dire à convoquer tous les indigènes d'un certain âge à quelques périodes d'exercice, pendant lesquelles ils prendraient contact avec nous. On a essayé, mais en très petit, la mise en œuvre de ce système. 11 serait à généraliser; il ne semble pas que Ton puisse trouver meilleur, jjIus rapide et plus universel procédé de moralisation et d'éducation des indigènes. ^
L'action éducatricc de la France doit se manifester et elle se manifeste heureusement par l'initiation
' Ces idées viennent de recevoir une première application, comme le prouvent ces paroles de M. Roume, gouverneur général, à l'ouverture de la session du Conseil supérieur de gouvernement, le 15 décembre 1904 ; « Jusqu'à présent, Torganisatiûu militaire de l'Afrique occidentale ne visait qu'à assurer la sécurité intérieure de nos colonies par une série de postes disséminés sur toute limmense étendue de leurs territoires ; elle doit désormais être en mesure d'assurer leur sécurité extérieure. Pour atteindre ce but, un système régulier de recrutement et une organisation normale de réserves indigènes sont nécessaires ; le décret récent du 14 novembre 1904 vient d'y pourvoir ; des appels de réserves avaient été faits pour la première fois au cours de cette année au Sénégal, à titre d'expérience : ces expériences ont réussi au delà même de nos espérances et nous permettent d'envisager avec confiance le succès complot de IVpiivro si heureusement commencée. »
Ferry. — La Fronce on Afrifiiic. 10
de Findigène au travail. Lui enseigner le travail, le lui faire aimer, lui montrer l'avantage matériel qu'il peut en retirer, c'est préparer son progrès moral et l'élever d'un degré dans Téchelle de l'humanité. Telle est la tâche dévolue aux écoles fondées à côté de nos postes et dirigées par nos sous-officiers, dans lesquelles les jeunes Noirs apprennent la langue française. Il serait désirable que le nombre en fût multipUé et surtout qu'à chacune d'elles on joignît un cours professionnel, où l'on donnerait aux indigènes les premières notions des différents métiers (agriculteur, forgeron, charron, menuisier, maçon..., etc.). Les meilleurs sujets pourraient ensuite être envoyés dans des écoles plus élevées, à établir, en des centres choisis, sur le modèle décolles fonctionnant à Bammakoetà Kayes; dans ces cours de perfectionnement, se formeraient des ouvriers plus complets et même des hommes capables de diriger certains travaux.
Actuellement, à Fcntrée môme du Soudan, si l'on veut un menuisier ou quelque autre ouvrier, il faut le faire venir de Saint-Louis ou de Dakar et le paA^er fort cher, 3 ou 4 francs par jour, somme qui représente pour un indigène quatre fois au moins sa valeur de France. Jusqu'à présent, les Noirs ne peuvent guère, en dehors des travaux instinctifs d'agriculture ou d'élevage, qu'être employés comme porteurs de colis, remorqueurs de bateaux, courriers..., etc. Or, ce sont là des besognes fort pénibles et auxquelles ne
se livreront jamais ceux des indigènes qui n'y sont pas forcés par une nécessité absolue; et, vraiment, de pareilles tâches sont-elles pour gagner au travail des populations naturellement indolentes, orgueilleuses et paresseuses ? « Le bon Dieu blanc vous a tout donné, nous disait un Ouoloff : manières de faire canons, maisons, télégraphes, chemins de fer: le bon Dieu noir nous a seulement donné manière de faire lougans ^ ; que veux-tu alors ? » Comblons ces lacunes; soyons plus généreux que le « bon Dieu noir » ; apprenons progressivement à ces « mal partagés » les métiers que nous connaissons et il est probable que, nous les a3'ant vus exercer, ils ne penseront pas démériter en les exerçant eux-mêmes ; car il faut toujours compter avec la fierté native des indio'ènes.
Et alors, quel élément de civilisation que cette diffusion du travail I Ceux qui sauront acquerront, par les services qu'ils seront appelés à rendre, par Taugmentation de bien-être et de confort qu'ils pourront se procurer à eux-mêmes, une grande influence parmi les autres indigènes. Ceux-ci seront vite amenés à utiliser les talents des plus instruits pour améliorer les conditions de leur existence : ici pour exploiter plus régulièrement et avec un meilleur rendement les produits naturels du sol; là, pour aménager plus com-
* Champs cultivés.
modément leurs cases, leurs concessions. Ce que le très riche pouvait seul faire, sera à la portée d'un plus grand nombre ; la rudesse des mœurs s'atténuera; le travail apparaîtra alors comme un élément de supériorité pour qui le pratiquera; il se généralisera, ceux qui n'auront pas appris voulant à leur tour savoir et ne pas rester dans un état d'infériorité.
Les épouvantables guerres, véritables tueries, qui ont dévasté le Soudan, ont fait du métier des armes, le métier que chacun y souhaite d'exercer, pensant que c'est le seul qui offre le mo3^en d'acquérir richesses, captifs et puissance. Mais, déjà à nos côtés, le Noir a appris que la guerre n'est pas une « industrie, » que le pillage, le massacre, la réduction des vaincus en esclavage sont sévèrement interdits; il se demande même^ avec quelque inquiétude, comment alors il pourra devenir riche. Montrons-lui le travail comme source de prospérité, mais ne nous bornons pas à le lui indiquer par des paroles ou par des instructions qu'il comprend difficilement; montrons-le lui en de fréquentes leçons de choses, aussi simples que possible et aussi appropriées que nous le pourrons à son caractère.
Les conséquences suivront alors naturellement. Le travail, présenté comme honorant qui s'y livre, concourra avec le passage du plus grand nombre possible dans nos écoles et avec le service, même momentané, dans nos rangs, à faire disparaître les idées de
castes étroites, qui sont le plus grand obstacle à l'amélioration du Noir. On pourrait ainsi, sans secousse violente et sans perturbation profonde, arriver à supprimer toute captivité, fût-ce même la captivité de case, relativement douce.
Le service du captif est la base même de Turganisation sociale actuelle en pa\^s noir, celle que d'immémoriales traditions d'orgueil et d'inégalité lui font considérer comme une nécessité absolument conforme à la justice. L'éducation seule, dont nous venons d'indi- Cjuer les principaux moyens, puurra faire pénétrer dans les esprits des principes plus élevés et {)lus humains que les ordres les plus fermes et les plus rigoureux seraient incapables d'imposer.
Nous avons une telle foi dans cette idée delà moralisation par le tra\ail, que nous voudrions que l'on autorisât les villages à payer leur impôt en « journées de travail », sans en faire bien entendu « des corvées obligatoires. » On laisserait chaque groupement libre de s'acquitter soit de cette façon, soit en numéraire ou en produits du sol, comme il est actuellement admis. Ces « journées de travail » seraient utilisées à créer des routes, des moyens de communication, dont les indigènes seraient les premiers à tirer profit et qui contribueraient grandement à la prospérité de la colonie. Il est du reste hors de doute que bien des villages préféreraient à tout autre ce moyen de payer l'impôt; car tout débours même minime, en argent ou
en nature, est lourd pour ces populations peu fortunées. Et, les routes existant, le commerce se développerait; le charroi, presque inconnu des Noirs, deviendrait possible ; les indigènes s'y feraient comme ils se sont faits au chemin de fer du Cayor ou à celui du Sénégal-Niger, et certainement d'autant plus volontiers que ces routes seraient leurs routes, qu'on pourrait en encourager la construction par des primes, des récompenses, des médailles toujours si fièrement portées sur les boubous de guinée.
L'impôt, ainsi partiellement transformé en « journées de travail », prendrait un caractère hautement morahsateur, un caractère d'éducation. Il pourrait même apparaître comme une marque du souci que nous avons de Tintérêt des Noirs, tandis que, payé comme il Test aujourd'hui, il leur semble indiquer surtout notre recherche de la richesse-métal, et leui' donne à penser que nous ne sommes venus au Soudan qu'avec le seul désir d'exploiter le pays et ses habitants. C'est faire un funeste raisonnement que de dire : « les Noirs peuvent nous payer telle ou telle somme ; ils la payaient à Ahmadou et ne jouissaient pas de leur sécurité actuelle »; car c'est abaisser notre rôle à celui d' Ahmadou et notre devoir est de nous montrer, sans fausse interprétation possible, supérieurs à ce barbare. Et ne doit-on pas aussi observer que le Soudan a, avant tout, besoin de se repeupler et que, vraiment, l'impôt de capitatiou, qui
l'action civilisatrice de la FRAN'GE 247
frappe les villages par tête criiabitant, est un singulier moyen d'encourager à cette nécessaire repopulation ? Exigeons cet impôt, c'est chose indispensable ; mais réglons-le de telle façon que le Xoir Cjui le paie puisse en tirer profit comme nous qui le recevons. La « journée de travail », librement consentie comme mode de paiement, paraît devoir satisfaire à ce but.
Tels sont les principes généraux que nous voudrions voir suivre comme base de notre action civilisatrice au Soudan. Pour faire rendre à ces principes leur maximum d'effet, il faut que les fonctionnaires, militaires et civils, connaissent à fond les mœurs elle caractère des indigènes auxquels ils ont mission de les appliquer; car cette application est affaire de tact, d'habileté, de patience et aussi, tout à la fois, d'énergie et (le modération.
Or, on ne peut connaître véritablement le Xoir que si on a vécu assez longuement à son contact. 11 faudrait donc une certaine permanence du personnel administratif, dans les mêmes postes ou du moins dans les mêmes régions. Dans Fhinterland immédiat du Sénégal, de la Guinée, de la Côte d'Ivoire ou du Dahomey, le pays et l'habitant diffèrent de ce qu'ils sont dans le Sahel, sur le Haut-Sénégal, le mo3'en Niger ou dans la boucle de ce fleuve. La connaissance de ces différences, des nuances mêmes, est nécessaire pour l'application d'un programme sérieux
de pénétration et crassimilation des indigènes. Que Ton déplace donc, si l'on veut, lors de leur avancement par exemple, les fonctionnaires d'un poste à Fautre d'une région, mais qu'on les maintienne aussi longtemps que possible dans cette même région, qu'on les y fasse revenir après leurs congés en France et Ton aura ainsi déjà beaucoup fait pour Faccomplissement de la tâche élevée qui nous incombe.
Le délai qu'exigera l'ensemble de ces mesures, pour produire des résultats généraux très appréciables, ne semble guère devoir dépasser quelque vingtcinq ans: c'est le temps nécessaire pour substituer aux générations des hommes âgés actuels les nouvelles générations des hommes jeunes et des adolescents sur lesquels notre action éducatrice s'exercera avec le plus de fruits. Passé ce délai, les résultats iront se multipliant les uns par les autres ; car les jeunes se trouveront grandir dans un milieu déjà en partie formé.
Alors, le rêve du Soudan prospère pourra se réaliser avec des populations vivant par ciles-meme, tout en nous étant acquises; elles nous donneront alors — tirées de leur sol, souvent prodigieusement fertile, — des richesses qu'une exploitation, trop hâtive et dédaigneuse des conditions essentielles de progrès de la civilisation en pa^^s soudanais, pourrait à tout jamais compromettre.