‹ La France en Afrique et le transsaharienChapitre 2 sur 28 · XV. — Vœu du Congrès colonial national · texte numérisé non relu

XV. — Vœu du Congrès colonial national

ET LE TRANSSâHARIEN^ ■' ' ' '

Le moment est venu pour la France de savoir la part qu'elle entend prendre à la conquête économiquejde l'intérieur africain.

L'indécision n'est plus permise en présence des progrès rapides de nos émules sur le continent noir. Avant peu, le partage politique de l'Afrique sera un fait accompli. L'Afrique occidentale seule nous intéresse directement ; mais elle-même menace de nous échapper en grande partie, et il n'est que temps, si nous voulons y remplir la miss ion que nous ass ignent à la fois nos intérêts propres et les-4ntérêts géuéraux de-la. civilisat ion, d'y adopter un programme d'ensemble et de marcher résolument vers sa réalisation.

Traiter sous ses diverses faces cette question si attachante et généralement si mal connue de Ja pénétratipn__française dans l'Afrique occidentale; — faire voir ce qu'est le Soudan et quel parti notre commerce et notre industrie ont chance

d'en^ tirer; dans l'avenir; — signaler celles des contrées soudaméônei* htyp lesquelles il nous appartient d'établir notre pré-r idcHnâîiiamMî/écph^^ et dire nettement ce que peut, ce que doit devenir T Afrique française ; — démontrer l'urgence et la nécessité d'agir par l'Algérie, si nous tenons à faire quelque chose d'utile et de durable au Soudan; — préciser les moyens pratiques de réaliser efficacement la pénétration par l'Algérie, en nous» servant des populations touareg du grand Sahara et en construisant un chemin de fer transsaharien, destiné à relier l'Algérie au Soudan ; — enfin, discuter les divers tracés de Transsaharien, indiquer quel est le vrai tracé français et prouver qu'il est facile d'aborder immédiatement l'exécution de cette grande œuvre — : tel est l'objet de la présente étude.

Le chemin de fer transsaharien I quen'en a-t-on pas dit? ^ de quelles critiques, de quelles ironies n'a-t-on pas accablé / ce projet de voie ferrée dans le désert? ne la-t-on pas traité ^ et ne le traite-t-on pas encore d'utopie, de folie anti-économique? Il n'en restera pas moins, — que nous sachions ou non l'exécuter, — une des grandes conceptions de notre époque, et nous nous apercevrons un jour, peut-être trop tard, que le plus sage eût été d'avoir l'audace d'entreprendre"^Ie Transsaharien, quand M. Duponchel le proposait, il y a déjà douze ans.

Mais depuis une dizaine d'années, depuis l'affreux massacre de la mission Flatters, on n'osait plus prononcer ce mot de Transsaharien, tellement notre pays est impressionnable et prompt aux découragements irréfléchis. Aujourd'hui la question semble renaître d'une léthargie profonde. Mais, hélas I depuis dix ans, la situation a bien changé à notre détriment

dans l'Afrique occidentale. Cependant, quand on l'examine froidement, on voit qu'avec de la décision et de l'esprit de suite, nous pouvons encore espérer avoir une belle part dans l'exploitation des contrées soudaniennes, et quand on recherche impartialement les voies et moyens d'exécution, on arrive à conclure que si nous vo ulons réussir à dominer effec tivement^ ftt mmp nftrrj alem ent le Soudan, — et, ajouterons-nous, sans regarder aussi loin, (^nous voulons sauvegarder la sécurité future de l'Algérie elle-même, — le chemin de fer transsaharien s'impose.^

C'est ce dont nous aurions l'ambition de convaincre nos lecteurs. ^'"À^h- 7^ ^ "^

-L'un de nous, ofiicier d'Afrique, élevé à l'école du maréchal Randon et du général Margueritte, après avoir consacré sa jeunesse aux travaux de la conquête militaire de l'Algérie, n'a -cessé depuis lors de se préoccuper de la grandeur et du développement de cette magnifique colonie, qui forme le prolongement naturel de la France, et voyant au delà, se croit autorisé à dire à ses compatriotes les moyens que son expérience lui indique comme les plus propres à réaliser la conquête pacifique de r intérieur africain (1). y ////(/<>

Le second d'entre nous, ingénieur des Mines, après avoir

suivi, il y a dix ans, les travaux de la Commission supérieure

^^uTTranssaliarien et pris ' part li Tune des missions qui furent

"^""âîôrs envoyées au Sahara, a fait des questions africaines ses

études de prédilection, est devenu lui-même un des artisans

(1) GÉNÉRAL Philebert.— La Conquête pacifique de Tintérieur africain (E. Leroux, ^iteur, 1889).

les plus convaincus du nouveau mode de colonisation jjui vient '^ de s'implanter dans le Sud algérien, la colonisation saharienne^ et apporte ici le contingent de ses connaissances techniques et d'une pratique déjà longue des hommes et des choses du Sahara (!)•

/ Nous n'étions ni du même âgCj ni de la même carrière; - ") mais l'amour de l'Algérie et la foi dans l'avenir de l'Afrique '^'> française nous ont rapprochés et nous conduisent aujourd'hui à unir nos efforts pour la défense des idées qui nous sont chères.

G^^ PHILEBERT et Georges ROLLAND.

Mai 1890.

(1) G. Rolland. — L'Oued Rir' et la Colonisation française au Sahara (Revue Scientifique, 18 juin et 2 juillet 1887). — Le chemin de fer de Biskra-Tougourt- Ouargla (Association Française pour l'avancement des Sciences, 1888, et Revue Scieniifiquet 10 mars 1888). — La Conquête du désert (Challamel, éditeur, 1889). — Utilisation des eaux artésiennes du bas Sahara (Congrès et Conférences de l'Exposition universelle de 4889), — La colonisation française au Sahara (ibidem). — Le Transsaharien {Comptes rendus de la Société de Géographie^ séances du 7 mars et du 11 avril 1890). — Etc.

L'EXPANSION COLONIALE DE LA FRANCE

M. Paul Le my-BeauHeii. a dit (1) : t La colonisation est pour la France une question de vie ou de mort. Ou la France deviendra une grande puissance africaine, ou elle ne sera, dans un siècle ou deux, qu'une puissance européenne secondaire ; elle comptera dans le monde, à peu près comme la Grèce ou la Roumanie compte eu Europe. » L'éminent économiste a résumé ainsi en quelques mots la pensée qui nous guide en écrivant ces lignes.

Pendant le cours des dernières années, il a été beaucoup parlé ch France de Yexpamion coloniale. Le Parlement, la presse, le monde des affaires, les sociétés savantes et le public lui-môme ont agité sous toutes leurs faces les idées politiques, militaires et économiques que soulève cette question. Au milieu des erreurs et des divergences inévitables dans un semblable mouvement des esprits, il est, du moins, omevéritéjqui se dégage et qui apparaît clairement aujourd'hui : c'est qu ^îeco mmerce et l'industrie de la France souffrent et auraient besoin de trouver de nouveaux débouchés pour l'avenir ; c'est que les marchés du vieux monde se ferment chaque jour davantage devant nos produits naturels ou manufacturés ; c'est que nous assistons à une jB>lution économiquejgui se fait à notre détriment et dont les effets persisteront, —

(1) Paul Leroy- Beaulieu. — De la colonisation chez les peuples modernes (Guillaumin, éditeur, 1882).

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car ils tiennent à toute une série de causes indépendantes de notre volonté, telles que le renchérissement de notre main-d'œuvre, la concurrence de plus en plus redoutable des fabrications étrangères, rabaissement du prix des transports et l'entrée en scène de pays lointains, plus jeunes et plus grands producteurs, etc.; c'est enfin qu'il nous faut, coûte que coûte, chercher des régions neuves, où une protection bien entendue assure à nos produits la priorité de vente, en échange de matières premières abondantes et à bon marché.

Plus que jamais la France a besoin de colonies, si elle ne veut pas déchoir. L'idée coloniale, d'ailleurs, est plus familière aux Français qu'on ne l'entend dire parfois. A ceux qui s'en vont répétant que nous ne savons pas coloniser, il suffit de rappeler notre propre histoire et de montrer ce que nos pères ont su faire aux Indes, au Canada, en Louisiane et ailleurs dans les siècles précédents, ce que notre génération elle-même a su faire en Algérie depuis soixante ans. Mieux qu'aucune autre, notre race a su coloniser, et seule elle a su, par ses qualités généreuses, se faire aimer des indigènes et s'occuper sincèrement de les civiliser.

Il serait plus juste de dire que si nous avons fondé de grandes colonies, nous n'avons pas toujours su les conserver, e t il fau t avouer que noiis man quons d'esp rjt de^mte^jdûJtcâdiî'ion coloniale. Il est vrai aussi que l'arrêt inquiétant de notre population nous interdit désormais de songer à de nouvelles colonies de peuplement ; notre capacité d'émigration est fort limitée, relativement à celle d'autres pays, et, sous ce rapport, notre ambition doit se borner à diriger, du moins, nos émigrants vers des terres françaises, vers l'Algérie et la Tunisie d'abord, puis vers la Nouvelle-Calédonie, Madagascar et celles de nos autres possessions où notre race a chance de s'acclimater : mais rien ne nous empêche de fonder de nouvelles colonies d'exploitation, si nous y trouvons notre intérêt, comme ce n'est pas douteux ; le Français peut parfaitement aller, comme l'Anglais, comme l'Allemand, créer des comptoirs dans telle ou telle région, y faire du commerce, y nouer des échanges, y vendre ses articles, y utiliser la main-d'œuvre indigène. Nous n'avons plus comme autrefois, dira-t-on, les cadets de famille, quittant le sol natal pour aller chercher fortune au loin, et en cela, il faut reconnaître, en effet, que la loi des successions, telle que la Révolution nous l'a léguée, — si elle offre le mérite incomparable d'être

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l'expression de la justice, — a eu comme conséquence fâcheuse, au point de vue de la raison d'État, de briser le principal ressort de notre expansion coloniale : espérons cependant que nos armateurs, nos commerçants, nos industriels, nos financiers, éclairés sur leurs véritables intérêts et poussés par le besoin de débouchés nouveaux, en viendront à avoir assez d'initiative et seront assez entreprenants pour aborder les marchés ouverts à leur activité. r-^

Or, dans l'ordre d'idées que nous venons d'esquisser rapidement, on peut dire qu'il n'est plus que deux régions du globe où la France puisse tenter aujourd'hui de faire sérieusement œuvre coloniale pour l'avenir : ce sont lln do-Chine e t TAfrique. L'expédition du Tonkin a " été, dans ces dernières années, la manifestation la plus importante de ce besoin, conscient ou inconscient, d'expansion coloniale. On peut trouver que le choix a été plus ou moins heureux et regretter qu'il ait plutôt discrédité l'idée coloniale dans l'opinion publique; mais on ne peut nier qu'il répondît à un sentiment exact de la situation économique du pays.

Nous s ommes trop partisa ns nous-mêmes d ej 'expansion colonia le po ur vouloir joindre ici des critiques am ères aux attaques passionnées dont a été l'objet cette lourde entreprise du Tonkin. Nous savons les espérances patriotiques fondées par plusieurs sur la fortune et l'avenir de nos nouvelles possessions de l'Extrême-Orient, (^'ous , dirons seulement qu'on ne peut s'affranchir de quelques inquiétudes sur leur sort, quand on y réfléchit impartialement. ^

Elles sont bien loin de nous 1 Elles sont en contact avec un grand empire, la Chine : on espère trouver par là en peu de temps, grâce à l'état de demi-civilisation de ces pays, de nombreux clients pour les produits de notre industrie ; mais, en revanche, le peuple chinois luimême peut devenir aussi redoutable sur le terrain de la concurrence commerciale que par les masses d'hommes dont il dispose et qu'il est capable de mettre en mouvement contre nous. Pour assurer la défense et la sécurité de ces colonies dlndo-Chine, il nous faut des stations navales, échelonnées tout le long de la route, de nombreux dépôts de charbon, toujours ravitaillés. Qu'une guerre éclate, toutes relations directes ne seront-elles pas rompues? Crainte d'autant plus naturelle que l'étroit passage de Suez se trouve entre les mains d'une nation rivale, désormais installée en maîtresse sur un sol qui

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était, pour ainsi dire, nôtre par la tradition, par l'influence intellectuelle et financière.

Quoi qu'il en soit, il est permis de penser qu'il eût été plus sage, au lieu d'aller prendre pied, à l'autre bout du monde, sur des terres auxquelles rien ne nous rattachait, de regarder plus près de nous. Nous aurions vu alors que la plus belle, la plus utile de nos colonies, — sans qu'il y ait même de comparaison possible avec les autres, — l'Algérie, était placée à la porte d'un monde nouveau, encore sans maître7~et nous oifrait, à quelques heures de la mèrepatrie, une base solide d'opération, facile à organiser plus puissamment encore, d'où nous n'avions qu'à étendre la main pour prendre possession, sans crainte de complications, du seul empire colonial qui réponde vraiment à notre situation dans le monde, de l'intérieur africain, du Soudan. Cet empire serait à nous maintenant, si nous

^-^vions fait de ce côté le même effort qu'au Tonkin !

\ Mais qu'est-ce exactement que le Soudan ? quelle est sa valeur intrinsèque? et quel profit avons-nous chance de tirer de son exploi-

; tation?

I Le Sahara seul nous en sépare : est-ce donc une barrière infran-

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