L.chissable que le Sahara
Quand on jette les yeux sur une carte d'Afrique, on remarque, audessous des pays qui bordent la Méditerranée, une large zone, relativement peu chargée de noms et de signes géographiques, qui traverse ce vaste continent de Touest à Test, depuis TAtlantique jusqu'à la mer Rouge, et sur laquelle est écrit en gros caractères ce titre d'ensemble: Sahara ou Grand Désert. Au-dessous, entre le Sahara et l'cquateur, se trouve une seconde zone de largeur comparable, dans maintes parties de laquelle les noms de pays et de lieux se pressent en foule, et sur laquelle est inscrit cet autre titre général : Soudan.
Régions longtemps mystérieuses, vues par l'imagination des peuples au travers du prisme trompeur des légendes de l'ancien temps : le Sahara, effrayant désert, inabordable en raison de son absolue stéri- Uté et de son climat torride, où la vie semblait impossible à tout être animé et d'où toute végétation devait être bannie ; le Soudan, au contraire, pays des merveilles, dont les auteurs arabes des siècles précédents ont conté les ressources inépuisables et nous ont laissé les tableaux les plus enthousiastes. 11 appartenait à notre époque de déchirer enfin le voile impénétrable derrière lequel se cachait à nos regards l'intérieur de ce continent africain, le dernier restant à découvrir, bien que le plus rapproché de notre vieille Europe. Au cours de ce siècle, en effet, et surtout depuis une quarantaine d'années, il a été pénétré, traversé et visité par de hardis et courageux explorateurs, et grâce aux renseignements fournis par ces pionniers de la
science et de la civilisation, on sait mieux aujourd'hui à quoi s'en tenir sur le grand désert et même sur les contrées soudaniennes.
On sait, en particulier, que le Sahara est tout autre qu'on ne se le figurait. Assurément il offre des contrées arides et inhabitées, des plateaux nus, pierreux, désolés, des massifs de grandes dunes, montagnes de sables plus difficiles à gravir que les rocs escarpés. Mais, en revanche, le Sahara ménage au voyageur de singuliers contrastes; il comprend aussi des régions d'oasis, cultivées et habitées par des populations sédentaires, et ces îlots de verdure, clairsemés à la surface du désert, possèdent, grâce au palmier-dattier, une force de production dont on ne trouve guère l'équivdent que dans les pays les plus favorisés par la nature et par le climat ria combinaison de ces deux éléments, le soleil et l'eau, y produit des merveilles de végétation, même sur un sol ingrat. En outre, le Sahara est parcouru par des populations nomades, dont les nombreuses caravanes sillonnent le déserTen-^ous sens et suivent, dans le va-et-vient de leurs étapes bien réglées, des routes jalonnées de puits soigneusement entretenus ; ces nomades sahariens, Arabes, Touareg et autres, exercent une sorte de suzeraineté sur leurs territoires de parcours, et leurs déplacements, soit périodiques, soit continus, répondent non seulement aux besoins de leur vie pastorale, mais encore à un mouvement d'échanges entre le Soudan et les États du littoral méditerranéen, échangesTëàiïlîanp plus lînpSrt guTs^qu'oii ne le cr^il gé néralement et dont les esclaves sont loin de former le seul appoin^*
Au delà du Sahara, c'est le Soudan, c'est la nouvelle terre promise des auteurs arabes, dont la légende avait, il est vrai, démesurément exagéré les richesses, mais dont les voyageurs modernes ont cependant confirmé la réelle valeur, — dans certaines parties, du moins.
Le Soudan, comme toute chose et tout pays, a ses partisans et ses détracteurs. On entend même à son sujet des affirmations tellement contradictoires qu'il importe de les discuter ici. Elles résultent d'abord de confusions trop fréquentes, mais faciles à comprendre. -L'Afrique est un continent immense, qui présente des contrées tout à fait dissemblables. Peu de voyageurs, au demeurant, l'ont visité, eu égard à son énorme étendue; chacun n'en a vu qu'une partie et l'a plus ou moins bien vue ; les tendances à généraliser sont natuelles, et on ne résiste pas toujours à l'originalité de contredire les
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idées reçues^ Il faut savoir ensuite distinguer entre Tétat actuel d'unpays, barbare ou décimé depuis des siècles par la traite, et la transformation dont il peut être susceptible sous Tinfluence bienfaisante de la paix et de la civilisation. JEn ce qui concerne spécialement les contrées soudaniennes, il est bien certain qu'elles sont elles-mêmes de très inégale valeur; c'est ainsi, par exemple, que, dans le Soudan occidental, nous savons aujourd'hui quqMes régions du haut Sénégal et du haut Niger sont naturellement pauvres, tandis que les régions des rivières du Sud et du pays de Kong sont naturellement riches^ Quant au Soudan central, on possède sur lui des données assez posi» tives pour affirmer que c'est là une partie tout à fait privilégiée du Soudan.
(^ ceux qui voudront se faire une conviction à cet égard, on ne saurait Jrop recommanda- -4a lecture de la relation de voyage du D'' Barth^l), qui, en/18o0, put aller de Tripoli jusqu'au cœur du Soudan et en revint Scmq ans plus tard, sain et sauf, après une ^riu ^
deuxième traversée du Sahara, rapportant de cette magnifique exploration la preuve que le centre de l'Afrique comprend des régions admirables, couvertes de populations agricoles, commerçantes et de mœurs paisibles. Barth est certainement le voyageur le plus compétent qui ait visité ces pays ; il y a séjourné ; il les a étudiés en observateur sagace ; il a laissé le document le plus complet, en somme, et le plus concluant que nous possédions sur eux.
Qu'on lise Barth, et l'on se rendra compte de ce qu'est le Soudan central, — où coulent de larges fleuves, tels que le majestueux Niger et son grand affluent, le Bénoué, auprès duquel les nôtres ne sont que de pauvres ruisseaux; — où s'étendent des lacs superbes, comme le Tchad, dont les eaux seront sillonnées "un jour, par des flottes de navires de commerce; — où se déroulent des contrées d'une fertilité surprenante, dont les chaleurs tropicales sont tempérées, pendant trois mois de Tannée, par des pluies abondantes ; — où s'étale une végétation luxuriante, avec des pâturages sans fin, avec des forêts touffues de palmiers, de mimosas, de baobabs, etc. ; — où se multiplient d'innombrables troupeaux, avec grands mammifères à l'état libre.
(1) H. Barth. — Travels and Discoveries' in North and Central Africa (London, 1857-1858). — Traduction française par Paul Ithier (Paris, 1861).
témoins des ressources alimentaires du sol ; — où vivent, en pleine opulence de la nature, des peuplades, parfois denses, de noirs agriculteurs, dont la race exceptionnellement féconde a résisté, comme par miracle, aux chasses à Thomme qui de tous temps ont pourvu au trafic dQS esclaves et à l'état social que ce trafic suppose; — où l'on rencontre de grandes villes, industrieuses et commerçantes, telles que Kano, Kouka, Sokoto, sur le marché desquelles se concentrent les échanges de pays riches en produits variés ; —/m Ton trouve enfin des parties montagneuses, d'altitudes relativement élevées, dont le climat favorisera, dans une certaine mesure, le séjour des colons de race blancheip
Que penser de la province de Kano, située au centre des Etats Haoussa, région que les indigènes appellent le jardin du Soudcfn et dont Barth nous décrit ainsi la capitale : « La matinée était fort belle ; nous rencontrâmes tour à tour, sur notre route, des habitations de toute espèce, depuis les pavillons légers jusqu'aux maisons d'argile, des pâturages verdoyants, couverts de bétail, de chevaux, de chameaux, d'ânes et de chèvres, des fossés profonds remplis d'eau et de plantes aquatiques. Au milieu de cette diversité d'aspects s'épanouissait une végétation riche et multiple, où brillaient le magnifique gonda à forme symétrique et le svelte dattier. La population elle-même offrait une grande variété de costumes, depuis les esclaves presque nus jusqu'aux Arabes vêtus d'habits éclatants et somptueux. Tout cet ensemble présentait un spectacle des plus animés et des plus attrayants » (tome II, page 10). Et Barth ajoute plus loin : « La province de Kano est une des plus fertiles du monde entier ; elle produit aussi du blé en surabondance, etc. » (page 32).
Allons-nous, vers l'est, jusqu'au lac Tchad? nous traversons des régions parsemées de hameaux, tapissées de pâturages et largement pourvues d'eau. C'est le Bornou, autre pays plantureux, dont Kouka, la capitale, assise au bord du grand lac, est, comme Kano, un centre agricole importan^TBarth signale tout particulièrement dans le Bornou, ainsi que dans le Bagtiirmi, au sud du Tchad, et dans le Ouaday, à Test, l'existence d'une très belle race d e chejrau x, d'ânes très vigoureux et de troupeaux de bétail pouvant fournir une immense quantité de viande de boucherie ; comme autres représentants du règne animal, il cite l'éléphant, le rhinocéros, l'hippopotame, les antilopes, les sangliers, etc.
Allons-nous vers le nord ? nous arrivons dans le Damergou, région qui confine aux montagnes de TAïr et qui jouit auprès des Touareg d'une réputation proverbiale. Comme terme de comparaison, nous dirons que nous avons entendu Tun des Touareg Taïtok faits prisonniers, il y a près de trois ans, au cours d'une razzia dans les environs d'El Goléa, assimiler le Damergou aux plus belles parties de la France qu'il venait de traverser.
Allons-nous, vers Touest, jusqu'au Niger et remontons-nous les rives du fleuve vers le nord ? Barth nous dit qu'on trouve d'abord, à Say, d une exubérance de végétation extraordinaire » (tome IV, page 188) ; puis, à Sinder, « des contrées d'un aspect charmant avec leurs hautes herbes et leurs beaux arbres, un pays bien peuplé et bien cultivé » (page 182). A Gogo, la situation est moins florissante et les bras semblent manquer ; c'est la capitale, jadis célèbre, aujourd'hui déchue, du grand empire nègre des Sourhaï. En aval de Bamba, « le Niger est parsemé d'îles verdoyantes, où paissent de nombreux troupeaux de gros bétail ; les villages sont entourés d'une épaisse ceinture de beaux palmiers d'Egypte, entremêlés de plantes grimpantes », etc. (tome IV, page 130). Enfin, jusqu'à Tombouctou, on rencontre, le long des rives du Niger, de nombreuses cultures, champs de tabacs, rizières, carrés de froment et d'oi^e, d'excellents pâturages, que fertilisent les crues d'hiver du grand fleuve.
Voilà pour l'agriculture du Soudan. Voyons maintenant son commerce.
Les trois principaux marchés, pour l'échange des marchandises^ sont Tombouctou, Kano et Kouka. « Toutefois, dit Barth, le marché de Tombouctou se distingue de celui de Kano, en ce que Tombouctou n'est pas une place productive et industrielle, tandis que Kano, dans son genre et dans la mesure des conditions où se trouve l'Afrique centrale, mérite d'être comparée aux plus grands centres européens (tome IV, p. 99). »
« Toute la vie de Tombouctou repose sur le commerce extérieur. » On y confectionne cependant des articles de forgerie et des objets de cuir d'un joli travail, une assez grande quantité de couvertures et de tapis en laine pure, des bagues et des bijoux en or. Les principaux articles d'importation sont l'or qui vient du haut Sénégal et du haut Niger, le sel, la noix de Kola ou gouro, fruit dont les Haoussa font
grand usage et qu'ils offrent aux étrangers en signe de bienvenue ; puis les denrées de consommation journalière; riz, sarrazin, beurre végétal, huile, poivre, gingembre, thé, dattes, tabac, enfin des draps, ceintures, objets de coutellerie; la majeure partie de ces importations se fait par le Maroc, L'exportation consiste surtout en objets d*or. fabriqués, en gommes, cires et un peu d'ivoire.
Quant à Kano, dit Barthe a c'est la première ville de la Nigritie centrale au nord de Téquateur, sous le rapport mercantile comme au point de vue de l'industrie ; ses relations commerciales s'étendent jusqu'à Mourzouk, Rhat. Tripoli, Tombouctou et jusqu'au littoral de l'Atlantique (tome II, page 22) ». — « Kano, dit-il plus loin, est une ville de 60,000 âmes, industrielle et pleine de vie, dont les manufactures approvisionnent une grande partie du continent africain. » Ses branches principales de fabrication et de commerce consistent « en articles de coton tissés dans la région, en drap fin à l'usage des indigènes aisés, en tissus manufacturés et teints de couleurs fort belles, en cuirs tannés et travailles avec beaucoup d'art, en quincaillerie, en armes, en bijouterie de cuivre et d'argent. » Les produits naturels faisant l'objet du commerce en gros sont « le blé, le sarrazin et la noix de gouro, le natron et l'ivoire ». — « Il faut malheureusement parler aussi, ajoute Barth, comme de l'une des branches de commerce les plus importantes, du trafic des esclaves, dont la plupart sont conduits du Bornou à Rhat et dans le Fezzan. » Les importations qui s'opèrent à Kano sont très considérables, et l'on peut dire qu'elles embrassent tous les produits des autres régions de l'Afrique;^, vêtements arabes, coiffures, épices, encens, huile de roses, cuivres(^On y importe enfin une certaine quantité d'articles européens; parmi lesquels Barth notait déjà, en 1851, des tissus de Manchester, des soieries françaises, du sucre de Marseille, de la mercerie de Nuremberg, des lames d'épées de Solingen, des rasoirs de Styrie, etc.; « tous ces objets européens sont expédiés de préférence à Kano par la route du nord ». /
A Kouka, enfin, se centralise tout le trafic des contrées limitrophes du lac Tchad. La capitale du Bornou compte 80,000 à 100,000 habitants. Il s'y tient de grands marchés, où Ton vend des chameaux, des chevaux, des bœufs, des denrées alimentaires, etc.
On le voit, sur toute la superficie du Soudan central, on trouve
abondance, fertilité, industrie, commerce. « Il y a là, dit Barth, un champ d'activité immense pour Tactivité eilropéenne, » et les quelques citations qui précèdent nous semblent éclairer la situation d'un jour suffisant.
Si cela ne nous suffit pas, si nous doutons quand même de la valeur de ces régions et ne savons pas nous décider à y aller, d'autres, plus perspicaces, se chargeront de nous y devancer et d'y prendre la place qui nous revenait de droit.
Un des phénomènes les plus intéress ants qui marqueront la fin da XIX* siècle, c^esL i'évidente attr actionl[|ue Tintérieur africain exerce sur les nations européennes, susceptibles d'expansion coloniale.
A défaut de longs discours sur ce point, nous renverrons aux cartes qui paraissent chaque jour à l'étranger et sont constamment exposées chez nous-mêmes aux vitrines de nos libraires, faute de cartes françaises de date aussi récente. Consultez avec soin, dironsnous, les dernières cartes allemandes, anglaises, et vous pourrez juger avec quelle hardiesse s'y trouvent apposées les teintes correspondant aux différents États, avec quelle ampleur on se taille aujourd'hui des territoires en Afrique et comment on arrive à se créer des titres sur le papier, en partant des annexions déjà faites et des résultats acquis sur le littoral, pour tracer vers l'intérieur ce qu'on appelle des zones d'influence ou de protection, ou encore des sphères d^action et d'intérêt.
Quoi qu'il advienne de toutes les compétitions en jeu et de leurs chances plus ou moins lointaines de réalisation, il est facile de voir que toute l'Afrique australe et orientale a, dès aujourd'hui, ses maîtres désignés, en dehors de nous : Anglais, Allemands, Portugais, Belges, Italiens. Comme toujours, c'est T Anglgterre qui entend se tailler la 4jart duJion. Ses hommes d'État ont conçu un gigantesque projet, que la surprise de l'action allemande à Zanzibar les avait déjà contraints à démasquer et qui apparaît clairement aujourd'hui : établir
la suprématie britannique au travers de toute l'Afrique orientale, du nord au sud, depuis le Delta du Nil jusqu'aux grands Lacs et des grands Lacs au cap de Bonne-Espérance, devenir ainsi Lé» arbitres" de toutes les communications terrestres entre Tocéan Atlantique et Tocéan Indien, s'emparer des régions les plus productives et les plus peuplées de l'intérieur et s'assurer les meilleurs débouchés sur la côte. Verrons-nous s'accomplir ce plan vraiment colossal? Certes, l'Angleterre le poursuit avec une hardiesse, avec une ténacité qui s'imposent à notre admiration; mais elle rencontre sur sa route des obstacles inattendus : en triomphera-t-elle ? Le premier, elle doit le reconnaître, a été dressé de ses propres mains, au sud de l'Egypte, où elle n'a su jusqu'à ce jour, en somme, que faire perdre le Soudan oriental à sa nouvelle protégée et abandonner ceux qu'elle avait envoyés dans ces lointains parages. D'autre part, au sud des grands Lacs, dans jes régions riches en or du haut Zambèze, elle n'avait pas prévu les énergiques protestations du Portugal, montrant comment un petit pays sait parfois défendre ses droits contre la force d'un grand. Enfin et surtout, aux grands Lacs mêmes, elle n'avait pas compté sur la vigueur avec laquelle la puissante Allemagne intervient de plus en plus. L'Angleterre considérait déjà le Tanganaïka comme un lac anglais : mais voici que l'Allemagne, établie sur la côte sud de Zanzibar, veut aussi étendre jusque là son domaine et donner la main par l'intérieur à l'Etat libre du Congo. L'Angleterre disait déjà siennes les contrées des lacs Victoria et Albert-Nyanza et du haut Nil, pays réputés les plus fertiles de l'Afrique équatoriale, qui pourront, dans un temps donne, devenir de grands producteurs de blé, en concurrence avec les Indes, l'Australie et l'Amérique; elle s'était déjà réservé la voie de sortie la plus courte de ces régions vers la côte nord de Zanzibar et vers le port de Mombassa : mais voici qu'Emin, secouant toute reconnaissance envers Stanley, son soi-disant libérateur, entre bruyamment au service de l'Allemagne et retourne en toute hâte aux grands Lacs ; s'agirait-il de prolonger les possessions allemandes vers le nord par l'Oubanga, entre le Victoria et l'Albert-Nyanza, et de les relier ainsi à la province du haut Nil, où Emin s'était si bien installé et ne demandait qu'à rester? Il y a là, peut-être, un grave conflit à l'horizon colonial .
Quant à nous, Français, nous assisterons à ces rivalités en sim-
pies spectateurs. Nous étant laissé supplanter par rAngleterre en Egypte, où nous avions une sorte de colonie sans les charges, — ayant renoncé à notre influence séculaire en Abyssinie, où Tltalie a le champ libre désormais, — n'ayant réclamé aucune station sur la côte de Zanzibar, malgré les droits que pouvaient nous donner les établissements fondés dans ces parages et aux grands Lacs par les pères français du Saint-Esprit, — nous n'avons plus d'intérêts sur cette partie du globe. Aux autres puissances chrétiennes qui se la disputent, nous souhaiterons même d'y réussir : elles y sont à l'avant-gai^de de la civilisation, et l'envie n'est pas un défaut de notre race. Regrettons seulement l'exemple de ces âpres convoitises à l'assaut d'un continent où l'on disait venir, avant tout, pour combattre l'escla^wige : n'eût-il pas mieux valu alors se le partager d'un commun accord, — car il était assez grand pour qu'il y eût place pour tous, — et s'unir ensuite pour la l4itte commune contre la barbarie?
Reste l'Afrique occidentale : là seulement il est encore une place vacante pour nous dans l'intérieur africain.
Or, quand on regarde la carte, il apparaît immédiatement que la France, maîtresse de l'Algérie et de la Tunisie, au nord, du Sénégal et de ses annexes, à l'ouest, et du Gabon-Congo, au sud, était postée comme aucune autre puissance pour étendre sa domination économique sur tout le Soudan occidental et central. Logiquement, si nous avions une politique, une tradition coloniale, tout Français éclairé aurait dû considérer le bassin entier du Niger et de ses affluents, tout le bassin intérieur du lac Tchad, comme rentrant dans notre sphère légitime d'influence, comme étant notre apanage indiqué dans le futur partage de l'Afrique. Domaine immense assurément, mais, en somme, moins vaste que d'autres, de valeur inégale suivant ses diverses parties, mais, au total, magnifique et comprenant les régions les plus productives et les plus peuplées du Soudan : les Etats Haoussa, le Sokoto, le Damergou, le Bornou, le Baghirmi. "*"^\
Voilà nos nouvelles Indes, nos Indes noires! s'était écrié M. Du- j ponchel. ^
Mais depuis dix ans, faute d'une opinion, faute d'un programme en matière coloniale, nous avons laissé gravement entamer ce qui devait être pour nous la part i ntangible d e l'avenir. Et là encore, comme ailleurs, comme partout, nous trouvons l'Angleterre, la
n PARTAGE POLITIQUE DE L'AFRIQUE
grande, Tinsatiable Angleterre qui, non contente de ses Indes asiatiques, de sa Dominion du Canada, de son empire d'Australie, de ses vastes possessions de l'Afrique australe et orientale, veut encore nous ravir le Soudan central et rêve d'arriver un jour à établir sa suprématie économique non seulement des grands Lacs à FÉgypte, vers le nord, et au Cap, vers le sud, mais encore des grands Lacs à Tombouctou, vers l'ouest.
Les faits sont connus et assez éloquents par eux-mêmes pour qu'il suffise de les rappeler brièvement. En quelques mots, l 'Angle- *erre est installée depuis vingt-cinq ans environ aux bouches du "Sîger. Diverses Compagnies anglaises fondèrent des établissements îe long du cours du fleuve et fusionnèrent en 1879; en 1882, la nouvelle Compagnie élevait son capital à 2o millions de francs (1). Cependant, une expédition française, dirigée par le comte de Semelle, avait débarqué en 1880 sur la côte de Guinée et créé avec succès d'autres établissements sur le Niger et le Bénoué. Au commencement de 1884, il y avait 32 comptoirs français contre 33 comptoirs anglais : les deux influences s'équilibraient. C'est alors que la Compagnie anglaise, résolument soutenue par le cabinet de Saint-James, offrit à la Compagnie française de lui acheter ses comptoirs avec tout leur matériel et leur outillage ; quant à nos nationaux, ils ne trouvèrent pas dans leur pays, ni auprès de leur gouvernement, les conseils et l'appui qu'ils espéraient, et ils consentirent. Ce fut un grand malheur. Depuis ce jour, la Compagnie anglaise règne seule sur toute la partie inférieure du grand fleuve et de son principal affluent; en 1886, elle était érigée par le gouvernement anglais en Société royale, avec une charte lui octroyant des pouvoirs presque illimités. Dès 1887, elle possédait 150 comptoirs et une flotte de vapeurs remontant le Niger jusqu'au chutes de Bousah, à 736 kilomètres de la mer, et le Bénoué jusqu'à 720 kilomètres (2). Elle a proclamé son protectorat sur les territoires riverains, sur les royaumes de Bidda et de Noupé. D'une part, sur le haut Bénoué, elle est ins-
(1) Pour plus de détails, voir le Soudan français par M. A. Le Châtellier {Revue scientifique^ 27 octobre 1888).
(2) a L'opération que représente la Royal Niger, Company ne semble pas moins fructueuse au point de vue financier qu'au point de vue politique. » (A. Le Châteier, ihid.).
tallée aujourd'hui jusqu'à Yola, près de la limite de l'empire de Sokote dans cette direction, à proximité des empires du Bornou et du Baghirmi, limitrophes du Tchad; elle se propose évidemment d'y pénétrer avant peu, tandis que la nouvelle colonie allemande du Cameroun, située entre les territoires anglais du bas Niger et la colonie française du Gabon-Congo, marche visiblement vers le même objectif. D'autre part, sur le Niger, il paraîtrait, d'après des renseignements qui demandent confirmation, que la Compagnie anglaise est parvenue à franchir les chutes de Bousah jusqu'au confluent de la rivière de Sokoto et qu'elle a un agent noir dans la ville de Sokoto même.
Bien plus, sur certaines cartes étrangères, on voit un liséré de cou- \J^
]ft^ ]r an^lajs ft rpmonfftr le Niger moyen jusqu'au coude du fleuve, au ^^
delà de Gogo ; sur d'autres, on voit la ^inte anglaise couvrir tout lempire de Sokoto et englober, au nord, le Damergou et jusqu'au pays d'Aïr ; sur d'autres, enfin, la teinte anglaise part du cap Juby, au sud du Maroc, pour s'étendre largement vers le Sahara centrai. Mais il ne s'agit plus alors que de simples velléités d'avenir, qu'il ne tient qu'à nous de savoir discerner .yA. quoi tendent-elles, en effet? à rien moins qu'à nous couper totalement les routes du Sénégal et de l'Algérie vers le Soudan œntral, à isoler définitivement nos colonies ^^^
sur le pourtour de l'Afrique occidentale en tronçons impossibles à souder entre eux, à monopoliser tout le commerce de l'intérieur et à le drainer au profit exclusif des intérêts britanniques, soit vers le Bénoué et le bas Niger, au sud-ouest, soit vers le cap Juby et le Maroc, au nord-ouest, soit vers la Tripolitaine et Malte, au nord-est/7
Du moment que nous sommes éclairés sur ces tendancésa notre détriment, c'est à nous d'avoir le courage d'agir en conséquence. La politique anglaise, en matière coloniale, est d'ailleurs connue : « Cette politique, dit M. A. Le Châtelier (4), a pour règle absolue de ne reculer devant aucune prétention. Pourvu que les circonstances en fournissent le plus léger prétexte, les autorités britanniques n'hésitent pas à revendiquer les droits les moins soutenables, sans d'ailleurs insister, au cas où les objections contraires sont explicites et reposent sur un fondement sérieux. Le plus souvent elles ont beau jeu, étant
(1) A. Le Châtelier. — Ibidem,
donnée la forme que revêt la défense de nos propres intérêts. Elles en profitent : simple procédé d'affaires et question de vues pratiques. »
Dans FAfrique occidentale, nous ne pouvons rien malheureusement contre les faits que nous avons laissés s'accomplir ; mais nous devons protester énergiquement contre les prétentions qui ne reposent encore sur rien, sur aucun droit acquis, et qui nous lèsent directement. Même en éliminant celles-ci, la situation, telle que nous venons de Tesquisser, reste assez grave pour mériter nos sérieuses réflexions. Mieux vaut la connaître et ne pas récriminer contre elle ; car elle est, à la fois, la conséquence logique de notre déplorable abstention et la récom- . pense légitime des efforts tenaces de concurrents qui savent, du moins^ ce qu'ils veulent et qui marchent, avec une patriotique assurance, vers l'objectif de leur ambition.
Nous ne ferons qu'une restriction; mais elle est importante. Il est incontestable que l'Angleterre a su acquérir au confluent du Niger et du Bénoué une position privilégiée ; toutefois, il est inexact d'ajouter, comme on le fait parfois, que le bas Niger et le Bénoué sont devenus, par cela même, des fleuves anglais. La conférence de Berlin a été formelle à cet égard : elle a déclaré libre « la navigation du Niger, de ses embranchements et de ses issues ». Le Niger et le Bénoué restent donc des voies de communications essentiellement internationales, dont auront le droit de se servir tous ceux qui, soit Anglais, soit Allemands, soit Français, s'établiront, à côté de la Compagnie royale du Niger, dans le Soudan central et, en particulier, dans le bassin du lac Tchad.
La mise en pratique de ce droit, qui n'est nullement périmé, qui subsiste, rencontrera évidemment une forte résistance de la part de la Compagnie du Niger : à la France, à l'Allemagne de le maintenir énergiquement en principe et, le moment venu, de savoir le faire appliquer en fait, sans se laisser pouvoir par les protestations de simples négociants, ni par- un' vain système d'intimidation.