‹ La France en AfriqueChapitre 16 sur 16 · XVII · texte numérisé non relu

XVII

I A rilRF.r.TION r»Ei> AKFAIRRS D ALCF-KIF, appartenait, fi AliORfi, Al MINISTERE T»E I.A CIERRE.

Il n'est venu à la ponsci^ de personne, assiirémenl, ileronlester l'aptiUule et la spécialité du ministère de la guerre pour dresser des plans de campagne, pour organiser l'allaque ou la défense, pour diriger enfin les opérations militaires do l'Algérie.

I.e doule ne peut s'élever qu'au sujet des afTaires administratives, et c'est de celles-là seulement que nous entendons parler ici.

Tant (ju'il n'a été question, ou à peu près, que de faire la police du pays, le ministère de la guerre a pu, sans inconvénient, se charger d'une tâche dont les règles sont préétablies, connues, d'une tAche d'ailleurs secondaire.

l^a colonisation elle-même, bien qu'on en parle depuis (rois ans, n'a pu être, à ses débuts, qu'une œuvre pleine d'incertitudes et de tâtonnements, que l'indication d'un but, un simple essai, une expérience à l'efTet de sonder le terrain, de préparer les voies, et de donner l'impulsion. C'est pour cela que le gouvernement en a pris l'initiative, et, jusqu'à ce que la possibilité du succès fut démontrée, il était tout simple (|ue cette initiative vînt du ministère déjà investi de toutes les autres alfaires de l'Algérie.

xMais aussitôt qu'il sera démontré que la situation est mûre, que le temps est venu d'entreprendre sérieusement la fonda-

tioii (l'une nouvelle France en Algérie, la colonisation nîventli(juera la place qui lui appartient, celle d'une allaire principale et de premier ordre, aussi considérable que la guerre ; car si l'une est le moyen, l'autre est le but.

L'importance de la colonisation sera en raison directe de l'importance delà guerre.

La guerre détruit! c'est à la colonisation de fonder, l^a guerre obère le Trésor! c'est à la colonisation de créer des ressources nouvelles par l'impôt. La guerre prive la France de cent mille soldais! c'est à la colonisation d'introduire en Algérie une population qui se défende, et de restituer à la France ses bataillons. La prolongation de la guerre all'aiblit la politique de la mère patrie! c'est à la colonisation de faire de l'Algérie une force et un appui pour la métropole. La guerre ravage, incendie, tue, empêche les cultures, fait disparaître les bestiaux, prépare la famine ! c'est à la colonisation de repeupler, de fertiliser, de produire, d'assurer l'alimentation. Partout où la guerre aura fait une plaie, la colonisation aura à la cicatriser. La mission réparatrice de la colonisation tirera sa grandeur de la grandeur même de la guerre, et aura besoin d'une puissance proportionnée à l'immensité de l'œuvre.

Et lorsque l'heure propice aura sonné, sera-t-il possible que la guerre et la colonisation, choses également principales, également difficiles, si diflerentcs par leur nature, leurs movens et leurs résultats, demeurent encore confondues dans un même département ministériel ?

Si quelque rêveur proposait, en France, de réunir la justice à la guerre, la simarre à l'épée, une pareille idée obtiendraitelle les honneurs de la discussion?

Jusqu'à présent, le même ministre a été contraiiit en quelque sorte, non-seulement de se faire, pour l'Algérie, ministrede la justice et de la guerre, mais de représenter tous les autres ministères, ajoutant à la pesanteur du findeau les

complications produites parlexcenlricilé inhérente aux choses (l'Alrique.

Nous ne blâmons pas, nous exposons. Ce cumul de lonctions hétérogènes avait sa raison d'être, tant que la colonisation n'a existé (ju'en germe, tant que l'action ministérielle, à l'égard des intérêts civils, ne s'est exercée, pour ainsi dire, qu'en ininiaturcî.

Mais la situation deviendrait périlleuse si elle se prolongeait au delà des circonstances qui l'ont autorisée.

Remarquez bien, en ellet, que In difliculté provient moins encore de la diversité que de la nature exceptionnelle des affaires relatives à l'Algérie.

Si les matières multiples (jue concentre le ministère de la guerre étaient, sous tous les rapports, semblables aux matières analogues réparties dans les autres départements, le ministre de la guerre |)ourrait, juscju'à un certain point, se tirer d'embarras, on empruntant à chaque ministère des hommes spéciaux qui transporteraient dans son département leurs principes et leurs traditions.

Mais la lidélitéaux principes, l'habitude des traditions qui pour la France, font le mérite des fonctionnaires, les placeraient dans des j)erj)le\ités continuelles vis-à-vis de l'Algérie.

En Algérie, tout est nouveau, tout est à créer. Partout rexce[»tion modifie la règle. A clKi(|ue iristant, l'étraiigeté des faits vient dérouter les idées et les notions reçues. Jugez-en par (jueiques exemples.

La Charte constitutioîiiieiie n'est point exécutoire en Algérie. Ces étrangers venusd'Espagne, d'Italie, d'Allemagne, etc., y sont assimilés aux nationaux, y jouissent des mêmes droits civils. La loi n'est pas la même pour les sujets français, originaires d'Algérie, que pour les Français du contineiit. Le j)ays est divisé en territoires civil, mixte et arabe, et ciiacun de ces territoires a un régime dillerent, même pour les Européens.

Ici, l'on riMicoiilrc des comniissairi'S civils, tour à tour juges, administrateurs, olficiers de l'étal civil, cliels de la milice; là, c'est le commandant de place qui rend la justice, à charge d'appel devant le général commandant la division.

A côté du Code civil, se placent le sé(|uestre politicjue (;t la conliscatioiic (In n'est pas môme bien sûr (ju'il j ait réellement confiscation, car la nature du droit des tribus sur le territoire qu'elles occupent n'a pas encore été nettement définie.

Kn France, il s'agit d'administrer une; [)opulation toute laite ; en Algérie, de la créer. De quels éléments la composera-t-on ■? Quelle sera sa condition? Ces Espagnols, Italiens, Allemands, venus en masse, et altacliés nu sol à demeure, \ deviendront-ils Français? Resteront-ils étrangers? ou bien l'audra-t-il attendre dix ans pour les naturaliser?

Par (juels procédés fertilisera-t-on le sol? La colonisation sera-t-elle militaire ou civile? i.'Etat \ sacriliera-t-il trois cent cinquante millions, ou la fera-t-il faire par l'industrie libre et privée? En quels cas, et daiis quelle forme y interviendra-t-il?

En Algérie encore , la l"acililé d'opérer sur table rase permettra de chercher la solution de })roblèmes {|ui préoccupent et inquiètent vivement la vieille Europe, tels (|ue le régime pénitentiaire, l'institution du crédit foncier, l'organisation du travail, etc.

Les plus hautes questions, sociales, législatives, administratives, économiques, } sont à résoudre, et ne peuvent y être résolues selon les principes ordinaires. Tout est à faire ou à refaire. Tout exige études, méditation, recueillement, et surtout l'attention continue d'un esprit libre, et dégagé de toutes autres préoccupations.

Et le ministre ne saurait s'en reposer sur ses bureaux du soin de pourvoir à ces dilhcullés. Il faut absolument qu'il en lasse lui-même son occupation principale, incessante 5 (ju'il se forme, sur toutes choses, une opinion personnelle; car la

lumière et l'impulsion doivent venir d'en luut, et non d'en bas.

Il n'est donc pas même besoin de rechercher si un ministre de la guerre possédera l'aptitude nécessaire pour étudier avec fruit, et décider sainement cette multitude d'aftaires si variées, si neuves, si étrangères à ses habitudes et à ses fonctions normales.

Un ministre de la guerre, quelles que soient la trempe et la vigueur de son esprit, aura-t-il le temps requis pour un si rude labeur?

C'est là que se manifeste une évidente impossibilité. Le ministère de la guerre est un de ceux qui sont le plus surchargés ; et le ministre n'a pas trop de tous ses moments, pour sulhre aux soins que réclame son immense administration.

Malgré toute sa bonne volonté, il ne saurait accorder aux allaires civiles de l'Algérie que des coups d'œil fugitifs, que de rares instants. Et, pourtant, les alfaires civiles de l'Algérie ne sont pas de celles dont on puisse impunément ne s'occuper qu'à temps perdu, et, pour ainsi dire, par-dessus le marché.

L'organisation intérieure elle-même n'est guère propre à diminuer le mal. Une simple direction est tout à fait impuissante pour remuer une masse énorme. D'innombrables détails accablent ses trois ou cinq bureaux. Les loisirs manquent à tous pour la rétlexion et l'étude. Le cadre trop étroit ne permet pas même d'admettre des penseurs. Les affaires courantes seules s'expédient. Les grosses questions, celles qui sont la clef de la voûte, celles qui requièrent prompte et bonne solution, sont fatalement ajournées; la lumière ne peut pas môme venir d'en bas.

Ici, qu'on le remarque bien, c'est aux choses et point aux hommes que nous donnons tort. Les hommes font ce (ju'ils peuvent: seulement on !ie saurait exiger d'eux l'impossible.

Cette impuissance notoire d'approfondir toutes choses ainsi qu'on d(>vriiit le faire, n'a pas été mise en relief tant que la colonisation est restée dans les termes d'une simple théorie ; elle engendrerait de graves inconvénients, des périls même, lorsque la colonisation aura été reconnue possible, et qu'il s'agira de la réaliser sérieusement.

Précisément, parce que la colonisation est une (euvre toute nouvelle et sans précédents, l'esprit de système y trouvera occasion de s'exercer plus que partout ailleurs. Chaque administrateur aura son idée, et y tiendra ; les dissidences sont présuma blés.

Il est bon qutî tontes les opinions se fassent jour et se produisent; de leur choc, jaillira la vérité. Mais il faut aussi un pouvoir suj)érieur et unitaire qui les juge ; qui pose souverainement la règle , et possède la force de se faire obéir. Si le plus parfaitaccord n'était pas ramené entre toutes les branches de l'administration, s'il était loisible à chaque système de njarcher avec indépendance dans la voie qu'il lui plairait de se tracer, on aboutirait bientôt à la confusion, à l'anarchie, au néant !

La colonisation , comme toutes les grandes entreprises, exige donc une lèle qui ordonne, et des bras qui exécutent.

Or, le j)ouvoir dirigeant, le pouvoir suprême ne peut exister que là où se trouve la responsabilité constitutionnelle. Ce jtouvoir constitue la prérogative essentielle du ministre, qui ne saurait l'abdiquer sans une sorte de forfaiture; car les Chambres ont le droit d'exiger que la responsabilité soit sérieuse, et résulte de la conduite effective des affaires.

Supposez (car tout est possible en ce monde) (jue, dans certaines circonstances, un conflit vînt à éclater sur quelques points fondamentaux , entre le pouvoir central et l'administration locale; que celle-ci dît au ministre : Vous vous trompez! qu'elle opposât à ses injonctions une force d'inertie ; qu'elle se refusât même à l'exécution des ordonnances royales;

juge/, (juels SLMait'iit alors l'attitude et lenibarias du ministre.

Le ministre de la guerre aurait-il assez de foi en lui-même pour mainletiir ses résolutions, alors mènie qu'elles seraient piufaitement justes? Ne serait-ii |>as à craindre que, à raison même de sa conscience d'homme intègre, il iùt amené à se détier, à douter de lui dans des matières en dehors de sa compétence, et que, de la sorte, riionnètoté de ses scrupules fît avorter les meilleures mesures, de môme que les décisions les plus funestes pourraient être surprises à sa religion? Et si la volonté ministérielle se récusait ainsi par une hésitation honorable, mais regrettable, n'aurait-on pas à redouter (|ue l'administration locale tom!)àt dans le désordre et l'anarchie; que tous les liens de subordination fussent rompus ; ({ue la prérogative ministérielle se réduisît à un simple droit de veto (pas toujours eflicace encore); que l*aris et Alger n'eussent de force que pour s(; neutraliser mutuellement; que l'autorité devînt purement négative ; que, dans ce désarroi, l'Algérie continuât d'être une charge et un danger pour la France, et (|ue l'on gaspillât ainsi, en (|uerelles de bas empire, un temps précieux dont, plus tard , on aurait à déplorer amèrement la perte?

Dans l'intérêt de la dignité du pouvoir, il faut prévenir un semblable résultat; dans l'intérêt de la l'rance surtout !

Ce n'est pas à l'Algérie seulement (|u'importe la bonne ou la mauvaise direction de ses alFaires. La France y a un immense intérêt. C'est la Fi'ance qui paye, c'est elle (|ui soullre des retards apportés à l'utilisation de sa conquête.

Le moment approche où il y aura nécessité de débarrasser, comme d'un intolérable fardeau, le ministère de la guerre, des allaires civiles de l'Algérie; atfaires principales s'il en fut, et qu'il ne saurait utilement mener de front a\ec d'autres allaires, non moins principales, celles de |a iiuerre.

La sépnralioii (|ue nous iiuli(|iioiis s';u(;(tni|)lira doiir par la lorco irrésistible des choses. Les événements, à mesure qu'ils se produisent, modifient les institutions. C'est ainsi (jue, de nos jours, le ministère de l'intérieur a vu surgir de son sein, sans étonnement , sans regret, quatre ministères successifs: les cultes, les travaux publics, l'agricullure et le commerce, et l'instruction publique.

Une simple fraction d'un seul département ministériel ne suffira bientôt plus à l'administration d'une affaire à ln(|uelle le pays consacre cent milh^ iionuiies et cent millions, et (|ui embrasse, dans une étendue de deux cent vingt-cinq lieues de côtes sur cent de profondeur, tous les intérêts anciens et nouveaux d'une nation qui tombe et d'une |)opulation (jui s'élève.

De 1830 à 1833, l'idée de l'abandon avait accès dans les Chambres.

De 1833 à 1837, on n'osait plus exprimer cette pensée, mais on était avare des moyens de conservation.

De 1837 à 1845, les Chambres se sont montrées de plus en plus confiantes, résolues, libérales.

Autrefois, le ministère pouvait renvoyer l'insuccès au mauvais vouloir et à la parcimonie des Chambres.

Bientôt, ce seront les Chambres qui demanderont comj)te de l'emploi fait des crédits qu'elles accordent; bientôt, les Chambres reporteront toute la responsabilité sur le Couvernement; bientôt, la responsabilité fictive d'un ministère, notoirement incompétent, ne suffira plus; la responsabilité vraie pèsera de tout son poids sur le cabinet tout entier; qu'il ne l'oublie pas.

Le département de la guerre était !e ministère de la conquête; il était encore celui de l'occupation militante; il ne saurait demeurer celui de l'organisation civile; ce serait pour lui une mission contre nature. Sa pirtsera encore assez, belle.

a^sez IuuiiIl', car il reslora chargé tic la direclioii des opéralions militaires, s'il y a lieu de coniballre encore, et, dans tous les cas, chargé du maintien de la pacification qu'il aura eu la gloire d'accomplir et d'assurer ; c'était sa tèche ; il l'aura dignement remplie.

§ XVHf.

ï^lIR r.A PROPOSITION FAITE DE RÉPARTIP. I.KS ATTRIItlTIONS FNTHn LES DIVERS MIMSTi,RF.S.

Cette combinaison a été proposée ; et, nous devons le reconnaître, elle se présente sous des dehors séduisants, elle semble offrir une solution naturelle et plausible. C'est, au premier aspect, un moyen efficace d'éclairer le cabinet, en initiant chacun de ses membres à la connaissance intime d'une ténébreuse affaire ; de soumettre les diverses questions à des appréciations compétentes ; d'établir ainsi la fixité des principes de gouvernement en attribuant à chaque ministre la part d'action qui lui revient dans l'œuvre commune; de renforcer, par le concert, l'influence matérielle et morale du pouvoir central ; de ramener enfin l'esprit d'ordre et d'unité parmi les divers agents de l'administration locale, et d'imprimer une vigoureuse impulsion à toutes choses.

Néanmoins, avec un peu d'attention, on ne tarde pas à reconnaître que cette répartition ne pourrait être que le dernier mot, la dernière conséquence logique d'un système d'expériences et de transitions qu'il faudrait avoir parcouru tout entier; qu'elle ne serait que le résultat final, le couronnement de l'œuvre, et dans le cas seulement où l'Algérie aurait été parfaitement assimilée à la France, ce qu'il est impossible de prévoir et de supposer avant un siècle peut-être, à raison de la différence des races qui couvrent et qui cultivent son sol.

Les mêmes raisons qui conseillent de retirer au ministère de la guerre les affaires civiles de l'Algérie, empêchent de les éparpiller entre neuf ministères; et, si l'on ne devait pas faire mieux que ce qui est, ce ne serait pas la peine d'innover.

ï/éparpilIcmeiU compliquerait les ilifficullés : Ouarit à la dirertioii supérieure ; Quant à l'exécution locale.

Si l'Algérie était déjà assimilée à la France; s'il s'agissait tout simplement d'appliquer à l'une les traditions administratives de l'autre; s'il suflisait d'ajouter à chacjue ministère un bureau ou un^^ division, les ministres n'éprouveraient aucun embarras de ce surcroît d'attributions.

Quelle est en effet leur position réelle? Ils sont, avant tout, hommes politiques. Ils s'occupent, sans doute, des affaires de leurs départements; mais c'est pour les prendre au point de vue de l'exécution. Ils ne sont pas forcés à tout inslant d'étudier, de rechercher, de découvrir ni h's règles en vertu desquelles leur administration fonctionnera, fii les principes applicables aux hommes et aux choses. L'ornière (qu'on nous passe le mot) est depuis longtemps et profondément creusée; les déviations sont impossibles.

Chaque ministère a ses doctrines, ses précédents établis, convenus, acceptés. Les préfets n'auraient pas même l'idée de la lutte. De part et d'autre on s'entend , on se comprend à demi-mot. Les rouages administratifs, pour la France, sont si parfaitement organisés, (jue la machine fonctionne, pour ainsi dire, d'elle-même.

Aussi a-t-on vu les mêmes personnages chargés tour à tour de ministères fort différents : la justice, par exemple, et les travaux publics; et néanmoins s'en tirer avec honneur. C'est qu'ils peuvent s'en remettre, en toute confiance, à leurs bureaux, du soin des affaires courantes, se borner à la révision et au contrôle, et réserver pour eux les questions générales ou politiques, discu.ées dafis le cabinet, ou portées devant les Chambres.

Certes, si telle eût été la position du ministre de la guerre vis-à-vis de l'Algérie, nous n'aurions pas eu à parler de son impuissance. Toul homme doué d'un esprit éminent et pos-

sédnnt l'habiliKhMlos nlTairos poul, s'il y met do la porsév»*j raiice, s'approprier les diverses romiaissaricos aajuises, quelle que soit leur spécialité. Nous avons déjà cité Louvois, conseiller au Parlement, comme l'un des plus grands ministres de la guerre dont s'honore la France ; et un militaire pourrait devenir, à force d'études, tout aussi capable qu'un autre d(î conduire honorablement des alFaires civiles.

Mais voici où gît la difficulté relativement à l'Algérie, dilliculté également insurmontal)le pour les hommes de l'ordre civil et pour les hommes d'épée.

Avant de songer à diriger les affaires de l'Algérie, il faut tout d'abord poser les règles en vertu desquelles on les dirigera. La première chose à faire sera donc d'arrêter un programme complet, homogène, qui fixe les principes fondamentaux, et devienne la boussole tant du pouvoir central que de l'administration locale.

La conception, l'élaboration deceprogrammeconstituentune œuvre complexe et colossale, qui doit être coulée d'un jet pour acquérir force et durée.

Il n'est aucun des ministres actuels qui ne vînt à bout de l'entreprise, s'il pouvait y vouer tous ses soins et en faire l'occupation capitale de sa vie.

Mais, comme le ministre de la guerre, tous les autres menil)res du cabinet se doivent de préférence, et principalement, aux allairos ordinaires de leurs départements respectifs. Le temps, qui manque au ministre de la guerre, chacun de ses collègues Taura-t-il plus que lui?

On pourrait croire, à première vue, que la répartition des affaires de l'Algérie entre les neuf ministres allégerait la lAche et diminuerait la difficulté des huit neuvièmes pour chacun d'eux : erreur.

Il n'est pas possible d'étudier et de résoudre séparément les innombrables problèmes que soulève la fondation d'un empire en Algérie. Les affaires, en apparence les plus diverses

pir ieur nalure, se lient et s'enchaînent si intimement à raison des circonstances particulières du pays, ont entre elles une si étroite connexion, exercent les unes sur les autres une loilt' influence, qu'on ne pourrait, à peine de graves inconvénients, en traiter une sans s'occuper de toutes les autres en même temps.

Prenons pour exemple l'aliénation d'un bien domanial.

Rien, en Franco, de plus simple que cela. Le domaine y connaît toutes ses terres; il n'a à se préoccuper que de l'intérêt du Trésor, c'est-à-dire d'obtenir le prix le plus élevé. Le moyen est trivial : vendre au plus offrant et dernier enchérisseur !

En Algérie, le domaine ignore la plupart de ses propriétés; il ne sait pas encore, au juste, quelle est la nature de ses droits sur le territoire occupé par les tribus '. D'autre part, de vastes étendues de terres ont été accaparées, en vertu d'actes de notoriété plus que suspects. De là, nécessité d'une législation spéciale pour déchilTrer l'énigme du droit de propriété en Algérie, législation qui proliférait au domaine, mais dont la préparation appartiendrait au ministère de la justice.

Cette législation, nécessairement exceptionnelle comme la situation à laquelle elle s'appliquerait, devrait être faite en vue et en considération du peuplement et de la mise en culture du sol ; matières où les ministères de l'intérieur et de l'agriculture seraient grandement intéressés.

Les questions de propriété une fois résolues , n'importe comment, tant à l'égard des accapareurs que des tribus, on se figurera peut-être qu'il ne reste plus au domaine qu'à vendre, pour créer des revenus à l'Etat? Pas encore.

Il V a çàetlà, sur le terrain, des populations arabes. Leur présence est un fait dont il faut bien tenir compte. La pacifi-

' r.pltp (|iieslion a été soulevée et InncneiiientcléliatliiP par la Commi? «ion (ie rolonisatinn. sans avoir jusqu'à présent reen de solution.

cation du pays conseille d'éviter les causes d'irritation et de trouble. Laissera-t-on les tribus en possession d'étendues démesurées? Les cantonnera-t-on ? Les déplacera-t-on? Dans quelle mesure? Voici venir des questions politiques.

Les terres aliénables ont fini par être trouvées. Ici, se présente une nouvelle difficulté. Les aliénations ont, entre autres, pour but, le peuplement du pays. Il y a donc à se préoccuper des conditions de salubrité ; et l'on arrive à la question (lu dessèchement des marais, propre au ministère des travauv publics.

Knlin, tous les obstacles ont été levés ; rien ne s'oppose plus à la \ente. A (|uel |ni\ la fcra-t-on? Y a[ira-t-il même un prix? En Algérie, l'intérêt du Trésor n'a pas toujours le même caractère qu'en France; tantôt il permet d'employer le mode d'aliénation le plus immédiatement |)roduclif, celui des enchères ; mais, bien souvent aussi, il exige qu'on donne la terre aux cultivateurs appelés à peupler, à fertiliser, à créer la matière imposable. Où conviendra-t-il de vendre? Où faudra-t-il donner? Ces questions qui se présentent à tout instant, et sous plusieurs aspects diflerents, devraient être appréciées au triple point de vue des ministères de l'intérieur, de l'agriculture et des finances.

Il y aurait un volume à écrire, si l'on voulait entreprendre rénumération de tous les points par où des afTaires, qui se classent distinctement en France , se touchent et s'enchevêtrent en Algérie. Il n'en est aucune dont la solution ne dépende d'appréciations qui devraient être faites par divers ministères ; et, comme nous l'avons déjà dit, dans l'hypothèse de la répartition, chaque ministre, pour résoudre sainement les questions rentrant dans sa prérogative, devrait, en môme temps, se préoccuper de toutes les autres.

Et ce ne serait pas seulement le nombre , mais surtout la nature des affaires qui rendrait de plus en plus difficile l'étude personnelle pour chacun des ministres actuels.

N'oublions point, on ofTot, (ju'ici les principes et les traditions ne pourraient servir de guide. Il faut statuer exceptionnellement sur des choses exceptionnelles. Les déterminations à prendre exigeront d'autant plus de maturité et de circonspection, que leur excentricité froisseradessentiments innés,pour ainsi dire, et conduira au doute et à l'hésitation, des hommes élevés dans le respect pour la règle.

Si du moins, une fois entré dans le champ de l'exception, on Y avait ses coudées franches et liberté de faire impunément tout ce qu'on voudrait, on pourrait, à la rigueur, s'en tireren brusquant les afTaires. Maisce qui rend la position plus délicate, c'est le danger môme d'abuser d'un pouvoir discrétionnaire et d'aller, par des maladresses, à l'encontre du but qu'on veut atteindre.

Evidemment, on ne parviendra à former une population forte et florissante, on ne l'attachera au sol, on ne créera le crédit général et la fortune publique, qu'en doimantdes garanties réelles aux intérêts que l'on convie à se porter en Algérie. Les Français, qui arrivent tout saturés des principes protecteurs de leur patrie, fuiraient bien vite une terre sauvage où régneraient l'arbitraire, le caprice, le bon plaisir.

Voilà le côté épineux, le grand côté de la question.

Etre sans cesse aux prises avec des nécessités qui n'existent point ailleurs; faire de l'exception, tout en se rapprochant le plus possible de la règle, saisir avec tact et discernement la limite indécise au delà de laquelle le pouvoir reste impuissant; concilier des exigences contraires et également impérieuses: ce n'est, certes, point là un labeur vulgaire, pour lequel il suffise de laisser faire des bureaux routiniers.

Telle est pourtant la tâche à laquelle chaque ministre aurait à se vouer personnellement, dont il lui faudrait accepter le fardeau et la responsabilité; tâche immense s'il en fut, et dont chacun devrait faire l'étude en dehors du tourbillon des affaires habituelles de son département.

Sachons nous préserver de cette paresse d'esprit qui s'étourdit sur les difficultés, et qui se persuade trop souvent que vouloir c'est pouvoir. Rentrons dans la vérité des choses.

Au milieu du mouvement industriel qui se manifeste partout en Europe ; dans le tumulte des questions politiques, économiques, sociales, qui surgissent de toutes parts ; avec les devoirs parlementaires qu'impose aux hommes d'Etat le régime constitutionnel, les ministères ne sont certes pas des sinécures. Où trouver une existence plus laborieuse, plus remplie, plus écrasante? Quel sera le ministre assez inoccn]ié pour pouvoir s'abstraire, se confiner dans un cabinet solitaire, et s'y adonner sans relâche à la recherche de l'inconnu?

En vérité, c'est impossible.

Supposons toutefois que, la répartition faite, chacun des ministres prît sur lui de se mettre résolument à l'œuvre et que, par un elTort désespéré, ils vinssent tous à bout de fixer leurs idées et d'enfanter leur programme.

Constatons d'abord, comme un fait inévitable, que chaque ministre serait forcé de faire son travail séparément. Le cabinet ne saurait se constituer en commission d'Afrique, ni se déclarer en permanence à l'efTet d'élucider, en commun, les questions d'Algérie.

Remarquons, en outre, que les études à faire ne seraient guidées, éclairées par aucuns principes convenus et préétablis, puisque ce sont ces principes eux-mêmes qu'il s'agit d'inventer.

Plusieurs personnes marchant dans un chemin tracé sont sûres d'arriver au même but. Placoz-les, de nuit, au centre d'une vaste plaine, sans sentier frayé, et vous pourrez hardiment prédire qu'elles s'égareront dans des directions opposées.

La même chose n'arriverait-elle pas à neuf personnes allant, chacune de son côté, à la découverte du système destiné à faire prospérer l'Algérie ?

Abandonné à ses inspirations personnelles, n'ayant point encore de notions exactes sur l'Algérie, apportant ses idées préconçues de France, chaque ministre ne serait-il pas fatalement entraîné à envisager toutes choses à travers le prisme de ses fonctions normales, des usages qui lui sont familiers, dont il est imbu, dont il fait l'application continuelle? Ne jugerait-il pas de tout d'après les instincts inhérents à sa position ordinaire, et ne se laisserait-il pas aller à l'attraction précisément parce qu'il n'aurait pas eu le temps de combattre se:i penchants, et de se rendre suffisamment compte des circonstances propres à les modifier?

De la sorte ne courrait-on pas !e risque d'avoir neuf programmes au lieu d'un, de compliquer au lieu de simplifier?

On revient de son erreur alors (|ue le? questions ont été approfondies, et que la vérité est mise en relief avec évidence.

Mais par cela même que le temps (car il faut toujours se rappeler les difficultés de temps) aurait manqué à tous pour sonder tous les plis et replis de chaque affaire, les études auraient été nécessairement superficielles, et nul n'aurait la force que donne la connaissance parfaite des faits, pour réduire au silence ses contradicteurs. Et puis, faisons la part de la nature humaine ; les amours-propres d'auteur ne viendraient-ils pas se jeter à la traverse et éterniser les débats? ou bien ne seraiton pas exposé à voir le cabinet, par lassitude, en finir par des transactions qui ne remédieraient à rien, qui compromettraient tout, et ne rien faire, ou se tromper en faisant?

Knfin, admettons que, par un suprême elTort , toutes les dissidences auront été levées, toutes les difficultés résolues, qji'un svstème aura été arrêté. Tout sera-t-il fini? Le programme s'exécutera-t-il de lui-même et sans nouveaux embarras? (lardez-vous de le croire.

Il est dans la nature des affaires de l'Algérie d'avoir les couleurs changeantes du caméléon, de se modifier sans cesse à raison des fîiits, des événements qui se produisent inopiné-

ment, qui amènent des circonstances nouvelles et inattendues, et viennent dérouter les combinaisons antérieures.

Dans une situation si mobile, il est tout à lait imjjossib e d'arrêter un programme invariable. Ce n'est donc pas au début seulement, mais toujours, que chaque ministre aurait à faire des études opiniâtres et étrangères à ses fonctions normales.

Le concert permanent des neuf ministres touchant les affaires de l'Algérie nous paraît une chimère; existût-il en théorie, il n'aboutirait, en fait, qu'à produire la confusion.

Qui pourra dire que, dans la pratique, le programme le mieux concerté ne sera pas interprété de diverses manières par des bureaux qui ne seraient pas centralisés dans une seule main j que le même courrier ne portera pas à Alger des ordres disparates, des instructions contraires; que, par exemple, l'un n'écrira pas de vendre cher ce que l'autre invitera à donner? Les meilleures intentions se dénaturent et se travestissent lorsqu'un œil toujours ouvert ne veille pas sans cesse pour prévenir les écarts.

Et cependant, l'unité de vues, l'homogénéité d'action sont les conditions nécessaires de la fondation d'un empire en Algérie.

De toutes parts s'élèvent des plaintes sur le désordre et la discorde qui troublent l'administration locale. Jusqu'où va ce désordre? Nous n'entreprendrons pas de levérilier; mais le fait est signalé. Dans tous les cas, il est possible, et dès lors doit être prévu.

Or, comment ramènerait-on l'harmonie et la subordination entre les autorités locales, si la confusion régnait dans les hautes régions du pouvoir elles-mêmes?

Tant que l'Algérie n'aura pas été assimilée à la France; tant que les règles à suivre n'auront pas été fixées par une longue expérience, le pouvoir dirigeant devra être unitaire pour devenir homogène; être fort pour se faire obéir.

Enlin , ?aiis même parler des ililliiullés roridameiitales, jetons un coup d'œil sur ces alFaires minimes et courantes qui tombent dans la pure pratique, qui ne mettent en jeu aucun principe, qui ne renlerment aucune cause de collision, et qui semblent devoir aller, pour ainsi dire, toutes seules.

Les divers ministères ont entre eux des rapports sans doute. Ces rapports sont faciles à raison de leur rareté. Dans une infinité de cas, fort importants d'ailleurs, leur fréquence les rendrait impossibles relativement à l'Alf;;érie.

l*renons pour exemple une famille demandant une concession. Elle a vendu son patrimoine; la saison des travaux est avancée : double motif pour bâter l'expédition de son airaire. Un va voir.

Sa demande devrait être examinée d'abord par le ministère de l'intérieur, à qui appartient la police, afin de juger si la fimiille est de bonnes vie et mœurs, et s'il y a lieu de l'admettre.

Au sortir du ministère de l'intérieur, il lui faudrait subir une nouvelle instruction au ministère de l'agriculture, qui aurait à vérifier sa capacité agricole et la nature des conditions à lui imposer.

Sa double aptitude constatée, elle devrait ensuite s'adresser au ministère des finances, chargé de chercher la terre à concéder.

Mais le ministre des finances aurait, à son tour, à sen- (juérir s'il y a des routes, si les marais du voisinage ont été desséchés, et à en léiérer à ce sujet au ministre des travaux publics.

Enfin, lors(|ue l'alfaire aurait passé par toutes ces filières et bien d'autres encore, la malheureuse famille serait obligée d'aller parlementer au ministère de la marine pour obtenir la (iéiivraitce d'un permis de passage sur les paquebots de l'Etat.

Et eu alleiidaut raccomplissement ilc toutes ces formalités.

ces pauvres gens auraient dépensé leur faible avoir, et seraient forcés de renoncer à se rendre en Algérie!

Si, du moins, ces circuits, ces relards dommageables n'avaient lieu que rarement... Mais c'est par milliers que le ministère de la guerre envoie des colons on Algérie!

Nous ne multiplierons pas les exemples ; mais nous ne craignons pas d'affirmer que, lors môme qu'on voudrait la répartition, on ne pourrait pas l'opérer d'après les classifications existantes, et que, par là, on maintiendrait les embarras du moment, avec des difficultés de plus, résultant de l'antagonisme.

La répartition entre les divers ministères serait une conception bâtarde, pleine de périls et de difficultés. Il faut chercher une autre combinaison.

Dans tous les cas, une question majeure domine : la (|uestion de responsabilité ministérielle, qui est la première de toutes en gouvernement représentatif. Il faut une responsabilité réelle, et elle ne le serait pas, partagée entre neuf ministres. Il n'y en avait pas pour un ministre de la guerre, parce que ce service n'était qu'une fraction de son ministère ; le même inconvénient existerait pour neuf ministres, dont la compétence principale absorberait toujours la responsabilité secondaire d'un neuvième de direction, et qui pourraient se la renvoyer les uns aux autres. Comment résoudre ce problème? Nous le dirons dans le chapitre suivant.

Ecartons, en passant, un autre système déjà présenté, comme nous l'avons dit plus haut, par la première Commission d'Afrique: nous ne pourrions le faire avec de meilleures raisons et en de meilleurs termes que ne l'a fait M. C. de Beaumont dans son Rapport de 1842. Voici comment il s'en explique :

« La Commission d'Afrique de 1834 avait proposé d'attri- «buer cette haute administration à la présidence du conseil; « mais de très-grandes difficultés s'attachaient à celle com- « binaison. Chacun comprend en elFet, si l'on adoptait ce sys-

— -iso —

«tème, à quelles variations, à (juelles iiilluences diverses, à (( quels déplacements matériels l'administration de l'Afrique «serait sujette. Comme la présidence du Conseil ne lorme «point, dans notre système constitutionnel, un ministère « particulier, mais une simple prééminence d'autorité, tantôt «attribuée à un ministère, tantôt à un autre, il s'ensuivrait « que la direction de l'Algérie serait traînée de ministère en « ministère, de la guerre à l'intérieur, des affaires étrangères «aux finances, suivant le sort des combinaisons politiques, «qui ferait tomber sur tel ou tel ministère le privilège de la «présidence. Un tel système nous a paru plein d'inconvé- « nients. »

s XIX.

DK LA NÉCKSSITL l» UN MINISTtUE SPECIAL POtH L ALGERIE.

La création d'un ministère spécial pour les allaires civiles de l'Algérie est la seule combinaison capable de remédier aux vices de la situation, et d'élever le moyen à la hauteur de l'œuvre.

On chercherait en vain un autre expédient pour arracher l'administration de l'Algérie à l'état d'oubli, de torpeur et de dépérissement où la tiendrait, bien malgré lui, le ministère delà guerre; pour prévenir la confusion que produirait infailliblement la répartition entre les divers ministères; pour retirer l'Algérie de la condition de chose secondaire, accessoire, négligée, étoulfée, et lui donner de l'air, du champ, de l'espace à l'aide desquels elle pourra se développer, grandir et devenir profitable, d'onéreuse qu'elle est.

L'homme d'Etat qui dirigera ce nouveau ministère sera maître de s'y consacrer tout entier, d'y vouer toutes les heures de sa vie, toutes les facultés de son intelligence.

Concentrant dans ses mains tous les intérêts à protéger, tous les services à conduire, il pourra se placera un point de vue élevé ; examiner d'un œil généralisateur ; juger sans parli pris, sans prévention, sans partialité; ramener toutes choses à des principes communs ; faire la part des exigences diverses qui se croisent et se heurtent ; donner les satisfactions ou imposer les restrictions que l'utilité générale réclame; concilier, coordonner, arrêter enfin un système net, précis, logique, et conçu dans un esprit d'unité, d'harmonie et d'ensemble, condition et gage de durée et de succès.

Alors, on ua verra point les rênes du pouvoir flotter à l'abandon et au hasard. Tout le monde sera bien averti que le ministre spécial étudie, juge et statue par lui-même ; que les ordres revêtus de sa signature sont bien l'expression de sa volonté jiropre, de sa convictioîi personnelle. Personne ne sera induit à en appeler à lui-même, comme d'une décision qui lui serait étrangère. Avec lui on ne courra pas le risque que les affaires soient entravées, suspendues par le caprice discrétionnaire d'agents irresponsables. Si (|uelqu'un s'avisait de discuter, de contrôler ses injonctions, de surseoir à leur exécution, le ministre spécial trouverait dans la conscience de ses actes la force nécessaire pour réprimer les écarts, ou plutôt le fait seul de sa présence suflirait pour les prévenir.

Le ministre sj)écial saura commander et se faire obéir; il saura relever la dignité du Gouvernement, ramener partout Tordre et la subordination, et imprimer une impulsion vigoureuse et uniforme à la marche des affaires.

Nous avons insisté plus haut sur la nécessité, pour le cabinet, de s'occuper, de se saisir sans retard de la question d'Algérie, non dans ses détails, non dans les choses où l'utilité locale est seule enjeu, mais relativement au\ points par où elle selieà la polili(|ue générale et à l'intérêt matériel de la France.

C(; n'est que par l'adjonction et le concours d'un ministre spécial (ju'il sera donné au cabinet de posséder en son sein un rapporteur compétent, instruit à fond et caj)able d'initier enfin ses collègues aux mystères de l'Algérie.

A ce point de vue essentiel, une direction générale, créée dans l'un des ministères actuels, ne serait pas suflisante.

Indépendamment de ce qu'une direction, même générale, n'aurait pas la force morale indispensable pour se faire respecter, il est évident que le conseil des ministres ne pourra convenablement être édifié que par un rapporteur ayant fait personnellement l'examen ajtprul'ondi des matières mises en délibérai ion.

.Nous a\oiis (Jôji'i c'\|ili(jiié comment jiiiciin des miiiistrcN actuels ne pourrait trouver, en deliors de ses lonctioiis normales, les loisirs qu'exigeraieiît des élucubrations nombreuses, des travaux de longue haleine et de premier ordre.

De là découle la nécessité d'un rapporteur spécial (jui, j)our pouvoir être entendu en conseil, devra forcément faire |»artie du cabinet.

Ce n'est pas seulement pour la conduite réelle des allaires, ce n'est pas seulement pour instruire le cabinet, (|u'un ministre spécial est nécessaire. Il lui est surtout réservé de combler une grande lacune et de remplir une mission considérable vis-àvis des Ciiambres.

Les Ciiambres sont parfaitement disposées ; elles ont pris a cœur l'Algérie; mais, il faut bien le dire, le point de vue de l'honneur national a pu seul jusqu'ici frapper leur attention et leur sollicitude. La question d'utilisation est restée pour elles fort obscure et tout à fait inexpliquée.

Il résulte de là des hésitations, un peu de méfiance peutêtre. Aussi le gouvernement n'a-t-il pas toujours osé aborder ouvertement les difficultés, ni demander tout ce qu'il aurait fallu. Les Chambres, à leur tour, n'ont souvent accordé qu'avec des remontrances, et ont parfois refusé le strict nécessaire, faute d'éclaircissements. Elles votaient de confiance.

On s'était persuadé que la coiiquète par les armes était réellement finie. La recrudescence des hostilités a vivement frappé les esprits. On se demande avec anxiété quelle sera l'issue du duel entre la puissance française et un chef de corps francs, dont on a fait imprudemment un chef de nation. On se préoccupe de savoir si l'Algérie est elTectiveraent un boulet que la France est condamnée à traîner éternellement, et si la colonisation est une chimère ou une réalité. On voit les sacrifices aller toujours croissant, et l'on veut savoir s'il existe ou s'il n'existe pas des oioveus de dégrèvement et de compensation dans un avenir

plus ou moins prodwiin. Les (>hnmbios réclameront des explications : c'est leur prérogative et même leur devoir.

La question d'Algérie sera et doit être la grande allairc de la session ; les débats parlementaires seront sérieux, graves et profonds. Il importe au cabinet de s'y préparer, tant dans son intérêt que par respect pour les Chambres et pour l'opinion publique qui les inspire, qui les soutient.

Le cabinet ne doit pas se laisser prendre au dépourvu. H est urgent que dans son sein prenne place un ministre qui, par la spécialité de sa position et de ses études , soit en état de faire autorité, de porter la lumière dans toutes les difficultés, d'exposer les moyens de réussite, de les faire toucher au doigt et d'obtenir du patriotisme des Chambres le puissant concours qu'elles prêteront à celui qui saura les éclairer et les convaincre.

Les Chambres, de leur côté, ont le droit d'exiger que le gouvernement de l'Algérie ne soit pas une fiction , qu'il soit représenté devant elles, et qu'un ministre spécial soit toujours prêt à répondre aux interpellations.

Enfin la création d'un ministère spécial (et ceci est peutêtre le point le plus capital de la question) aura pour elfet de fonder, pour l'Algérie, la confiance et le crédit publics, sans lesquels il n'est pas de colonisation possible.

Si la colonisation devait se faire directement par l'Etat, à grand renfort de budgets, sans doute alors pourrait-on, jusqu'à un certain point, ne pas tenir compte de la confiance publique.

Mais l'État serait tout à fait impuissant pour une entreprise si colossale. Jugez-en.

Le système de colonisation militaire, proposé par un honorable maréchal, consiste dans l'établissement de 100,000 colons militaires, coûtant chacun 3,500 fr. ; total 350 millions.

Supposons que ce plan obtienne un plein et entier succès.

Ces colons, tous célibataires, devraient se marier, et n'auraient (les enfants en Age de travailler qu'au houtde vingt ans.

Admettons 4 personnes par famille , on aurait de la sorte 400,000 Ames, moyennant 350 millioîis.

Mais que serait-ce donc que 400,000 Ames sur un territoire presque aussi grand que la France, et qui comporte une population nouvelle de 6 millions d'Ames?

Or, calculez ce que coûterait, au prix proposé de 3,500 fr. par famille, l'établissement par l'Etat de ces 0 millions d'habitants? 5 milliards 250 millions!

Est-ce possible en vérité?

La colonisation civile ne serait pas moins impraticable si l'Etat était obligé de l'exécutera ses frais.

La colonisation ne marchera à pas de géant, ne couvrira rapidement le territoire que lorsque l'industrie et les capitaux privés viendront suppléer à l'évidente impuissance de l'Etat.

Dans la situation actuelle , quelques hommes honorables s'offrent à tenter l'aventure. Si vous les interrogez, ils vous diront qu'ils croient faire acte de courage. La grande majorité s'abstient, et attend. Ce n'est pns du concours de quelques-uns, mais de tous, que l'Algérie a besoin. Savez-vous à quel signal se lèveront, en masse, toutes les industries, tous les capitaux qui, en Europe, se trouvent à l'étroit et manquent d'aliment? Lorsque la voix du crédit public les appellera et leur dira : «Allez en toute sécurité, l'Algérie est une nouvelle France ! »

Il faut donc qu'on se persuade bien qu'il y a nécessité de compter avec l'opinion, puisque c'est d'elle que dépend le succès de l'entreprise. Cette vérité a été parfaitement exprimée dans un rapport fait à la Commission de colonisation, où l'on trouve ce passage remarquable : «H arrive quelquefois « à ceux qui gouvernent l'Afrique d;' se faire, sur le point de «départ, une très-grande illusion; ils se persuadent qu'ils «ont sous la main une population européenne toute venue,

«prête à accepter tous les régimes qu'on vouflra bien lui of- « frir , et qui y demeurera, quelques conditions qu'on lui « fasse. » (Rapport de M. G. de Beaumont.)

Le crédit public, qui attirera et fixera les populations intelligentes et fortes en Algérie , le crédit public , sans lequel on s'agitera en vain dans le vide, n'existera pour l'Algérie qu'à la condition que les hommes qui y porteront leur travail et leurs capitaux y jouiront de toutes les facilités , de tous les encouragements , de toutes les institutions propres à développer l'essor industriel.

Il ne suffira pas que tout cela soit ; il faudra surtout que chacun sache bien que cela est , et ne peut pas cesser d'être ; qu'il soit notoire pour tous qu'en Algérie les intérêts civils ne seront pas sacrifiés à d'autres intérêts, qu'ils peuvent avoir foi dans l'avenir et faire sans crainte des travaux d'avenir ; que la protection sera permanente , durable et à l'abri des vicissitudes; qu'un ministre attentif veille sans cesse sur eux, intéressé à leur succès, toujours prêt à les défendre; qu'ils ont un représentant au sein même du cabinet ; qu'en un mot , le gouvernement est civil pour les choses civiles.

Crédit public, gage de succès, telle sera la haute signification d'un ministère spécial. Alors même que les raisons que nous avons précédemment exposées n'existeraient pas, celle-ci suffirait seule pour motiver l'institution.

Qu'on veuille bien y prendre garde; l'utilisation de l'Algérie est une aiïaire où l'honneur national ne permet plus de reculer, qui exigera des milliards que le crédit seul peut fournir ; et il n'y a pas à hésiter sur l'emploi du moyen le plus énergique de fonder le crédit.

Nos voisins , de l'autre côté de la Manche, ont très-bien compris qu'il fallait des ministères spéciaux pour les afiaires spéciales.

Ils en ont un pour l'Irlande.

Ils ont un ministère des colonies.

Lo Burenu du rnntiAlo , où siègent quatre ministres^ est un niinisl('rc spérinl pour les possessions indiennes.

Sachons profiter de l'utile exemple qui nous est donné. Les institutions parasites sont seules regrettables.

L'opinion a été émise de réunir l'Algérie aux colonies dans un môme ministère.

Les analogies ont leurs conséquences. Du moment où il sera reconnu qu'un ministère spécial doit être constitué pour la direction des affaires d'Algérie, on sera conduit à examiner pourquoi les colonies sont dirigées elles-mêmes parle ministère de la marine; car il n'y a pas d'objection opposée au département de la guerre, gouvernant l'Algérie, qui ne soit applicable au ministère de la marine, régissant les colonies; et alors on en vient à conclure que les colonies et l'Algérie doivent être réunies sous l'autorité d'un même ministre. Il faut des soldats dans nos colonies, comme en Algérie, pour y maintenir la paix publique comme pour y défendre le territoire en cas d'attaque; on y envoie des régiments, et cependant on n'a jamais proposé de confier au ministre de la guerre le gouvernement de nos Antilles ou de Bourbon. Il faut des navires pour transporter nos fonctionnaires, nos troupes, et nos colons en Algérie ; il faut même une station maritime pour protéger les côtes, et l'on n'a pas imaginé de revendiquer le gouvernement de l'Algérie pour le ministère de la marine; cela prouve qu'une sjK'cialité partielle n'a point qualité suffisante pour régir une colonie qui a besoin de recourir à toutes les spécialités. Et c'est cependant l'état de choses qui existe depuis quinze ans, en ce qui concerne l'Algérie.

Cette réunion offrirait, a-t-on dit, quelques inconvénients.

Le premier serait celui de classer l'Algérie, d'en Hiire virtuellement une colonie, tandis qu'elle est destinée à s'incorporer à la France , comme la Corse.

Ensuite, ne serait-ce pas dénaturer le caractère spécial du ministère, que d'y confondre des établissements distincts , et

fort (lifierents dans leur manière d'être, et dans leurs résultats? Quel point de contact peut-il y avoir entre la question des esclaves aux Antilles et la question des Arabes en Algérie, entre une situation vieillie et une situation naissante; entre des régions transatlantiques et un empire aux portes de la France ; entre un pays qui se peuple et une terre qui se dépeuple ; entre des contrées où les mœurs, les moyens de travail , les produits ne sont pas les mêmes; qui sont sujettes à des lois exceptionnelles et aussi différentes entre elles que les unes et les autres le sont du droit commun de la France? Au reste, nous ne faisons ici qu'indiquer cette question, sans prétendre la résoudre, pas plus que celle de la réunion des paquebots à vapeur, et autres attributions semi-politiques, semi-maritimes, au département spécial de l'Algérie; ce sont des questions accessoires qui ne touchent qu'indirectement à l'objet de notre travail.

A cesobjections, opposons d'autres raisons que l'on a fait valoir en faveur de la réunion des affaires des colonies, à celles de l'Algérie, dans un ministère spécial. C'est à M. G. de Beaumont que nous empruntons encore cette argumentation :

« Cette réunion, a-t-il dit dans son rapport, se justifierait « par quelques bonnes raisons.

« La première, c'est que , placée à côté des colonies, « l'Algérie serait , sinon supérieure, au moins égale en or- « donnance à celles-ci, et, par conséquent, ne risquerait ja- « mais d'être traitée comme un objet secondaire.

« Une seconde raison se trouve dans la convenance qu'il « pourrait y avoir d'unir, sous une même direction , deux « choses également importantes et qui, malgré les dissemo blances nombreuses, ont plus d'un trait commun. L'ad- « ministration des colonies dans le moment où s'agite l'abo- « lition de l'esclavage , la direction de l'Afrique, dans un « temps où elle coûte 100 millions par an à la France, sont « aujourd'hui, peut-être, les deux plus grandes affaires qui

« posent sur le Gouvernement français : et ce ne sont pas « seulement les plus graves, ce sont aussi les plus épineuses « et les plus délicates à traiter. H y aurait plus d'un motif « pour placer l'Algérie et les colonies dans la même main; « il est assez digne de remarque que, dans l'une comme « dans les autres, il y a un état social à changer.

« Ici, des institutions à fonder; là, des institutions à déa traire ou à réformer. Ce sont, sans doute, des travaux « très-différents, mais qui demandent des efforts à peu près « semblables , et l'administration la plus capable de faire « l'une de ces deux choses serait , peut-être, la plus propre à « exécuter l'autre. »

Un autre motif encore qui a fait souhaiter la réunion de l'Algérie aux colonies est sans doute la crainte qu'un ministère spécial, pour l'Algérie seulement, ne trouvAt pas un cadre d'attributions suffisant. Toutefois ce ministère serait, dès à présent, fort occupé ; il ne tarderait pas à devenir le plus occupé de tous. La direction chargée, au ministère de la guerre , des affaires civiles de l'Algérie , succombe sous le fardeau ; doubiàt-elle le nombre de ses employés , elle serait encore insuffisante. On parle de plus de 50,000 dépêches reçues dans l'année. C'est à peine si les affaires courantes s'expédient , et encore laissent-elles fort à désirer.

Quant aux affaires de longue haleine, quant aux questions constitutives, celles qui forment la clefde voûte, qu'il est le plus important de résoudre, celles-là dorment généralement, demeurent sans solution, ou n'obtiennent que des solutions avortées.

Nous n'accusons personne. Ce n'est pas la faute des hommes; c'est celle de l'institution.

On n'imagine pas la multitude de sujets d'études du plus haut intérêt , qu'un ministère spécial découvrirait dans les propositions déjà soumises au Gouvernement, et (juc l'entraînement des faits, l'insuiïisaFn e des moyens ont l'ail reléguer dans les cartons, comme des utopies.

l^t ce serait encore une manière fort défectueuse tl'appré- I cier la gravité et le nombre des affaires que d'en juger seulement par ce qui existe.

Qu'on veuille bien ne pas l'oublier, l'Algérie sort à peine de ses langes, la colonisation n'est encore qu'à l'état d'espérance; elle s'est, jusqu'ici, à peu près bornée à l'œuvre administrative, et n'a pas dépassé quelques milliers d'hectares; mais aussitôt que l'impulsion aura été énergiquement donnée, la colonisation est appelée à prendre d'immenses et rapides développements; l'Algérie offre une superficie de 30 millions d'hectares.

La création d'un ministère spécial aura [irécisément pour elTet de donner cette impulsion, de multiplier les opérations de toute nature. Si la direction des affaires de l'Algérie reçoit 50,000 dépêches par an, on peut prédire que l'année qui suivra l'institution du ministère spécial en verra arriver 150,000. Car enfin, il n'est pas question seulement de faire cultiver quelques zones de terre comme aux Antilles ; il s'agit de fonder un empire, de préparer la place à des millions d'habitants; œuvre gigantesque, qui comprend et les matières administratives dont le type existe en France, et de plus les difficultés particulières du peuplement de la colonie , et de l'administration des Arabes , dont le (Touvernement n'a pas à s'occuper pour la métropole.

N'oublions pas que l'écrivain le plus favorable aux idées militaires, au gouvernement militaire, M. le général Duvivier, après avoir tracé le portrait idéal d'un gouverneur-général de l'Algérie, tel qu'il le désirait, mais désespérant de trouver le modèle de son portrait , et concevant bien cependant le besoin de l'unité, de la suprématie dans la direction des affaires algériennes, a écrit lui-même : iiQue le yoitver- « nement soii à Paris, que ce soit le ministre lui-même, cela a vaudra mieux ! y> Et plus bas : u La charge de gouverneuru général sera supprimée; le minisfre gouvernera direclement. »

Nous ne dirions pas niioiix.

Quant à ce qui concerne plus particulièrement les attributions d'un ministre spécial, il est utile de rappeler le départ qui a déjà été fait dans le ministère de la guerre lui-même.

Tout ce qui a trait aux opérations militaires y est placé dans la direction du personnel et des opérations milïlatres.

L'administration militaire, et spécialement le service des intendances militaires, est placé dans la direction dite de l'administration.

Tout naturellement, le département de la guerre conser\erait ces attributions, à l'égard de l'Algérie,

C'est donc seulement la direction, existant au tninistèrede la guerre, sous le titre (.\e direction des affaires de l'Algérie, et embrassant toutes les afl'aires civiles du pays, qui serait érigée en ministère spécial.

Ce ministère réunirait ainsi les fonctions propres à liitit départements, pour un pays où tout est à créer.

Il serait convenable de le diviser en trois directions.

Le temps des directeurs étant absorbé par leurs fondions parlementaires peut-être, et par l'étude laborieuse des (|uestions générales et d'ensemble, il serait nécessaire de leur attacher des sous-directeurs ou des directeurs-adjoints pour l'expédition des affaires courantes, toutes urgentes de leur nature, et dont les détails sont innombrables.

()r, quelle serait, dansée nouvel ordre de choses, la position du gouverneur-général, si cette charge survivait à l'organisation indiquée?

Comme général en chef, il continuerait à relever «lu ministre de la guerre.

Comme chef civil , il dépendrait du ministre spécial.

On l'a déjà dit, ce n'est que pour les opérations militaires que la force des choses l'a investi d'un libre arbitre.

A l'égard des alFaires civiles, il peut et doit être soumis aux ordres du ministre.

Pour lo maintenir dans cette subordination , il n'est pas nécessaire d'innover. Il suflit de le ramener à la vérité de son institution.

L'art. 2 de l'ordonnance royale du 22 juillet 1834 porte :

«Il (le gouverneur-général) exerce ses pouvoirs sous les « ordres et la direction de notre ministre secrétaire d'Etat « de la guerre. »

L'art. 22 de l'ordonnance royale du 15 avril 1845 est ainsi conçu :

« Il (le gouverneur-général) exerce ses attributions sous » les ordres directs de notre ministre de la guerre, par l'in- « termédiaire des autorités civiles, judiciaires et militaires.»

Un ministre spécial , disons mieux , un ministre civil pourra seul être obéi, ainsi qu'il adroit de l'être ; car la hiérarchie militaire est souvent plutôt un obstaclequ'un moyen. Ce sera souvent un maréchal qui sera gouverneur-général de l'Algérie. Or, il n'aura jamais, militairement, en face de lui, qu'un égal, ou un inférieur, au département de la guerre, et il n'y reconnaîtra jamais un supérieur.

On l'a dit, Napoléon avait deux ministres et plusieurs administrations de la guerre ', parce qu'il voulait être maître de la terre ; ne craindrions-nous pas d'alfecter les mêmes prétentions sur la mer en érigeant un ministère de l'Algérie et des colonies à côté d'un ministère de la marine?

Non; mais sans vouloir prédominer, nous devons vouloir marcher de front avec tous les intérêts maritimes, extérieurs, coloniaux, commerciaux surtout, qui envahissent simultanément tous les points du globe. Les questions d'Orient, politiques ou religieuses, réclament déjà une attention toute par-

1 Ministère de la ^aierre; niinislère de l'adiiiiriislration de la guerre; état-major général du prince Berllder, qui était une sorte de ndiiislére de la guerre; direction générale de la conscription; direclion générale de la gendarmerie rattachée au niinislère de la police; maison militaire de ri!mpereur, avec l'administration (indépendanle) de la garde impériale.

ticiilière ; riillViiiicliisscniciit <k's noirs diiis îios roloiiics , l'abolition de la Iraito en Afritjue, la pacification des Arabes de rAlgéi'ie ; la route de l'Inde et de la Chine, tentée par les Anglais à travers l'isthme de Suez ; la route de la Perse, tentée par les Russes à travers Constantinople, en même temps qu'ils cherchent, à l'autre bout du monde, la route de la côlc occidentale d'Amérique, à travers la mer Boréale; la réunion des deux Océans, rêvée par tous, à travers l'isthme de Panama ; nos établissements nouveaux sur les deux côtes d'Afrique et dans l'Océaiiie ; l'invasion de la Méditerranée par des marines rivales qui n'existaient pas il y a cinquante ans, et qui n'y trouvent plus le contre-poids de marines alliées, disparues, à leur tour, de la carte politique d'Europe; ne sont-ce point là de grands intérêts, de larges questions qui exigent une vigilance étendue et un développement d'action plus considérable qu'à aucune époque de notre histoire? Et d'ailleurs, convenons-en, la politique de la paix, qui s'applique à conserver et à créer, a besoin de j)lus de ressources et de moyens que la politique de la guerre qui ne s'évertue qu'à détruire. Le ministère de la marine doit être militaire pour défendre; le ministère des colonies sera civil pour produire !

C'est chose grave, dira-t-on, de créer un nouveau ministère : oui ; mais l'Algérie n'est-elle pas une chose grave aussi, non moins grave que la question des cultes, que celle de l'instruction publique, qui, l'une etl'autre, ont obtenu leur ministère spécial? Je ne parle point de deux grands intérêts, l'agriculture et les travaux publics, intérêts de première ligne, qui, eux aussi, ont vu créer à leur profit, et à la satisfaction universelle, deux départements spéciaux. Qu'est-ce qu'un bon gouvernement, si ce n'est l'expression vraie et complète des intérêts qu'il doit gouverner? et chaque époque apporte des intérêts nouveaux. Nous n'avons plus aujourd'hui un ministère de la feuille des bénéfices, un ministère du livre-rouge, un ministère des lettres de cachet, un ministère de la police,

lin ministfMP de la coiiscrij)lion. Les cultes i^au pluriel), i'agricuiUire, le commerce, les travaux publics, l'instruction à tous les degrés et sous toutes les formes, voilà les ministères existants, j)arce que voilà les intérêts actuels. L'Algérie les emhnisse tous ; elle constitue à elle seule un grand intérêt national, il lui faut son tuteur naturel dans le conseil du roi ; son admiiiistratcur responsable devant les Chambres; son directeur suprême au-dessus des ambitions ou des cupidités qui s'agiteraient sur son soi; il lui faut une impulsion, une initiative, une gariUïtie; il lui faut Tuiiité qui est la force ; il lui faut (ce (|u'un gouverneur ne :-aurait être) un gouvernement !

POST-SCKIPTUM.

■M\ lévrier I8U).

Tandis que l'auteur de ce Mémoire (car il n'a pas eu la prétention de faire un livre) laissait courir sa plume sous l'inspiration de son patriotisme, de son bon vouloir et de ses études , les événements prenaient, en Algérie, une tournure alarmante en apparence, salutaire en réalité, puisqu'ils ont averti tout le monde, éveillé l'attention publique, excité la sollicitude des Chambres, piovoqué les résolutions du Gouvernement.

Le Gouvernement a demandé des crédits extraordinaires pour suffire aux circ(.nstanres.

La discussion préparatoire de la Chambre des députés, pour la nomination de ses commissaires, a prouvé que la Chambre sentait la gravité de la situation, et que, tout en accordant à la direction de la guerre tous les moyens dont elle pouvait avoir besoin aujourd'hui pour réussir, pour vaincre, elle songeait à chercher pour l'avenir, dans des garanties civiles, dans une force gouvernementale, le salut de l'Algérie.

La Cliainbrc a domié hier une date certaine aux idées h peine indiquées dans ce volume. Nous avons reconnu, i)ar celte discussion, qu'il n'y avait rien de prématuré dans leur expression. Aussi avons-nous pris, avec plus de confiance, le parti de les lui soumettre, en la conjurant bien de croire que ce sont là des vues personnelles et consciencieuses, que leur bonne intention du moins recommande aux lecteurs.

Depuis quinze ans (depuis cinq ans surtout, nous aimons à le proclamer), l'Algérie a dû son immense développement à la merveilleuse activité du maréchal duc de Daimalie, qui en a presque constamment dirigé les affaires, autant qu'à l'ardeur de nos troupes, et au zèle infatigable, à la rare énergie et à l'habile tactique de M. le gouverneur-général actuel, et des jeunes généraux qui le secondent si dignement. M. le maréchal Souk a noblement coui'onné sa carrière p)ar cette grande œuvre de l'établissement militaire d'une colonie qui ne pouvait être d'abord constituée, protégée queparlesarmes;c'eit( e que personne, enFrance, ne pouvait mieux vouloir, mieux diriger, mieux faire que celui qui avait deux fois, en 1814 et en 1815, sauvegardé l'honneur du dernier diapeau français sur nos deux derniers champs de bataille.

Le présent n'a rien qui doive inquiéter, malgré (juelques incidents fâcheux dont on ne doit pas s'exagérer l'importance. Car pour qui, depuis quinze ans, étudie lesalfaires d'Afrique, celle crise annuelle, qui pourra se renouveler, qui se renouvellera tant que la [)opulaiion européenne n'enveloppera pas de ses

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Hols la |M)})uhili()ii arabe, n'a rien de grave ni de sérieux. Ce sont des esearmouches |)ério(li(iues, coiniiie il doit en survenir dans un [>ays où le sol est encore libre, et où mille hommes peuvent courir après mille hommes, sans être arrêtés par la culture ni par la population. Peuplez et cultivez, et la guerre de tirailleurs cessera, et il n'y en a pas d'autre possible en Algérie. Nous le répétons, qu'on ne s'exagère pas la crise du moment. C'est une guerre de saison; nous avons toujours vu la révoltesuecéderh la récolte. Les Turcs, maîtres du pays durant trois siècles et demi, quoique ayant la même religion que les Arabes, quoique s'unissant à leurs familles par le mariage, ont vu souvent leur autorité attaquée, compromise par des révollesgraves. Quelques-unes les ont mis sérieusement en péril. 11 n'y a pas plus de 45 ans qu'un nommé Ben-Scheriiï s'em- [)ara de toute la province d'Oran, et assiégea le Bey dans sa capitale. C'était de musulman à musulman. L'échaniFourée actuelle n'est qu'une affaire de force ; les moyens accordés par l'administration doivent y suffh'e ; elle servira même peut-être à faire sentir la nécessité d'un dénoùment plus prompt, plus décisif; ce dénoùment, quelle qu'en soit la date, est dans la force des choses; cela regarde exclusivement le ministère de la guerre; ne nous i)réoccu[ ons pas du présent.

Ce qui regarde les Chambres, c'est l'avenir, c'est l'organisation politique et administrative de la colonie ; c'est l'institution sérieuse et fixe des rapports de l'adnùnislration centrale avec l'administration locale,

l'uuc chargée de la direction, etraiilie de l'exëculioii seulement ; c'est la constitution d'une seconde France, d'une moitié intégrante de la France elle-même. On se plaint du désordre des faits secondaires, de la lenteur des résultats, de rinsulïisance des moyens et de la contradiction des vues. Tous les inconvénients d'en bas disparaîtront sous Toiganisalion d'en liant. Ce qui manque en haut comme en bas, à Paris comme à Algei-, c'est l'unité, c'est l'autorité; on veut créer ici des bureaux de plus; ce qu'il est plus urgent de créer, c'est la direction; il n'y en a pas, parce qu'il n'y a pas uue autorité spéciale et spécialement responsable pour les afl'aires d'Algérie. Les vues, les moyens, les résultats, tout découlera d'un principe; c'est ce principe qu'il faut établir, et il y a urgence. La Chambre des députés s'est montrée sulïisamment émue; nous aurons enlin une discussion sérieuse sur rAlgérie, à l'occasion des crédits demandés. Nous espérons bien que, dans une pareille discussion qui touche au salut de notre armée et à l'avenir d'une si belle colonie, les intérêts de parti s'elîaceront. C'est une question trop vaste pour de petites considéraiions d'hommes ou de coteries. Il n'y a d'attaques à diriger, dans cette lutte, que contre l'anarchie qui com[)roniet de si grands intérêts. Il n'y a de ménagements à garder que pour la vérité. La Chambre est appelée à juger, à trancher des questions toutes générales, à prononcer sur le système militaire exclusif, ou sur le système civil, appuyé, comme de raison, par une force militaire; à combiner une colonisation militaire, |)roteclrice

mais économique, avec une colonisation civile, gratuite et productive; elle s'est expliquée à demi l'an dernier; il faut qu'elle proclame, cette année, sa pensée tout entière, et qu'elle donne au Cabinet l'appui nécessaire pour la faire respecter.

Ne soyonspas injustes envers le passé. Des résultats matériels ont été obtenus ; et pouvait-il en êtie autrement sur un sol si favorable, envahi par l'activilé française? On a bàliou agrandi des villos, fondé des villages, percé des routes, desséché des marais, canalisé des rivières, défriché des terrains, construit des hôpitaux et des casernes, dessiné des ports, établi des phares et fanaux, organisé une navigation à vapeur sur la Méditerranée, qui n'est plus une séparation, mais une communication; les marchés sont alimentés, chaque année, par 600,000 Aiabes, qui y appoilent pour 40 millions de denrées; la population européenne s'é- Jève à 100,000 âmes ; la salubrité a fait de grands progiès; la santé del'arniée est en Algérie ce qu'elle est en France; la propriété, les concessions, les douanes, la justice, les linances, les cultes, les milices ont été réglementées successivement par des ordonnances qui n'ont produit que de bonseffcts. La petite culture a pro- S[)éré; on prépare de grandes exploitations de terreset de mines. Alger est une ville de France par ses embellissements, par sa police, ])ar son commerce. Jugeons, par ces résultats, de ceux qu'on pouira espérer d'une impulsion i)uissante, imprimée au gouvernement central et supérieur des affaires d'Algéi'ie.

C'est après qu'une organisation giande, sérieuse et

i'orlc ollrira des g.iiaiitios h la colonisaliuii, qu'un appel pourra être adressé, d'en haut, aux éuiigrants d'Eui'ope qui vont chaque année peui)ler les champs, et principalement les cimetières du Nouveau-Monde; ou à des races affligées et proscrites, comme les Maronites du Liban par exemple, à qui nous offririons un asile et des terres, et qui auraient l'immense avantage sur tous les autres éléments de population, de parler arabe et d'être parfaitement acclimatés ; ou bien encore, à cette race nègre de l'intérieur de l'Afrique, (|ue nous préservons de l'esclavage transatlantique, et il qui nous ouvririons un travail libre dans notre colonie du Nord. Ce sont là sans doute des vues d'avenir, mais <run avenir qui sera d'autant plus prochain, qu'on se hâtera de constituer le Gouvernement de l'Algérie. Si nous les indiquons comme en passant, c'est pour faire voir que la population n'aurait pas nian(pié à la colonisation, si la colonisation n'avait pas été contrariée sans cesse par l'administration locale.

C'est une grande œuvre que la Chambre est appelée aujoui'd'hui à fonder par des voles décisifs, par des vœux clairement et fermement exprimés. Elle ne se laissera séduire, dans une question de ce genre, par aucune considération de personnes. Il ne s'agit, ici, ni d'un parti ni de l'autre, ni d'un ministère ni d'une opposition ; il s'agit d'une dépense de 100 millions par année, d'une armée de cent mille hommes, d'une population de cent mille colons, d'une nation à rallier de deux millions d'âmes , d'une colonie qui oifre à la

mère pairie deux cent vingt-cinq lieues de côtes, et plus (le 20 niillious d'hectai'os de terres cultivables ; il s'agit d'une création toute nationale, il s'agit d'un empire à fonder !

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