‹ La France en AfriqueChapitre 4 sur 16 · LIVRE PREMIEll · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIEll

l.V FRANCF. FN AFRIQUr.

L'auteur dos Esmi'a sur l'Histoire de France a é(al)li une (listinclion fondamentale, c'est que : en Angleterre , les progrès de la civilisation ont toujours marché de front avec ceuic de la liberté, et nen ont même été souvent que la conséquence; tandis que, en France, ils les ont précédés, ou en sont restés indépendants. Cette vérité était consacrée, jusqu'en 1830. par l'histoire des deux pays. Elle atteste que la société civile Irançaisc avait devancé dans ses progrès la société politique : cela tenait au caractère national et au droit d'aînesse de la France dans les sciences philosophiques, dans les lettres, dans les arts, ainsi qu'à l'universalité de sa langue. Calculez ce qu'on peut, désormais, attendre pour notre patrie, de l'alliance contractée en 1830 entre l'esprit de liberté et l'esprit de civilisation, et du développement qu'ils ont acquis , depuis quinze ans, l'un avec l'autre, l'un par l'autre!

A mesure que le gouvernement représentatif se développe

dans un pavs, il étend l'horizon des intérêts nationaux, il élève les esprits, il popularise l'intelligence des affaires : la liberté garantit la paix ; la paix fait naître le crédit; le crédit enfante de nombreux moyens de prospérité, qui se croisent, qui multiplient d'autant plus rapidement que leur vitesse s'accélère par leur concours.

Tour à tour, c'est l'industrie qui, en perfectionnant ses procédés, en accroissant ses produits, demande de nouveaux marchés et des matières premières plus abondantes ; c'est le commerce qui cherche de nouveaux débouchés et des retours nécessaires ; c'est la population dont les besoins augmentent avec la facilité de les satisfaire, dont l'ambition croît avec le bien-être, dont le chiffre grossit avec l'aisance et avec le?» progrès de la science médicale, la population qui tend à sortir des enceintes tracées ; c'est le sol lui-même qui ne suffit plus h tout ce qu'il doit nourrir et porter : la nation se sent à l'étroit, moralement et matériellement.

Il n'y a d'issue à cette activité que la conquête ou l'extension des rapports commerciaux : la conquête détruirait, le commerce fécondera. La conquête est l'expansion naturelle des gouvernements absolus. Les Etats libres épanchent leur vitalité dans le commerce.

Telle est aujourd'hui la disposition morale de la France ; telle est son exubérance matérielle : trente ans de paix et quinze ans de développements constitutionnels ont agrandi sa pensée, ses besoins, sa puissance; elle ne se contient plus elle-même.

Avant elle, deux grands Etats ont subi les mêmes nécessités : l'Angleterre et les Etats-Unis. L'Angleterre s'est répandue sur l'Inde asiatique, l'Union, sur l'Amérique du Nord. A quelles conditions et avec quel succès? Nous le dirons ailleurs en peu de mots.

Il faut aux grandes nations de grandes idées pour les préserver des grandes passions, qui produisent des fautes ou

des crimes. Une idée confisque toutes les forces à son profit. Durant un siècle entier, nous avons traversé des épreuves bien diverses, et stériles quand elles n'ont pas été désastreuses. C'est qu'il a manqué à chacune des époques qui ont rempli cette période une pensée élevée, vaste, féconde ; le pays était livré successivement à la personnalité des gouvernants ou aux passions des gouvernés. Ce qu'il faut désormais à un siècle sérieux comme le nôtre, à un peuple mûri parées épreuves mêmes, c'est un but solide, utile, national! Voilà ce que l'Algérie peut et doit être pour la France!

L'Algérie, ai-je dit, je voulais dire l'Afrique.

Expliquons-nous.

L'Afrique attend la civilisation qu'une portion de son territoire avait possédée et perdue, et qu'elle retrouvera avec bonheur. Trois grandes puissances, égales ou rivales de la France, ont l'honneur et remplissent le devoir de porter la civilisation, par les armes et par le commerce, dans des contrées plus ou moins éloignées de la métropole : la Russie et l'Angleterre en Asie; les Etats-Unis en Amérique. A travers ce mouvement de deux grandes parties du monde, l'Afrique est négligée , oubliée, inconnue. Du haut de l'Atlas, la France victorieuse a vu cet horizon s'ouvrir devant elle, et peut-être aussi les peuplades dispersées à travers les sables ont-elles entrevu, de leur côté, cette aurore qui brille pour elles.

L'exploitation de l'Algérie est devenue un engagement pris par la France envers l'Afrique. Pouvons-nous, en efiet, porter la civilisation dans les provinces du nord et lui défendre impérieusement d'aller plus loin? La civilisation ne se répandelle pas comme lair, comme la lumière, sans qu'on puisse lui tracer une enceinte qu'elle ne franchira pas? Le commerce ne viendra-t-il pas au-devant d'elle? La civilisation et la barbarie ne peuvent pas se rencontrer, se voir de si près, sans que l'une agisse sur l'antre. Aujourd'hui, l'action de la bar-

barie n'est plus à craindre; c'est le règne de la civilisation qui l'emporte. Dès que notre armée eut mis le pied sur le sol algérien, l'Algérie devenait française ; dès que la France s'est montrée en Afrique, l'Afrique doit devenir civilisée.

Des esprits ardents voulaient, pour notre révolution de 1830, le sacre d'une conquête (nous étions alors renfermés dans les murs d'Alger). Nos armes ont donné à leur impatience une possession de deux cent cinquante lieues de côtes, sur cent lieues de profondeur, possession que nous ne nommerons plus une colonie, car c'est mieux, c'est la patrie, c'est la France elle-même, qui étend son territoire et sa nationalité. Cent mille de ses enfants y reposent; cent mille > combattent ; cent mille autres y travaillent; ce sol est Français par notre sang, par notre gloire, par notre industrie. D'autres esprits, plus froids, demandaient au gouvernement ce qu'ils appellent une idée! On donne à ceux-là un empire à fonder. N'est-ce point une des idées les plus vastes, les plus fécondes, les plus glorieuses auxquelles puisse s'élever l'ambition d'un gouvernement et d'un peuple! Qu'aurait-on de mieux à nous offrir? Et une pareille idée ne ren ferme- t-el le pas toutes les autres? Succès militaires, accroissement de territoire, extension maritime, ressources agricoles, avantages industriels et commerciaux, influence européenne, conquêtes morales, débouché pour la population laborieuse, avenir des travailleurs, expériences sociales, tout est là ; et derrière encore, derrière cet empire à organiser, une partie du monde à découvrir, à explorer, à exploiter, pour et par la civilisation! Combien tout ce qu'on nous propose, chaque matin, est petit à côté de cette haute mission, de ce grand avenir !

Ce n'est pas le coup d'éventail de 1829, ce n'est pas la violation des traités par le dey d'Alger, ce n'est pas un calcul électoral de la branche aînée qui nous a donné l'Algérie : c'est le mouvement des choses, c'est cette loi de nature à laquelle

obéissent les nations comme les individus ; c'est cette tendance méridionale de la France qui emporte son histoire depuis trois siècles ; c'est cette mission civilisatrice que la Providence nous a confiée ; mission consacrée par une victoire que Charles- Quint, Louis XIV et l'Angleterre n'avaient pas obtenue; confirmée par le glorieux trépas de cent mille Français, dont les cendres ont pris possession à jamais du sol qu'elles ont fécondé !

C'est la pente irrésistible des événements qui seule, et sans avoir suivi un plan tracé d'avance, a déjà opéré ce que nous» voyons. La bonne politique, la politique \ruie, n'est que la tendance des situations naturelles et des intérêts nationaux. On ne la fait pas, elle se fait d'elle-même. La vertu des gouvernements, la gloire des hommes d'État, c'est d'y obéir. La force des choses fait celle des hommes qui s'y appuient ; elle brise ceux qui lui résistent.

C'est cette force des choses qui a lancé notre flotte et nos soldats sur le territoire algérien pour venger l'honneur national. C'est elle qui nous a fait une nécessité, en 181G, de chercher, dans une exploitation plus habile et plus heureuse du Sénégal et de quelques autres points de la cùte occidentale d'Afrique, la compensation des pertes que notre puissance coloniale subissait surd'autres points du globe. C'est elle qui, en exécution de la convention du 29 mai 1845, substituée au droit de visite pour la répression de la traite, nous ouvre de nouveaux rivages, une nouvelle voie d'influence sur le territoire africain. C'est elle qui, en dédommagement d'une colonie précieuse que nous avons perdue dans la mer des Indes, nous a prescrit de créer, en regard de la côte orientale d'Afrique, un établissement naval, un appai nécessaire pour l'île de Bourbon. C'est elle qui entraîne notre commerce d'Algérie vers les empires mystérieux de l'Afrique centrale. C'est elle enfin, car c'est la civilisation, dont nous sommes les plus anciens et les plus constants missionnaires, qui nous excite à

introduire dans le midi de l'Airique , par la parole chrélieime, catholique ou protestante, des mœurs plus douces, des idées mieux comprises. Partout, et en tout sens, la France paraît, agit et se déploie en Afrique. C'est son penchant, son devoir, son intérêt, sa loi.

Es>r-CE LA (:o.NyLÊr£ de l'afkique pak les akmes? — .nu>.

Est-co à dire que la France doit chercher à conquérir et con([uerra l'Afrique? Qu'elle détruira les États qui y existent, et procédera là, comme les Espagnols en Amérique , par voie d'extermination, ou comme l'Angleterre dans l'Inde, par voie d'invasion armée, et d'appropriation territoriale? Loin de nous la j)ensée de conseiller la violence ou l'iniquité à une révolution (|ui s'est signalée dans le monde par sa modération , à un gouvernemerit qui se recommande par sa justice!

La politique de l'agrandissement par la guerre estune vieille politique, mauvaise, car elle est brutale dans un siècle qui a fait prévaloir la liberté de discussion; impuissante, à une époque où l'on sait que tout peut Unir par la coalition de tous les faibles contre un fort; impossible même, devant l'autorité du budget, cette loi des lois, cotte clef qui tient fermés le temple de Janus et le Trésor public. Dans l'état actuel des sociétés et des institutions, la vraie politique, la politique puissante et intelligente, est désormais celle de l'agrandissement par la paix. Autrefois, l'intluence et la grandeur ne pouvaient s'acquérir que par la conquête territoriale et l'assimilation matérielle. Aujourd'hui, elles peuvent s'obtenir par l'assimilation morale et sociale, par l'empire des idées, par les relations commerciales, par la communauté comprise des esprits et des intérêts.

Vn gouvernement ne mérite ce nom qu'à la condition de représenter son époque, son pavs, sa nation. L'histoire dti passé le guidera moins sûrement, dès lors, que l'étude de son

temps. L'imitation perd les gouYernemeiits: l'expérience les éclaire. A chaque siècle, son idée, ses formes, son chef. Mirabeau était l'expression de 1791 ; Bonaparte, de 1799 ; Napoléon, de 1809. Les fatalistes voudront voir, dans cette succession de régimes et de noms propres, les transformations nécessaires de la réformation politique; pour eux, il fallait que la conquête par les idées fût soutenue momentanément par les armes. Les canons de l'Empire, diraient-ils, avaient pour mitraille les idées de la Révolution ; le conquérant n'était que l'instrument de la civilisation ; les conquêtes en étaient le moyen. Mais les conquêtes matérielles ont été reconquises par la réaction de la force; le conquérant est mort à deux mille lieues de son bivouac impérial; il n'est resté de tout cela que les conquêtes intellectuelles et morales. L'enchaînement de ces conséquences ou de ces inconséquences n'était donc pas une nécessité, comme l'entend le fatalisme de quelques historiens. Toutefois, les idées semées sur le sol de l'Europe y ont germé, et lleurissent successivement, dans les diverses contrées européennes, à des époques diflérentes, selon la nature dusolet du climat. Elles fructifient, en France, avec d'autant plus de vigueur que la Restauration les avait gardées quinze ans en serre chaude. Au reste, pour la France, comme pour l'Europe, ce qui subsiste aussi de ces longues épreuves de cinquante années, c'est la conviction que les conquêtes ont fait leur temps et accompli leur mission; qu'elles ne sont plus un moyen ; qu'elles seraient un obstacle et un danger, et que leur puissance, élevée à sa plus haute expression par le génie de Napoléon, et retombée à sa dernière analyse dans la crypte des Invalides, n'est plus la règle des affaires humaines, ni des questions nationales. C'est, désormais, à la civilisation qu'il appartient de résumer tous les intérêts, de les départager et d'y satisfaire. L'époque actuelle a son expression morale dans le système de la paix, i^on expression intellectuelle dans les gouvernements repré-

seiitatils, son expression personnelle et dirigeante dans un Sage couronné.

D'autres ont dit, plus éloquemment que nous ne pourrions le dire, ou le redire après eux', ce que l'esprit de conquête aurait de déplacé, d'impuissant, de funeste, au temps où nous vivons. Certes, la guerre n'est pas toujours un mal. A de certaines époques, elle est dans la nature des choses, dans la nature de l'homme. Elle favorise alors le développement des plus grandes idées d'un siècle, ou celui des plus belles facultés d'une nation. Mais pour que la guerre produise ces avantages, il faut qu'elle soit le résultat naturel de la situation des faits, ou de l'esprit national des peuples. Nous ne parlons pas ici d'une nation attaquée, et qui défend son indépendance. La défense légitime, h patriotisme excusent, motivent cette guerre ; ce n'est pas la guerre conquérante. Mais comme il n'y a de défense que contre une agression, comme il n'y aurait d'agression que de la part d'une nation poussée |)ar l'esprit de conquête , il s'ensuit que si tous les gouvernements, tous les peuples se convertissaient au mépris de la force, aucun ne se ferait conquérant, aucun n'aurait donc besoin de se défendre, et ce ne serait pas seulement la conquête, c'est la guerre qui disparaîtrait de la face du monde civilisé!

Les peuples de l'antiquité, divisés en petites peuplades, se disputaient, à main armée, un territoire réservé. C'était une nécessité pour eux d'être conquérants , sous peine d'être conquis. Ils achetaient leur existence au prix de la guerre. Le monde de nos jours est précisément, sous ce rapport, l'opposé du moiule ancien. Les masses d'hommes qui composent aujourd'hui des nations, sous divers noms et avec des organisations diverses, sont assez fortes pour n'avoir rien à craindre des hordes encore barbares, et assez civilisées pour que la

' Beiijamin-Cuiistaiil.

guerre leur soit à charge. Leur tendance uniforme, c'est la paix. Un gouvernement qui leur parlerait de la gloire militaire comme but, méconnaîtrait leur esprit, et se lerait méconnaître par elles.

La guerre conquérante est un anachronisme de plusieurs siècles. Notre siècle qui apprécie tout par l'utilité, et qui, lorsqu'on veut le faire sortir de cette sphère, oppose l'ironie à l'enthousiasme réel ou factice, ne consentirait pas à se repaître d'une gloire stérile qu'il n'est plus dans ses habitudes de préférer à toutes les autres; d'autant plus qu'il sait, qu'il a vu deux fois, à dix mois d'intervalle, que cette gloire avait sa contre-épreuve, que la victoire reprenait ce qu'elle avait donné, et que des conquêtes finissaient par des rançons.

Nous sommes arrivés à l'époque du commerce, époque qui doit nécessairement remplacer celle de la guerre, comme celle de la guerre a dû nécessairement la précéder. La guerre et le commerce ne sont que deux moyens dilTérents pour les nations d'arriver au même but, l'influence et le bien-être. L'une est l'impulsion sauvage, l'autre le calcul civilisé.

La situation des peuples modernes ne leur permet donc plus d'être belliqueux par caractère. Ils le voudraient même, qu'ils ne le pourraient plus aux conditions anciennes. Les progrès, chaque jour plus savants et plus meurtriers de l'artillerie; les développements relatifs du crédit, cette autre arme de guerre, plus puissante encore, mais inégalement partagée entre les Etats ; la stratégie brutale des gros bataillons, substituée à l'habile stratégie des ruses de guerre, ou (lu coup d'œil d'un chef d'armée; toutes ces causes réunies ont dépouillé la vie militaire de ses prestiges. Il n'y a pres- (jue plus, dans la guerre, que de la fatalité. Un grand orateur a nommé ces batailles (et nous l'en remercions au nom de l'humanité) les jeux de la force et du hasard. C'est une de ses belles paroles! Le courage militaire, désormais, c'est «le la résii'nation. du dévouement, ou do l'insouciance.

La guerre a donc perdu son charme comme sou utilité. Ce n'est plus ni de l'intérêt, ni de la passion. L'intérêt des conquêtes du moyen âge, où la barbarie cherchait les jouissances de la civilisation, n'est plus un mobile dans la situation uniforme des nations civilisées. Ce serait tout an pins le penchant d'une grande puissance du Nord qui tendrait à chercher, loin de ses glaces et de ses neiges, du soleil et de l'eau, mais qui rencontre au-devant de ses pas, non plus la résistance trop faible d'un Etat qui lui livrerait sans défense ces deux éléments de civilisation, mais la coalition pacifique des autres Etats civilisés qui maintiennent, dans l'intérêt européen, dans l'intérêt des deux mondes, dans l'intérêt de la cause de l'humanité tout entière, un équilibre salutaire et indispensable. La guerre d'un intérêt individuel devient donc impossible devant la résistance des intérêts sociaux.

L'esprit guerrier trouverait, même au sein des peuples qu'un gouvernement ambitieux voudrait en pénétrer, des obstacles non moins sérieux. Ces peuples ont vu que la conquête s'encourageait dans sa marche, au point de ne plus s'arrêter; l'apologue de Cinéas et de Pyrrhus a été mis en action de nos jours ; on ne se soucie guère de commencer par Fleurus, pour ne finir qu'à Waterloo; on sait que l'armée conquérante pousse le chef conquérant, quand il ne veut plus la conduire; parce qu'il surgit toujours, dans son sein, des ambitions nouvelles qui remplacent les ambitions satisfaites, des fortunes à faire derrière les fortunes qui voudraient jouir. La conquête n'est donc terminable que par la défaite, et l'or» ne va chercher à Moscou (ju'une escorte qui vous ramène à Paris.

D'un autre côté, l'esprit de liberté qui pénètre aujourd'hui partout s'offusque, à bon droit, de l'esprit militaire. Les armées ([ui font la gloire font aiisï^i le despotisme, et l'on ne veut pas de l'une au prix de l'autre; nous n'insisterons pas sur ce point.

En troisième lieu, la ridiesse publique, qui paye la victoire comme les défaites, s'eflarouche également, dans ce siècle positif, d'un régime qui rançonne le présent, qui escompte l'avenir, et qui augmente les dépenses, en diminuant les receltes. « La guerre coûte plus que ses frais, dit M. Say, car elle « coûte aussi tout ce qu'elle empêche de gagner. » ?'aut-il ajouter que, avec la liberté de la presse, la guerre est bien dilticile, et que tout gouvernement est impossible sans la liberté de la presse? Dilemme embarrassant, et problème insoluble !

Mais, rassurons-nous, l'esprit des gouvernements se conforme à l'esprit des jtopulations. Telle est aujourd'hui la répugnance universelle pour les conijuétes, que tous les cabinets éprouvent d'aNance le besoin de s'en disculper, devant leurs nationaux, comme devant leurs alliés. Xe nous faisons donc pas trop d'honneur de ne pas vouloir l'impossible. La France en Afrique, ce n'est pas la France conquérant l'Afrique par les armes ; c'est la France transportant en Afrique sa justice, ses mœurs, son commerce, toutes ses attractions ; c'est la France élevant le phare de la civilisation sur les rivages barbaresques, sur les montagnes abruptes de l'Atlas, sur les côtes négrières; c'est une magnifique et féconde oasis (|ui surgit dans ces mers de sable, pour s'y élargir chaque jour par In culture, par l'industrie, par rexemj)le.

C EST LA CONQUETE PAR I.A r.lVILISATlON AVEC DES POINTS D APPfl.

C'est la conquête par la civilisation, avons-nous dit; mais par une civilisation tolérante, pacifique, humaine, intelligente, qui ne déploie pas un despotisme plus insupportable peut-être que celui du vainqueur sur le vaincu, du maître sur l'esclave, du propriétaire sur le serf, le despotisme des lumières sur les consciences , et des idées d'un pays sur les mœurs d'un autre; ce despotisme de l'unité, qui viole les esprits, les cœurs, les habitudes, les préjugés, toutes les susceptibilités morales et religieuses, plus délicates, plus irritables peut-être que l'amour de la propriété et de la liberté ! La vanité de la civilisation moderne est plus tourmentante quelquefois que la violence de la barbarie. Les conquérants de l'antiquité, satisfaits d'une obéissance générale, ne s'informaient pas de la vie domestique de leurs esclaves, ni de leurs relations sociales. Les peuples soumis retrouvaient presque en entier, au fond de leurs provinces, ce qui constitue le charme de la vie, les habitudes de l'enfance. les pratiques consacrées, cet entourage de souvenirs qui , malgré l'assujettissement politique, conserve, pour la famille du moins, à un pays conquis, l'air d'une patrie indépendante! Les conquérants modernes, peuples, princes ou principes, ont voulu, au mépris des climats, des traditions, de l'histoire et des caractères, que leur empire ne présentât qu'une surface unie, sur laquelle la domination se promenât sans rencontrer aucune inégalité qui blessât ou bornât la vue. Le même Code , les mêmes règlements, les mêmes mesures, et, s'il est possible, la même langue (ce qui a mal réussi, nous l'avons vu de nos jours, au roi des Pays-Bas), voilà ce qu'on a proclamé la per-

feclion ci\ ilisatrice. Et c'est au nom de la liberté des peuples et des hommes que cet esprit uniforme, unitaire, leur impose son niveau! Comme si la symétrie n'était pas le premier essai du despotisme ; comme si le patriotisme des nations ne s'eflaçait pas avec leurs différences de nationalité!

Nous avons dit les principes, comme les princes et les peuples, car les principes sont des conquérants aussi. La propagande révolutionnaire voulait tout niveler en Europe. Plus tard, la propagande représentative dictait la même formule de constitution aux deux péninsules d'Europe et à l'Amérique du Sud. On sait ce qui en est advenu. Rien de plus absurde que de violenter les habitudes, sous prétexte de servir les intérêts. Le premier des intérêts, c'est le bonheur, et les premières conditions du bonheur, ce sont les habitudes.

Nous nurons occasion d'appliquer ces principes à la colonisation de l'Algérie. Il fallait les exposer d'abord.

Il fallait faire comprendre que cette civilisation tyrannique, qui commande au lieu de persuader, qui bouleverse tout pour tout améliorer, qui sacrifie un passé vénéré, un présent certain à un avenir inconnu et hasardeux, qui efface les types naturels et nationaux sans y substituer un caractère profond et durable, qui viole la nature au profit de la société, cette civilisation n'est point celle qu'il convient au dix-neuvième siècle, à la France , à la monarchie de 1830, d'introduire sur le sol africain. La propagande de la France en Afrique ne doit être que celle même qu'elle a exercée en Europe depuis J830, la propagande de l'exemple, plus active, plus contagieuse que toute autre. «La propagande qui sied à la France « (disait Casimir Périer), c'est celle des heureux résultats de « sa révolution ; l'empire qu'elle ambitionne, c'est celui de « la justice ; son ascendant est tout moral; c'est ainsi que la « révolution de 1830 se distingue de toutes les autres, et « que, au lieu d'être une sanglante copie des époques de ter- *( reur ou de conquêtes qu'on lui propose d'imiter, elle de-

« viendra lo modèle d'une œuvre que poursuivirent si long- « temps les esprits éclairés et les cœurs généreux, l'œuvre « du progrès de la civilisation par le développement de la « liberté. C'est à ce prix , à ce prix seulement qu'il y a encore c( de la gloire à conquérir! La révolution de Juillet n'est pas 0 venue faire une France ni une Europe. Elle les a trou- « vées toutes faites; elle devait s'adaptera l'une comme à « l'autre. »

Ajoutons qu'elle n'entreprendra point de faire une Afrique. L'Afrique est toute faite aussi. Nous porterons en Afrique nos exemples et l'influence du spectacle de nos prospérités.

Dans l'Afrique du nord , réunir les Arabes sous leurs chefs locaux; leur laisser toutes leurs habitudes religieuses et domestiques ; les inviter à la paix par la justice, à la culture par le bien-être, au commerce par le profit ; les contenir par une force assez puissante pour rester inactive ; leur offrir, dans nos villes, le tableau de nos douces relations, de nos arts, de notre bonne administration ; ouvrir des écoles à leurs enfants, échanger l'étude des deux langues nationales; assainir le sol , établir des communications, utiliser les cours d'eau, perfectionner les plantations de toute espèce et les races d'animaux ; accoutumer peu à peu les familles, les tribus, par l'attrait des lieux, par les progrès de l'agriculture, par notre respect pour leur esprit de religion et de famille, h préférer un foyer stable à une tente vagabonde; voilà pour les populations de TAlgérie, qui ne doivent plus avoir d'autre lien entre elles que notre domination , d'autre émir que notre représentant militaire ou civil , d'autre sultan que notre Roi !

Quant aux populations des autres contrées de l'Afrique, comme la France n'a pas à soutenir contre elles une occupation territoriale, ni à se défendre de leurs agressions, il est évident que toute son action à leur égard, toute son influence

«consistera dans l'établissement de relations commerciales également avantaf^eusos pour les deux parties. La France doit devenir l'amie de l'Afrique libre; l'Algérie française, le grand comptoir commerçant de l'Afrique productive. C'est à distance des populations, c'est par l'entremise des explorateurs et des caravanes, c'est par voie d'échanges que des relations plus ou moins lointaines seront établies. On voit qu'il n'y a pas à craindre qu'elles perdent leur caractère inollensif. La lutte n'existe encore, n'existera jamais que dans le nord, et, si on le veut bien, elle ne durera plus longtemps. Sans doute il faut qu'elle devienne décisive, et, pour cela même, rigoureuse peut-être ; mais c'est l'humanité qui l'exige. Aidons-y de nos derniers vœux, de nos derniers sacrifices. Point de fausse philanthropie aujourd'hui; c'est le moyen, ce sera le droit acquis d'en faire de la véritable demain. En attendant, ne permettons pas que l'on calomnie le courage de nos soldats et les représailles trop légitimes auxquelles ils sont condamnés quelquefois : notre gloire, en Algérie, est pure ; elle n'a jamais été que défensive.

Loin de nous la pensée d'irriter cette discussion. Nous ne voudrions point, en réponse à quelques déclamations des feuilles anglaises, comparer les procédés de la France envers l'Afrique du nord, à ceux de la Grande-Bretagne envers l'Afrique du sud. Les torrents de sang versés, sans provocation, dans la Cafrerie, en 1828 ', l'arbitraire violent qui a été déployé sur les frontières du Cap de Bonne-Espérance (nous ne parlons pas des massacres commis de sang-froid dans l'Australie en 1826 '\ interdisent à tout écrivain anglais des récriminations et des rapprochements. Dans les temps anciens (quoi qu'en ait dit Montesquieu), les nations subjuguées con-

1 Voir l'ouvrage Huinanê Policy, par M. Bannister, ancien magistrat colonial, publié à Londres en 1830, page J^ifi.

* l,e ministère anglais a gardé par devers lui des Rapports qu'il n'a pas osé publier sur toutes ces horreurs, qu'il a |)unieset réparées.

tiriuaient, le plus soummiI, à jouir <le toutes les l'ormes de leur administration. Le sacerdoce égyptien conserva sa puissance sous les Perses, si l'on excepte le règne insensé de Cambyse. Darius ayant voulu placer dans un temple sa statue devant celle de Sésostris, le grand-prêtre s'y opposa, et le monarque n'osa lui faire violence. Les Romains laissèrent aux habitants de la plupart des contrées soumises leurs autorités municipales, et n'intervinrent dans la religion gauloise que pour abolir les sacrifices humains. Dans les temps modernes, les gouvernements forts ont été souvent rigoureux à l'égard des races plus faibles. Peut-être y étaient-ils obligés. Si les États-Unis no s'en excusent pas, au moins ils n'accusent personne. Il reste à la politique des grands États, dans ce siècle de tolérance et de persuasion, à racheter le passé par un changement absolu de principes; la France en donnera l'exemple. Et cet exemple est nécessaire surtout cà l'égard des nations musulmanes, qui ont eu tant à souffrir, à toutes les époques, de la part de tous les gouvernements chrétiens !

Chose étrange! l'histoire nous montre les Arabes comme les moins exigeants, les moins cruels de tous les conquérants. Ils ont offert l'exemple de ces conquêtes pacifiques que nous conseillons aux gouvernementsdu dix-neuvième siècle. Par les capitulations que les premiers chefs arabes avaient accordées aux chrétiens d'Espagne, ceux-ci avaient conservé le libre exercice de leur religion. Cette tolérance, fidèlement respectée, avait rendu plus facile et plus prompt le rapprochement des deux peuples. Ocba, Gehvarben-Muhamad, Youzef, ont laissé, dans les chroniques espagnoles, écrites même par les chrétiens, les plus touchants souvenirs de tolérance, de justice et de magnanimité.

Des siècles d'inimitié, l'effet des croisades dans l'Orient, les persécutions affreuses des Maures par les Espagnols, du quinzième au dix-septième siècle, enfin, la politique de toutes les nations chrétiennes depuis le Cange jusqu'aux bords du Niger,

ont fait naître depuis, dans les cœurs musulmans, un sentiment amer qu'on ne peut plus adoucir que par des mesures bienveillantes, larges, raisonnées et suivies. La haine entre nations disparaît avec la mauvaise politique. L'histoire des Indes et des colonies prouve assez que les peuples les moins civilisés désirent des relations amicales avec les chrétiens, et qu'ils n'en ont été détournés trop souvent que par d'atroces persécutions. Les Africains du continent accepteront facilement, des Français, une civilisation plus avancée, comme ceux du littoral ont reçu de certains conquérants arabes, il y a mille ans, divers perfectionnements sociaux, qu'ils n'ont perdus depuis que sous la tyrannie. Ils ont beaucoup à donner, en retour, à l'Europe. Traités avec égard par elle, ils reconnaîtront librement sa supériorité sociale, et chercheront avidement à profiter de ses exemples.

De proche en proche, de tribus en tribus, de contrées en contrées, le monde civilisé insinuera ses principes, ses lumières et ses mœurs, à travers les millions d'âmes qui habitent le centre et le sud de l'Afrique. Les musulmans avaient aboli, déjà, dans les provinces du Nord, l'idolâtrie et les sacrifices humains. Les Africains sont capables d'apprécier les grandes leçons que l'histoire donne à l'humanité. La Libérie (cette belle œuvre des États-Unis) atteste que les nègres sont capables d'être libres et civilisés. L'esclavage, parmi les musulmans, est tout autre que celui des Antilles, et il résistera moins longtemps à l'influence de nos mœurs.

Enseignons à ces peuples qu'il y a d'autres victoires que celles de la guerre, k l'extérieur comme à l'intérieur du pays, il faut que notregouvernement, désabusé desglorieusesfoliesdu passé, se retourne vers les hommes vraiment hardis, vraiment politiques, qui savent oser et pratiquer d'autres idées, d'autres entreprises que les aventures militaires. La politique destructive est linie. C'est une mission civilisatrice qui commence. Et la France, après la gloire non contestée d'avoir

réussi dans cette expédition d'Algérie, où tant d'anires avaient échoué avant elle; après la satisfaction d'avoir délivré les nations chrétiennes des déprédations que la piraterie commettait contre elles, méritera mieux encore de son temps, de l'Europe et de l'humanité, si elle parvient h introduire en Afrique cette civilisation, qui est le lien des races, la communion universelle des hommes !

La civilisation ne fera que remonter à sa source; car c'est dans cette Afrique, aujourd'hui si barbare, que l'histoiie a placé le berceau de la première et de la plus haute civilisation de l'antiquité. Les enseignements des inians de la Mecque y ont bien trouvé ensuite assez de fertilité pour y jeter de profondes racines. Pourquoi, avec les mômes soins, une nouvelle transformation serait-elle moins praticable? Que sait-on de l'avenir des peuples et des nations? N'est-ce pas renier notre propre origine et les desseins providentiels, qui ne se révèlent à nous que par des effets; n'est-ce pas renier l'histoire et la Divinité, que de prononcer froidement et sans retour sur la destinée d'une race entière?

Certainement, la civilisation de l'Afrique ne sera pas l'œuvre d'un jour. Mais qu'était la France actuelle avant que les aigles des légions de César y parussent? Qu'était la Grande- Bretagne? Qu'était enfin, il y a quatorze siècles, cette Germanie qui jetait ses hordes barbares sur le vieux monde , succombant lui-même sous le poids d'une civilisation ruinée et croulante?

Nous l'avons dit, c'est la conquête de l'Afrique par la civilisation avec des points d'appui.

Ces points d'appui, nous les a>ons indiqués à peu près. Déterminons-en la position et les rapports.

Au nord, l'Algérie, par le commerce avec l'Afrique centrale, et par l'amélioration du sort des Arabes de l'Algérie ellemême.

Sur la ('Me occidentale, le Sénégal et ses dépendances; les

('(>m|jloir> (le Corée, (rAssinieel du (iiii)uii, amenés sons n(»tre |ta\ille.ii par l'e\(ensi(MJ de notre cominene dansées parafes; eiiliii, les relations que raecomplissemenldu traité du 29 mai 1845 nous crée avec les populations noires du sud-ouest.

A l'intérieur, les stations successivement établies par des missionnaires chrétiens, critlioliques ou protestants, à travers les pays des noirs, des Hottentotset des Cafres, et les voyages d'exploration entrepris, sur ce point comme sur d'autres aussi, par des voyageurs nationaux, animés de l'amour de la patrie, de la science, et des intérêts de l'industrie nationale.

Sur la côte orientale, l'île de Nossibé, qui supplée comme comptoir commercial, et l'île de Mayotte, comme établissement naval, à la cession de l'Ile-de-France; nos vieilles relations avec Madagascar ; nos liens nouveaux avec l'iman de Mascate, dont la domination embrasse une vaste étendue sur la côte d'Afrique.

Exposons les avantages de chacune de ces positions pour notre commerce, pour notre politique, pour la sainte cause de l'émancipation, et pour ces contrées elles-mêmes ; car, encore une lois, ce n'est pas l'ambition de la France qui circonvient des territoires, c'est sa civilisation, son humanité, sa nsorale, son bien-être, qui embrassent des populations!

s IV

CES POIMb D API'IJI SONT, AU >OHD, L ALGIÎRIE, PAK LE COMMERCE AVEC l'aFIUQLE CEiMRALE.

L'Algérie, qui fut le point de départ de cette politique, en est {lujourd'hui le point d'appui principal. Arrêtons-nous d'abord à ce premier aperçu, qui se rattache à l'objet du livre premier de cet écrit : l'influence de la France en Afrique.

Les questions purement algériennes seront exposées dans les trois livres suivants : situation, organisation, colonisation, administration locale et centrale; nous y avons consacré quatorze chapitres sur vingt.

Ici, nous ne nous occuperons que de quehjues questions préliminaires, de quelques idées générales, et des relations possibles de notre établissement du nord avec l'Afrique centrale, relations qui, avec celles que nous nous sommes ouvertes à l'est, à l'ouest, dans le midi, et que nous exposerons, avec détail, dans les paragraphes suivants, doivent concourir au grand but de la civilisation africaine.

Commençons par écarter quelques objections préjudicielles.

Je ne ferai pas à mon pays et à son gouvernement l'injure de discuter encore le droit de la conquête, le droit de la colonisation de l'Algérie, le droit de réunion à la France! Cette discussion a fait trop de mal, de 1833 à 1840, pour qu'il soit permis même d'en évoquer le souvenir. Les partis, les tierspartis s'en sont servis souvent comme d'un expédient parlementaire contre des cabinets, et l'on sait trop bien aujourd'hui ce que ces indécisions, réelles ou factices, et les débats auxquels elles donnaient lieu, ont causé de dommage ù nos affaires d'Algérie, en accréditant parmi les Arabes des "doutes sur la durée de notre domination, ce qui encourageait leur

résistance année et ieurs anti|);\tliies nationales. Abd-el-Rader sait, à propos, ce que disent nos journaux, ce que disent nos tribunes. On l'oublie encore trop souvent.

Le temps est loin, sans doute, des discussions sur l'abandon de l'Algérie; sur l'occupation limitée; sur l'obstacle continu qui enfermait le littoral d'une seule province ; sur le nom qui convient à notre conquête : possessions françaises, établissements d'Afrique^ colonie, province, déparlements. Plus d'équivoques, plus d'incertitude; ces choses et ces noms ne suffisent plus en eflet. Ne craignons pas d'agrandir la question pour agrandir notre tâche, et, s'il le faut, la responsabilité de notre gouvernement. Disons-le hardiment: il s'agit d'un empire à fonder! un ministre de la Restauration, irrité, durant la guerre de 1823, par les obstacles qu'il rencontrait dans les affaires de la Péninsule, s'écriait avec humeur : Celle Espagne! c'est un morceau de l'Afrique qui s'est accroché à l'Europe! Disons aujourd'hui, avec un sentiment tout contraire : L'Algérie, c'est une partie de la France qui s'est attachée à l'Afrique! et qui ne s'en détachera jamais!

Les cabinets de toutes nuances s'en sont expliqués formellement ; les votes des Chambres ont sanctionné le vœu du pays; et le Roi a proclamé l'Algérie terre française, et à toujours !

On a évoqué des questions d'équilibre, ou des droits fictifs de suzeraineté. C'est une (juestion d'équilibre aussi que le droit, pour une grande nation maritime, d'avoir des colonies puissantes, comme pour un État continental d'avoir de fortes armées permanentes, et la France, qui réunit ce double caractère, en a, aussi, et en exerce tous les droits.

Depuis trente ans, les jalousies extérieures n'ont pas man- (jué les occasions de se satisfaire. Nous méritons bien, aujourd'hui, quelques compensations. Qui pourra trouver mauvais que nous cherchions, à nos risques et périls, un dédommagement dans une conquête qui n'est pas moins favorable aux intérêts d'une partie de l'Europe qu'à nos propres intérêts?

Elle garantit l'Espagne, le Portugal, rilalie; die meta l'ahri des vexations les États mêmes du Nord. Car quelle est la nation qui n'ait pas eu sa part de ce danger et de cet opprobre? Tous les pays de la chrétienté peuplaient les bagnes d'Alger; tous apportaient, malgré eux, au marché des pirates, un tribut semblable à celui que les Grecs payaient au Minotaure.

Les déprédations des Algériens n'infestaient pas seulement l'Archipel, l'Adriatique, les Deux-Siciles, la Sardaigne, la Toscane, le patrimoine de saint Pierre ; elles s'étendaient jusqu'aux Açores, aux Canaries, au banc de Terre-Neuve, aux côtes de l'Amérique Septentrionale; les pavillons de Prusse, de Suède, de Hollande, deDanemarck, osaient à peine se montrer dans les mers que ce fléau dominait; le pavillon essentiellement neutredes villes anséatiqucs était lui-même outragé. Mais quel besoin de rappeler les atlronts des autres , lorsqu'à nos yeux, dans nos propres eaux, presque en vue des vigies de Toulon et de Gênes, on insultait, on enlevait les vaisseaux de nos alliés? Lorsqu'au moment où, d'un commun accord, les puissances chrétiennes proscrivaient la traite des noirs, la traite des blancs se poursuivait, contre elles, avec toutes ses rigueurs et tous ses scandales!

L'Europe, la chrétienté, le monde civilisé ne peuvent oublier le service que la France leur a rendu, car c'est à elle qu'il a été réservé d'en finir avec ces barbares qui avaient bravé tant d'eflbrts! Le commerce de toutes les nations qui fréquente cette Méditerranée, redevenue la mer européenne, la mer de la civilisation, doit le leur rappeler à chaque instant. Le tonnage des expéditions méditerranéennes a doublé pour toutes les nations, et ce n'est pas le résultat seulement de la paix et de la prospérité commerciale qui en est la suite, c'est aussi l'eflet de la destruction du repaire des pirates qui infestaient cette mer, car c'est sur cette mer principalement que le progrès de la navigation est le plus sensible.

Un a surtout exagéré les mauvais vouloirs d'un pa}s voisin,

criiii pavs allié, quoique rival. « Mais il n'y a personne en « Angieterrp, comme dans le reste lie l'Europe (disait, en « janvier 1844, le ministre des aflaires étrangères, devant M la Chambre des députés), personne qui ne sache que la con- « quête de l'Algérie est définitive pour la France; il n'y a, sur « notre possession, d'incertitude nulle part. »

Comment douterait-on, en France même? Le doute ne serait pas sincère. Veut-on connaître la véritable opinion des hommes d'Etat de l'Angleterre sur cette question? L'expression en est d'autant moins suspecte, qu'elle avait précédé la révolution de 1830; on jugera quelle était la nature des réserves du gouvernement anglais. Ceci n'est qu'un article de journal, mais d'un journal alors officiel, et l'on reconnaîtra d'ailleurs, à la mesure du langage, l'origine élevée de ce manifeste.

Voici comment s'exprimait, dès le mois de mai 1830, le journal anglais qui recevait alors les confidences du cabinet de Saint-James [le Globe and (raveller), et les journaux les plus considérables du pays manifestaient à cette époque les mêmes idées, les mêmes sentiments. Qu'on nous pardonne celte longue citation ; ce n'était pas un article de gazelle, c'était un document, c'était un acte politique.

« Une certaine jalousie seu-hle exister en Angleterre, par « suite de l'idée que l'expédition franraise dirigée contre Al- « ger amènera la colonisation, par les Français, de l'Afrique « septentrionale. On a la plus grande raison de supposer que « le gouvernement français envisage la possibilité de former (( des établissements sur la côte africaine.

« Quelques-uns de nos contemporains ont décrit, en des « termes animés, le danger que courrait l'équilibre du pou- « voir, si les possessions françaises s'étendaient assez loin sur « la côte soj)tentrionale d'Afrique, pour donner à la France M la suprématie dans cette partie importante des bords delà « Méditerranée; mais nous espérons que l'alarme excitée à

« ce sujet lie iera pas loul à l'-iit ahaiidomicr l(!s avaiita<2,es (jue « le monde civilisé peut recueillir de l'expiMÎitioî! envoyée « contre Alger. Ce serait une honte commune à toute la « chrétienté ([ue de voir cette magnifique expédition, qui a « déjà mis à la voile, contrainte, après avoir réprimé tempo- « rairement l'insolence des pirates, à laisser cette portion du « monde en proie à la barbarie, parce que les puissances de « l'Europe sont toutes jalouses de la prospérité d'une d'entre « elles.

« Pour notre part, si les Français, ayant un juste motif de « guerre contre Alger, veulent user du droit ordinaire des « vainqueurs, en conservant le territoire qu'ils sont forcés « d'envahir, nous ne voyons pas que la Grande-Bretagne ait « lieu de s'en plaindre. Si c'est une ofTense commise envers « d'autres Etats que de répandre les bienfaits de la civilisa- « tion dans des contrées incultes et barbares, nous sommes « alors les premiers ofl'enseurs. Outre nos garnisons dans la « Méditerranée et nos nombreuses îles, nous possédons une « grande partie de l'Amérique; nous avons conquis la plus « riche portion de l'xVsie ; nous avons toute la partie habi- « table de l'Afrique méridionale, et ayant perdu les Etats- « Unis d'Amérique, nous nous sommes approprié et avons « enfermé dans le cercle de nos colonies la dernière section « des terres qui ont été découvertes. Non-seulement nous « avons plus de colonies que tout autre peuple, mais encore « nous possédons, dans chaque pnrage du monde, de plus « grandes possessions coloniales que toutes les autres nations « prises ensemble. Dans de telles circonstances, l'Angleterre « aurait très-mauvaise grâce à s'opposera l'établissement de « colonies françaises sur les ruines d'Alger, alors même que « ces colonies seraient fondées sur les principes les plus res- « treints et les plus exclusifs.

« Il existe (nous l'avouons) d'autres nations qui, en res- « senlant la ra^me jalousie que celle élevée dans l'esprit des

« Anglais, auraient plus de droits de l'exprimer; mais il ne « saurait y avoir, dans ce sentiment, aucune raison plausible « pour chercher à entraver la colonisation du nord de l'Afri- « que. »

Ce langage est encore celui de tous les hommes d'Etat de la Grande-Bretagne; n'insistons plus sur ce point; il est jugé irrévocablement. Prenons acte, seulement, des aveux que l'organe du cabinet anglais ne craignait pas de faire , en exposant les envahissements progressifs de la puissance britannique dans toutes les parties du monde ; nous n'aurions pas mieux dit; ces aveux sont acquis à l'histoire.

Faut-il devancer les explications que nous développerons plus tard, pour réfuter, en passant, un seul reproche, celui de la lenteur des résultats, de l'insuccès des premières tentatives, du désordre même qui se déclare aujourd'hui dans l'administration des afl'aires de l'Algérie? Sur la lenteur, un mot suffira. Il a fallu plus de deux siècles à l'empire romain pour accomplir ce que nous avons effectué en quinze ans, disons mieux, en cinq, car c'est de cinq ans seulement que date l'occupation étendue et réelle du pays.

S'agit-il de la lenteur des résultats agricoles? A qui la faute?

L'esprit français est également prompt à l'engouement et au découragement. Dans les premiers jours de la conquête, un vif enthousiasme éclata de toute part; il se fit de nombreuses acquisitions territoriales; des compagnies se formèrent pour l'exploitation des terres. Mille causes concoururent à relarder cet élan.

D'abord la conservation de l'Algérie fut contestée. Des attaques contre la colonie, parties du haut de la tribune, répandirent la crainte et arrêtèrent les entreprises.

La colonisation rencontra un nouvel obstacle dans l'insalubrité de la plaine de Metidja, qui avait été vantée par-dessus tout, et sur laquelle s'était portée la convoitise des Européens.

Enfin, les incertitudes et les tâtonnements de notre politique encouragèrent la résistance arabe, et l'insécurité engendra un empêchement de plus.

La confiance une fois ébranlée, tout devint épouvantail.

Un système d'expropriation où l'indemnité n'était pas préalable, et dont le règlement était fait par l'administration, vint ajouter aux appréhensions.

Le jugement du contentieux administratif, abandonné à l'administration, devenue de la sorte juge et partie, excita de justes alarmes.

La terreur fut à l'ordre du jour. Les capitalistes se tinrent à l'écart. Pour eux, rien ne presse; ils ne veulent agir qu'à coup sûr.

La colonie se trouva réduite à quelques hommes, possédant plus de courage que d'argent. Ils entreprirent au delà de leurs forces ; ils ont échoué.

Cependant quelques-uns avaient fondé des établissements qui commençaient à prospérer; survint la catastrophe de 1839, tout fut saccagé.

Ainsi l'Algérie avait été décriée, en Europe, non plus seulement par l'inanité des résultats, mais encore par des échecs et des désastres de tous genres.

L'Algérie n'était plus envisagée, au loin, que comme une terre maudite et funeste. A l'enthousiasme avait succédé l'abattement. Une réaction s'était opérée; le discrédit était au comble, et l'opinion publique, qui toujours s'arrête aux faits extérieurs, sans en sonder les causes, l'opinion, selon l'usage, après avoir cru à tout, avait fini par se défier de tout.

Voilà comment, pendant douze années, la colonisation a été frappée de paralysie.

Nous entrons actuellement dans une ère nouvelle. Depuis que le gouvernement s'est hautement prononcé pour la conservation de la colonie, depuis que la guerre se pour-

suit avec énergie et persévérance, la coiifiaiice ;\ commencé à renaître.

Les villes se tondent ou se reconstruisent comme par enchantement ; on cultive dans les environs des villes, et l'insuffisance des ouvriers ralentit seule l'essor. Des villages se créent, et sont presque immédiatement peuplés.

Le flot de l'émigration ouvrière, depuis quelques mois, se détourne enfin de l'Amérique pour se porter en Afrique. Ce mouvement est sérieux et plus important qu'on n'aurait osé l'espérer. Ce ne sont pas seulement des prolétaires n'ayant guère que leurs bras ; on trouve parmi les émigrants nombre de familles fort bien composées, possédant de trois à dix et même vingt mille francs; comptantjusqu'à sept à huit enfants, des mules en état de travailler, des filles bonnes à marier ; ayant vendu leur patrimoine, et cherchant, en Algérie, une nouvelle patrie, et un emploi plus avantageux de leur capital.

Chaque chose a son temps de vogue, et l'occasion manquée se retrouve difficilement. Il faut profiter de cette tendance, et la seconder par des encouragements, par des institutions.

La question d'Algérie s'est toujours compliquée, pour les Chambres, d'une question de dépense, et c'est par là que les intérêts de nos possessions françaises en Afrique ont soufiért depuis quinze ans, parce que ceux qui voulaient la conservation et la prospérité de l'Algérie n'ont jamais eu le courage de demander hardiment tout ce qui était nécessaire pour atteindre ce but, et, aussi, parce que ceux qui marchandaient une occupation incomplète et onéreuse n'ont jamais eu la franchise d'avouer qu'ils souhaitaierit l'abandon de celte colonie. Des deux côtés, on a joué au fin, et on s'est trompé mutuellement; car, avec les demi-moyens, on n'a pris que des demi-mesures, et on n'a obtenu que des demi-résultats. Le mauvais succès de cette politique en a dégoûté tout le monde, nous l'espérons. Il fut un temps où l'on n'osait pas

jjroiinnror le mot de colonisation ^ plus taid, on s'y accoutuma, mais ou voulait ahaudouuer la colouisaliou à ellemême. Le laisser-faire ue va pas au caractère français. On cherche toujours un appui, ou veut sentir la main du pouvoir. Le pouvoir se décida ; on aida faiblement la colonisation, et l'on demande de riches récoltes pour de pauvres semailles! « Il n'y a pas deux manières d'être en Afrique, di- « sait M. ïhiers, la France ne peut et ne doit y être que « grandement! » Il faut à hi prospérité d'une colonie trois choses : une volonté ferme, des hommes capables, et les fonds nécessaires. La volonté! on hésitait. Des hommes capables! on changeait les chefs tous les trois mois. Les fonds nécessaires! on ne les a jamais donnés.

Grâces soient rendues à la persévérance du Gouvernement! Il ne s'est pas découragé, lui, comme les spéculateurs. 11 a su attendre la réaction favorable qui ne manque jamais, avec le temps, de se déclarer, en France, pour les idées vraies.

Observez le cours des choses et la marche des événements. Tout était hésitations et tâtonnements. On se demandait d'abord s'il ne fîillait pas abandonner Alger, car il ne s'agissait pas encore de l'Algérie; ensuite s'il fallait occuper quelques points du littoral ; puis, s'il fallait s'étendre jusqu'au petit Atlas; plus tard, s'il convenait de coloniser; enfin, si l'occupation, la domination et la colonisation devaient être restreintes ou illimitées; si l'élément civil ou l'élément militaire devait dominer en Algérie ; si la colonisation civile devait être protégée par le Gouvernement ou abandonnée à elle-même. Les événements ont tranché les questions. On est allé d'Alger à Boue, à Bougie, à Oran, à Blidah, à Mascara, àMedeah, à Tiemcen, à Constantine, à Sétif, dans le Chélif, partout! Le même développement s'est manifesté en France dans le mode d'administration centrale, par rapport à l'Algérie. D'un employé, en 1831, on a passé, en 1832, à un bureau ; plus tard, à une division ; puis à une direction ;

et aujourd'hui la direction est insuffisante. L'organisation a besoin de s'élargir avec le territoire qu'elle embrasse, avec les intérêts qu'elle protège, avec les populations qu'elle régit. La loi du progrès ne s'arrête pas. Les Chambres l'ont reconnu; si elles ne l'ont pas devancé, elles le suivent. Pressons-en la marche jusqu'au but ; ce but, nous l'exposerons plus loin.

Faut-il relever encore, pour les combattre, des objections toujours renversées, mais toujours renaissantes?

On a dénoncé l'insalubrité du climat d'Algérie. Le climat est sain ; il n'y avait d'insalubre que le sol mal cultivé, mal desséché. Les cultures et les dessèchements feront successivement disparaître le mal.

On a dit qu'il ne serait possible de s'établir dans le pays qu'en exterminant les indigènes ; et nous voyons des tribus entières, de grandes tribus se montrer alliées fidèles. Toutes le seraient, si nous n'avions pas abusé de nos armes.

On a repoussé les colons, parce qu'il n'y avait pas, disaiton, de sécurité pour eux. C'était, au contraire, une raison pour les admettre tous, en aussi grand nombre que possible, pour envelopper la population arabe dans une masse com-, pacte de populations européennes.

On opposait au système de la colonisation l'exemple des colonies peuplées d'esclaves; l'Algérie n'en a pas. Le discrédit du système colonial ne saurait atteindre le mode de colonisation applicable à l'Algérie.

On a renouvelé le reproche si souvent adressé à la France de ne savoir pas coloniser; reproche qu'il faut renvoyer, non pas aux Français, mais à leurs gouvernements qui n'ont jamais, en effet, persévéré dans une idée, dans une entreprise, lorsque, dans les autres Etats, la politique est immuable.

Les partisans les plus déclarés des colonies françaises transatlantiques ont été réduits à reconnaître que « leur état « général, c'était la décadence, ou au moins l'infériorité re-

« lative'. » Et ils appellent la sollicitude de la France (qu'ils détournent de ses Antilles), sur quoi? sur la Guyane! sur Madagascar! quand nous avons à deux jours de mer une terre à exploiter, qui nous rapportera tout ce que la Guyane et Madagascar nous vaudraient , moins les maladies et la guerre avec des Sauvages.

Que les Anglais se passionnent pour la Guyane britannique, cela se conçoit, ils n'ont j»as à la portée de la mère patrie une exploitation riche, vaste, féconde, qui appelle leurs eflbrfs, leurs sacrifices, et qui leur promette des produits et de l'influence. Mais quelle excuse aurait le Gouvernement de France, s'il offrait à Marseille, Gayenne et Tintingue, au lieu d'Alger et de Bone ! Poser ainsi la question, c'est la résoudre.

Sachez bien qu'il n'y a que des comparaisons incomplètes h établir entre les colonies, soit anglaises, soit françaises, placées à une énorme distance de la mère patrie, et nos possessions du nord de l'Afrique, situées à quarante-quatre heures de Toulon, et à cinquante heures du télégraphe de Paris. Sous tous les rapports, ce ne sont pas des analogies à indiquer, ce sont des différences à faire ressortir. S'agit-il de la direction politique à imprimer par le Gouvernement? des ordres à donner et des informations à recevoir? des secours en armes, en hommes, en vivres, en munitions, en argent? des expériences à contrôler? des relations entre les colons et leurs familles de la métropole? du découragement qui tourne des regrets vers le pays? Tout est facile, tout est prompt, tout est remédiable à cinquante heures de Paris. Il y a donc erreur, s'il y a bonne loi, dans les rapprochements qu'on élève sans cesse entre le système colonial et le système algérien, pour opposer à celui-ci les tristes expériences de l'autre : Alger sera bientôt plus près de nous, par les chemins de fer, par la vapeur, par le télégraphe (électri-

' Paroles textuelles d'un rapport officiel sur un projet de colonisation de la Guvnne française.

que on non), que n'était Marseille il y a vingt-cinij ans. Ne nous arrêtons pas à réCuter, à discuter les objections puisées dans un système tout différent, tout opposé. On nous dira, en exagérant tout : Les colonies sont perdues, le régime colonial est anéanti ! Eh bien ! c'est pour cela môme que l'Algérie vivra et grandira; car ce n'est pas une colonie, c'est la France elle-même!

Indiquons maintenant, en peu de mots, les avantages politiques que la prise de possession d'Alger apporte à la France; nous développerons ailleurs les avantages agricoles, industriels et commerciaux que la colonisation doit produire à son tour.

Une étendue de 240 lieues de côtes sur cette Méditerranée où la France n'en possédait que 70 (et qui est devenue le centre de 1" Ancien Monde), en lace du golfe de Lyon, à quarante heures de navigation de la France, avec la Corse pour relâche ;

Une armée et une station maritime qui peuvent appuyer des opérations militaires dans toutes les contrées du midi de l'Europe, où les intérêts, longtemps immobiles, sont devenus vivaces et actifs ;

L'accroissement de l'influence de la France dans ses rapports avec le Levant, à la laveur d'une position intermédiaire entre Sébastopol, Constantinople, Malte et Gibraltar;

Une école meilleure qu'aucun camp d'instruction pour former des soldats et des officiers ;

Le développement offert à notre navigation, non-seulement à celU; de l'Etat, mais à celle du commerce, et par conséquent aussi, une école pour former des marins;

L'entretien et l'accroissement progressif de l'activité toute nouvelle qu'ont prise les affaires de Marseille et des provinces avoisinantes du Midi ;

Un débouché pour l'ardeur des imaginations aventureuses ; un atelier agricole cl industriel pour les bras inoccupés. Et

ne dédaignons point ool aperçu : en FriUice, la terre est prise; les professions sont encombrées ; on s'j fait émeutier pour devenir ou avoir (jueicjue chose. En Algérie, pays neuf, où chacun peut trouver un terrain libre pour la culture, des professions accessibles au travail, la politique est oubliée, inconnue; le bien-être matériel y est la seule ambition, parce qu'il est possible d'y atteindre. Les opinions, si ardentes en France, sont éteintes en Algérie; on n'y est ni républicain, ni carliste, ni juste-milieu ; on y est Algérien et colon.

Autre considération. Le commerce de l'Inde reprend sa route par l'Egypte; et si nous avons renoncé, depuis près d'un demi-siècle, à des projets sur ce pays qui nous doit, en partie, sa régénération, il faut du moins nous en rapprocher le plus possible. Le commerce de l'Afrique septentrionale nous appartiendra désormais, si nous savons lui ouvrir ses voies naturelles. N'oublions pas ce que disait de ce pays Shaller, qui avait bien étudié l'Afrique, et qu'on ne peut accuser d'engouement :

« Il est indubitable que la partie de la Barbarie appelée « royaume d'Alger renferme tous les avantages physiques « que l'on peut désirer. Si cette partie de l'Afrique était la « propriété d'un peuple actif et civilisé, elle pourrait, même «dans la génération présente, aspirer à la plus grande « prospérité et à la gloire de civiliser ce vaste continent. »

Rentrons maintenant dans l'objet spécial de ce chapitre : l'exposé des avantages que nous ollrent nos établissements d'Algérie, comme point d'appui en Afrique, comme voie de commerce ouverte à noire industrie avec les contrées de l'Afrique centrale.

Les vieilles sympathies de la France pour l'Orient, pour l'islamisme, sont historiques; les annales de la diplomatie en portent les traces à chaque page. Nos relations avec l'Orient, depuis le dix-seplième siècle, ont été bienveillantes, civili-

satrices. Nous avions la prétention de lui renvoyer la lumière que, à d'autres époques, il avait versée sur l'Occident; nous, les fils de ces anciens croisés, ignorants et barbares ; nous, dont les chefs, les princes, les rois savaient à peine lire et écrire, quand les cours de Grenade, du Caire et de Bagdad étaient peuplées de héros poëtes et de savants ; nous avons voulu expier en quelque sorte le passé, en dépouillant, à notre tour, l'Orient de sa barbarie.

De hardis voyageurs ont porté le nom français dans les profondeurs de l'Afrique. Caillé a laissé là plus de souvenirs peut-être que parmi ses concitoyens, souvent ingrats, toujours légers! Les expéditions d'Egypte, de Grèce et d'Algérie, quoique nous plaçant en hostilité avec les Turcs proprement dits, n'en étaient pas moinselles-mêmes des émanations de la même pensée, des applications du même système : la civilisation de l'Orient et des pays soumis à la loi musulmane. Rome a échoué sur les rivages de l'Afrique du nord ; nous abordons, nous, avec succès sur les rivages du nord, de l'est, de l'ouest, du midi ; nous pouvons circonvenir l'Afrique, l'envelopper de nos idées, de nos intérêts, de nos mœurs, et, par tous les côtés à la fois, pénétrer au cœur de cette grande énigme géographique et commerciale.

Nous ne sommes pas de ceux qui prétendent décider dès à présent, sur des informations encore confuses, ce qu'on peut ou ce qu'on ne peut pas espérer du commerce de l'Afrique centrale. Les uns, sur la foi de livres d'une date déjà ancienne (si l'on tient compte des progrès rapides que l'occupation de l'Algérie a dû faire faire depuis quinze ans à une enquête sur cette question), se sont hâtés, un peu vite peutêtre, de nier les avantages que l'on pouvait obtenir de l'établissement de relations directes entre Alger et Timbektou, et les points plus centraux de l'Afrique. D'autres ', s'étant ap-

' Citons, en première ligne, le brave colonel Daumas, dont les études

pliqués à contrôler les livres par les lieux, par un séjour de plusieurs années dans le pays, par la fréquentation des habitants du sud, dont ils possédaient la langue, par des informations toutes spéciales, puisées aux sources mêmes, ont exposé des faits ; et si leurs conclusions sont empreintes d'optimisme, on ne peut contester au moins qu'ils les ont appuyées sur des recherches actuelles, sur des investigations locales. Indiquons rapidement les résultats de leurs études.

Les régences d'Alger et de Tunis ont été, pendant bien longtemps, les deux contrées les plus inhospitalières du monde. Les voyageurs qui revenaient de Timbektou, arrivés à l'oasis de Touàt, trouvaient là, pour se rendre à la côte, plusieurs routes entre lesquelles leur choix ne pouvait être douteux :

La route de l'ouest les conduisait à Talileit et dans l'empire de Maroc ;

La route du nord les menait à Alger;

La route de l'est les menait à Ghedâmes, et de là à Tunis ou à Tripoli.

La route du nord était presque inabordale pour des Européens, à cause du désordre et de l'insécurité qui régnaient en Algérie.

Les deux routes de l'est et de l'ouest étaient donc les seules auxquelles il fut permis de se lier.

Ainsi, en prenant la roule de l'ouest, les voyageurs arrivaient à Tafileit et de là à Mogador ; en j»renant la route de l'est, ils étaient conduits à Ghedâmes.

Là, pour regagner la côte, deux nouvelles voies s'ouvraient aux aventureux explorateurs : l'une vers Tripoli, l'autre vers Tunis. Mais Tripoli n'est éloigné de Ghedâmes que de treize journées; tandis que la distance de Ghedâmes à Tunis est de vingt-cinq. Ajoutez à cela que la route de Ghe-

consciencieuses et les remaïqiialilt's lra\aiix oiit si puissamment servi la cause française en Algérie.

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dames à Tunis offre, pnr suite des préjugés religieux, beaucoup moins de sécurité que celle de Tripoli : les voyageurs préféraient donc cette dernière.

On peut donc croire que les Kuropéens qui ont pénétré dans l'Afrique centrale n'étaient pas en position d'apprécier l'importance relative des communications de ces contrées avec les régences du Nord, parce que ces communications étaient desservies uniquement par les indigènes. Il n'en est pas ainsi d'un publiciste', qui a pratiqué par lui-même les affaires et les hommes de toutes classes de ces pays ; aussi, nous reproduisons avec confiance ses idées et ses vœux.

La loi du mouvement et du commerce des tribus du Tell et de celles de Sahara est réglée par la nature des produits de ces diverses contrées, parles saisons, par l'époque favorable des échanges de denrées, par les mœurs nomades ou sédentaires, pastorales ou agricoles, industrielles ou mercantiles de ces populations. Il suffit de dire qu'elle est aujourd'hui bien connue, bien définie. Il existe entre ces deux "raiides agglo-

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