VI
rOTK ORIENTAIS : NOSSI-BE ; MAYOTTE ; RELATIONS A^VEC MADAGASCAR ; TRAITI^ AVEC I.'iMAN DE MASCATE.
Sur la côte orientale, quels sont nos moyens d'action et (l'influence? Nossi-bé, Mayotte, le traité qui nous ouvre les vastes possessions de l'iman de Mascate, enfin nos vieilles relations avec Madagascar ; occupons-nous d'abord de cellesci, car c'est la question actuelle.
A peine s'est-il agi, dans ces derniers temps, d'une expédition contre iMadagascar, expédition qui a pour objet de venger l'injure faite à notre pavillon, que les hommes qui cherchent des idées dans les livres se sont hâtés d'évoquer d'anciens droits de la France sur cette grande île, mal située entre deux parties du monde, trop près de l'une, trop loin de l'autre, A quoi bon ces souvenirs? et, en regardant qui les évoque, ne voit-on pas que ce ne sont que des prétextes? Les excitations ne viennent-elles pas de ceux mêmes qui reprochaient au Gouvernement l'occupation des Marquises, le protectorat de Taïti, peut-être la prise de possession de Mayotte? N'avons-nous pas assez d'efTorts à faire pour retenir nos vieilles colonies? pour restaurer la Guyane française trop longtemps oubliée? pour contenir, étendre, féconder cette magnifique Algérie, riche comme nos Antilles d'autrefois, voisine et svmpathique comme une province française? On nous dispute les sacrifices que ces possessions exigent, et l'on veut nous imposer des possessions pour lesquelles on refuserait plus tard les sacrifices nécessaires.
Dans tous les cas, il y a des droits, historiques et politiques, que les nations les plus puissantes laissent dormir, longtemps s'il le faut, sous l'inlluence de faits prédominants
et lie convenances temporaires. Les droits des nations ne se prescrivent pas; ils peuvent donc attendre. Telles sont les réserves des signataires du traité de Vienne, à l'égard de la Pologne; telles seraient nos réserves au sujet de Madagascar, s'il était besoin d'en faire, ce qui n'est pas probable.
Le droit de la France, son droit constant et continu, là comme ailleurs, c'est de faire respecter son pavillon, royal ou marchand, et c'est là le but unique de l'expédition projetée.
Quant à la politique présente, aux exigences actuelles de la France dans ces parages, n'ont-elles pas été bien expliquées et définies par M. le ministre des alTaires étrangères, s'expliquant sur la prise de possession de Mayotte et de Nossi-bé, dans le sein de la Chambre des députés? ISous résumons son discours :
« L'intérêt de la France, a-t-il dit, était de se donner « dans les mers lointaines, non pas de nouvelles et vastes « colonies dont les avantages douteux ne pourraient être ac- « quis et développés sans de grands efforts et de grands sa- « crifices , mais des possessions offrant principalement le a caractère de stations maritimes, propres surtout à servir à « notre marine commerciale et à nos divisions navales de « points dappui, de lieux de protection, de réparation et de «ravitaillement, dans la guerre comme dans la paix. Les (( conséquences de ce système, relativement à Madagascar, M ont été nettement établies : réserve de nos anciens droits « sur cette grande île ; pas de projets d'occupation et de colo- « nisation sur son littoral ; pas de grandes expéditions des- « tinées à nous faire prendre parti, à main armée, dans les «guerres que se livrent les tribus indigènes; rapports com- « raerciaux, favorisés par des influences pacifiques et civili- « satrices ; occupation, près du littoral, des points les plus « jiropros à centraliser les échanges et à entretenir les rela- « tions utiles avec les populations malgaches; enfin, choix
« iriirie possession insiilaiiv. rtMiriissanl à l'avantagé «i'uru.' «étendue restreinte, et d'une situation isolée, celui de tour- « nir les éléments d'un grand établissement maritime et mi- « litaire, d'un port Tortillé dont le bassifi soit accessible aux « bâtiments de tout rang et de toute force. »
Et ce programme, que le Gouvernement s'était tracé à luimême, n'est-il pas accompli?
Nos traitants nationaux, dès longtemps établis à Tamalave, ont été l'objet d'odieuses et brutales persécutions de la part des Hovas. Il faut une satisfaction, il est possible que l'Angleterre procède, pour sa part, de la même fa^on, en faveur de ses marchands, maitrailés comme les nôtres; mais ni l'uiie ni l'autre des deux grandes puissances ne songe à une occupation, encore moins à une colonisation '.
Toutefois, et quelles que doivent être les vues et les résolutions ultérieures du Gouvernement, l'importance du canal de Mozambique pour les relations du commerce des deux mondes exigeait que la France eût un point d'appui sur celte mer; et, d'ailleurs, nous avions à remplacer l'Ile-de-France que les traités de 1S14 et 1815 nous ont enlevée; nous étions privés depuis trente ans, pour notre marine militaire et notre navigation marchande, d'un arsenal, d'un lieu de relâche, d'un port de refuge et de ravitaillement, que cette colonie leur oflrait dans l'Océan indien. La France ne pouvait accepter indéliniment une telle situation dans une partie du globe où les principales puissances maritimes possèdent d'im-
' Ce cliapitre était écrit avant la discussion (|ui s'est élevée réceniinonl dans les (;iiaml)res au sujet de Madagascar; nous n'avons rien à \ changtr. La Chambre des déjtutés exprime, dans son adresse, le désir qu'on ne s'engage pas, sans nécessité, dans (!es expéditions onéreuses; mais elle n'entend pas que le Gouvernement renonce, s'il le croit nécessaire, à venger ses nationaux, à protéger les intérêts de leur commerce, et les débats de la Chambre nous prouvent que nous avions bien compris la pensée du Gouvernement en ne lui donnant pas une autre portée. L'action du Gou\erni'ment, dans ces limiles, n'>(p fntu'-ic, aprc-; roium." ;iv;uil l'.iiiressc.
portantes colonies et de fortes stations navales. De 1815 à 1830, on essaya plus ou moins résolument tle créer un port artificiel à l'île Bourbon, ou de fonder un établissement maritinie à Madagascar. Des dépenses assez considérables absorbées sans succès dans les travaux du barachoix de Saint- Denis, la création de la petite colonie de Sainte-Marie, et l'occupation momentanée de la baie de Tintingue sur le territoire malgache, attestèrent, dans cette période, le désir vague d'entreprendre quelque chose, plutôt que la conception d'un plan sérieux, positif et digne du but qu'on avait à se proposer.
Depuis 1830, de nouvelles études eurent lieu à l'île de Bourbon; il fallait savoir à quoi s'en tenir sur la possibilité d'y créer un bassin. L'anse de Saint-Gilles a été l'objet d'une exploration dont le résultat est négatif. D'un autre côté, l'idée d'occuper une des côtes de Madagascar, et de combiner avec cette entreprise une œuvre de colonisation, se révéla dans les reconnaissances poussées sur la baie de Diégo-^ Suarez. Mais on doute encore des avantages de ce projet, et, d'ailleurs, comme colonisation, l'Algérie ne réclame-t-elle pas tous nos efforts, tous nos sacrifices? l'Algérie, cette colonie en vue des côtes de la métropole, qui a droit d'exiger beaucoup, parce qu'elle rendra bientôt plus qu'on ne lui aura donné.
Quoi qu'il en soit, la question d'une station, d'un lieu de relâche, de refuge et de ravitaillement, restait entière. La voilà résolue par la prise de possession de Nossi-bé et de Mayotle. Exposons les avantages de ces deux occupations.
C'est en 1840 que la France a pris possession de l'île de Nossi-bé, située près la côte nord-ouest de Madagascar. Dans les longs débats qui agitaient les naturels de ces parages, Nossi-bé avait acquis une certaine importance de positio». La jeune reine Tsoumeko avait fini par s'y établir. Nossi-bé avait établi des relations avec Zanzibar. Depuis que nous y
sommes installés, notre présence, qui signifie respect pour la propriété, bonne foi dans les transactions, protection pour les individus, a déterminé un développement notable dans le mouvement commercial de cette île, et en fera, sous ce rapport, un centre important et essentiellement attractif, en présence surtout des désordres auxquels Madagascar est en proie. Constatons par des chilTres les résultats déjà obtenus.
Dans les premiers mois de l'année ISiO, qui précéilèront notre prise de possession, on ne vit paraître à Nossi-hé que quatre ou cinq boutres de Zanzibar et des Comores, et deux ^petits navires, l'un de Séchelles et l'autre de Maurice. Du 1" mars 1841, date de notre occupation, au 1" mars 18i2, il est entré à Nossi-bé, pour opèralions commerciaies, trentesix navires ou bateaux. (Les mouvements des navires de guerre, des baleiniers américains et du cabotage ne sont pas comptés dans les entrées.) La valeur des importations faites par ces trente-six bâtiments s'est élevée à 162,170 francs, et celle des exportations à 142,420 francs. La progression de 1842 à 1843 a été considérable.
Il ne faut pas songer à faire de Xossi-bé une exploitation agricole; ses produits seraient toujours trop limités. Mais ce sera une riche colonie d'entrepôt si elle réunit, en effet, les conditions requises pour cette destination tonte spéciale : 1° le besoin qu'éprouvent les pavs environnants de se procurer, par des échanges, les marchandises et denrées que l'entrepôt pourrait oHVir; 2" une situation géographique qui donne des relations avec un très-grand nombre d'écliangistes et permette des transactions faciles, rapides et multipliées; S*" une liberté qui facilite les transactions, et dont une administration impartiale et protectrice assure à chacun la jouissance. — L'expérience a déjà résolu les deux premières questions; un Mémoire intéressant et rempli de faits certains et curieux a été rédigé, sur ce sujet, par M. le capitaine Guillain. Quant à la troisième, c'est au Gouvernement d€ ta
résondro, o(, on efTet, il a (iéjà posé on principe que <'ol étahlissi-niLMit jouirait d'uno enlit're lilM-rU- cornnu'icialo. ('••!((' liberté sera iéconde pour lui et pour nous. Mais la Krance n'avait pas atteint complètement le but qu'elle s'était proposé.
On avait cru un monienl trouver à Nossi-bé les éléments (Ju port, à la lois militaireet marchand, de la station navale, et de l'arsenal maritime que le gouvernement cherchait à l'entrée de la mer des Indes. La rade d'Hellville oflVe un mouillage vaste et sur en toute saison, et s'il avait été possible de la rendre inaccessible, en temps de guerre, à une division ennemie, au moyen d'un système de fortifications, on aurait pu considérer le choiv de cette île comme satisfaisant à toutes les nécessités. Mais l'étude des localités n'a pas tardé à faire reconnaître que, avec des travaux très-dispendieux, on ne parviendrait jamais que très-imparfaitement à fermer la rade, et qu'il serait fort difficile de prévenir la possibilité d'un débar- (juement sur les autres points de l'île, dont tous les côtés sont facilement abordables. Nossi-bé n'est donc qu'un comptoir commercial, un entrepôt. Il fallait chercher le complément désirable. Le Gouvernement en fit la recommandation à sa marine. Un lieutenant de vaisseau, M. Jehenne, signala une autre Comore, Mayotte, comme présentant tous les avantages voulus pour un grand établissement naval. Le souverain du pays céda ses droits de souveraineté au Roi des Français, et le gouverneur de Bourbon en fit prendre possession le 13 juin 1843.
Quelques préjugés défavorables s'étaient répandus au sujet de cette nouvelle possession. On la disait malsaine et i)auvre de végétation. Une exploration faite avec soin, en avril et mai 1844, a dissipé ces fausses impressions. M. Guignard, qui la dirigeait, avait sous ses ordres 23 hommes, qui n'ont pas eu un seul malade durant un mois entier de séjour. Disons d'abord, pour répondre aux craintes d'insalubrité, que l'île est traversée par une chaîne de montagnes qui sont
élevées de GOO mètres au-dessus du iii\eau de la mer, ce (jui exclut toute appréhension de ce genre. L'écoulement des eaux, €jui sont très-abondantes, y est naturel et facile. Ce n'est pas comme l'île Sainte-Marie, c|ue nous possédons sur la côte orientale de Madagascar, qui forme une espèce d'entonnoir malsain, et ne nous offre dès lors que peu de ressources.
Mayotte , contre toutes les prédictions, renferme une grande quantité de bois propre aux constructions navales , et d'un transport facile, car ils sont situés sur le rivage. Sous ce rapport principalement, c'est une possession précieuse. De nombreux ruisseaux entretiennent sur toute la surface de l'ileune riche végétation. Dans le seul massif qu'on a exploité, il existe plus de gros arbres qu'on ne pourra en employer en dix années, et, en élaguant ces [)lanlations (jui étaient abandonnées à elles-mêmes, on se créera des ressources pour un long avenir. Il v a d'excellentes baies et des passes très-favorablement situées. La rade de Zaoudzi, la crique de Longoni et la baie de Boëni offrent tous les avantages désirables. Les naturels se montrent fort doux et très-sympathiques pour les Français.
Toutes les mauvaises impressions ont disparu ; Mayotte est la plus saine des îles Comores. Sa température moyenne est de 27 degrés ; elle ne s'est jamais élevée au-dessus de 34.
Nossi-bé rend inutile l'occupation d'un point du littoral de Madagascar. Mayotte remplace l'île Maurice, et plus favorablement peut-être par suite du traité fait avec le souverain de Zanzibar, traité qui nous ouvre le commerce avec toute la côte orientale d'Afrique, plus à portée de Mayotte que l'ilede-Fran(e. La France a donc repris dans le canal de Mozambique, et en s'appui|ant sur Bourbon, dans la mer de l'Inde, le rang qui lui appartenait et les avantages que le déveloj)pement de sa marine et de soïi commerce lui rend indispensables.
Uii\ieiit(Je le dire, c'est le traité conclu avec l'imaii de Mascate qui ajoute une grande valeur aux deux positions récemment prises dans le canal. Zanzibar, la capitale des États alVicains de iiman, est en vue de Mavotte et de Nossi-bé. C'est |)iir ces deuv entrepôts (|ue nous exploitons utilement, richement, les relations qui viennent de s'ouvrir pour notre commerce sur toute la côte orientale. On jugera de l'importance de ce traité par les explications que l'administration a publiées elle-même dans le temps; en voici le résumé :
L'iman de 3Iascate est un prince puissant, dont les Etats ont une étendue considérable, et touchent aux possessions de Méhémet-Ali et du shah de Perse. A la fois pontife, monarque et commerçant, il domine, par la religion, par les armes et par le négoce, sept ou huit cents lieues de côtes en Asie et en Afrique. Arabe lui-même, il commande aux tribus arabes de l'ancien royaume d'Oman ; il tient à la fois les clefs du golfe Persique et celles de la mer Rouge, et, de plus, son autorité s'étend à une profondeur inconnue le long de cette côte africaine de Zanguebar, si célèbre autrefois, aujourd'hui si oubliée. Ses revenus sont évalués à plusieurs millions de francs ; il possède une nombreuse marine marchande, et même une marine militaire, et les dilTérents ports de ses Etats sont le siège d'un commerce actif avec la Perse, l'Inde, Madagascar et les dilférentes colonies européennes de l'océan Indien.
Mascate est \i\ capitale des Etats asiati(|ues de l'iman, le siège héréditaire de sa puissance. C'est une ville de cinquante à soixante mille habitants, avec un assez bon port, très-fréquenlé par les baglos, ou petits bâtiments arabes qui naviguent sur ce golfe, et servant d'entrepôt au commerce entre l'Indostan et la Perse, eiitre Bassora et Bombay. Elle fut prise au commencement du seizième siècle par le fameux Albuquerque; les Portugais la possédèrent pendant un siècle et demi ; mais, depuis tG18, elle a été reprise |)ar les Arabes, qui v oiit établi le gouvernement de^i imans. Tout le pays d'alentour
en dépend, nominnlemenl du moins, et les populations de celte partie de l'Arabie forment une sorte de fédération féodale et théocratique dont l'iman est le chef. C'est à Mascate (jue résidait ce prince, (juand le général Bonaparte, pendant sa merveilleuse campagne d'Egypte, entendit parier pour la première fois de ce potentat oriental, et entreprit d'entrer en relation avec lui, en même temps qu'avec le schérilF de la Mecque et Tippoo-Saïb.
Il y a quelques années à peine, l'iman actuel est allé se li\er dans l'île de Zanzibar, à sept cents lieues de Mascate, vers le sud, sur la côte orientale d'Afrique, c'est-à-dire dans les contrées peut-être les plus inconnues et les plus reléguées du globe, à l'ouverture du canal Mozambique, et un peu au-dessus de la pointe nord de Madagascar.
On dit d'abord que l'iman s'est trouvé à Mascate un peu trop près des Anglais, dont les vaisseaux fendent dans tous les sens les Ilots de la mer des Indes; on dit encore qu'il s'est délié de l'obéissance capricieuse et incertaine de ses sujets arabes, et qu'il a mieux aimé n'avoir affaire qu'à la soumission aveugle de ses esclaves noirs; on dit enfin que, poussé par l'amour du gain et ne trouvant pas sa souveraineté de Mascate assez lucrative, il a voulu chercher une source plus sûre de bénéfice, en colonisant lui-même un pays plus fertile que l'Arabie.
Du reste, quel qu'ait pu être le calcul, il faut croire (ju'il était bon, car il a réussi. A Zanzibar, l'iman n'est plus autant sitr le passage des Anglais; il a moins à craindre d'avoir à se défendre contre eux, il est maître chez lui. Nul ne sera tenté de longtemps de lui disputer le gouvernement de cette île. Il y a plus, Mascate, où il fait de temps en temps des voyages, et qui est gouvernée par un de ses fils, n'a pas cessé de reconnaître sa souveraineté, et il est, en outre, devenu le monarque effectif de la côte orientale d'Afrique, qui n'appartenait que de nom à ses prédécesseurs. Depuis longtemps, les popu-
lations noires th; cette côte ont été conquises par des invasions arabes, mais la race conquérante s'était divisée en plusieurs principautés indépendantes, sous la suzeraineté plus religieuse que politique des imans. Aujourd'hui, ce sultan lointain et pres(|ue idéal s'est rapprociié; il est devenu un maître qui commande et qui sait se faire obéir.
Ici, d'ailleurs, l'iman n'est plus seulement un prince, un pontife; c'est encore un propriétaire qui fait lui-même travailler ses terres, un commerçant qui construit des bAtiments pour exporter ses denrées. On évalue à huit mille le nombre des noirs esclaves dont il dirige les travaux ; ses plantations de sucre, de girolle et de café sont immenses. L'île de Zanzibar, placée à la hauteur de Java, peut donner les mêmes produits que cette riche colonie. De plus, son port est devenu, sous l'administration de l'iman, l'entrepôt de toutes les marcliandises de la cote de Zanguebar, depuis le cap Delgado jusqu'à l'embouchure de la mer Kouge. Cette côte, où l'on suppose près de deux millions d'habitants, est semée de bons ports et de villes célèbres dans les annales portugaises du seizième siècle. C'est d'abord Quiloa et Lamo, sièges d'anciens royaumes maures; la fameuse Mélinde, qui fut longtemps l'orgueil de ces rivages; les îles fertiles de Monbaza et Pemba ; Patta, où le commerce européen (Icurit jusqu'à la fin du dixseptième siècle ; la petite république de Brava ; Madadoxo, dont le lascar Isouf a raconté tant de merveilles; c'est enfin l'île de Soçotra, qui produit le meilleur aloès connu, et qui commande l'entrée de la mer Rouge; Socotra, où toutes les nations commerçantes qui naviguent dans ces mers aspirent à se créer des points de relâche.
Ces villes, chantées par Camoëns, sont aujourd'hui ruinées; mais elles peuvent aiséinent sortir de leurs débris au contact du commerce européen. La côte sud-est de l'Afrique est un pou moins barbare, par ses habitants, (|ue celle de Guinée, qui lui serf de |>endant sur l'autre revers de cet immense con-
tinent. Elle a été touchée mi jour |>;ir le souille lointain de la civilisation européenne, et elle sert depuis longtemps de siège à une autre société, inférieure sans doute à la nôtre, mais bien supérieure à celle des noirs, la société arabe et musulmane. Quant à la nature, elle y est peut-être plus sauvage encore que sur les bords du golfe de Guinée, traversé aussi par l'équateur. On y trouve de larges fleuves et des forêts impénétrables, avec les races gigantesques de végétaux et d'animaux particulières à ces régions. Le bois de teck, l'énorme baobao, le cèdre et le cocotier y abondent; les chameaux, les rhinocéros, les éléphants, les hippopotames, tous ces monstrueux enfants d'une terre vierge et d'un soleil brûlant, y sont nombreux et plus grands qu'ailleurs; et dans ces plaines, où retentit souvent le cri du lion etdu léopard, paissent d'innombrables troupeaux de zèbres et de bœufs sauvages.
Il est impossible de prévoir d'avance quels seront un jour les produits de cette contrée si peu connue. Tous les jours, on le sait, le nombre des objets d'échange s'accroît, à mesure que s'étendent les fréquentations du commerce. Nous avons vu successivement apparaître sur les marchés d'Europe le fil de la JNouvelle-Zélande, l'arachide du Sénégal, le guano du Chili et du Cap, le gambier de l'Indo-Chine, bien d'autres denrées ignorées la veille, et devenues le lendemain l'occasion de bénéfices considérables. Il est probable qu'il en sera de même avec la côte de Zanguebar, nouvellement ouverte. On parle vaguement de plantes et d'animaux extraordinaires qui lui seraient propres. Pour le moment, elle suffit déjà à de nombreux échanges par ses objets d'exportation connus et qui peuvent être comptés parmi les plus riches, la gomme copale, l'ivoire, les cornes de rhinocéros, les peaux de bœufs et d'hippopotames, l'écaillé, l'aloès, l'huile de cocotier, la gomme arabi(jue, l'encens, des bois inaltérables, etc. L'iman luimême travaille à y joindre le sucre, le colon, l'indigo, les épices et le cafc.Cettediversitéde produits est caractéristique;
Icï. un«i sont dorigine purement arricuine; les autres ont leurs analogues en Arabie ou dans l'Inde; d'autres enliti semblent empruntés aux colonies européennes de l'Amérique du sud et jusqu'aux îles de l'Océan Pacifique, image fidèle d'un pays qui réunit à lui seul les caractères de plusieurs autres, et qui tient à la fois de l'Afrique par sa situation et son climat, de l'Orient musulman par son voisinage et ses dominateurs, de l'Inde et de i'Océanie par certains détails de sa Flore, et de l'Amérique espagnole par ses plantations et par les bœufs de ses pampas.
L'iman n'a établi sa résidence à Zanzibar que depuis 1837. et, en sept années, cette île est devenue le siège d'un commerce florissant. D'après des renseignements à peu près certains, le mouvement du port de Zanzibar a atteint, en 1843, importations et exportations réunies, le chilTre de un million deux cent mille piastres d'Espagne, ou de plus de six millions de francs. Le commerce s'est fait jusqu'ici en grande partie par des bâtiments arabes, auxquels sont venus se joindre, tous les ans, cinq à six navires des Etats-Unis d'Amérique et deux ou trois anglais; on n'y a vu encore qu'un seul bâtiment sous pavillon français; mais l'avenir promet à la navigation européenne des résultats bien autrement importants. A mesure que les Maures du Zanguebar entrent en rapport avec les nations civilisées, le goût de nos marchandises perfectionnées se répand parmi eux. L'amour naturel des populations orientales pour l'éclat des vêtements leur fait rechercher les tissus les plus fins et les plus chers. Us achètent aussi des fusils, de la poudre et, ce qui est étrange, de riches objets d'ameublement; ils aiment, par exemple, les glaces des pins belles qualités et dans les plus grandes dimensions. Dans ce pays où l'on va chercher des produits les plus sauvages, c'est surtout des marchandises de luxe qu'il faut apporter ; la France a donc beaucoup à espérer de ses futures relations avec Zanzibar.
L'armée de l'iman est suffisante pour maintenir sous son
obéissance ses \nsles domaines, et sa niiiiine de guerre est plus considérable et plus exercée qu'on lie devrait s'y attendre. Il a envoyé dernièrement un de ses bricks de guerre, le Tadji, à Bourbon, une corvette, la Sultcmé, à Londres, et il a fait lui-même des voyages de Mascate à Zanzibar, et réciproquement, sur une frégate de 58 canons, le Shah al ham (le Maître de la mer).
Le traité, dont la négociation avait duré des années, a été signé en quatre jours. Cette rapide conclusion sera, pour tous ceux qui connaissaient la difliculté de l'entreprise, un sujet d'étonnement. Bien des gens avaient dit et répété, soit dans l'Inde, soit ailleurs, que les Français perdaient leur peine et ne traiteraient jamais avec l'iman. Outre la répugnance naturelle à Saïd-Seïd pour toute convention avec les Européens qui put gêner sa liberté d'action, on donnait, pour prédire un écbec à nos agents, bien des raisons qui pouvaient sembler séduisantes. Les Anglais, disait-on, ne permettront pas à l'iman d'ouvrir ses Etats au commerce français et de leur créer ainsi une concurrence qui peut mener à d'autres progrès dans ces mers; ils exploiteront au besoin, pour l'empêcher, la colère que doit donner à l'ombrageux Saïd-Seïd la prise de possession de Mavotte par les Français, car Mayolte est bien près de Zanzibar, et le propriétaire de l'une de ces îles doit nécessairement convoiter l'autre. Toutes ces prophéties se sont évanouies devant la modération des Anglais, l'indépendance bien réelle de l'iman et l'habileté persévérante de nos négociateurs.
La France est donc établie à Mascate et à Zanzibar, comme en Chine, sur le même pied que l'Angleterre et les Etats- Unis. Ces deux traités récents se soutiennent l'un par l'autre, et ouvrent à notre marine une même voie au delà du Cap de Bonne-Espérance. Ici encore, le gouvernement est en avant du commerce national ; c'est lui qui montre le but et qui en aplanit le chemin. Il appartient maintenant à l'industrie
privée de l'éjiondre à cet a|)j)el. Le coiiiuicrte île la inétru- ? i)ole est sans doute intéressé à l'ouverture de ces nouveaux '
débouehés ; mais c'est surtout notre colonie de Bourbon qui doit en proliter. Tout cet ensemble de mesures, traité avec . la (lliine, traité avec l'iman, occupation de Nossi-bé et de 11 ^ Alayolte, a été évidemment calculé pour fournir à Bourbon les moyens d'étendre encore sa brillante ))rospérité. C'est un système déjà bien lié dans toutes ses parties, et qui ne peut manquer de se compléter encore. Ce ne sera pas la faute du Gouvernement, si le pavillon français ne reparaît pas avec succès dans ces parages où il a lutté autrefois contre tout autre pavillon. Heureusement, les habitants de Bourbon paraissent se disposer à user des avantages qu'on leur a |>réparés ; les capitaux sont nombreux et actifs dans cette île, et legoùtdes grandes aventures commerciales s'y répand chaque jour de plus en plus.
Du reste, le traité avec l'iman est couru dans un esprit libéral qui fait honneur à l'intelligence et au bon vouloir du prince. A l'avenir, les Français pourront en toute liberté entrer, résider, commercer et circuler dans ses États; ils jouiront de toutes les immunités qui sont ou pourront être concédées aux sujets des nations les plus favorisées ; ils auront la faculté d'acheter, de vendre et de prendre à bail des terres, maisons et magasins, et nul ne pourra pénétrer dans leurs propriétés, sans le consentement de l'occupant, à moins que ce ne soit avec l'intervention du consul de France. ]^es contestations entre Français seront jugées par le consul; le consul administrera la succession des Français décédés, et prendra possession de leurs biens pour les remettre à leurs héritiers. Le droit à percevoir par la douane de l'iman sur les marchandises apportées par navires français n'excédera pas cinq pour cent de la valeur : moyennant l'acquittement de ce droit unique, les navires français et leurs cargaisons seront alFranchis de toutes taxes d'imjtortation. d'exporlation, de licence, de
pil(»tiigH, ilNmcrnge et (!»' tctiitp nntro InvfMjiH'Icnnqm', soit à i'entive, soit à l;i sortie, i/iman s'est m^nie etiji.ijie à ne prohiber aucun arliele de eommeree, soit à l'exjxufation, soi! à l'importation, il est difficile, comme on voit, de stipuler des conditions plus favorables.
Les ports ouverts par ce traité au commerce français sont ceux de Zanzibar, Pemba, Monbara, Fûimo, Brava et Magadoxo, sur la côte d'Afrique ; Zore, Mascate, Burka, Miek, sur la côte d'Arabie; Kisma, Ormus, (iamieroon et Minao, dans le golfe Persique. L'iman a de plus donné des ordres pour que la pièce de cinq francs (jui, jusqu'à ce jour, était frappée dans ses domaines d'une énorme dépréciation, fut admise à l'avenir sur tous les marchés pour sa valeur réelle. Une frégate de l'iman, chargée d'échantillons de tous les produits des Ktats de Sa llautesse sera, dans peu de mois, en\oyée en France et y portera u» ambassadeur extraordinaire de Sa'id-Se'id.
Zanzibar est un centre commercial important, non-seulement pour la côte orientale de l'Afrique et pour Madagascar, mais encore pour les ports de l'Asie situés en Arabie et dans le golfe Persique; c'est l'entrepôt où le commerce de ces divers pays est toujours sur de trouver un approvisionnement d'objets manufacturés qu'on y obtient en tout temps à meiileur marché que dans les autres ports. Un fait cité par M, Broquant, dans son dernier rapport, peut donner une idée de l'activité des échanges sur cette place.
Le café Moka et les bois de Madagascar s'y vendent souvent à meilleur marché qu'aux lieux mêmes de production, à cause de l'afïluence des vendeurs.
Voici la nature et le chiffre des principaux objets qui s'exportent et s'importent habituellement sur cette côte. Nous prenons les chiffres de 1844.
(iomnie co|)ale 640,000 kil.
Ivoire 160,000 »
Girofles 480,000 »
Huile de coco 600,000 »
Sésame et maïs en quantité non fixée.
Trois articles forment à eux seuls plus des trois quarts des importations :
Le numéraire (pour plus de moitié).
La verroterie.
Les lils de cuivre.
La facilité de paver en numéraire est un avantage marqué pour notre colonie de Bourbon qui est souvent chargée d'un excédant de piastres.
Au nombre des denrées dont peut s'alimenter la navigation de cabotage de cette colonie, il faut placer en première ligne le maïs que Zanzibar produit avec grande abondance, et dont nos colons ont reconnu la supériorité pour la nourriture de la population noire, sur le riz qu'ils tiraient précédemment de l'Inde.
Notre commerce a déjà profité des avantages qui lui sont offerts par le traité du mois de novembre 1844. Lorsque les essais tentés en ce moment et les documents recueillis par notre consul auront fait mieux connaître les besoins et les goûts de ces populations, on ne tardera pas à apprécier de plus en plus l'importance de la nouvelle voie qui a été ouverte.
Dans les derniers mois de 1842, le brick de l'État le Messager, appartenant à la station de Bourbon , et commandé par M. Lemaufi'de Kerdudal, lieutenant de vaisseau, a étéenvoyé en mission à Quiloa ou Reloua, île située près de la côte orientale d'Afrique, àcent cinquante lieues N. de Mozambique. Cette île fait partie du Zanzibar. Cette exploration avait précédé le traité avec l'iman de Mascate. Il devient donc inutile d'en exposer les résultats, puisqu'ils se confondent dans ceux que nous promet la convention conclue avec le souverain de cette côte et de cette île. Seulement il est bon de remar-
— Toquer que cette île est favorablement située comme entrepôt d'un commerce que l'on pourrait engager avec le roi de Morina, espèce de vassal de l'iman de Mascate, mais dont les possessions ont une importance réelle. Le gouvernement de Bourbon donne suite à ces premières investigations, qui acquerront plus d'activité et d'utilité encore de notre traité avec l'iman, et des positions acquises par la France à Nossi-bé et à Mayotte.