CHAPITRE IV
La population indigène. — Le recensement de 1871. — Augmentation constatée dans les périodes quinquennales suivantes. — Elle est fort importante. — La vie et les mœurs des indigènes expliquent l'excédent des naissances sur les décès. — Les éléments kabyles et arabes ne progressent pas également.
La population européenne. — Les derniers recensements. — La population française est définitivement acclimatée. — Son augmentation a une quadruple cause. — La première : l'excédent des naissances sur les décès. — L'excédent des naissances sur les décès chez les étrangers est moins important. — La supériorité de l'élément français est de 40 000 personnes.
— Cet excédent est-il réel? — Discussion des chiffres. — S'il y a beaucoup d'immigrants étrangers, il n'y a que des capitaux français. — La seconde cause d'augmentation : les mariages mixtes. — La troisième : les naturalisations. — La législation. — La loi de 1889; ses premiers résultats. — La naturalisation morale : les écoles et l'Église.
L'immigration est la quatrième cause de l'augmentation de la population française. — Elle n'est pas aujourd'hui suffisamment abondante. — La France a annuellement 20 à 25 000 émigrants; 8 à 10 000 pourraient venir en Afrique. — Pourquoi l'Algérie ne saurait recevoir tous nos émigrants.
— Le caractère mixte de cette colonie ne laisse aucune place pour le prolétariat agricole. — Propagande que l'administration coloniale devrait faire pour appeler les émigrants. — 11 importe, avant toute chose, que les immigrants ne soient pas sans ressources. — Un capital de 10 000 francs est nécessaire. — Les Français doivent être surtout des chefs d'exploitation. — Les indigènes seront les ouvriers agricoles. — 11 en était ainsi au temps de la domination romaine.
L'Algérie est peuplée d'indigènes et d'Européens. Nous allons étudier successivement les conditions dans lesquelles se développent les uns et les autres.
Les indigènes étaient en 1851, date du premier recensement opéré par les autorités françaises, 2 323 855; le recensement de 1891 lixe leur nombre à 3 567 223.
Le recensement de 1891 a porté assurément, pour une large part, sur des territoires qui ne furent point dénombrés en 1851 ; cependant, en voyant l'écart considérable existant entre ces deux chiffres, on peut affirmer, après avoir tenu compte de l'extension du territoire recensé et de la plus grande précision du travail des recenseurs, que la population indigène augmente, se multiplie.
Lne seule fois, on a pu concevoir des doutes à ce sujet. Le recensement de 1872 accusa, sur celui de 1866, une diminution de 527 000 âmes dans la population musulmane. La grande famine de 1867-1868 qui causa la mort de peut-être 500 000 indigènes; le choléra de 1867, le typhus et la petite vérole de 1869-1870-1871, enfin, l'insurrection de 1871, suffisaient certainement pour expliquer un écart aussi considérable. On crut cependant, au premier instant, que la population indigène était en décroissance certaine, irrémédiable, et la théorie d'après laquelle « les races inférieures » doivent disparaître devant « les races supérieures » obtint quelque faveur.
Cinq ans plus tard, le recensement de 1876 fait avec soin, au lendemain d'une période qui n'avait connu ni famine, ni épidémie, ni guerre, donna un formel démenti aux théoriciens; on constata, en effet, une augmentation notable de la population indigène, soit, en chiffres ronds, de 340 000 individus.
Depuis 1876, on n'a pas cessé de noter l'accroissement de la population indigène; elle est, en 1881, de 2842497 âmes; en 1886, de 3 264 879; en 1891, de 3 367 223.
L'écart est moindre entre les chiffres de 1886-1891 qu'entre ceux de 1881-1886. De 1888 à 1891, les indigènes ont augmenté de 302 844 unités, soit 9,25 p. 0/0, en cinq ans, ou 1,85 p. 0/0 chaque année; dans la période précédente, ils avaient progressé de 422 382 personnes, soit 14,80 p. 0/0 en cinq ans, ou 2,96 p. 0/0 chaque année.
Si nous admettons que le chiffre de 1891, moins élevé, représente, avec plus d'exactitude que le précédent, l'augmentation réelle de la population indigène dans une période quinquennale, il faut conclure que celle-ci se poursuit selon une progression géométrique dont la raison est 13,9 p. 0/0 par an.
A ce compte, et si cette progression venait à se maintenir, les indigènes d'Algérie doubleraient en quarante -six ans, ce qui est un accroissement sans exemple en Europe, où la Russie même n'arrive qu'à un accroissement de 1,29 p. 0/0 par an. On peut noter encore que la population hindoue, dont la perpétuelle augmentation est depuis longtemps reconnue, demeure assez sensiblement en arrière de la population algérienne; il résulte, en effet, du recensement anglais de 1891 que les habitants de l'Inde n'ont augmenté, dans ces dernières années, que de 1,10 p. 0/0 par an.
Ainsi la progression de la population indigène d'Afrique est considérable. Est-elle invraisemblable, exagérée par les fraudes ou les erreurs des agents chargés du recensement? Il ne paraît pas. Il est possible que les maires de certaines communes augmentent quelquefois, dans un intérêt budgétaire, le nombre de leurs administrés indigènes1; il est aussi possible que, par erreur, on inscrive comme présents les indigènes absents de leur commune, et cela pendant qu'ils sont, à la même heure, portés sur les listes du territoire sur lequel ils se sont engagés pour travailler; mais ces majorations, ces doubles, ne peuvent, au total, être bien importants. L'explication des chiffres, constamment accusés par les recensements, est autre; elle est dans la vie, les mœurs de nos sujets musulmans : à quatorze ans, seize ans, l'indigène se marie ; si sa femme est stérile, il la change ou en prend une autre; il lui est même permis d'en avoir plusieurs; lorsque ses femmes sont vieilles, il se remarie et, comme l'homme est plus longtemps aple à la génération que la femme, on rencontre des vieillards mariés h de jeunes femmes dont ils ont des enfants. Faut-il ajouter que dans ce pays « simple », où les enfants coûtent bien peu à élever, où une nombreuse famille est un litre à la considération publique, la fameuse
1. Ainsi qu'on le verra plus loin (chap. vu, p. 229), le produit de l'octroi de mer est réparti entre les communes, au prorata de leur population. Les maires paraissent donc avoir intérêt à « enfler » leurs listes de recensement, mais la fraude, oulrc qu'elle est une fraude, est difficile et surtout peu productive; « l'invention » de 100, 500, 1000 indigènes môme, ne serait guère récompensée que par un supplément de recettes de quelques centaines de francs, un millier peut-être.
loi de Malthus n'a exercé aucun ravage?Les travaux de quelques démographes donnent lieu de penser que dans certaines villes, les décès chez les indigènes dépassent les naissances ! ; d autre part, des maladies abrègent souvent la vie d'hommes qui ne se soignent pas, et beaucoup d'enfants en bas Age meurent faute de soins. On peut faire à ces accidents une large part; l'excédent des naissances sur les décès demeure considérable.
Une question se présente à l'esprit, dès que Ton a constaté la vitalité des indigènes algériens : Toutes les populations indigènes, « arabes » et « berbères », participent-elles également à l'accroissement général?
On a pensé quelquefois, en observant la densité de la population du massif du Djurjura, où quatorze à quinze cents villages se pressent sur tous les pitons, les terrasses, les promontoires, que les Grands-Kabyles augmentaient dans une proportion plus considérable que les Arabes et les Berbères « arabisés » peuplant les autres régions de l'Algérie. 11 n'en est rien. Si les statistiques algériennes sont exactes, il faut admettre, au contraire, que les Arabes et les Berbères « arabisés » progressent beaucoup plus que les Grands-Kabyles. C'est ainsi que, dans la période de 1881 à 1886, l'accroissement annuel n'était que de 1,13 p. 0/0 en Kabylie, alors qu'il atteignait 3,25 p. 0/0 dans tout le reste de l'Algérie. Dans la période suivante, de 1886 à 1891, la proportion, tout en étant sensiblement moins considérable, ne disparaît point : pour les Kabyles, l'accroissement est de 1,83 p. 0/0 par an; pour les Arabes et Berbères « arabisés », de 1,95 p. 0/0 \
1 . M. Deshayes a relevé, en 1883, dans la population musulmane d'Oran, 275 décès contre seulement 170 naissances; dans celle d'Alger, en 1884, 599 décès contre 3C3 naissances. M. le Dr Ricoux évalue que, dans la population indigène de la ville de Philippeville, il y a 150 décès pour 100 naissances.
2. Population de la Grande- Kabylie (considérée d'après ses limites géographiques, soit totalité de l'arrondissement de Tizi-Ouzou, partie de l'arrondissement d'Alger, partie de l'arrondissement de Bougie).
Population en
1881... 415 646hab. 1886... 439 193 hab. 1891... 479 193 hab. Accroissement quinquennal 81-86 Accroissement quinquennal 86-91
23 547 hab. 40 209 hab.
Accroissement annuel. . 4 709 hab. Accroissement annuel. . 8 042 hab. 0/0 de cet accroissement annuel 0/0 de cet accroissement annuel