‹ La France en AlgérieChapitre 35 sur 116 · SUR DÉCÈS · texte numérisé non relu

SUR DÉCÈS

Français.

Étranger*.

En second lieu, il ne faut pas négliger que, parmi les étrangers, les Espagnols, du fait de l'immigration et de l'excédent des naissances sur les décès, ne cessent de croître à côté de nos compatriotes, dans d'importantes proportions : en dix ans, de 1881 à 1891, leur nombre est passé de 112 000 à 152 000, soit une augmentation de 40 000 personnes.

Mais il y a plus. A côté des « colons officiels » et des « colons libres » qui peuplent l'Algérie, sont de nombreux fonctionnaires de tout ordre, payés sur les budgets de l'État, des départements et des communes : — administrateurs, magistrats, membres de renseignement, agents du service des travaux publics, des forôts, des finances, des postes, des télégraphes, etc. Ils représentent, avec leurs familles, un groupe de plus de 51 473 personnes *. Après les fonctionnaires il convient de compter les employés de chemins de fer. Les Compagnies, en effet, ne cessant de faire appel, chaque année, à la garantie d'intérêt de l'Etat pour des sommes considérables, sans l'appoint desquelles elles ne pourraient vivre, il faut considérer leurs agents non comme des colons, mais comme de véritables fonctionnaires : c'est un second groupe de 10 052 personnes. 51 000 fonctionnaires et 10 000 employés-fonctionnaires donnent 61 000 individus non colons, entretenus directement ou indirectement sur la terre d'Afrique par les contribuables. Que reste-t-il après un pareil calcul de la « supériorité numérique » de 40 000 unités accusée par le recensement de 1891? Encore, ne disons-nous rien ici, du clergé, des congrégations, des pensionnés et retraités de l'État qui représentent environ 20 000 personnes ! Nous ne demandons pas non plus combien un corps d'occupation de 50000 hommes fait vivre d'hôteliers, de cafetiers, de « marchands de goutte », sur un personnel de 37 584 personnes!

Cesserons-nous d' « éplucher » les chiffres? Admettronsnous, sans discuter, que l'élément français a la supériorité sur l'élément étranger? Alors nous devrons reconnaître — et c'est un dernier fait à noter — que cette majorité n'est pas également répartie dans les trois provinces. Dans celle d'Oran,

1. Ce chiffre et les suivants sont empruntés aux tableaux du recensement de 1891.

les étrangers sont plus nombreux que les Français : 110 000 contre 79 000. Les Espagnols l'emportent sur nos compatriotes. Dans les villes, dans les villages, dans les moindres agglomérations, le voyageur français est frappé de rencontrer beaucoup d'Européens qui ne parlent pas sa langue; aux portes dOran, il est des villages où quelques Français perdus dans une majorité d'Espagnols oublient le parler de leur patrie et n'emploient que la langue de Cervantes.

Ce trait, joint à nos observations sur la « supériorité numérique » des Français, peint une situation dont il n'y a pas lieu de se féliciter. Toutefois , il convient de remarquer que si les vrais colons français ne sont pas, en réalité, plus nombreux que les colons étrangers, ils sont de beaucoup les plus riches. L'argent qui est dans la colonie est de l'argent français, apporté par des Français. A part des exceptions, en somme assez rares, et que Ton rencontre surtout dans notre province de l'Ouest, les immigrants espagnols, italiens et maltais ne disposent que de faibles ressources. Le nombre est grand de ceux qui s'engagent au service de nos compatriotes en qualité de terrassiers, de défricheurs ou d'ouvriers agricoles; ils rendent, il faut le dire, do grands services à la colonisation ; le département d'Oran leur doit une part de sa prospérité.

Cette longue digression sur la « supériorité » de l'élément français ne doit point nous faire perdre de vue notre point de départ. Nous avons dit que l'augmentation de la population française a une quadruple cause et nous venons de parler de la première , l'excédent des naissances sur les décès. Venons à la seconde.

Les Français d'Algérie se croisent avec les étrangers. Les mariages mixtes, qui sont peu fréquents et presque exceptionnels dans un pays européen, sont au contraire un fait courant et normal dans la colonie. De 1881 à 1890, on a relevé, à côté de 16 338 mariages entre Français et Françaises, 4 050 mariages entre Français et étrangères, et 1 494 entre étrangers et Françaises. Ces mariages mixtes ne sont point à regretter, bien au contraire : en s'alliant avec les Espagnols, les Italiens, les Maltais, la race française, si elle perd de sa

pureté, accroît sa force de résistance au climat. Les enfants issus de ces unions deviennent le plus souvent des Français, puisque les mariages sont plus nombreux entre Français et étrangères qu'entre étrangers et Françaises. C'est ainsi que, grâce, à la fois, aux mariages entre Français et aux mariages mixtes, est née et se développe sur la côte septentrionale de l'Afrique une population créole « algérienne-française » dont les deux tiers ont du sang français '.

L'élément français d'Algérie — et nous indiquons ici la troisième des causes d'augmentation — a depuis longtemps gagné chaque année plusieurs centaines d'individus, quelquefois un millier, par la naturalisation des étrangers.

Pendant une période de trente-cinq années, la naturalisation des étrangers a été régie en Algérie par la loi métropolitaine : tout individu né en France d'un étranger pouvait opter de plein droit pour la nationalité française *. Le caractère restrictif de cette législation ne pouvait indéfiniment échapper à l'administration. Si l'on pouvait hésiter, pour des raisons d'ailleurs contestables, à distribuer plus facilement la nationalité française aux étrangers établis en France, il y avait un intérêt certain à favoriser la fusion, au milieu de la population française d'Algérie, des nombreux étrangers établis dans notre colonie sans esprit de retour. Le gouvernement impérial pensa satisfaire à cet intérêt en donnant le sénalus-consulte de 1865; il disposa que l'étranger justifiant de trois années de résidence en Algérie pourrait, sur sa demande, être admis à jouir de tous les droits de citoyen français. Ce n'était pas faire assez. Nous offrions la qualité de Français aux étrangers alors qu'il fallait, sous certaines conditions, la leur conférer d'office. De 1867 à 1888, en vingt-deux ans, le nombre total des naturalisations ne dépassa pas 11 750 environ 3.

1. De 1881 à 1890 les mariages entre Français et Françaises, Français et étrangères, étrangers et Françaises, présentent un total de 21 882 contre 11 808 mariages entre étrangers et étrangères.

2. Code civil, art. 9. Lois du 22 mars 1849, du 7 février 1851.

3. Durant le second semestre de 1888 et les années 1889 et 1890, le nombre des naturalisations s'est brusquement élevé de plusieurs centaines, mais ce fait lient à une cause toute spéciale : la promulgation d'une loi interdisant formellement la pêche aux étrangers dans les eaux territoriales de l'Algérie

Pendant que l'on enregistrait des résultats aussi insignifiants, on pouvait observer que, dans les trois provinces, vivaient à l'abri de nos lois, bénéficiant de toutes leurs dispositions, mais échappant au service militaire, plusieurs milliers de fils d'étrangers, nés en Algérie, y possédant tous leurs intérêts personnels et de famille, n'entretenant plus aucune relation avec le pays d'origine de leurs parents, ayant, parfois même, oublié la langue de ceux-ci. En présence d'une semblable situation, les personnes au courant des affaires algériennes faisaient remarquer, avec raison, que notre colonie ouverte aux étrangers, peuplée en partie par eux, aurait du avoir, comme la plupart des pays d'Amérique, une législation spéciale imposant aux fils d'étrangers définitivement établis là où étaient venus se fixer leurs pères la nationalité de leur pays d'adoption.

Cette législation spéciale n'a point été faite, mais une loi sur « la nationalité », préparée pour la métropole, a été votée parles Chambres et déclarée applicable à l'Algérie. La loi du 26 juin 1889 déclare Français : 1° tout individu né en France d'un étranger qui lui-même y est né; 2° les jeunes gens, nés en France d'étrangers, et qui, domiciles en France à leur majorité,» ne déclinent pas la qualité de Français dans Tannée qui suit cette majorité. Ainsi, la loi nouvelle est conçue dans un esprit bien différent des lois antérieures : l'étranger qui se trouve dans certaines conditions, ne devient plus Français seulement s'il le demande, mais il est déclaré Français « ipso facto » ; pour échapper à cette nationalisation obligatoire, il faut qu'il réclame la qualité d'étranger f.

L'application des dispositions de la loi de 1889 en Algérie a fait baisser le chiffre annuel des « naturalisations », mais, en retour, elle a déjà imposé, et surtout elle imposera à l'avenir, la « nationalité » française à des milliers d'indi-

0? mars 1888). On complaît alors dans notre colonie sur 100 pêcheurs une proportion de 10 étrangers, Italiens, Espagnols, Mal lais. Mis, parla législation nouvelle, dans l'obligation de perdre leur état ou de renoncer à leur nationalité, la plupart des pécheurs, nés d'ailleurs presque tous en Algérie, réclamèrent leur naturalisation.

*• La loi du 26 juin 1889, si elle a modifié, en l'élargissant, la législation mélropolitaiue qui a sa base dans l'article 9 du Code civil, n'a pas touché au sénatus-con suite de 1865, qui reste ainsi toujours en vigueur.

vidus '. On estime déjà que, dans le recensement de 1891, la colonne des étrangers a perdu et la colonne des Français, gagné, du fait de la loi de 1889, environ 7 700 personnes.

La naturalisation « légale » n'est pas la seule qu'il faille poursuivre. A côté d'elle, et la préparant en quelque sorte, il y a la naturalisation « morale », par l'école, qui propage notre langue et nos idées. Aussi, le décret du 14 février 1883 a-t-il rendu un grand service à notre colonie, en y introduisant les principes de la gratuité et de l'obligation de renseignement primaire, pour tous les enfants, étrangers d'origine européenne aussi bien que Français. Les écoles sont nombreuses; chaque année on en construit de nouvelles; les deux cinquièmes des élèves qui les fréquentent appartiennent à des familles étrangères. C'est là un excellent moyen d'assimilation. 11 en est un autre qu'il serait imprudent de négliger auprès d'hommes religieux comme les Espagnols, les Italiens et les Maltais : le culte. Les prêtres doivent être recrutés uniquement parmi les Français et se servir de notre langue.

La population française d'Afrique, avons-nous dit, n'augmente pas seulement par l'excédent des naissances sur les décès, les mariages mixtes, la naturalisation conférée aux étrangers; elle est grossie, chaque année, par la venue des émigrants de la métropole.

Est-il besoin de dire que cette immigration en Algérie a, pour l'avenir de notre colonie, une importance considérable? Le nombre de nos compatriotes qui se rendent chaque année dans l'ancienne Régence d'Alger, pour s'y établir, est assez peu élevé : on peut l'évaluer pour la période de 1881 à 1886 à 3 800 par an, et pour celle de 1886 à 1891, à 5 400 par an *. D'autre part, l'excédent des naissances sur les décès,

1. Nous disons « surtout elle imposera» parce que la loi, n'ayant pas d'effet rétroactif, les étrangers nés et domiciliés en Algérie qui, lors de la promulgation, avaient dépassé l'âge de la majorité, n'ont pas élé a ipso facto » naturalisés. Ceux-ci, s'ils veulent devenir Français, doivent comme avant la publication de la loi de 1889 réclamer leur naturalisation.

2. Ces chiffres approximatifs peuvent être établis de la façon suivante : Entre 1881 et 1886, la population française d'Algérie est passée de 195 418

à 219 071 individus, soit une augmentation de 23 653 unités. Les naissances ayant excédé les décès d'un peu moins de 5 000, le bénéfice donné par rimmigration ne représente pas tout à fait 19 000 personnes, soit 3 800 par an. Entre 1886 et 1891, la population française d'Algérie est passée de 219 071 à

dont nous nous sommes félicités plus haut, est loin cependant d'être suffisant pour assurer la prédominance de l'élément français sur l'élément étranger dans notre colonie.

Que Ton joigne à ces deux premières causes de peuplement l'accroissement procuré à la population française par les mariages mixtes et la naturalisation, la conclusion restera la même, à savoir que la population française n'augmente pas assez rapidement sur la terre d'Afrique.

Cette conclusion doit préoccuper les esprits, soit que l'on songe à l'intérêt que présente, pour notre domination, la prédominance de l'élément français sur l'élément étranger, soit que l'on considère l'immensité et la fertilité du Maghreb central qui, pour la seule région du Tell, présente une superficie de 136 000 kilomètres carrés. 11 faut donc que le courant de l'émigration française augmente, qu'un plus grand nombre de métropolitains viennent chaque année s'établir en Algérie. Est-ce là une chose impossible? Non assurément.

On sait que l'augmentation de la population est, en France, beaucoup moindre que dans certains pays de l'Europe, notamment en Allemagne, en Angleterre et en Italie, et qu'il suit naturellement de ce premier fait que l'émigration française est sensiblement inférieure à l'émigration allemande, anglaise et italienne '. Cependant, on n'évalue pas à moins de 20 ou 25 000 le nombre des Français qui s'expatrient chaque année. Si la moitié, et même moins, de ces émigrants se rendaient en Algérie, notre colonie recevrait un contingent très suffisant. Aujourd'hui, sur les 20 à 25 000 Français qui émigrent, le plus grand nombre se rend aux Etats-Unis, dans la République Argentine, dans les autres Etats de l'Amérique du Sud. Ce mouvement n'est pas nouveau; on estime

260 362, soit une augmentation de 41 291 unités. Les naissances ayant excédé les décès de un peu moins de 6 000, et la naturalisation ayant augmenté l'élément français de 7700 unités, le bénéfice donné par l'immigration représente environ 27 000 personnes, soit, par an, 5400.

1. Dans ces dernières années, tandis que la moyenne annuelle de l'excédent absolu des naissances sur les décès était d'environ, et en chiffres globaux, de 530 000 individus en Allemagne, 440000 en Angleterre, 310 000 en Italie, elle n'atteignait guère que 60 000 en France. — Pour l'émigration elle pouvait, année moyenne, être ainsi évaluée : Anglais, 250 000; Italiens, 125 000; Allemands, 35000; Français, 20 à 25 000.

que de 1821 à 1890 inclusivement, 370 000 Français ont débarqué dans les ports de la République Américaine et que, dans une période à peu près égale, 200000 de nos compatriotes se sont rendus dans l'Argentine. L'établissement de la France en Algérie, puis la fin de la période des conquêtes, et, plus tard, les progrès incontestables de notre grande possession africaine, ne semblent pas avoir sensiblement diminué le mouvement de l'émigration française vers les deux Amériques.

Il est vrai que tous ceux qui se rendent aux Etats-Unis et dans la République Argentine ne pourraient venir utilement en Algérie. Ces deux Etats sont, comme l'Australie, des pays neufs : les hommes appartenant à toutes les professions, sans le moindre pécule, n'ayant pour tout capital que leur travail, peuvent y réussir. Nous avons vu déjà qu'il n'en était pas de même en Algérie où l'élément indigène constitue un prolétariat agricole avec lequel les Européens ne sauraient entrer en concurrence.

Mais si, pour cette raison, quelques milliers d'émigrants, parmi ceux qui chaque année quittent la France, ne sauraient se rendre utilement en Afrique, d'autres, dont le nombre atteindrait peut-être 8 ou 10000, pourraient venir s'installer dans notre colonie. Elle est ouverte à tous ceux qui ont des capitaux ou un métier spécial. C'est ainsi que l'Algérie peut recevoir, à côté des capitalistes, des chefs de culture, des contremaîtres, des fermiers, des hommes appartenant à la classe moyenne et aptes à entreprendre avec leur capital des exploitations agricoles de 40, 50, 100 ou 450 hectares.

Ce sont ces hommes, riches autant par leur savoir professionnel que par leurs capitaux, qu'il faut attirer en Algérie. Pourquoi leur laisser plus longtemps porter « leur valeur » en Amérique? Chacun d'eux représente, en effet, pour l'Afrique du Nord où il aurait pu se rendre, « une perte » qu'il ne serait pas impossible d'évaluer. Ses capitaux, son métier, son intelligence, son ambition, son désir de réussir, au lieu de contribuer au développement d'une colonie qui fait partie du patrimoine national, vont aug-

mentor la richesse et la prospérité de nations amies, mais étrangères. Il se mariera, il fondera une famille; ses enfants, plus encore que lui-même, seront perdus pour sa patrie; ce ne seront point des Français, mais des citoyens des États- Inis ou de l'Argentine, ayant les opinions et les intérêts de leur nouvelle patrie.

Les colonies anglaises de l'Australie ont compris de bonne heure l'intérêt qu'il y avait pour elles à attirer l'émigration britannique. C'est ainsi qu'elles ont, depuis longtemps, organisé en Angleterre de nombreuses agences d'émigration qui sollicitent, par leurs affiches et leurs brochures partout répandues, ainsi que par les prix modérés du transport, toutes les familles qui pourraient songer à s'expatrier. Grâce à celte propagande, les laboureurs, les fermiers, les artisans s'embarquent par milliers chaque année, sachant qu'ils ont chance de trouver, dans l'autre hémisphère, une vie plus heureuse, des bénéfices plus élevés ou une existence moins misérable que dans leur patrie. Il est à souhaiter, nous l'avons dit déjà, qu'un semblable système de propagande soit adopté par l'administration algérienne. Il faut qu'elle mette des terres en vente, qu'elle annonce ces ventes, qu'elle appelle les capitalistes et tous les hommes capables d'entreprendre une exploitation agricole.

Toutefois, gardons-nous que l'exemple de la propagande des colonies australasienncs et de ses résultats nous entraîne trop loin. Il serait dangereux de faire un calcul mathématique et de dire : Le Tell, région fertile, cultivable, a une superficie de 136000 kilomètres carrés, nous pouvons y établir tant de colons à raison de tant par kilomètre carré.

L'Algérie — et c'est un point trop important pour que nous ne le mettions pas en lumière, dussions-nous nous répéter — n'est pas une colonie de peuplement comme l'Australie; sa nombreuse population indigène, qui ne cesse de croître, son climat un peu trop chaud, font qu'elle tient beaucoup de la colonie d'exploitation, dans laquelle l'Européen apporte son intelligence, son savoir, son esprit de direction, ses capitaux, pour laisser à l'indigène le soin du travail agricole. Cette façon de voir est surtout exacte, aujourd'hui,

où un fonds de population française a été établi dans presque toute la région tellienne, grâce, pour une forte part, à h colonisation officielle.

Il était, il nous semble, nécessaire d'établir ce premiei fonds de population française; il affirmait la conquête ai milieu d'un peuple brave et belliqueux; mais pour l'avenir l'Algérie a besoin plus de capitaux que d'hommes. Certes il est très souhaitable que des émigrants nouveaux viennen grossir les centres déjà existants, en fonder de nouveaux mais il importe que ces émigrants ne soient plus, comme par le passé, des gens sans ressources, quelquefois misérables, installés à grands frais sur une terre qu'ils n'ont pas h moyen de cultiver. Tout colon doit avoir de l'argent; l'indigène, qui déjà travaille, travaillera davantage, sera son auxiliaire, prêtera ses bras à la mise en valeur du sol.

Pour tout dire, il importe d'ajouter que le capital du colon doit être, au minimum, d'une dizaine de mille francs. Beaucoup de hasard et de chance sont nécessaires pour réussit avec moins ; songeons, en effet, qu'il faut d'abord payer h terre, construire une maison d'habitation, défricher peut-être acheter des bêtes et des instruments de labour, des semences une charrette pour les transports; puis, qu'il faut vivre er attendant la récolte, et que quelquefois la rigueur de la tem pérature amènera une mauvaise année.

Le fermier, le contremaître agricole, qui n'aura pas, ai moins, cette somme, fera sagement de ne point acheter un< propriété au lendemain de son débarquement. Qu'il renono à être de suite son maître ou « monsieur le propriétaire » et qu'il s'engage avec un colon déjà établi, ayant un domain* d'une certaine importance. Les formes de contrat sont nom breuses. Il pourra lui louer une partie de sa propriété pour L cultiver à son compte, ou s'engager, soit comme fermie prenant une terre à bail, soit comme métayer partageant le produits par moitié avec le propriétaire du sol, soit comm métayer fournissant tout ou partie du cheptel. Plus tard après un certain nombre d'années passées ainsi, durant les quelles il aura étudié le pays, les cultures qu'il faut y entre prendre, les travaux les plus rémunérateurs, alors qu'il aur

pu augmenter son capital, il pourra profiter d'une occasion,

acheter et devenir propriétaire à son tour. Si nous ne voulons plus de la colonisation officielle et des

concessions gratuites — sauf de rares exceptions, — ce n'est pas seulement parce que nous jugeons les capitaux plus nécessaires que les hommes ; c'est aussi parce que nous songeons à la présence sur le sol algérien d'une nombreuse population indigène. Ici notre observation sera double : d'une part, les indigènes — non pas tous, à la vérité, mais un grand nombre, Kabyles ou Berbères « arabisés », pour la plupart — s'offrent à travailler chez le colon, lui sont utiles; n'est-il pas de notre intérêt de les accueillir, de nous servir d'eux? d'autre part, ces indigènes sont établis sur le sol, ils le possèdent, ils ne veulent pas l'abandonner; ne serait-ce pas soulever une question agraire d'une gravité particulière, que d'entreprendre de les exproprier, ou de les refouler pour établir une nombreuse population européenne?

Il faut que l'installation des colons, au milieu des indigènes, sur des terres qu'on leur achètera, ne prenne pas le caractère, ni les proportions d'une expulsion; il faut que le colon, nouvellement établi, ait des ressources suffisantes pour offrir du travail à l'indigène, au lendemain du jour où il aura été resserré sur les propriétés de ses ancêtres.

Le colon riche, susceptible par son argent et son intelligence de mettre le sol en valeur; l'indigène employé, autant qu'il s'offre, à la culture de la terre et à tous les soins agricoles, — tel nous paraît être l'avenir du peuplement français et de la colonisation.

Cet avenir est-il médiocre? Non assurément. Il y a place, dans le Tell seul, pour une population européenne et indigène singulièrement plus nombreuse que celle d'aujourd'hui ; derrière le Tell est la région des Hauts Plateaux. Sur beaucoup de points on peut espérer le développement de l'industrie de l'élevage; sur d'autres, notamment dans la province de Constantine, des colons européens peuvent s'établir. Pour le Sahara, il restera toujours inhabitable aux Européens; mais ceux qui auront des capitaux y développeront de riches cultures, dont le soin sera laissé aux indigènes.

Devons-nous, maintenant, donner des chiffres, chercher* ce que deviendront, au moins dans la période la plus voisine* «de nQus, les populations européennes et indigènes? Si lt^ mouvement de progression que nous souhaitons se produi i •dans la venue des immigrants français, et si, en même temps*, les étrangers continuent à débarquer aussi nombreux qu' ^ l'heure actuelle, on pourrait recenser, dans une quarantaii*^ d'années — c'est-à-dire lorsque l'Algérie aura un sièc\€ d'existence, — une population européenne de 1 000 000 à 1 100 000 individus acclimatés, vigoureux, riches, au milieu -d'une population indigène d'environ 6 millions d'&mes.

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