CHAPITRE VI
L'Algérie est un pays essentiellement agricole. — Les principales cultures
Ia vigne. — Engouement de colons pour la vigne. — Les cépages plantés. — Les caves. — Le rendement à l'hectare. — Les prix de vente. — Les bénéfices. — Le phylloxéra. — Avenir de la culture de la vigne. — L'art de la vinification. — Vignerons français; ouvriers kabyles.
L? bétail. ~ Etat de l'industrie pastorale. — Les pasteurs. — État des troupeaux. — Programme d'amélioration. — Le nombre des tôtes de bétail.
Les céréales. — Importance de la culture des céréales. — Espaces ensemencés. — Ce sont les indigènes qui cultivent les céréales, non les Européens. — Rendement à l'hectare. — Infériorité de la culture indigène.
Lts forêts. — Etendue du domaine forestier. — 11 était autrefois beaucoup Plus considérable. — Principales essences. — Les forêts sont menacées Par les incendies et mal gardées. — Les forêts de l'État sont inexploitées; leur rapport est des plus minimes. — Forêts autrefois concédées à vil prix aux particuliers. — Quel système est le meilleur pour l'exploitation des chênes-liège? — Le fermage ou l'exploitation directe? — Le reboisement; importance de ce travail.
L'alfq, — La « mer d'alfa ». — Utilité de cette plante; son exploitation.
Lolivier. — Les arbres; leur production. — La fabrication de l'huile.
Le* cultures secondaires. — L'oranger. — Les primeurs. — La ramie.
k palmier. — Importance des palmeraies dans les oasis. — La région de l'Oued-Rir. — Progrès réalisés depuis 35 ans. — Nombre de palmiers. — Le désert peut-il connaître d'autres cultures?
^pression générale de richesse que donne la colonie. — Progression continue depuis 20 ans. — La dette hypothécaire. — Ce qu'il faut en penser. — Les bénéfices réalisés dans toutes les exploitations agricoles. — Prix atteint par les terrains.
La pèche. — Les mines. — Les marbres. — L'Algérie n%a pas d'industrie.
On a déjà pu en juger, à la lecture du chapitre précédent, l'Algérie est un pays essentiellement agricole : c'est la terre que Ton cultive, la terre qui rapporte; pour l'industrie, elle est dans l'enfance. Il faut ajouter que la colonisation a peu
dépassé les limites du Tell. Depuis la mer jusqu'aux Hauts Plateaux, la largeur moyenne du Tell est d'environ 100 kilomètres; sa limite méridionale est à peu près marquée de Test à l'ouest par les villes de Sélif, Aumale, Boghar, Teniet-el- Haad, Saïda et Sebdou. C'est dans cette région que vivent et travaillent surtout les colons; les statistiques de 1891 estimaient qu'ils possédaient dans le Tell 1 337 000 hectares, soit l'étendue de plus de deux départements métropolitains, contre seulement quelques milliers dans les Hauts Plateaux et le Sahara. Les Hauts Plateaux présentent, sur bien des points, un sol extrêmement fertile qui pourrait donner d'excellentes récoltes, si l'on faisait quelques travaux pour l'aménagement des eaux et la restauration des forêts; dans le Sahara, les sables, arrosés, font vivre le palmier dattier, source de gros profits; mais quelques Français seuls ont fait jusqu'ici des entreprises sur les Hauts Plateaux et dans le Sahara.
Les principales branches de l'agriculture en Algérie sont : la culture de la vigne, l'élève du bétail, la culture des céréales, la récolte de l'alfa, l'exploitation des forêts de chênes-liège, la culture du palmier; puis encore, les oliviers et quelques cultures secondaires.
C'est presque uniquement vers la plantation de la vigne, que les capitaux se sont portés depuis douze à quinze ans. La ruine des vignobles de France par le phylloxéra a singulièrement hâté l'élan de la culture; en outre, le cep dans la terre d'Afrique, produit dès la troisième feuille et est en plein rapport à la cinquième, c'est-à-dire à la quatrième année. Les orangers, au contraire, demandent cinq à huit ans pour donner des résultats; les oliviers ne produisent guère avant la dixième année; pour l'élève du bétail, il exige de vastes terrains de parcours.
Les grandes sociétés anonymes qui ont des intérêts en Afrique, les colons riches et surtout jouissant d'un certain crédit, beaucoup de capitalistes métropolitains, tous les petits colons enfin, se sont mis à planter de la vigne. Chacun entrevoyait la fortune h brève échéance, espérait un rendement de 90, 100, 150, 200 hectolitres à l'hectare, rêvait des bénéfices considérables de 35, 40, 50 p. 0/0. On rencontre
aujourd'hui des vignobles immenses de 1 200, 800, 300 hectares; les domaines de 200, de 100, de 80 ou 50 heetares ne sont pas rares; les petits propriétaires cultivent suivant leurs moyens, 20, 10 ou 5 hectares, quelquefois seulement 30 ou 20 ares. Deux chiffres suffiront d'ailleurs pour témoigner de la hardiesse des colons, de l'empressement avec lequel ils ont couru à la culture nouvelle : en 1881, on recensait en Algérie 30 200 hectares plantés en vignes; en 1891, on en compte 107 000 \
Une semblable précipitation n'a pas été sans des inconvénients, et sans des fautes ; on les aperçoit aujourd'hui. D'abord tous les cépages ont été plantés sans aucun choix, confondus, mélangés, le carignan, le morastel, le petit bouschet, Faramon, le puisan, le mourvèdre, le pinot1, etc.; il résulte de cette erreur première qu'il n'y a pas dans notre colonie, sauf de rares exceptions, de « types » cotés, fixes; le commerce ne connaît encore que le « vin d'Algérie », mélange de 20 ou 30 crus différents. En second lieu, on a voulu faire beaucoup avec des capitaux insuffisants. La plantation de la vigne bien comprise, soigneusement faite, est une opération très coûteuse qui peut comporter quelquefois une immobilisation de capital d'environ 3 000 francs par hectare, y compris la cave et le matériel vinaire, et le prix d'achat de la terre mis à part. La majeure partie des colons n'ayant pu disposer de sommes aussi importantes a cherché partout l'économie : le sol n'a été défoncé qu'à 30 ou 35 centimètres, alors qu'il aurait fallu atteindre 70 à 75; la résistance de la vigne est ainsi'moins assurée; — les caves ont été construites
Années. Hectares plantés. Hectolitres récoltés.
2. Il n'y a pas en Algérie de vignes américaines, mais seulement des vignes françaises.
comme de simples hangars, exposées au soleil, les cuves et les foudres ont été choisis trop grands (la petite vaisselle vinaire, qui est préférable, est plus chère que la grande), et par suite la fabrication et la conservation du vin ont été compromises.
Certes il faut se garder d'exagérer le mal. Le vignoble algérien est déjà en progrès. Ceux qui plantent aujourd'hui profitent de l'expérience acquise par leurs devanciers et beaucoup de propriétaires améliorent leurs caves. Voyons donc les résultats actuellement obtenus.
Pour le rendement à l'hectare, il est bien difficile de donner une moyenne. Comment la dégager dans un pays aussi vaste, aussi varié, suivant ses régions, que l'Algérie? Les conditions sont variables à l'infini; il y a la configuration et l'exposition du terrain, sa nature, la plaine et le coteau, la qualité du cépage, son âge, le degré alcoolique. Dans les environs de Mascara, les propriétaires obtiennent généralement 50 à 60 hectolitres à l'hectare, ceux du Sahel 40 à 50, ceux de Boufarik, de Bone 100, 150 et même au-dessus, ceux de Bougie H0 à 120. En général, on évalue le rendement moyen de l'hectare de vigne en plaine à 60 hectolitres, en coteau à 25 ou 30. Les viticulteurs algériens se divisent d'ailleurs en deux classes : ceux qui cherchent avant tout la qualité, qui veulent faire du « vin de France », se rapprocher du bordeaux, du bourgogne ou du beaujolais, puis ceux qui désirent produire beaucoup, et font un « vin algérien » riche en couleur qu'ils vendent aux marchands en gros pour les coupages et mélanges.
Les prix de vente, quels sont-ils? Les vins ordinaires d'Algérie se sont vendus 20, 22 et 24 francs l'hectolitre ; mais la concurrence du vignoble français, dont la reconstitution ne €esse de se faire, celle des vins espagnols, les rendements exceptionnels obtenus durant ces dernières années dans la colonie même, ont fait baisser les prix. Le prix moyen de 1891 paraît avoir été de 18 francs environ. Mais que vaut cette moyenne si l'on songe que les vins renommés se sont vendus 80 et 100 francs, que les bons vins ordinaires sont achetés par les maisons de Bordeaux à 23 et 25 francs et
qu'enfin les petits vins de plaine, payés au degré, ne trouvent preneurs qu'à 10 et 12 francs?
Les bénéfices réalisés par le colon varient, ainsi qu'il est naturel, pour mille raisons. Quelques propriétaires heureux, possédant des vignes bien situées, bien soignées, des vins déjà appréciés ou des domaines achetés dans des conditions particulièrement avantageuses, peuvent réaliser 30 et 40 p. 0/0 de bénéfices; mais cela est l'exception. En règle générale il est peut-être sage d'échelonner les bénéfices entre 8, 10, 12 et 15 p. 0/0 du capital engagé. Ce sont là, il faut en convenir, de très agréables perspectives.
Il est vrai que la culture de la vigne n'est pas exempte de soucis. Le cep a des ennemis qu'il faut incessamment combattre, l'altise, l'oïdium, et surtout le phylloxéra. L'apparition de ce dangereux insecte en juillet 1885 à Mansoura, près deTlemcen, en août de la même année à Sidi-Bel-Abbès, puis, en mai 1886, aux environs de Philippeville, ne semble pas avoir donné de vives inquiétudes aux colons. Cependant le fléau, bien qu'attaqué avec énergie, n'a pas été arrêté; on a même dû constater, sur plusieurs points, quelques essaimages, Philippeville a été très éprouvé. Une loi du 26 juillet 1886 a organisé dans la colonie la défense des vignerons : la surveillance des vignes est confiée aux propriétaires euxmêmes, organisés en syndicats, et sous le contrôle d'agents spéciaux du ministère de l'agriculture ; les dépenses sont supportées par les propriétaires au moyen d'un fonds commun qu'ils alimentent par le payement annuel d'une « taxe de visite », qui est de 3 francs par hectare et pourrait être élevée à 5; dès que l'on reconnaît le phylloxéra dans une vigne, il est immédiatement procédé à l'arrachage des ceps; quant au propriétaire malheureux, il reçoit une indemnité proportionnelle prélevée sur le fonds commun. Toutes ces mesures paraissent sages; elles ne nous donnent pas, toutefois, une confiance suffisante. Dans la pratique, l'examen des vignes n'est pas assez soigneusement fait; l'arrachage n'est ordonné que sur des superficies beaucoup trop restreintes. Sur un champ de vignes de 7 hectares d'un seul tenant, cinq fois attaqué par le phylloxéra, nous avons compté cinq vides
de quelques mètres carrés; ainsi on se borne à arracher un pelit nombre de ceps dans un champ contaminé et Ton croit avoir assez fait. Quelle erreur! Quelle imprudence! Faut-il dire quel désastre serait pour notre colonie la propagation du phylloxéra? Tous les colons font de la vigne, beaucoup ne font que de la vigne; pour planter, pour construire une cave, ils ont emprunté des sommes importantes. Si leur champ est attaqué, comment rembourseront-ils? Comment pourront-ils se procurer de nouvelles sommes pour organiser la lutte contre l'insecte, pour replanter les cépages morts?
Si la demi-immunité dont parait jouir l'Afrique française continue, si ses cultivateurs trouvent le moyen de vivre avec le phylloxéra, il parait probable que la culture de la vigne ne cessera guère de se développer. L'engouement des premiers jours persiste; on ne réfléchit pas assez que dans une propriété, dans un pays, la « monoculture » est une imprudence, qu'un bon père de famille ne doit pas, suivant une expression vulgaire, « mettre tous ses œufs dans le même panier ». Plus de 100 000 hectares sont déjà plantés; peutêtre dans dix ans pourrons-nous recenser 150 000, 180 000 hectares. Les premières vignes seront plus vieilles, partant plus vigoureuses, leur rendement aura atteint un chiffre « maximum ». Déjà, on peut observer que les vignes algériennes, bien que dans leur ensemble elles soient encore jeunes, donnent à Thectare plus de raisin et plus de vin que les vignes françaises f. Au mois de juillet, certaines régions d'Oran, d'Alger ou de Constantine semblent la terre de Chanaan ; un même cep porte 18, 20 et même 30 grappes. Le vignoble algérien déjà très beau, très riche, peut donc atteindre dans une dizaine d'années une richesse considérable, donner des récoltes de 8 à 10 millions d'hectolitres. Sans doute, il faut l'espérer, la fabrication du vin aura aussi fait des progrès. Elle est aujourd'hui encore très défectueuse en général,