‹ La France en AlgérieChapitre 38 sur 116 · En 1891 on a recensé · texte numérisé non relu

En 1891 on a recensé

En Algérie, 107 000 hectares, ayant produit 4 058 400 hectolitres, soit 37 hectol. 7 à l'hectare.

En France, 1 763 000 hectares, ayant produit 30 139 000 hectolitres, soit 17 heclol. 9 à l'hectare.

et il on résulte une infériorité certaine pour les « vins d'Algérie » . La vendange se fait surtout au mois d'août, soit parce que certains cépages sont hâtifs, soit parce que le soleil hâte l'époque ordinaire de la maturité. C'est le moment des plus fortes chaleurs. Le vin, fabriqué dans des caves mal comprises ou mal tenues, souffre d'une température trop élevée; ici, la fermentation est incomplète, tout le sucre du raisin n'est pas transformé en alcool ; ailleurs, les ferments ne sont pas tous tués, et après quelques mois, le vin entre de nouveau en travail, perd ses qualités ou s'aigrit. Cependant les viticulteurs algériens s'efforcent de mieux fabriquer ; ils comprennent que la vinification est un art; ils appellent de France d'habiles vignerons; ils « filtrent » leurs vins ou les « pastorisent »; quelques-uns emploient, d'après un système scientifique qui découle des expériences de Pasteur, des « levures » pour donner à leur produit le bouquet du bordeaux ou du bourgogne; le conseil général d'Oran a voté des fonds pour la construction à Mascara d'une cave expérimentale où les colons pourront venir s'instruire. Il importe que ce mouvement se généralise. Dans cet ordre d'idées, la constitution de syndicats pour la fabrication du vin dans les villages serait une bonne chose, car aujourd'hui chaque propriétaire prétend travailler lui-même sa récolte, bien qu'il ait une cave très insuffisante et des connaissances fort incomplètes; l'union des intéressés aurait certainement pour conséquence immédiate une meilleure vinification.

Est-il besoin de rappeler que l'introduction de la vigne en Algérie a eu un heureux effet sur le peuplement de notre colonie par l'élément français? Les vignerons du Midi sont venus en grand nombre, les uns de leur propre initiative, sur une propriété concédée ou acquise, les autres ont été appelés et installés par des capitalistes français qui avaient un domaine et voulaient le mettre en bonnes mains. La fabrication du vin, nous venons de le dire, demande beaucoup de soins et des connaissances; la culture de la vigne n'en réclame pas moins, la taille, le soufrage, la destruction des insectes, exigent la main des vignerons européens ou du moins leur direction. Ce sont alors des ouvriers kabyles

que les propriétaires ou contremaîtres emploient de préférence. Dans le département d'Alger, à Bougie, à Philippeville, à Bône, ils sont considérés comme de bons ouvriers; après quelques années d'apprentissage beaucoup inspirent confiance à leurs employeurs.

' Donnerons-nous quelques chiffres pour terminer? On comptait, à la fin de 1890, 98 500 hectares plantés de vignes ; ils étaient répartis entre 15 626 Européens. Les trois départements ne sont pas également favorisés : Alger, Oran, possèdent plus de vignobles que Constantine. Pour les indigènes, ils cultivent très peu la vigne; en 1890, ils ne possédaient que 4 000 hectares; jamais ils ne font de vin; ils vendent leurs raisins sur le marché des villes ou à un colon qui les presse. La culture du cep est donc en Algérie une industrie agricole essentiellement européenne.

L'élève du bétail a eu de tout temps en Algérie une importance considérable. Il se fait surtout dans le Sud, et est la principale occupation des tribus arabes qui voient s'ouvrir devant elles des espaces de parcours presque sans bornes.

En octobre et novembre, les troupeaux pacagent dans la partie de la chaîne saharienne située entre Geryville, Djelfa, El-Kantara, Tebessa et les crêtes de l'Atlas méridional; quand la température s'abaisse, en décembre, janvier, février, ils descendent dans la partie du grand désert qui est située entre les montagnes et les oasis, s'établissent dans les régions de Laghouat, de Biskra et sur les bords du chott Melrir. Lorsque les chaleurs du printemps commencent à se faire sentir, les troupeaux remontent sur les Hauts Plateaux pour atteindre Tiaret, Boghar, Batna; enfin, à l'époque des chaleurs excessives, ne trouvant plus sur les Plateaux une nourriture suffisante ils sont forcés de transhumer dans la région tellienne et se rapprochent de Sidi-Bel-Abbès , Mascara, Médéa, Aumale, Sétif, Guelma et Souk-Arhas.

Une pareille vie dans un pays aux températures si variables a fait la race résistante, dure à la fatigue, à la faim, à la soif, mais aussi inférieure de qualité. L'indigène, du reste, est un triste éleveur. Il ne sait pas, par une sélection ration-

nelle, améliorer ses troupeaux tant en viande qu'en laine; il néglige de les mettre sous des abris à l'époque des températures extrêmes. C'est ainsi que sur le marché français le mouton algérien ne peut lutter avec le mouton d'Allemagne, de Hongrie et de Russie; il se vend à des prix inférieurs. Comment donc améliorer la race? Comment faire disparaître son infériorité actuelle? La question est depuis longtemps discutée, et plusieurs remèdes ont été indiqués '. C'est d'abord le croisement des brebis algériennes avec des béliers français : les mérinos dits delaCrau paraissent être les meilleurs reproducteurs. Mais peut-on espérer faire accepter par les indigènes le système du croisement? On sent des difficultés, des impossibilités même; quelques familles seulement consentiront à l'expérience. Il est une proposition plus modeste, plus pratique, bien qu'elle exige encore beaucoup de soins, de persévérance et d'efforts. En voici les termes : 1° enseigner aux indigènes l'amélioration de leurs bêtes par la sélection, leur apprendre à choisir les reproducteurs en faisant castrer leurs agneaux de type inférieur; 2° créer, dans la région des Hauts Plateaux, des rdirs ou points d'eau, abreuvoirs indispensables à la vie des moutons, puis, en même temps, surveiller l'exploitation de l'alfa, veiller à la conservation de cette plante précieuse; 3° inciter les indigènes à élever sur des pieux des hangars-abris; 4° enfin, leur apprendre l'ensilage de différentes herbes des Hauts Plateaux qui ne sont point comestibles pour le mouton à l'état frais, mais le deviennent après la fermentation.

Le programme est beau! Ce n'est pas en un jour qu'il sera réalisé. Toutefois, la castration obligatoire des agneaux, les conseils donnés par les officiers du territoire militaire à quelques familles, les encouragements, les récompenses, pourront amener peu à peu des résultats satisfaisants.

Jusqu'ici les colons européens se sont peu donnés à l'industrie de l'élevage; il y a cependant là de gros bénéfices à réaliser, soit que l'on veuille acheter les troupeaux amaigris des indigènes pour les soigner et les engraisser avant de les

1. Viger, Étude sur la question ovine en Algérie. Monl-Louis, éditeur, Clermont-Ferrand.

conduire sur le marché; soit qu'on veuille, ce qui est mieux, constituer un troupeau, l'améliorer par la sélection, le croisement et chercher les animaux du plus haut rendement en laine et en chair. Afin de favoriser les tentatives individuelles plusieurs communes ont déjà pris des mesures pour installer sur leur territoire des bergeries modèles.

La France seule offre à l'Algérie un marché suffisamment large : bien que ses importations ne cessent d'augmenter, nous avons dû acheter à l'étranger, en 1890, 164 000 tètes de bétail que notre colonie ne pouvait nous fournir.

Au 31 décembre 1890, le nombre des tètes de bétail était évalué à 15 093 000; la part des Européens, dans cet immense troupeau, n'était que de 724 000 tètes1.

La culture des céréales était la base de l'agriculture indigène avant la conquête. Depuis soixante ans les choses n'ont point changé, sinon que la production a considérablement augmenté : l'Algérie nourrit ses 4 millions d'habitants et exporte annuellement pour S0 millions de grains et farines. On évaluait, en 1890, à 2 820 000 hectares l'étendue consacrée aux céréales : blé tendre, blé dur, seigle, orge, avoine, maïs, dra, etc.; 2 400 000 hectares étaient cultivés par les indigènes et seulement 420 000 par les Européens. Ces chiffres témoignent qu'il en est de la culture des céréales comme de l'élève du bétail : la grosse part est aux indigènes. Ils cultivent surtout l'orge et le blé dur, tandis que les Européens font surtout le blé tendre*.

4. 8 578 000 moutons, 3 868 000 chèvres, 1 102 000 bœufs appartenaient aux indigènes contre 374 000 moutons, 130 000 bœufs, 68 000 chèvres aux Européens. Pour les chevaux, les mulets, les ânes, ils sont répartis entre les indigènes et les Européens dans une semblable proportion.

2. Cultures indigènes : 1 314 000 hectares plantés en orge rendent 11 175 416 hectolitres, soit 8 hectolitres et demi à l'hectare; 978 000 hectares plantés en blé dur rendent 6 515 416 hectolitres, soit 6 hectolitres 65 litres à l'hectare.

Cultures européennes : blé tendre, 125 000 hectares plantés rendent 1 365 000 hectolitres, soit 10 hectolitres 95 litres à l'hectare; 127 000 hectares plantés en blé dur rendent 1 208 750 hectolitres, soit 9 hectolitres 50 litres à l'hectare.

Rendement total des 2 420 000 hectares cultivés en céréales : 23 176*250 hectolitres, soit 9 hectolitres 60 litres à l'hectare.

Ces chiffres empruntés aux statistiques officielles sont- ils exacts? ne

On jugera mieux encore combien peu les Européens se livrent à la culture des céréales, si Ton remarque que, parmi les 420 000 hectares qui leur appartiennent, une part fort importante n'est pas cultivée directement par eux, mais confiée à des khammès. Ce fait a peut-être son explication dane les deux observations suivantes : d'une part, depuis douze ou quinze ans, les colons ont surtout donné leur intelligence et leurs capitaux à la culture de la vigne; d'autre part, la culture des céréales ne parait pas donner , malgré la fertilité du sol, malgré même les fumures, des rendements très rémunérateurs. « Une force occulte, écrit un agriculteur f, ramène tous nos rendements possibles à 15, à 18 hectolitres à rhectarc;... en régularisant l'obtention de ce rendement moyen, nous obtiendrions le maximum que le climat veut bien nous donner. » Ces rendements maxima sont équivalents au rendement moyen obtenu en France! Il faut, à la vérité, ajouter que, dans certaines contrées favorisées, notamment dans les plaines de Sétif et sur les Hauts Plateaux de Constantine, les terres irriguées donnent un rendement supérieur; dans les années de pluies abondantes, les indigènes de certaines régions de l'ancienne Numidie obtiennent 20 et même, parait-il, 25 hectolitres à l'hectare.

Les données relatives à la production du blé offrent un certain intérêt, et peuvent être citées à titre d'exemple. Le rendement moyen du blé dur a été, dans ces dernières années, dans toute l'Algérie, de 8 quintaux métriques ou 10 hectolitres à l'hectare, chez les Européens, et de 4 quintaux métriques ou 5 hectolitres, chez les indigènes; le rendement du blé tendre est plus uniforme parce qu'il est localisé chez les Européens, qui cultivent mieux que les Arabes; sa bonne moyennç est de 9 quintaux métriques. — On voit, d'après les chiffres relatifs au blé dur, combien la récolte est plus faible chez l'indigène que chez l'Européen. Celui qui a parcouru l'Algérie, qui a vu le champ de l'indigène labouré

sont-ils point majorés? Nous ne savons, mais nous devons noter qu'ils accusent à l'hectare un rendement supérieur à celui donné par M. Millot dans un livre qui fait autorité et que nous citons plus loin. 4. Millot, loc. cit.

sans profondeur, semé de touffes de palmiers nains ou d'artichauts sauvages, ne peut en être surpris. L'indigène est un médiocre agriculteur, comme il est un médiocre éleveur. Faut-il, d'ailleurs, citer encore un chiffre? En 1890, les cultivateurs européens employaient MO 000 charrues, herses, rouleaux, faucheuses, machines à battre, etc., tandis que les cultivateurs indigènes, qui ensemençaient une superficie six fois plus considérable, ne possédaient que 257 000 instruments aratoires.

Les forets de l'Algérie.

La superficie du sol forestier reconnu et délimité à la fin de l'année 1889 était de 3 045 692 hectares. C'est là un beau chiffre. Il est vrai que l'administration comprend en Algérie sous le nom de « forêts » des espaces, souvent considérables, sans végétation", dépouillés, presque nus, semés seulement d'arbres isolés, de touffes de genévriers, de buissons ou de mauvaises broussailles. On traverse, à cheval ou en voiture, pendant des heures entières, des « forêts » sans arbres; en chemin, on rencontre des moutons et des chèvres, qui, sous la surveillance de pasteurs indigènes, broutent les maquis1.

i, au liv. III, chap. i, p. 342, la question de» forets au point

Derrière ce gros chiffre — 3 045 692 hectares, — il faut voir la vérité : l'Algérie n'est plus le pays boisé et partant arrosé qu'elle était autrefois. Plutarque raconte que Pompée chassa l'éléphant dans les forêts des deux Mauritanies ; pendant toute la période romaine, les villes dont nous voyons les ruines avaient certainement à leur portée de grandes forêts ; Mohammed-ben-Ali-el-Kairouani , historien arabe du x* siècle, rapporte que « de Tripoli à Tanger, tout ce vaste espace n'était qu'un ombrage continu ». Que ces temps sont loin! Des coupes à blanc, des incendies considérables ont, à travers les siècles, ruiné les magnifiques forêts de l'Algérie. Le climat a été modifié; à mesure que les forêts disparaissaient, les sommets de l'Afrique condensaient moins de nuages, l'air devenait plus sec. Cependant les forêts que possède l'Algérie sont encore aujourd'hui d'une grande richesse : les pins d'Alep couvrent une superficie de 710 000 hectares, les chênes verts, de 663 000 hectares, les chênes-liège , de 290000 hectares, les thuya, de 88 000 hectares, etc. — La province de Gonstantine est la plus boisée; c'est elle aussi qui possède presque tous les chênes-liège de l'Algérie (242000 hectares).

Le domaine forestier ne cesse malheureusement pas d'être { menacé. Depuis que nous sommes établis en Algérie, il a ♦ considérablement diminué du fait des incendies allumés tantôt par une extrême sécheresse, tantôt par une imprudence, tantôt par l'insouciance des indigènes ou par leur malveillance. Chaque fois que les Arabes sont mécontents, surexcités, des centaines ou des milliers d'hectares prennent feu. De 1876 à 1884, les dégâts causés par les flammes ne sont pas évalués à moins de 13 400 000 francs. L'administration a pris des mesures; elle rend responsables du mal les douars sur le domaine desquels éclate un incendie (loi du 17 juillet 1874); elle oblige les tribus, habitant dans les régions forestières, à fournir des assès ou sentinelles qui doivent faire le guet sur des points désignés. Ces dispositions méritent d'être approuvées; mais il n'en est pas de même, ainsi qu'on le verra plus loin, de l'attitude des agents forestiers à l'égard des indigènes, qui, en vertu d'usages sécu-.

laires, réclament le libre parcours pour leurs troupeaux Pourra-t-on jamais empêcher tous les incendies dans ur pays où les chaleurs de juillet et d'août dessèchent les jeune* pousses et les feuilles, où le siroco peut activer les flammes1 Gela est douteux, mais il est certain que beaucoup pourraient être prévenus si l'administration forestière veillait, si elle dégageait les arbres du menu branchage, du sous bois qui aide à la propagation du feu. Actuellement les forêts d'Algérie ne sont point gardées du tout ou le sont mal. Sur le tiers de la surface l'Etat n'entretient pas un seul garde; dans les régions où un système de surveillance est organisé, on confie à un seul agent une surface de 4 500 hectares; la moitié de ces agents n'ont pas de maison forestière et demeurent hors de leur section. N'est-ce pas là une protection tout à fait illusoire? Il est donc urgent que le personnel du service forestier soit notablement augmenté ; la dépense que l'on fera dans ce but sera, en réalité, une économie.

Dire que le domaine forestier est mal gardé, ce n'est dire qu'une partie de la vérité. Les forêts algériennes qui appartiennent, pour les cinq sixièmes, à l'État \ sont d'un rapport nul ou à peu près nul. Depuis dix ans, elles ont, en effet, rendu, année moyenne, moins de 500 000 francs. A ce faible chiffre, il faut opposer cet autre : les forêts de l'Étal en France qui ont moins d'un million d'hectares, rapportenl par an 25 millions. Il est vrai que la dépense du service des forêts est, en France, de 13 000 000 de francs par an, tandis qu'elle n'atteint pas 2 000 000 en Algérie. Mais, déduction faite de ces frais de garde, il demeure que les forêts de France rapportent 12 millions au Trésor, tandis que les forêts d'Algérie lui coûtent 1 million 1/2.

Si les forêts algériennes ne rapportent rien à l'État, elles ont, il faut le reconnaître, beaucoup rapporté aux particuliers. L'administration a, il y a vingt ans et plus, concédé gratuitement, ou presque gratuitement, de beaux domaines

i. Sur la superficie totale de 3 045 692 hectares que couvrent les forêts, 2 498 612 appartiennent à l'État ; — elles sont placées, les unes sous la surveillance de l'autorité civile, les autres, de l'autorité militaire; — 78 685 hectares appartiennent aux communes; 468 395 hectares appartiennent à des particuliers.

forestiers et notamment des forêts de chènes-liège. Souvent même, elle s'est laissé arracher sa renonciation à une partie du prix de vente qui avait d'abord élé convenu. Raconter en détail ces faiblesses et ces gaspillages, ce serait montrer combien l'administration coloniale a, à certaines époques, mal défendu le bien de l'État. Sans insister ici davantage1, fixons les trois traits principaux de la situation actuelle : 1° les forêts de l'État ne lui rapportent qu'un profit presque nul; — 2° les 170 000 hectares de chènes-liège, appartenant à des particuliers, leur rapportent annuellement plus de 5200 000 francs de liège brut exporté (chiffre de 1887) "; — 3° l'Algérie, si riche en beaux arbres, reçoit annuellement de Suède, de Norvège, d'Allemagne et d'Autriche environ pour 3 millions de bois de construction et de traverses de chemins de fer.

11 est temps, on en convient, de se préoccuper d'une situation aussi fâcheuse, et les hommes compétents reconnaissent que la première amélioration qu'il faut poursuivre, est le « démasclage » , puis l'exploitation régulière des 270 000 hectares de chènes-liège qui appartiennent à l'État *. Ils estiment que le revenu total de celte exploitation pourrait monter progressivement à 8 et 10 millions.

Mais une seconde question se présente sur laquelle les esprits sont divisés : l'Etat doit-il exploiter lui-même ses forêts ou les affermer? On a d'abord pensé que l'administration, machine lourde, compliquée, paperassière, formaliste, serait incapable de se livrer à une industrie économiquement , avec profit, et de nombreux affermages ont élé consentis. L'àpreté de quelques fermiers, peut-être d'autres raisons, ont fait condamner, il y a quelques années, le sys-

1. Voir plus loin ce qui est dit à ce sujet au chapitre x, p. 304.

2. Les propriétaires des forêts de chênes-liège considérant le prix que leur a conté l'hectare (quelquefois ils l'ont eu pour une somme dérisoire), puis les frais d'appropriation, d'exploitation, enfin l'intérêt de ces différentes sommes, évaluent le bénéfice net procuré par un hectare entre 1 1/2 et 8 i/2 p. 0/0.

3. On sait que la première opération pour l'exploilation d'une forêt de chênes-liège est le démasclage qui dépouille l'arbre de la première écorce. Chaque arbre démasclé donne une récolte tous les dix ans; elle est en moyenne de 5 kilogrammes; le kilogramme de liège brut se vend environ, en ce moment, 25 francs.

tème de l'affermage. Depuis 1883, l'administration des forêts s'est engagée dans la voie" de l'exploitation, directe : ce sont ses agents qui ouvrent les Sentiers forestiers, procèdent au démasclage des arbres, puis à la récolte. Les lièges détachés sont mis en tas dans les forêts et vendus par adjudication publique. De 1883 à la fin de 1891, 14 millions de chênesliège, correspondant environ à 120 000 hectares, ont été démasclés dans les forêts de l'Etat.

Le système de l'exploitation directe est-il le meilleur? On ne saurait le dire. Il a certes l'avantage d'éviter les conflits, les difficultés qui s'élèvent entre les fermiers et l'administration au sujet des incendies ou de l'exécution du cahier des charges. Cependant n'est-ce pas pousser trop loin « l'esprit de système » que de condamner absolument le mode de l'affermage au lieu de chercher à l'amender? Il est permis de penser qu'il serait possible de trouver en Algérie des fermiers honorables et suffisamment riches, d'exiger d'eux des garanties, un cautionnement même, et que, ces satisfactions obtenues, il serait avantageux pour le Trésor de leur concéder l'appropriation et l'exploitation d'une partie au moins des forêts pour une période de cinquante à soixante années.

En agissant ainsi l'Etat, qui n'a pas les moyens de tout entreprendre, quelles que soient ses ressources, s'assurerait le concours des capitaux de particuliers *.

Il n'est pas possible de parler des forêts algériennes sans consacrer quelques lignes à la question du reboisement. Le reboisement est dans notre colonie une opération d'une utilité publique de premier ordre. Certes, il convient d'abord, ainsi que nous l'avons indiqué, de combattre, autant qu'il est possible, le déboisement en surveillant les forêts, en organisant leur défense contre l'incendie. Mais cela ne serait point suffisant. Sur les pentes, les coteaux, les montagnes les

1. En ce moment même (1892-1893) arrivent à expiration les derniers contrats d'affermage consentis par l'administration. Ils remontent à 1879. A cette époque l'État donna à bail pour une durée de 14 ans 80 000 hectares de forêts de chênes-liège. Les concessionnaires sont engagés à démascler les arbres, ouvrir des chemins, afin de mettre les forêts en plein rapport et & payer des redevances qui atteignent un million environ. — On pourra juger bientôt si ces contrats ont été fidèlement exécutés, s'ils sont avantageux pour l'État.

incendies et la dent des troupeaux ont détruit des espaces boisés considérables; la terre est maintenant nue : aucune racine, aucun tronc ne retiennent plus l'humus, lorsque viennent les grosses pluies d'orage. C'est ainsi que les grandes masses d'eau qui tombent lavent et ravinent continuellement le sol, entraînant dans les vallées, dans les torrents, jusque dans la mer des centaines et des milliers de mètres cubes dune terre fertile que l'agriculture ne retrouvera jamais. Faut-il rappeler aussi que, là où il n'y a pas d'arbres, l'eau tombe moins, plus irrégulièrement? Si le déboisement se poursuit, un jour viendra où le Sahara, qui gagne déjà sur les Hauts Plateaux, s'avancera jusque dans le Tell.

Un des produits naturels de l'Algérie les plus répandus °st lalfa, que nous avons déjà rencontré dans toute la région des Hauts Plateaux. L'alfa est une sorte de jonc vert qui pousse par touffes; la plante adulte atteint une hauteur d'un mètre et plus. C'est une « graminée spontanée » qui vit sans aucune culture, sans aucun soin, sur un sol ingrat, pierreux, qui supporte la neige, le froid, comme le soleil, la sécheresse et le siroco. La « mer d'alfa » d'Algérie a peutêtre sur les trois départements une étendue de 10 millions d'hectares; elle est, à quelques exceptions près, propriété domaniale ou propriété collective. Chacun peut faire paître librement ses troupeaux ou récolter l'alfa partout où l'État n'a pas accordé de concessions ou privilèges. Cette plante, en effet, sert à tout : elle nourrit les troupeaux de moutons, les chèvres, les chameaux, les chevaux; elle est utilisée par l'industrie. Les tiges d'alfa de qualité supérieure sont employées dans la sparterie et le tissage des étoffes grossières; l'Espagne les achète; les tiges de qualité inférieure, de beaucoup les plus nombreuses, servent à la fabrication du papier; elles vont en Angleterre. C'est l'alfa qui donne au papier anglais la solidité, la raideur qui le caractérisent. Soit routine, soit toute autre cause, les papetiers français ont fort peu utilisé jusqu'ici cette matière première que leurs concurrents demandent chaque année en quantités plus importantes- L'Algérie, malheureusement, n'est pas le seul pays produc-

leur d'alfa; les alfas de la Tunisie, de la Tripolitaine et du Maroc, font aux alfas algériens une concurrence considérable. Les prix, depuis six à huit ans, ont énormément baissé et, par conséquence, la récolte s'est faite, dans nos trois départements d'Algérie, sur des superficies moins étendues. Une société, la Franco-Algérienne, qui avait obtenu de l'État, à titre de subvention pour la construction d'une voie ferrée, le monopole de l'exploitation de l'alfa sur une superficie de 300 000 hectares dans le département d'Oran, a notamment éprouvé de grandes pertes du fait de l'avilissement des prix. En 1890, il n'a été récolté que 1 052 000 quintaux métriques, alors qu'en 1883, la récolte avait presque atteint 8 300 000 quintaux métriques. Cette même année (1890), la superficie des terrains d'alfa exploités dans la province de Constantine dépassait quelque peu celle de la province d'Oran (521 800 hectares contre 501700).

L'olivier, que Columelle appelait « le premier de tous les arbres », est bien moins cultivé en Algérie qu'en Tunisie. On le rencontre surtout dans quelques régions du Sahel, en Kabylie et dans le massif de l'Aurès. Les arbres sont souvent magnifiques; certains troncs mesurent de 8 à 10 mètres de circonférence. On calcule qu'il y a, rien qu'en massifs compacts, 70 000 hectares plantés d'oliviers.

Malheureusement, les oliviers sont demeurés, dans beaucoup de régions, en pays arabe surtout — car les Kabyles savent greffer, — à l'état sauvage. En 1890, il a été récolté 54 694 000 kilogrammes d'olives et fabriqué 1 110 000 hectolitres d'huile. Ce chiffre comme ceux, d'ailleurs, des années précédentes, témoigne que l'exploitation de l'olivier est en progrès. Cependant, il n'est pas douteux que les Européens se sont jusqu'ici très peu occupés de la fabrication de l'huile. Ils ne possédaient, en 1890, que 151 moulins, et, la môme année, l'Algérie achetait en France pour 5 200 000 francs d'huile, tandis qu'elle n'y vendait que pour 1 800 000 francs. Peut-être, dans vingt-cinq à trente ans, les statistiques constateront-elles des résultats bien différents; soigné avec intelligence par des Européens et de bons ouvriers indi-

gènes, l'olivier pourrait être un arbre de grand rapport. L'huile exportée d'Algérie est généralement de qualité inférieure; on la raffine à Marseille, ou on l'emploie à la fabrication du savon. 11 convient d'ajouter, afin d'expliquer comment, avec une production importante, l'exportation demeure faible, que la plus grande partie de l'huile fabriquée par les indigènes avec des procédés primitifs, est consommée par eux-mêmes.

La vigne, les céréales, l'olivier sont les principales cultures du Tell et des Hauts Plateaux; ce ne sont pas les seules. Les Européens et les indigènes cultivent encore le bananier, l'oranger, le mandarinier, le citronnier, le tabac, le coton, le lin, la ramie, puis les fruits et légumes qui sous le nom de « primeurs » sont chaque année exportés sur France en quantités importantes !. Certaines de ces cultures, comme le coton, tendent à disparaître; d'autres progresseront sans doute dans l'avenir, comme l'oranger, le mandarinier et l'olivier. Tous les capitaux, il faut l'espérer, ne continueront pas à se porter vers la vigne seule. La ramie, cultivée à l'heure actuelle sur quelques hectares, à titre d'expérience, a peut-être beaucoup d'avenir. C'est une plante textile, assez semblable d'apparence à l'ortie, qui atteint, trois ans après sa plantation, 1 mètre à 1 m. 80 ; la fibre est d'un grain aussi fin et aussi brillant que celui de la soie. Cette plante, d'une culture facile, peut, en bon sol, frais ou irrigué, donner jusqu'à trois récoltes par an; elle est, en outre, d'une utilisation multiple et déjà l'industrie a fait, avec la ramie, du papier, du linge, du velours, des étoffes diverses. Si la culture de ce textile est encore très peu répandue c'est que, jusqu'ici, il n'a pas encore été trouvé une bonne machine à décortiquer. Il n'est pas douteux que ce problème sera bientôt résolu.

Page 1