‹ La France en AlgérieChapitre 65 sur 116 · Voir liv. I, chap. m · texte numérisé non relu

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Une des choses qui frappe le plus le voyageur débarqué en Algérie, c'est assurément de voir, à côté des colons incrédules, une population de 3 millions et demi d'hommes sans un athée, observant rigoureusement les nombreuses pratiques de sa religion. A certaines heures de la journée, les croyants envahissent les mosquées, ou s'arrêtent sur leur chemin pour se prosterner dans la direction de la Mekke et prier le Dieu unique ; l'appel du muezzin, à la tombée de la nuit, est plus respecté que la cloche de l'angélus, et, chaque année, pendant le mois de Ramadan, les hommes, les femmes, les garçons à partir de quinze ans et les filles nubiles, restent le jour entier sans manger ni boire. Ce carême singulier, plus rigoureux que le nôtre, n'a point ses dispensés, et l'on voit ainsi un peuple tout entier demeurer l'estomac tiraillé, la gorge sèche, avec la prière sur les lèvres, depuis l'heure matinale où le soleil parait, jusqu'à l'heure où l'œil ne distingue plus « un fil blanc d'un fil noir ». Ce terrible jeûne annuel, ces prosternations et ces prières répétées chaque jour avec une extraordinaire précision, témoignent, à n'en point douter, chez le plus grand nombre, d'une foi absolue, indiscutée, sauvage même, — et chez quelques autres, les esprits forts, la crainte de désobéir à des pratiques qu'ils voient si généralement suivies autour d'eux.

Mais l'observation de cette vie extérieure, de cette confession de foi publique, ne fait connaître qu'une partie de la vérité. Il y a, en effet, la religion secrète. On n'a point oublié que si les musulmans doivent dire tous les jours les cinq prières prescrites par le Koran, beaucoup récitent en outre, le chapelet aux mains, la prière de l'ordre auquel ils sont affiliés; le khouan est maintenu par la récitation perpétuelle du dikr dans Pexaltation religieuse la plus intense ; il est dans les mains du moqaddem et du cheikh comme un cadavre dans les mains du laveur des morts.

Les congrégations religieuses étaient puissantes lors de notre venue ; elles ont, depuis, beaucoup progressé. L'administration connaît très imparfaitement le nombre des khouan ; elle est impuissante à empêcher la perception de la cotisation obligatoire due à l'ordre par chaque affilié, mais elle sait à

peu près exactement le nombre des moqaddem; elle connaît les chefs d'ordres; elle sait l'influence considérable de ceux-ci sur les affiliés et aussi celle qu'exerce souvent chaque khouan sur ses coreligionnaires; elle sait aussi que les Kabyles, étrangers aux confréries avant la conquête, se sont depuis affiliés, et que dans toutes leurs tribus, la propagande a pris un rapide développement.

Un fait particulièrement grave s'est produit depuis la conquête, c'est la naissance d'un ordre nouveau dont les progrès ont été extrêmement rapides, l'ordre des Senoussya, fondé vers 1835 par Sidi Mohammed-Ben-Ali-es-Senoussi, originaire des environs de Mostaganem.

C'est après de longues années de méditations, d'études, dans diverses villes de l'Afrique du Nord et de l'Arabie et pendant un séjour à la Mekke, que Mohammed envoya ses premiers disciples en Arabie, en Egypte, en Tripolitainc pour fonder des zaoula, propager la vérité nouvelle.

Le Senousisme l — quelques-uns disent « la religion senousienne », car le senousisme leur parait une religion au même titre que d'autres cultes réformés, le luthéranisme par exemple — se dislingue par son intransigeance et ses prétentions absolutistes. Ses règles principales sont les suivantes : le culte est réservé à Dieu seul, la vénération des « Saints » étant interdite; l'affilié respectera l'autorité du seul chef d'Etat musulman, qui réunit en sa personne les pouvoirs religieux et les pouvoirs politiques; ce chef (le Sultan) perd tout droit à l'obéissance de ses sujets et au respect des musulmans, le jour où il s'écarte des prescriptions de la loi religieuse telles que les a interprétées et développées la Confrérie, — c'est même un devoir de s'élever alors contre lui; il est défendu de parler à un chrétien ou à un juif, de le saluer, de faire commerce avec lui; enfin, si le juif ou le chrétien est affranchi du tribut aux musulmans, c'est-à-dire s'il jouit de son indépendance politique, il devient un ennemi

1. Rinn, Marabouts et Khouan, et Henri Duveyrier, la Confrérie musuli iiane de Sidi Mohammed- Ben- Ali-et-Senoussi. Bulletin de la Société de géographie de Paris, 2° trimestre, 1884.

que la loi autorise, bien plus, qu'elle recommande de piller et de tuer « là, où, comme et quand on peut ».

Sidi Mohammed-es-Senoussi étant mort en 1859, son fils Sidi Mohammed-el-Mahedi lui succéda. Né vers 1845, il doit avoir aujourd'hui 45 à 46 ans. Intelligent, fanatique, ayant voué, paraît-il, à la France une haine implacable, il a, par une politique habile, persévérante, augmenté le nombre de ses adeptes dans toutes les directions.

A Theure présente, Tordre des Senoussya est un puissant État religieux dont on rencontre les sujets à Constantinople, en Arabie et surtout en Afrique, de la vallée du Nil à celle du Sénégal. L'Egypte, la ïripolitaine, la Cyrénaïque, le Fezzan, le pays des Baélé et des Toubou, le Wadaï, la Tunisie, l'Algérie, le Maroc, le Sahara indépendant, Tombouctou, certaines régions du Sénégal et du Niger possèdent de nombreuses zaouïa dans lesquelles on enseigne les préceptes du sénousisme, et sont habités par des milliers de moqaddem et de /chouan. M. Duveyrier croit rester dans les limites d'une estimation très inférieure à la réalité, en attribuant à la confrérie 1 500 000 sujets « écoutant ses ordres, quels qu'ils soient, travaillant pour elle » et payant l'impôt. Il ajoute que Ton peut môme, sans risquer aucunement d'être taxé d'exagération, élever ce chiffre à 2 500 000 ou 3 000 000. Les « frères », malheureux fanatiques, êtres inconscients, qui récitent perpétuellement le dikr, sont aux mains de leurs moqaddem « comme des cadavres » toujours prêts à l'insurrection ou à l'assassinat. Chaque année ils viennent par milliers des régions les plus éloignées pour saluer Sidi el-Mahcdi dans sa zaouïa de Djerboùb et lui offrir des présents. Arrivés là, ils ne songent pas à pousser leur pèlerinage jusqu'à la Mekkc; car la grande zaouïa senousienne a remplacé pour eux l'ancien pôle du monde islamique.

Djerboùb est une oasis perdue dans le désert, sur la frontière d'Egypte et de Tripolitaine, à 240 kilomètres de la mer. Si Mohammed-es-Senoussi a voulu mettre le quartier général de l'ordre à l'abri de toute agression, soit des Turcs, soit des Egyptiens, soit d'une puissance européenne; la ceinture de déserts qui entoure Djerboùb forme une barrière infran-

chissable aux ennemis, et d'autre part, l'éloigncment et l'isolement de la demeure du cheikh ajoutent au prestige et à la vénération dont il est entouré. Des canons, des fusils, un arsenal, une garde du corps de près de 3 000 fanatiques — hommes libres ou esclaves — défendent le Mahedi contre une attaque presque impossible ; un service régulier de courriers à. méhari ou à cheval porte ses ordres sur tous les points de l'empire. C'est ainsi que Djerboûb est relié à l'Egypte, à la Tripolitaine, à la Tunisie, à l'Algérie, au Maroc, au Fezzan, au Wadaï, au Darfour, au Soudan. Des zaouia et des puits jalonnent les différentes routes, mais nul ne peut arriver à Djerboûb sans avoir été signalé longtemps à l'avance. La police des Senoussya est ainsi admirablement faite ; leur chef sait toutes les nouvelles, est informé avec une extrême rapidité des mouvements qui se produisent sur un point quelconque de l'Afrique musulmane.

Une fois Tan, tous les moqaddem sont convoqués à un synode qui se tient à la zaouia mère; on y examine la situation spirituelle et temporelle de l'association, on y discute la politique qui doit être suivie pendant le prochain exercice.

Celte politique est particulièrement habile. Deux de ses traits prirfcipaux doivent être indiqués. Les maîtres de Djerboûb s'efforcent, d'une part, de pacifier le désert, de rendre h ses routes la sécurité nécessaire au commerce. Sans s'imposer, ils acceptent, recherchent le rôle Je médiateur dès qu'il s'agit de lutter contre l'anarchie politique, sous quelque forme qu'elle se manifeste. D'autre part, ils tendent sans cesse à s'assimiler les nombreuses associations musulmanes issues des mêmes principes religieux que la leur; ils admettent comme adeptes les khouan de tous les ordres ayant un nom dans l'Islam, tolèrent leurs pratiques, les déclarent même conformes à leurs propres doctrines, exigeant seulement d'eux qu'ils restent fidèles à la loi, à la tradition sunnite. C'est ainsi que huit à dix congrégations, dont quelques-unes sont établies en Algérie et en Tunisie, subissent plus ou moins le joug intellectuel des Senoussya et conforment, chaque jour davantage , leur ligne de conduite politique aux vues de

Sidi Mohammed-el-Mahedi1. Il parait, en outre, qu'en 1886 ou 1887, les Oulad-Sidi-Cheikh se sont rangés au nombre de ses adhérents religieux. Si nous écrivons « il parait », si nous notons aussi que les hommes les plus au courant du mouvement senousien hésitent à classer un ordre parmi les adhérents, c'est que la politique religieuse d'El-Mahedi nous est, à nous « Infidèles », à nous « ennemis », soigneusement cachée. Comment pourrions-nous la connaître? Quel musulman, quel affilié, s'ouvrira à nous de ces choses? Nous savons que des émissaires, charbonniers, colporteurs, rebouteux, tebib (médecins), sillonnent notre colonie recrutant partout des « adeptes », du sud au nord; mais en Kabylie comme en pays arabe, la seule affiliation qu'aucun musulman n'avoue est le Senousisme, car si toutes les sectes religieuses sont opposées à « l'infidèle », celle des Senoussya est tout particulièrement Pennemie déclarée des Français et de leur domination.

Jusqu'à ce jour, Sidi Mohammed-el-Mahedi a suivi une politique de paix. L'étendue de son empire, le nombre de ses sujets, l'interprétation d'une vieille prophétie musulmane qui annonçait la venue d'un Mahedi pour le premier jour du mois de Moharrem de l'an 1300 de l'Hégire (12 novembre 1882) ne l'ont pas encore déterminé à lancer un mot d'ordre incendiaire qui eût trouvé des échos dans la moitié du monde de l'Islam. C'est ainsi que les Anglais ont eu la bonne fortune de ne pas voir les Senoussya se déclarer contre eux en Egypte ; le cheikh enjoignit même à « tous les musulmans de ne pas prêter leur concours au prétendu Mahedi qui n'est qu'un imposteur et un menteur ». Pour les sultans de Constanlinople, ils ont entretenu avec Sidi es-Senousi et Sidi Mohammed-el-Mahedi des relations empreintes d'un caractère différent, suivant les époques; tantôt, l'empereur des

i. M. Duveyricr cite, parmi les congrégations qui se soumettent à la direction de la confrérie, les Chadelya-Derqaoua, les Aissaoua, les Cheikhya, les Madanya et, « paraîtrait-il aussi -, les Tidjanya. Si ce dernier fait était exact, il faudrait cesser de compter les Tidjanya parmi les associations favorables à la France, mais il ne l'est, parait-il, pas. 11 est aussi à remarquer que M. Duveyricr indique les Aissaoua parmi les congrégations qui conforment leur ligne de conduite aux vues de Sidi Mohammed-el-Mahedi, alors que M. Rinn les compte parmi les ordres favorables.

Osmanlis comble d'honneurs le chef de l'association, le traite comme une puissance, et lui demande des services; tantôt, il est mal avec lui, et il sait alors qu'il ne doit pas compter sur l'appui de ses khouan '. La France est jusqu'ici la seule nation qui ait été réellement combattue par les Senoussya; elle a eu des preuves manifestes de leur hostilité. En 1841, Sidi es-Senoussi fait une opposition furieuse à l'approbation-, par divers grands personnages religieux de l'Islam, de la fettoua (consultation religieuse) que M. Léon Roches était allé solliciter à Kairouan dans le but de calmer le fanatisme des populations en Algérie1; en 1852, les troupes françaises prennent Laghouat sur les musulmans fanatisés par un émissaire de Sidi es-Senoussi; enM879, 1880, 1881, on retrouve la main de son fils dans les révoltes des Oulad-Sidi-Cheikh; en 1880, celui-ci favorise les complots antifrançais qui se nouent dans l'entourage du bey de Tunis; en 1881, il excite les Tunisiens à la résistance et accueille les dissidents qui passent en Tripolitaine ; en 1886, il encourage — on est du moins autorisé à le croire — l'insurrection de Mahmadou Lamine au Sénégal; enfin, nos explorateurs assassinés, Dournaux-Duperré en 1874 sur la route de Ghadamfes, Flatters en 1881 à Bir-Gharama, Palat en 1886 dans le Touat, Camille Douls en 1889 près d'Agabli, sont des victimes des Touareg qui, depuis longtemps, suivent les directions des Senoussva.

Il ne faut certes rien exagérer et on risquerait de se tromper, en voulant voir dans tous les assassinats, dans toutes les difficultés que nous avons avec les populations du sud de l'Algérie ou du Maroc, la trace certaine des intrigues senousiennes. Cependant le travail publié par M. Duveyrier, et qui a déjà huit années de date, les représente comme établis

1. Celle mobilité dans le caractère des relations existant entre le sultan et le cheikh des Senoussya est très digne de remarque. Elle accuse l'intransigeance des Senoussya, qui reprochent au souverain régnant à Constaniinople ses relations avec les puissances catholiques. Sidi Mohammed-el- Mahedi se plaît d'ailleurs à répéter ce mot d'un fanatique, dont il fera peut-être un jour son cri de guerre : « Turcs et chrétiens se valent, brisons-les d'un seul coup. »

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