Voir plus loin, p
dès cette époque autour de l'Algérie et dans la colonie même. Ils sont en Tunisie, ils sont au Maroc; un groupe est dans l'oasis de Figuig, un autre au Tafilet; le Touat et In-Çâlah ont chacun une zaouïa; les Oulad-Sidi-Cheikh et les Touareg Ahaggar sont senousisés ; les Touareg Àzdjer paraissent ralliés dans une certaine mesure; des tribus qui vivent sur les rives du Niger sont attaquées par le Senousisme ; Tombouctou possède une zaouïa. Dans notre colonie même, la province d'Oran est la plus atteinte, on y compte cinq couvents senousiens et plusieurs tribus subissent leur influence; dans les provinces d'Alger et de Gonstantine, dans la Kabylie, Tordre possède des zaouïa et compte des affiliés. Il est impossible de ne pas reconnaître que les principes « intransigeants » de la nouvelle confrérie, ses prétentions de ramener les Musulmans aux pures doctrines de lTslam primitif, ses progrès continus sont un danger certain pour la civilisation et particulièrement pour la France établie en Algérie, en Tunisie, au Sénégal et sur le Niger. On a pu dire avec raison que les émissaires des Senoussya étaient nos pires ennemis. Ce qui surtout doit nous préoccuper, c'est le fait que nous avons signalé plus haut, h savoir, l'éclectisme habile qui permet aux Senoussya de nouer des relations avec les congrégations religieuses établies dans notre colonie au point de prendre sur elles une influence directrice. Ces congrégations sont déjà, sans qu'aucun ordre nouveau, plus jeune, plus fanatique, ne vienne les encourager, suffisamment dangereuses. En 1884, on dénombrait, en effet, en Algérie, d'après les documents publiés par M. Rinn (mais ces chiffres sont approximatifs et certainement inférieurs à la réalité), seize congrégations possédant 355 zaouïa importantes et comptant près de 1G9 000 Ixhouan ou moqaddem pour une population évaluée à 28i2 000 âmes !. Plusieurs de ces ordres étendaient
1. Les ordres les plus puissants sont : les Rahmanva (96 916 arfiliés"», les Taïbya (16 Oio), les Qadrya (14 812Ï, les Tidjanya (11 182), les Chadelya-Derqaoua (10 252), les Hansaîya (3 048), les Aïssaoua (3116).
Les Hahmanya et les Chadelya-Derqaoua sont les deux ordres que nou* avons le plus frappés, parce que ce sont eux qui ont paru fournir jusqu'ici le plus d'inspirateurs ou de combattants aux insurrections. Au contraire— les Tidjanya, les Aïssaoua et les Hansaîya jouissent de notre bienveillance-»leurs chefs nous ayant rendu des services (Rinn).
leur cercle d'action en Tunisie '. Après avoir donné ces chiffres, M. Rinn ajoutait que les musulmans, séduits par la force considérable et l'influence que l'union donne aux khouan, ne cessent pas de s'affilier aux congrégations. Les danses, musiques, jongleries et autres manifestations extérieures de quelques ordres religieux ne les choquent en rien et ils ne sauraient mettre en doute leur saint caractère.
Avec les congrégations et les khouan, il eût fallu recenser les marabouts locaux qui dans les trois provinces nous sont hostiles. Tous les marabouts, certes, ne sont pas ennemis, mais combien le sont! En pays arabe comme en pays kabyle, en pays de montagne comme en pays de plaine, il est dans la campagne, ici une kouba blanche, ailleurs un simple gourbi. Ne passez pas indiffèrent, c'est la demeure d'un marabout fanatique, ennemi des « rournis »; quelquefois il tient une école ; les habitants de la région le viennent voir, le consultent, subissent son influence; elle est quelquefois notable.
Si l'on songe que le chiffre de 169 000 khouan représente seulement les khouan recensés, connus; qu'il faut y ajouter les khouan non recensés, inconnus, les femmes « khouatat » (certains ordres admettent les femmes), les serviteurs religieux, les enfants adultes, les parents, les amis et clients qui subissent l'influence de chaque khouan, puis les marabouts et ceux qui suivent leurs directions, si l'on songe, enfin, que tout vrai croyant, même non affilié, est bien vite fanatisé par les prédications des fauteurs de troubles, on n'hésitera pas à reconnaître que la France a établi sa domination sur des peuples pour qui la religion est une force considérable, un levier plus puissant peut-être que ne le serait le sentiment patriotique. Encore convient-il d'ajouter que les chefs de ces congrégations puissantes, ces maîtres des pauvres khouan abrutis par la récitation perpétuelle dudikr sont des hommes de
1. 11 n'est pas besoin de rappeler que les congrégations religieuses musulmanes sont répandues en Tunisie comme en Algérie, comme dans toutes les parties du monde musulman. Kairouan est d'ailleurs une des grandes villes saintes de l'Islam, une • des quatre portes du Paradis •; • sept jours à Kairouan valent un jour à la Mekke ». Les congrégations les plus puissantes établies en Tunisie sont celles des Aïssaoua, des Tidjanya et des Ghilanva.
valeur. Nous avons vu plus haut, qu'au temps de la conquête, MM. de Neveu et Roches signalaient l'intelligence et la supériorité des chefs des congrégations. Aujourd'hui M. Rinn juge de même leurs successeurs : « En Algérie, écrit-il, leur correspondance politique avec l'autorité française est tout à fait remarquable et il est peu de chancelleries européennes qui aient des rédacteurs plus habiles dans l'art de tout dire et surtout de tout cacher sous des phrases polies, correctes et parlementaires ».
Il faut d'ailleurs voir plus loin, par delà nos frontières. On peut évaluer au nombre d'environ quatre-vingt-dix les associations religieuses répandues dans tous les pays musulmans; elles ont derrière elles la masse des vrais croyants; elles sont en perpétuelles relations les unes avec les autres. Sous prétexte d'apostolat, de charité, de pèlerinage et de discipline monacale, leurs innombrables agents parcourent oe monde de l'Islam, qui n'a ni frontières ni patrie, et maintiennent en communication permanente, la Mekke, Djerboûb, Stamboul, ou Bagdad avec Fez, Tombouctou, Alger, le Caire, Khartoum, Zanzibar, Calcutta et Java. C'est ainsi que la nouvelle du moindre soulèvement contre les chrétiens est portée aussitôt dans mille directions avec rapidité; que partout, elle fait tressaillir le fanatisme ignorant des populations musulmanes, et que l'annonce du moindre succès, d'un engagement heureux pour les sectateurs de Mahomet, sur un point de leur empire, peut soulever des provinces entières contre la civilisation.
Les perpétuels voyages des agents des congrégations ne forment pas le seul lien qui existe entre tous les musulmans. Le pèlerinage annuel de la Mekke est pour les fidèles une occasion de rencontre, d'entente, et, plus lard, il devient, pour ceux qui l'ont accompli, le sujet de longs récits ; il est l'époque la plus importante de leur vie religieuse. Chaque année, à l'époque du pèlerinage, la ville sainte de l'Islam reçoit environ 120 000 pèlerins venus d'Europe, d'Asie et d'Afrique. On doit évaluer entre 2 500 et 3 000 le nombre des indigènes algériens qui s'embarquent, peu de temps après le Ramadan, pour faire le pieux voyage. Ils rencontreront à la Mekke des
« frères » qui ont librement quitté la colonie ou que nous en avons chassés, des combattants de l'insurrection de Kabylie qui ont pu s'échapper de la Nouvelle-Calédonie; ils pourront voir les cheurfa, les chefs d'ordres et d'autres grands personnages religieux de la cité sainte *. Partout ils entendront manifester des sentiments hostiles à la France.
Depuis 1830 ou 1850, la société musulmane n'apas diminué d'importance; bien au contraire, elle a grandi. Elle compte peut-être aujourd'hui 200 millions de fidèles; ses progrès en Asie sont certains; on a recensé 56 millions de musulmans dans l'Inde, 20 millions en Chine; ses progrès en Afrique sont peut-être plus considérables encore, grâce surtout aux Senoussya. Elle se répand dans le « noir continent » par trois courants principaux : le premier a son origine dans le bassin supérieur du Nil, il se confond avec le second qui vient de Zanzibar pour s'infléchir vers la région du Congo; le troisième correspond au bassin du Niger supérieur et inférieur*. — On a rencontré des musulmans jusque dans la colonie du Cap.
La France en s'établissant en Algérie, puis en Tunisie est entrée, on le comprend, dans le monde islamique; ni ses progrès, ni ses intrigues, ni ses espérances ne peuvent la laisser indifférente. Cette société musulmane qui ne cesse de grandir, ce monde musulman au milieu duquel nous sommes établis ont-ils un chef? La religion l'enseigne. Les musulmans
1. L'élat-major religieux de laMekke est constitué par les Chcurfa, qui ont à leur tête le Grand Cherif. Après les Cheurfa sont les quatre imam et les mofti des ri les orthodoxes, purs les ulémas ou professeurs de la grande mosquée Haram, qui sont au nombre de 50 ou 60, et les cheikh de plusieurs ordres.
Un professeur hollandais qui a eu, il y a quelques années, la très rare fortune pour un Européen d'entrer dans la Mekke et d'y séjourner, le Dr C. Snouek Hurgronjc, raconte dans son ouvrage Mekka (NyhoflT, éditeur, la Haye) que les rapports sont délicats, et souvent tendus, entre le Grand Cherif et le trali ou gouvernenr turc. Si le Grand Cherif ne veut pas « dormir à l'ombre des Turcs » il prétend, en vertu de la tradition, à la souveraineté sur une partie du pays et considère que le Sultan de Constantinople met à sa disposition le wali et la garnison. Si, d'autre part, le gouverneur prétend défendre les droits de son maître il considère, s'appuyant lui aussi sur la tradition, le Grand Cherif comme un auxiliaire du prince des Croyants; alors il ne le consulte qu'à son gré, et retient, avec le commandement de la gar* nison, celui delà garde même du Cherif.
2. Le Chatelier, les Musulmans au XIX* siècle, Revue scientifique, novembre 1887 et numéros suivants.
ne peuvent avoir qu'un seul imam ou khalife, qui est le lieutenant de Dieu sur la terre *.
Trois princes revendiquent ensemble ce titre et ce rôle : le sultan de Constantinople, le sultan du Maroc et l'émir de Bokhara. Bien que discutée par les Arabes ou niée par les Marocains et par quelques groupes de fidèles, la suprématie religieuse du sultan de Constantinople est reconnue dans presque toutes les parties du monde musulman : en Afrique, dans l'Inde, dans le Turkestan, en Chine même *. D'ailleurs, cette suprématie, les sultans la revendiquent nettement; ils
1. L'imam est l'homme qui dit la prière dans la mosquée, par extension le chef des croyants. Les quatre premiers khalifes qui réunirent — sauf quelques exceptions — le pouvoir religieux, politique et judiciaire, prenaient le titre tïimam. C'était alors ce qu'on a appelé - l'âge d'or de l'Islam .. Après eux, les khalifes n'eurent plus l'autorilé religieuse, mais l'idée d'un imam qui réunirait dans ses mains tous les pouvoirs, ne s'est point perdue. C'est ainsi que, dans un livre classique en Orient, un des catéchismes les plus autorisés et les plus en faveur chez les professeurs des établissements où se donne l'instruction islamique, on lit : - Les musulmans doivent être gouvernés par un imam qui ait le droit et l'autorité de veiller à l'observation des préceptes de la loi, de faire exécuter les peines légales, de défendre les frontières, de lever les armées, de percevoir les dîmes fiscales, de réprimer les rebelles et les brigands, de célébrer la prière publique du vendredi et les fêtes de Beyram, de juger les citoyens, de vider les différends qui s'élèvent entre les sujets, d'admettre les preuves juridiques dans les causes litigieuses, de marier les enfants mineurs de l'un et l'autre sexe qui manquent de tuteurs naturels, de procéder enfin au partage du butin légal. »
2. D'après la loi musulmane, le chef de tous les croyants, Imam ou Khalife, doit appartenir à la tribu des Koreischiles dont faisait partie la famille de Mahomet.
Le sultan du Maroc et l'émir de Bokhara répondent à cette condition, l'un et l'autre, d'ailleurs, sont chéri f, c'est-à-dire descendants du prophète, de sa famille. Pour le sultan de Constantinople, qui est Turc, il n'appartient naturellement ni à la tribu des Koreischiles, ni à la famille du prophète, mais il base ses prétentions au Khalifat sur ce fait que lorsque Sclim 1" conquit l'Egypte en 1510 il se serait fait céder par un des descendants de la maison Koreischite des Abassides (maison qui avait régné sur le monde musulman pendant de longues années) son titre de Khalife et ses droits de chef des croyants. Cette cession, d'après la loi théorique, ne pouvait donner aux princes turcs le droit au Khalifat, car la qualité de Koreischite ne se peut obtenir Que par la naissance. Toutefois il existe dans le droit musulman le dogme du daroura, c'est-à-dire de la nécessité, d'après lequel les croyants peuvent se soumettre à des situations qui ne sont pas conformes à la loi pourvu que la religion n'en souffre pas. De plus, la • communauté musulmane • peut se soumettre à des situations contraires à la loi pourvu qu'elles soient favorables ou tout au moins ne nuisent pas à la cause musulmane. C'est ainsi 'lue le Sultan de Constantinople est presque universellement reconnu comme cJ*ef dans le monde musulman, bien que des princes aient un droit théorique supérieur au sien, et il en sera vraisemblablement ainsi à l'avenir, au tioins aussi longtemps qu'on pensera qu'il sert la cause de la religion.
prétendent resserrer les liens religieux et prendre, en qualité de khalife, la direction de tous les peuples musulmans. Une semblable politique a un nom; on Ta appelée le « Panislamisme ». Le sultan actuel Abdul-Hamid ne Ta pas abandonnée, bien au contraire. Son attitude dans l'affaire de Tunisie et dans l'affaire d'Egypte en sont des preuves publiques, comme l'envoi par lui de missions confidentielles, en 1881, aux chefs des confréries des Derkaoua et des Senoussya en sont des preuves secrètes !. Une semblable politique ne saurait nous laisser inattentifs ou indifférents, — nous, les maîtres de deux provinces musulmanes f.