‹ La France en AlgérieChapitre 97 sur 116 · Capitaux possédés ( en caisse 1 307 356 fr · texte numérisé non relu

Capitaux possédés ( en caisse 1 307 356 fr

au 31 doc. 1890. \ prêtés 1 087 835

Estimation en argent i en silos 7*25 348

des grains possédés < à la même époque. ( prêtés 504 049

Estimation en argent j,

des cotisations dues et 167 250

non encore recouvrées.

3 791 838 fr.

obtenu le vole par la Chambre (juin 1892), d'un projet de loi qui est maintenant devant le Sénat f. Il n'est pas douteux, ainsi que l'observait récemment le gouverneur général, que les Sociétés de prévoyance, en se développant, feront peu à peu disparaître la plaie de l'usure en même temps qu'elles intéresseront davantage les indigènes à la paix publique. Elles seront la meilleure garantie de la sécurité.

Nous réclamerons maintenant une mesure de clémence. .A quoi servirait d'inviter les indigènes d'une région à constituer une société de prêts mutuels s'ils n'avaient pas de tterres et se trouvaient dans la plus noire misère? Or cette » triste situation on la rencontre sur quelques points de la colonie. Le séquestre est une mesure nécessaire, une « arme >de guerre » que nous devons conserver, mais faut-il que ses ►effets soient éternellement maintenus? même longtemps Htprès la faute et lorsqu'en conscience on peut juger que les I populations coupables ont suffisamment expié? ► Négligeons les détails pour retenir un fait : Voici une région dont les habitants sont particulièrement misérables, où, par

nséquence — que risque celui qui n'a rien et qui souffre? — es attentats contre les propriétés sont fréquents. — Vous vous

formez. « Ces tribus, répond l'administrateur, ont incendié des forêts en 1881. Leurs terres, par application de la loi, ont

té mises sous séquestre. Depuis lors elles ont dû, pour être •autorisées à demeurer sur leurs champs, payer au Domaine june somme annuelle, c'est « le loyer du séquestre » ; si maintenant elles veulent rentrer en pleine possession, redevenir I propriétaires, elles devront payer « unesoultede rachat ». — *De 1881 à 1892, les années ont succédé aux années; le « loyer » \

1. L'article iw est ainsi conçu : « Les sociétés indigènes de prévoyance, de secours et de prêts mutuels de l'Algérie ont pour but :

De venir en aide, par des secours temporaires, aux cultivateurs pauvres et aux ouvriers agricoles gravement atteints par les maladies ou les accidents:

De permettre, par des prêts annuels en nature ou en argent, aux indigènes fellahs ou khanimès, de développer leurs cultures, d'améliorer et d'augmenter leur outillage et leurs troupeaux.

Elles peuvent consentir, jusqu'à concurrence du dixième de leurs fonds disponibles, des prêts à d'autres sociétés indigènes de prévoyance;

Contracter des assurances collectives contre l'incendie des récoltes, la grêle, les accidents. •

est lourd; les impôts s'ajoutent au « loyer »; trois années de sécheresse, deux invasions de sauterelles, sont survenues pour aggraver une situation déjà mauvaise. Les « loyers » sont donc en retard; pour le « rachat » il est interdit d'y songer.... Devant de pareilles misères une question vient à l'esprit : la sévérité dans la répression exclut-elle à jamais la clémence? qu'un jour le Beylik pardonne; il verra si sa bonté a été jugée faiblesse!

Encourager l'agriculture, assurer de l'eau et des roules, combattre l'usure, organiser le crédit, savoir prendre un jour une mesure de clémence en matière de séquestre, ce sont là, il n'en faul pas douter, avec la réforme ou l'abrogation des lois nuisibles à la société musulmane, les vrais « progrès » dont nous devons poursuivre la réalisation dans notre colonie. Le maréchal Niel disait au Corps législatif en 1870, au cours d'une discussion sur l'Algérie : « Vous ne pouvez pas réunir à vous le peuple arabe, fusionner la race européenne et la race arabe, vous pouvez seulement espérer établir peu à peu entre les deux races la fusion des intérêts ».

La fusion des intérêts^ il n'y a pas d'expression plus juste, plus exacte. On l'a déjà dit, mais on ne saurait trop le répéter, la solution de la « question indigène » n'est ni administrative, ni scolaire, ni judiciaire; elle est avant tout économique. C'est par la fusion des intérêts que nous établirons la « paix civile », que nous rendrons facile la vie côte à côte du colon et de l'indigène.

Quel agent, quel représentant de la France doit poursuivre auprès des Arabes la politique que nous venons d'indiquer? En haut et très loin est le gouvernement de Paris, plus près le gouverneur général; mais qui est en bas, qui est à côté des indigènes? qui les voit, qui leur parle, qui les entend? C'est un fonctionnaire civil dont nous avons déjà souvent parlé : l'administrateur. C'est lui qui est le chef des communes mixtes, — communes immenses qui couvrent 10 484 695 hectares du territoire de la colonie et ont 2 366 134 habitants; c'est sous son autorité que nous voulons placer les indigènes réunis aux communes de plein exercice; c'est lui qui, avec

quelques cavaliers, maintient Tordre dans les tribus; c'est lui qui est le contrôleur, le chef des « adjoints indigènes »; c'est à lui que sont confiés les pouvoirs disciplinaires dont nous réclamons le maintien; c'est lui, enfin, qui sera chargé de poursuivre, avec le concours des agents des divers services — qui, sans exception, devraient être placés sous son autorité , — la réalisation des mesures propres à assurer le bien-être matériel des indigènes : fontaines, chemins, pépinières, surveillance des caisses agricoles, etc.

Les agents actuels sont-ils à la hauteur d'une pareille tâche? Nous n'oserions l'affirmer. Le corps des administrateurs comptait, il y a une dizaine d'années, beaucoup de nonvaleurs qui ont disparu; parmi les fonctionnaires actuels, plusieurs sont des hommes distingués, actifs, s'intéressant à leur service, parlant couramment la langue arabe ou la langue berbère; mais il faut le dire, il est aussi des agents médiocres ou insuffisants : l'un n'a pas l'activité nécessaire; un autre n'accorde pas aux affaires l'intérêt qu'elles méritent; un troisième vit depuis vingt ans dans l'ignorance de la société arabe au milieu de laquelle il est; un quatrième sait très insuffisamment la langue indigène, au point qu'il lui faut continuellement un interprète et que ses administrés ne peuvent s'entretenir avec lui; d'autres enfin professent des sentiments d'hostilité systématique à l'égard des Arabes ou sont imbus de préjugés inconciliables avec la nature de leurs fonctions. Or est-il beaucoup de situations plus importantes, plus larges et quelquefois plus délicates que celle d'administrateur? Qu'on se représente cette société indigène, impénétrable, ennemie, hostile ou peu bienveillante, ses résistances, ses intrigues, ses ruses. Dans un semblable milieu, il faut que l'administrateur, qui est seul avec un ou deux adjoints, soit à tout : surveillance des douars, des villages, contrôle des adjoints indigènes, police générale, connaissance clés moqaddem, de khouan, des intrigues des marabouts, organisation de la surveillance des forêts, lutte contre les incendies, contre les sauterelles. Pour tenir sa place, il est nécessaire que l'administrateur connaisse la société indigène, parle la langue et sache, par son

caractère, acquérir la confiance et le respect de ses administrés.

Le maréchal Bugeaud a donné à ses collaborateurs des instructions qui doivent être encore la loi des administrateurs actuels. Les Arabes doivent être traités avec bonté, justice, humanité; il faut écouter leurs plaintes, leurs réclamations, les examiner avec soin, leur faire rendre leurs droits s'ils ont raison et les punir s'ils se sont plaints à tort. Les chefs — aujourd'hui dépossédés — doivent être surveillés, mais en même temps traités avec égards, dirigés, encouragés. Les marabouts, eux aussi, doivent être surveillés, et s'ils ne nous sont point hostiles, ils méritent des ménagements particuliers. Avec tous, d'ailleurs, il faut être juste et droit, en même temps que fort, car les indigènes réclament la justice, ne comprennent que la force, et ne plient que devant elle.

Sera-t-on surpris, si nous écrivons que nous aimons mieux qu'un fonctionnaire médiocre soit sous-préfet ou préfet en France, qu'administrateur en Algérie? En France, il y a d'abord, à côté du préfet ou du sous-préfet, les bureaux qui ont la connaissance des affaires, la tradition ; puis il y a les conseillers généraux, les députés, les sénateurs, la presse, pour défendre les intérêts, signaler les abus, faire entendre les plaintes. En Algérie, l'administrateur est seul, il doit tout faire par lui-même; s'il fait peu, il manque à sa mission ; s'il fait mal , les populations seront plus malheu- # reuses, plus mécontentes. Pour les défendre, pour prendre leurs intérêts, quelquefois même servir leurs appétits, les colons ont leurs conseillers municipaux, leurs conseillers généraux, leurs députés, leurs sénateurs, leurs journaux; les indigènes, eux, n'ont personne qui puisse élever la voix en leur faveur, personne qui puisse les protéger si ce n'est l'administrateur qui est ainsi leur tuteur, ou pour employer l'expression arabe, dans son sens le plus étendu et le plus touchant, leur « père ».

Ce que nous avons dit à propos de la magistrature algérienne, nous devons, hélas! le répéter à propos des administrateurs. Jamais la France, depuis qu'elle est en Algérie, ne s'est souciée d'organiser un corps de fonctionnaires algé-

riens. Dire que les administrateurs ont été pris au hasard, ce serait trop, mais il est certain que leur recrutement n'est pas enfermé dans des règles assez précises, que l'on n'exige pas suffisamment des candidats. Il faut, en Algérie, des hommes de premier ordre, et pour les avoir, deux choses sont nécessaires. Il convient, d'abord d'instituer une école, non à Alger, mais à Paris, où des cours spéciaux seront faits pour apprendre aux futurs fonctionnaires tout ce qu'ils doivent savoir, et surtout la langue arabe et la langue berbère *. Les Anglais pour l'Inde, les Hollandais pour Java, ont des écoles du genre de celle que nous réclamons et forment des agents distingués. Il faut ensuite — c'est la deuxième condition — assurer aux administrateurs un traitement convenable, une « carrière » complète. Leurs traitements et ceux de leurs adjoints sont aujourd'hui beaucoup trop faibles; un administrateur de 1*° classe — et Ton arrive rarement à ce grade avant quarante ou quarante-cinq ans — reçoit, frais de bureau, de tournée et de cheval compris, 7 600 francs; un administrateur de 5° classe a 5 600 francs; les adjoints, des émoluments moindres. Quant à la carrière, il semble qu'elle s'arrête lorsque Ton a atteint la lro classe du grade ; les administrateurs pourraient être nommés sous-préfets dans la colonie, mais la plupart du temps, le ministère de l'intérieur envoie de Paris, des sous-préfets métropolitains qui ignorent et le pays, et les populations, et la langue. Pour les sous-préfets qui ont fait toute leur carrière en Algérie, en commençant par les fonctions d'adjointadministrateur, qui savent, qui pourraient rendre d'autres services, ils se voient le plus souvent obligés de prendre leur retraite comme sous-préfets.

Nous avons dit le rôle de l'administrateur et demandé qu'il fût plutôt étendu. C'est parce que nous donnons à l'administrateur une situation aussi forte, que nous voulons la confier à des hommes de premier ordre. Nous ajouterons qu'il est permis de concevoir au-dessus des admi-

1. Une École coloniale existe à Paris qui forme des fonctionnaires pour toutes nos colonies, l'Algérie exceptée. 11 serait possible d'y créer dès demain une « section algérienne » ; il suffirait que le gouvernement le voulût.

nistrateurs, un corps de « contrôleurs ». Dans ce pays d'Algérie où l'état et le genre de vie des populations, la situation des Européens et des indigènes en face les uns des autres, rappelle, par divers côtés, l'époque du moyen âge, pourquoi le chef de la colonie, le gouverneur général, n'aurait-il pas ses envoyés , ses contrôleurs comme avait Charlcmagne? Les missi dominici se rendraient dans toutes les parties de la colonie, visiteraient toutes les communes mixtes, jugeraient les actes des administrateurs, verraient les débuts des adjoints-administrateurs, entendraient les populations.

Aujourd'hui, les sous-préfets sont chargés du contrôle des administrateurs de leur arrondissement; mais cet arrondissement est fort étendu, les occupations des sous-préfets sont multiples; ils ne peuvent faire leurs tournées ou les font incomplètement. Quelle autorité, quelle compétence ont-ils, d'ailleurs, s'ils viennent de France sans rien savoir du monde arabe? Enlevons donc aux sous-préfets cette part de leurs attributions et confions à des fonctionnaires spéciaux d'une parfaite indépendance, d'une expérience certaine, la charge de contrôler les administrateurs. Les missi dominici seront à la disposition du gouverneur général pour contrôler, observer, faire des enquêtes comme les inspecteurs des finances sont à la disposition du ministre pour visiter tous les comptables, tous les services financiers.

Nous avons terminé notre longue étude sur la politique à suivre à l'égard des indigènes; nous avons tracé un programme. Il contient un certain nombre d'articles absolument négatifs, mais on ne saurait en être surpris, si l'on admet qu'il est utile de revenir sur les différentes mesures prises par les « assimilateurs » et de repousser toutes celles qu'ils projettent encore de faire triompher.

C'est ainsi que nous avons été amené à demander l'abandon des lois sur la propriété individuelle, sur l'état civil, sur la justice et que nous avons repoussé la naturalisation des indigènes, le droit de suffrage ainsi que le programme de la construction des écoles. Assurer la sécurité des biens et des

personnes, dans l'intérêt des colons comme dans celui des indigènes, puis chercher à améliorer la situation matérielle de ces derniers, les amener à perfectionner leurs moyens d'élevage et de culture, à produire et partant à vendre davantage, tels sont, il nous semble, les seuls « progrès » auxquels nous, « civilisés d'Europe », pouvons convier les « primitifs du Maghreb ».

Par là nous leur assurerons les seuls bienfaits qu'un peuple de mœurs aussi simples peut apprécier et comprendre. Ils demandent qu on leur rende leurs droits d'usage dans les forêts, leur justice; qu'on leur donne de l'eau, des routes, que l'on assure la vie de leurs troupeaux; allons à leurs désirs, ne cherchons rien autre. D'ailleurs, il suffit de réfléchir un instant pour juger que la politique que nous préconisons est la vraie politique d'assimilation. A mesure que l'indigène améliorera sa situation matérielle, que sa vie simple sera moins misérable, qu'il vendra ou achètera davantage, que le travail, le commerce, les bénéfices lieront ses intérêts à ceux des Européens il deviendra, qu'il le veuille ou non, moins ennemi, moins fanatique; une détente morale se produira : « Vois-tu la corde du puits? dit un poète de Fez. Par son frottement ne trace-t-elle pas un profond sillon dans la pierre la plus dure? »

Histoire d'un palais élevé sur des fondations mal établies. — La façade de l'Algérie. — Jugements favorables dont elle est l'objet. — Les dispositions intérieures de l'Algérie. — L'insuffisance des fondations.

Pourquoi la situation actuelle n'est pas satisfaisante. — Ni programme, ni vues d'ensemble. — Le « décret des rattachements ». — Les ministres indifférents aux affaires algériennes. — Le gouverneur impuissant. — Les forêts, les travaux publics « rattachés » à Paris. — Tiraillements. — Anarchie. — Où est l'autorité? — Les soff algériens. — Leurs appétits. — Petit nombre des électeurs. — Faiblesse des majorités. — La politique personnelle. — A M iliana. — A Au mal e. — Les députés de l'Algérie rapporteurs du budget de la colonie. — Où est le gouverneur? — Grandeur des intérêts de la France en Afrique. — Programme du gouvernement et de son représentant. — Question indigène. — Question de la colonisation. — Question du Sud. — A qui confier l'administration et le gouvernement? — Situation qu'il faut faire au gouverneur général. — 11 doit être le seul maître. — Organisation des services. — Le conseil du gouvernement. — Le contrôle et les grosses affaires à Paris. — Le service de l'Algérie attaché au ministère de l'intérieur. — Le gouverneur devant les Chambres. — Grandeur de la tâche de la France en Algérie.

Un homme fort riche achète après beaucoup de démarches, de difficultés et à un prix très élevé, un grand terrain magnifiquement situé. Il veut édifier, mais il n'a aucun plan général et, tout d'abord, il néglige d'étudier la nature du terrain sur lequel ses constructions doivent s'élever. Il a successivement plusieurs architectes; à tous il remet de grosses sommes, mais jamais il ne contrôle leur travail, et il lui arrive môme de leur retirer l'autorité qu'ils devraient avoir sur leurs ouvriers. Un jour vient, après bien des années, où, éclairé par ses parents, par ses amis, le propriétaire s'aperçoit que son palais, dont il est fier depuis longtemps, prête à bien des critiques. D'abord, si la façade

est belle, riche, les dispositions intérieures sont mal comprises, inachevées, défectueuses; puis de mauvais matériaux ont été employés au milieu de bons, enfin, ce qui est plus grave, les fondations ne sont pas partout solidement établies; il faut de suite les consolider, affermir le terrain même sur lequel elles reposent, si Ton ne veut pas que des mouvements se produisent, assez importants, peut-être, pour lézarder le palais tout entier.

Cette histoire de tous les jours est, pour partie au moins, celle de l'Algérie.

La façade est magnifique : 260 000 Français sont installés dans le Maghreb central, les uns habitent de grandes villes ornées de beaux édifices; les autres des villages et des fermes entourés de riches cultures auxquelles, parfois, des barrages et des canaux assurent de l'eau en toute saison; — un réseau ferré, long de 2 900 kilomètres, relie entre eux les principaux centres ; — le mouvement commercial de la colonie a dépassé le demi-milliard; elle fait, sur ce chiffre, plus de 400 millions d'affaires avec la France; — Marseille doit une part de sa richesse aux importations algériennes; les chemins de fer français transportent les vins, les céréales, les bestiaux de nos provinces africaines, et d'autre part, celles-ci sont pour nos industriels et nos commerçants un large débouché. Le voyageur qui parcourt un peu vite la colonie, qui la voit sous un grand soleil et un ciel toujours bleu est séduit, émerveillé. Les étrangers eux-mêmes, dont le jugement est généralement plus réservé, ne craignent pas de louer ce qu'ils ont vu : « Sous le rapport du don de la colonisation, écrit un Russe qui a beaucoup étudié notre colonie, M. de Tchiatchef, la France n'a rien à envier aux nations les plus privilégiées; l'œuvre accomplie en Algérie, égalée très rarement, n'a été surpassée nulle part ». — « Quiconque a pu voir comme moi, écrit le célèbre explorateur allemand Rohlf, les prodigieux travaux exécutés par les Français en Algérie, n'éprouvera qu'un sentiment de pitié pour ceux qui, en présence de toutes ces œuvres admirables, oseraient encore prétendre que les Français ne savent pas coloniser. »

Les dispositions intérieures, si on les examine avec quelque attention, méritent beaucoup moins d'être louées : sur les 260 000 Français, il y a 60 000 fonctionnaires ou semi-fonctionnaires, ce qui laisse un groupe de seulement 200 000 véritables colons français en face d'un groupe de 220 000 étrangers européens; — parmi les villages, si beaucoup prospèrent, il en est trop qui végètent, ou dépérissent; sur les 1 340 000 hectares de terre possédés par les colons, combien sont laissés incultes ou demeurent confiés au travail misérable des khammès? — il y a 2 900 kilomètres de chemins de fer en exploitation, mais ils ont été payés par la métropole et c'est elle qui les fait vivre ; — la colonie lui a aujourd'hui coûté une somme totale de près de 4 milliards et exige par an 85 millions; — enfin, fait plus grave, les fondements de notre domination ne sont pas solidement établis; la population indigène, au milieu de laquelle nous vivons, est domptée, elle n'est pas soumise. La conquête morale n'a pas suivi la conquête matérielle; depuis la grande guerre, il y a eu trois insurrections eh Algérie et nous sommes loin d'être assurés qu'il n'y en aura plus d'autres.

Comment expliquer de pareils résultats?

Il faut, tout d'abord, faire très large la part des difficultés que nous avons rencontrées : la guerre, le climat, l'installation des premiers colons, la nécessité de tout faire, de tout organiser, de tout créer sur une terre vierge, les tâtonnements, les erreurs inséparables d'un début, les « écoles » qu'il était impossible d'éviter, etc. L'œuvre de la France en Algérie mérite, assurément, lorsqu'on la juge, beaucoup d'indulgence. Si vingt à vingt-cinq années sont nécessaires pour le développement intellectuel et physique d'un homme, ce n'est pas trop d'accorder un siècle h une nation qui s'établit dans un pays nouveau et s'impose, à la fois, la tâche de transformer des régions barbares et incultes en une colonie riche et florissante et celle, plus lourde, de faire vivre côte à côte dans la « paix civile », les vainqueurs et les vaincus, des « civilisés » et des « primitifs ».

Ces observations ne suffisent pas toutefois à expliquer, à excuser la situation vraie en présence de laquelle nous nous

trouvons. Laissons les beaux dehors : est-il douteux, si nous faisons masse des critiques, que nous n'avons pas lieu d'être pleinement satisfaits?

Pourquoi? C'est que le gouvernement métropolitain a trop longtemps tardé à arrêter dans ses lignes générales un programme d'ensemble. C'est que sous le second Empire, puis sous la République, les changements dans les idées, dans les vues poursuivies, dans le mode de gouvernement et le mode d'administration ont été trop fréquents. Aujourd'hui même on ne rencontre aucun principe directeur; il n'y a, ni à Paris, ni à Alger une volonté certaine, une autorité responsable.

Il est impossible que cette conclusion très nette ne se soit pas peu à peu imposée aux esprits à la lecture des chapitres qui précèdent.

A Paris, dans le gouvernement, qui s'occupe de l'Algérie, qui en est responsable? Tout le monde, c'est-à-dire personne. Le décret du 26 août 1881, dit « décret des rattachements », abrogeant le décret du 10 décembre 1860, qui remettait le gouvernement et la haute administration de l'Algérie au gouverneur général, a placé tous les services civils sous l'autorité directe de chaque ministre compétent. Le gouverneur n'a conservé, comme attributions propres, que celles qui lui avaient été conférées par des lois spéciales; sur toutes les autres matières administratives, il s'est trouvé presque totalement dessaisi. Les « décrets de délégation », qui ont suivi, ont spécifié d'une manière absolument limitative les affaires sur lesquelles il a droit de statuer; tout le reste appartient aux ministres !.

Transporter l'administration de l'Algérie à Paris était une politique. On considérait la colonie comme « un prolongement de la métropole », on pensait que tous les ministres s'intéresseraient également à ses affaires, y donneraient

1 . Les décrets de délégation portent les dates des 26 août 1881 (Intérieur, Finances, Instruction publique, Travaux publics, Agriculture et Commerce, Postes et Télégraphes); 13 septembre 1881 (Justice); 13 mai 1882 (Finances); 29 mai 1882 et 21 mai 1883 (Travaux publics); 13 avril 1885 (Commerce) et 24 septembre 1886 (Agriculture).

leurs soins. L'application a très vite permis de voir que Ton s'était trompé. Les multiples affaires de l'Algérie font un ensemble dont les parties sont étroitement liées; elles exigent une attention continue, une direction unique, et qui plus est, spéciale; rien n'était donc aussi nuisible que de les noyer, pour ainsi dire, dans les différents ministères. On s'est exposé à trouver des ministres hors d'état de suivre, avec intérêt et continuité, des idées qui ont besoin d'être suivies et mûries; des ministres auxquels le temps manque pour s'attacher aussi directement qu'il le faudrait à la solution de questions délicates. Absorbés entièrement par les questions métropolitaines de leurs départements respectifs, puis par des questions de politique générale, les ministres ont donc laissé retomber la plupart des affaires algériennes dans des bureaux où elles ne peuvent pas toujours être appréciées avec la sûreté qu'il convient.

Ce n'est pas tout encore! Tandis que le décret de 1881 donnait aux ministres des attributions qu'ils ne pouvaient exercer, il laissait le gouverneur général sans pouvoirs propres, sans autorité réelle, presque sans prestige. Les agents des forêts appliquent avec rigueur le Code forestier dans toute la colonie, soulèvent des mécontentements, des colères, ruinent des populations entières, — le gouverneur ne peut rien : les forêts sont « rattachées » au ministre de l'agriculture ! Les ingénieurs entreprennent des travaux sans méthode, négligent leur ordre d'importance, dépensent sur les routes des sommes hors de proportion avec Y effet utile produit, — le gouverneur ne peut rien, les travaux publics sont « rattachés » au ministre de Paris ! Le régime des eaux a en Algérie une importance considérable, il est sur bien des points la vie des colons, — le gouverneur n'a sur lui aucune autorité, l'hydraulique agricole est « rattachée » au ministre de l'agriculture;... et ainsi pour tous les services» pour toutes les affaires!

Le résultat? Partout en Algérie des tiraillements, partout ou presque partout l'anarchie; puis, à Paris, les bureaux traitent les affaires d'après leurs idées métropolitaines ou suivant des avis qui peuvent être en opposition avec les vues et

les désirs du gouverneur général. Le ministre de l'intérieur lui-même, qui, contresignant le décret de nomination du gouverneur, paraît êlre plus que ses collègues « ministre de l'Algérie », se désintéresse comme les autres ou, peutêtre, se repose sur eux.

Et dans quelle colonie laissons-nous le gouverneur sans un chef véritable qui serait à la fois un directeur, un contrôleur et un soutien? Dans quelle colonie abandonnet-on à lui-même le représentant de la métropole après avoir eu soin de lui enlever presque toute autorité sur les services? Dans la première de nos possessions, dans celle où la politique personnelle est le plus répandue, où les querelles des soff sont les plus ardentes. La sociélé algérienne, en effet, a ses soff tout comme la société indigène. N'est-il pas évident que devant un gouverneur à qui il est interdit de gouverner, d'administrer, dont les services sont indépendants, les soff se sentiront plus forts, augmenteront d'audace, prétendront que l'on épouse leurs querelles?

En France, chaque département, chaque ville a ses coteries, ses intrigues; mais en Algérie, les coteries sont particulièrement audacieuses, les intrigues nombreuses, et surtout les besoins immenses. Dans tous les villages du Djurjura, avant la conquête, il y avait le soff d'en haut et le soff d'en bas, et d'un bout à l'autre de la montagne, tous les gens d'en haut se prêtaient main-forte contre les gens d'en bas, sans discuter ni même réfléchir. Il en est malheureusement ainsi dans plusieurs des centres électoraux des trois provinces et le proverbe kabyle : « sois de ton soff avant d'être de ta famille » est devenu proverbe algérien.

Les appétits sont insatiables. Faut-il en être surpris? D'abord, il y a, peut-on dire, les « appétits légitimes » : tout était à faire sur cette terre nouvelle, sur cette terre vierge, et quoique beaucoup ait été fait, il reste de grands besoins à satisfaire; il faut des chemins de fer, des routes, des ports — et l'on demande à la métropole de payer sans compter; puis il y a, et ceci est plus grave, ce qu'il faut appeler les « appétits locaux », — on exige tout de la métropole, tout du déparlement ; on prétend tout obtenir pour sa ville, pour

CONXLUSIONS. 527

i colerie, pour ses amis, pour soi. Ils sont nombreux ceux ue la colonisation officielle ou les hasards d'une vie avenîreuse ont amenés sans ressources sur la terre d'Afrique; lus nombreux, ceux qui ayant quelque chose désirent davanige. L'un veut de la terre, un autre du crédit, un troisième ne place. Les objets de tentation, d'ailleurs, sont à portée : oici la métropole, elle est bienveillante; pourquoi ne lui emanderait-on pas de l'argent, et beaucoup? Voici des terres ni appartiennent aux indigènes, pourquoi ne les leur prenrait-on pas? Voici une fonction élective qui assure influence t faveurs, pourquoi ne l'ambitionnerait-on pas pour soi ou our un ami?

Si le représentant du gouvernement avait pouvoir et autoté, s'il avait le droit d'administrer, d'avoir un programme,

aurait vite fait appel aux hommes préoccupés du bien et s la prospérité publics, qui se tiennent en dehors des quelles et qui, tout en travaillant pour eux, n'oublient ni l'intérêt énéral, ni l'avenir de la colonie. Mais lorsqu'il n'y a pas 3 gouverneur, ce sont des soff qui prétendent gouverner; 3S plus âpres entraîneront les hésitants, les timides, et ils iront la majorité. Elle est facile à faire, d'ailleurs, la majoté dans un pays où le nombre des électeurs est très faible, ans une ville de moyenne importance, 160 ou 140 élec- ;urs suffisent pour faire un conseiller municipal; celui qui ;t en tète de la liste avec 170 voix est assuré d'avoir la lairie; 400 voix, 300 voix, 260 même font un conseiller snéral. La politique personnelle, avec tous ses inconvéients, tous ses vices, sera donc fatalement la seule posble. Les soff se disputeront la victoire avec acharnement; Dur être élu, le candidat promettra; pour conserver la conince de ses électeurs, pour assurer sa réélection, l'élu 3vra tenir ses promesses, demander des faveurs, en exiger lême.

Exagérons-nous en peignant, en traits aussi vifs, les œurs politiques de l'Algérie? Non, hélas! et des faits sont , empruntés, non pas à la polémique des journaux, mais îx discussions des Chambres ou à l'action publique de la istice. A Miliana, les 333 électeurs qui font la majorité,

tenant pour rien l'enquête faite par une commission du Sénat et les déclarations du ministre de la justice, dans l'affaire dite « du cadi de Miliana », conservent, comme leur représentant au Conseil général, un homme dont la conduite et les agissements ont été publiquement blâmés. Dans le même département, le conseil municipal d'Aumale, suivi de la population, s'est il y a quelques mois « mis en rébellion ouverte contre la loi », en prétendant entraver les perquisitions que le juge de paix du canton avait reçu mandat d'opérer au domicile du maire f. — Voici, à la vérité, un acte de fermeté à l'actif de l'administration. Mais c'est le premier, le second peut-être, si l'on compte la volonté qu'a manifestée le préfet d'Oran de faire appliquer dans son département la loi de 1836 et de remettre Tordre dans le service de la voirie malgré l'opposition du conseil général.

Mais lorsqu'à Paris les ministres se désintéressent des affaires d'Algérie, oublient qu'il faudrait soutenir les principaux agents du gouvernement, renforcer leur autorité n'est-il pas plus simple, plus facile, pour ces derniers de prendre le parti, ici de ne point voir, de fermer les yeux, ailleurs de laisser se perpétuer des abus, des errements fâcheux , ailleurs encore d'accorder aux élus du suffrage universel plus que ce qui devrait légitimement leur revenir?

Les ministres ne sont point les seuls à se désintéresser des questions africaines. Les députés métropolitains ont fait trop longtemps de même, et c'est ainsi, qu'en treize années, de 1877 à 1889, ce sont, à la Chambre, les représentants de la colonie qui ont annuellement tenu la charge de rapporteur du budget de l'Algérie.

Dès lors, les « choses d'Algérie » demeurent dans les mains de quelques-uns, les seuls initiés en ont connaissance, « personne n'y vient voir ». On donnera donc des concessions de terres aux Algériens plutôt qu'aux métropolitains; on entraînera la Banque à faire des prêts agricoles disproportionnés avec les ressources des emprunteurs;

4. Journal Officiel du 15 juin 1892. Décret portant dissolution du conseil municipal de la commune d'Aumale.

on négligera d'appliquer les principes de la comptabilité métropolitaine en matière de voirie ; on cherchera à tenir les colons exemptés de tout impôt; on évitera, pour répondre à leurs exigences, d'appliquer un décret qui les gênerait; on imaginera enfin le « budget spécial », combinaison très favorable à la colonie, très défavorable à la métropole. Les agents du gouvernement sont pris dans un engrenage....

Pour les indigènes, qui se préoccupera d'eux, qui les défendra? Ils n'ont point de représentants, — et nous avons dit comment ils ne peuvent en avoir. Ce ne sont point les élus des colons qui se constitueront leurs défenseurs; tout au contraire. N'est-ce pas sur les propriétés indigènes que l'on taille la part du colon? ne sont-ce pas les impôts indigènes qui alimentent les budgets communaux et départementaux? Le gouverneur, qui est leur représentant naturel, devrait être leur « père », mais la force, l'autorité lui manquent. Si Ton ajoute que le gouvernement n'a jamais eu un plan sur la politique qu'il convenait de suivre à leur égard, que les « assimilateurs » n'ont jamais rencontré de contradicteurs, et qu'ainsi, pour reprendre une expression dont nous nous sommes servis plus haut, « le mal des lois » est venu après « le mal de la fatalité », on jugera combien la situation des Arabes est malheureuse.

Ainsi vont donc les choses.

Est-il cependant un pays où la France ait des intérêts plus nombreux et plus importants?

Voici les indigènes au nombre de plus de trois millions et demi. Ils vivent, malgré notre présence au milieu d'eux, de leur vie d'autrefois : semi-nomades ou nomades, tous constitués en tribus et ayant encore, sur plusieurs points, de grands chefs politiques et religieux, dont l'autorité morale n'a pas disparu; — beaucoup appartiennent à des congrégations musulmanes et sont dévoués à des chefs d'ordres que nous connaissons à peine, mais dont nous n'ignorons ni les intrigues, ni les secrètes espérances; — une même religion unit entre eux tous ces hommes et fait qu'ils sont les « frères » des habitants du Maroc, du Sahara, de la Tripoli-

taine, qu'ils appartiennent à un monde différent du nôtre et ennemi; — enfin, cette religion, les lois, les mœurs, les idées qui en sont la résultante, ainsi que le fait premier de la conquête, tiennent nos sujets prodigieusement éloignés de nous. Us sont, les uns sous notre administration directe, les autres sous notre haute surveillance ; tous doivent obéir à nos agents, respecter les personnes et les propriétés, vivre sous la « paix française » ; c'est au milieu d'eux, c'est en pleine société musulmane que nous avons entrepris de fonder une colonie.

Indiquer les éléments et les termes du problème indigène ce n'est certes pas indiquer les limites de notre responsabilité et de nos devoirs, car il faut en Algérie pourvoir à la sécurité, au bien-être de la colonie européenne; — il faut lui assurer des routes, des chemins de fer, des ports, avoir le constant souci du développement de sa richesse, de ses intérêts; — il faut encourager les cultures, défendre les récoltes, assurer à toutes les entreprises particulières, qui au total forment une immense entreprise nationale, la protection la plus efficace possible; — enfin, il faut sauvegarder les intérêts financiers de la mère patrie représentés par une avance de près de 4 milliards et une subvention annuelle de 85 millions, — avance qu'elle a faite, contribution qu'elle ne cesse de consentir pour la mise en valeur du pays. À ces obligations si étendues, qu'on ajoute la tâche d'appeler de nouveaux colons, de fortifier l'élément européen sur la terre d'Afrique, de solliciter les capitaux métropolitains et de leur assurer un maximum de sécurité.

Si maintenant nous tournons les yeux au dehors, nous voyons que nos devoirs extérieurs ne sont guère moins pesants et moins impérieux que ceux qui nous incombent au dedans de notre possession. Les frontières tunisiennes sont sûres, mais dans l'extrême Sud, aucune ligne n'est tracée entre nos possessions et la Tripolitaine. Celte province turque est comme un grand couloir ouvert par lequel peuvent s'introduire chez nous tous les fauteurs de troubles, tous les émissaires politiques et religieux. A l'ouest, l'empire du Maroc est aux mains d'un souverain, descendant du Prophète, dont

l'autorité temporelle semble être chaque jour moins reconnue par ses sujets. De ce côté, à une certaine distance dans Tintérieur, quelles tribus lui obéissent? quelles tribus dépendent de nous? Fait plus grave! « L'homme malade » de l'Occident est entouré, observé, sollicité par les agents de plusieurs nations européennes qui voudraient prendre pied dans son empire. Le Sud même de l'Algérie doit être, d'autre part, l'objet de nos constantes préoccupations : le Sahara est indissolublement lié au Tell et Ton aurait tort de tenir seulement compte du chiffre de la population saharienne pour juger son importance politique. N'avons-nous pas vu les insurrections de 1864 et 1881 prendre naissance chez les nomades pour s'étendre jusqu'au Tell et ravager nos centres de colonisation? Il est donc là des tribus qu'il convient de surveiller, des grands chefs à qui il faut faire accepter notre influence. Si, d'autre part, une convention diplomatique a reconnu que notre zone d'influence s'étend jusqu'au Niger et jusqu'au lac Tchad, sa seule signature n'a pas eu pour effet de supprimer toutes les difficultés dans cette zone même. Un jour nous apprenons que les droits de la France sont discutés au Touàt, que des émissaires, venus du Maroc, inspirés peutêtre par des légations européennes, intriguent contre nous; un autre jour, l'assassinat d'un voyageur français dans les régions inexplorées du désert, nous rappelle que les Touareg ne cessent' d'être ennemis, qu'ils craignent notre approche, qu'ils subissent l'influence des Senoussya.

Des intérêts aussi considérables, aussi nombreux exigent, en vérité, une autre attention que celle qui leur a été jusqu'à présent accordée, une autre politique que celle qui a été jusqu'ici suivie. Que pèsent à côté d'eux les volontés, ou mieux l'entêtement, des 333 électeurs de Miliana, — la rébellion du conseil municipal d'Aumale, — les intrigues, les appétits des soff, — les exigences des élus d'un petit nombre d'électeurs?

La commission d'enquête sénatoriale a terminé sa tâche et, bientôt, sans doute, une discussion s'ouvrira sur chacune de ses propositions.

Il est à espérer que Ton arrêtera alors une série de mesures

touchant, d'une part, la « colonisation européenne », d'une autre, la « question indigène ». Mais il servirait de peu de choses de régler ces questions et celles qui sont connexes, si on en négligeait une autre qui les domine toutes, sans le règlement de laquelle rien de durable ne serait fait : comment comprendre le gouvernement et l'administration de l'Algérie? à qui les confier? comment faire échec aux mœurs politiques actuelles? comment corriger les mœ.urs administratives dont souffre le pays?

Nous n'avons pas ici à rédiger, article par article, un projet; ce n'est pas notre travail; mais il est permis d'indiquer quelques lignes générales. Il faut donc qu'un programme algérien étant sorti des délibérations des Chambres et du gouvernement quelqu'un reçoive la charge d'en poursuivre l'application.

Nous ne voulons pas d'un ministre de l'Algérie. Les hasards et les jeux de la politique appelleraient souvent à la tète du nouveau ministère un homme ne sachant rien des multiples questions qui seraient de son ressort; on donnerait le portefeuille de l'Algérie dans une combinaison ministérielle, comme on donne le portefeuille de l'agriculture ou celui du commerce. Le ministre ferait de la politique au Conseil, au Sénat, à la Chambre, — jamais de l'administration algérienne; il n'en aurait pas le temps. — D'ailleurs l'Algérie doit être administrée, non à Paris, mais à Alger; la preuve est faite, et bien faite.

Qu'on ne l'oublie pas, l'Algérie n'est pas la France; il ne faut point que l'existence de préfets, de conseillers généraux, de députés ou de sénateurs laisse croire que trois départements découpés dans le Maghreb central ressemblent en quoi que ce soit à la Normandie, au Languedoc, ou à la Provence. C'est d'une semblable illusion qu'est né le décret des rattachements de 1881.

A Alger, il faut un gouverneur ayant de larges pouvoirs, avec une responsabilité propre et non un préfet de première classe sans véritables attributions, sans responsabilité réelle. Certes, il convient de le bien choisir et l'importance même de la situation sera une garantie que le gouvernement cher-

chera pour la remplir un homme d'une valeur certaine, un fonctionnaire de premier ordre.

Le gouverneur aura donc le gouvernement et la haute administration; ce sont les termes du décret de 1860; il ne faut pas hésiter à les reprendre. Tous les fonctionnaires de la colonie, sans en excepter un seul, seront sous son autorité. Les préfets et les sous-préfets des départements algériens seront nommés par le Président de la République sur la proposition du ministre de l'intérieur, mais après avis préalable du gouverneur. Les généraux de division, administrateurs des territoires militaires, ne pourront, eux aussi, être nommés qu'après l'avis préalable du gouverneur; comme les préfets, ils seront sous ses ordres. Il résultera de ces dispositions essentielles qu'il n'y aura plus en Algérie qu'un seul pouvoir et non trois ou quatre comme aujourd'hui.

Ce point n'est pas le seul : le gouverneur cessera d'être le délégué que le chef de chaque déparlement ministériel garde à sa disposition, dans la colonie; tous les chefs de service ne correspondront avec Paris que par son intermédiaire.

Le système administratif existant à Tunis, auprès du Résident général, pourrait ici être pris comme exemple avec avantage. Les bureaux du Gouvernement général seraient disloqués pour être placés sous les ordres immédiats des chefs de service eux-mêmes : procureur général, recteur, inspecteur ou directeur des finances, inspecteur général des ponts et chaussées, conservateur des forêts, directeur de l'hydraulique agricole, etc. Le gouverneur ne garderait auprès de lui qu'un secrétariat général qui donnerait l'impulsion unique, centraliserait les affaires réservées. Les chefs des grands services publics, choisis parmi les hommes les plus compétents, seraient ainsi, chacun en ce qui le concernerait, comme de véritables ministres responsables, devant le gouverneur, des affaires de leur ressort. Réunis sous sa présidence , ils formeraient un conseil de gouvernement. La compétence de ses membres, leur autorité seraient un gage de bonne administration. Le Conseil de gouvernement préparerait le budget et d'une façon générale serait doté d'attributions étendues.

Chaque année, le gouverneur viendrait à Paris pour soutenir, devant les Chambres, en qualité de commissaire du gouvernement, la discussion du budget de la colonie; il fournirait au Parlement toutes les explications qui pourraient lui être demandées sur son administration.

Dans une pareille organisation le Conseil supérieur de l'Algérie subsisterait avec sa composition et ses attributions actuelles. Son principal rôle serait l'examen du budget présenté par le gouverneur; il demeurerait une assemblée purement consultative.

La situation faite au gouverneur générai sera-t-elle celle d'un roi? Non, mais celle d'un vice-roi. Si le gouvernement et la haute administration sont à Alger, la haute direction, le haut contrôle demeureront à Paris; toutefois, direction et contrôle ne seront pas éparpillés entre tous les ministres. Un seul aura la responsabilité du gouvernement, de la politique suivie, ainsi que le contrôle, non des choses minimes, mais de la marche générale des affaires. A notre sens, le service de l'Algérie de Paris dépendrait du ministre de Fintérieur. C'est par son intermédiaire que les différents ministères seraient saisis de toutes les questions algériennes qui n'auraient pas un caractère essentiellement technique; c'est devant lui que le gouverneur aurait à répondre de son administration, de ses actes; il pourrait les annuler ou les réformer; c'est à lui que le gouverneur s'adresserait tant pour la décision des grosses affaires, des questions capitales, que pour avoir des instructions générales, ou obtenir la solution des affaires qui viendraient à Paris dans les ministères compétents.

Les avantages de ce système fort simple ne paraissent pas douteux : le gouverneur, dont l'autorité serait agrandie, entouré de chefs de services choisis parmi les hommes les plus distingués de chaque département ministériel, maître réel des services, serait bien au-dessus des querelles des soff, des intrigues locales, des menus faits et de la politique personnelle; les seuls intérêts généraux de la colonie le préoccuperaient, et il ne servirait que ceux-là. Il saurait, d'ailleurs, qu'il a à Paris, dans le ministre de l'intérieur, en même

temps qu'un chef et un contrôleur permanent, un appui certain.

Veut-on toute notre pensée?

Le Président Grévy disait à propos de l'affaire Schnœbelé : « Je suis mon propre ministre des affaires étrangères ». Il jugeait, avec raison, que, quoique constitutionnellement irresponsable, il ne devait cesser de suivre d'un œil attentif les grandes questions de politique extérieure intéressant son pays. Serait-il hardi ou téméraire de penser que si les affaires algériennes n'ont pas la même importance que les questions de paix ou de guerre, elles doivent cependant être tenues au premier rang?

La France n'a pas cessé depuis soixante ans de faire en Algérie des placements considérables. Elle n'a pas seulement engagé des capitaux, elle a engagé des vies humaines, elle a engagé sa réputation et son honneur.

Les soldats morts sur le champ de bataille, les colons morts à la peine, ceux qui aujourd'hui travaillent et luttent, les sommes versées par le Trésor en Afrique, l'argent placé par les particuliers dans la terre et dans le commerce, tout cela représente une valeur inestimable dont nous devons compte aux générations futures.

Voudrait-on, d'autre part, tenir pour peu de chose rengagement que la France a pris devant l'Europe, le jour où elle a décidé de demeurer en Algérie? En s'établissant dans une province du monde musulman, en entrant en contact avec des « primitifs », elle s'est créé l'obligation d'assurer la paix, la sécurité et, au moins, une vie matérielle meilleure aux populations conquises.

Est-il — même pour un vieil et riche pays dont l'histoire a tant de pages glorieuses comme le nôtre — responsabilités plus étendues, plus lourdes?

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