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CHAPITRE XIV

Le col de la Croix-Haute. — Le Buech et Lus-la-Croix-Haute. — Pris dans les neiges. — Serres. — La vie en plein air. — Un boulanger mal à l'aise. — Des animaux considérés dans leurs rapports avec la bicyclette. — Sisteron. — Un Parisien égaré.

Une cloche lente et grave qui sonne l'angélus nous réveille à cinq heures. Nous sommes en retard, nos paillasses en sont cause. Nous prenons vite le café et nous voilà en route pour le col de la Croix-Haute. Près de 300 mètres encore à monter. Nous les montons sagement à pied, et, au moment d'arriver au col, nous nous retournons pour envoyer un adieu aux monts de Trièves et à ceux qui entourent Grenoble.

Les cols sont presque toujours tristes. Celui-ci est lugubre. C'est un maigre plateau avec de mi-

sérables prairies où les bergers ont ramassé en petits tas les innombrables cailloux dont il est parsemé, pour que les moutons puissent brouter sans s'user le nez comme ceux de la Grau. Ces tas de pierres, semblables à des tombes, ne contribuent pas à donner de la gaîté à ce paysage, où Ton sent que les vents glacés doivent souffler avec rage presque toute Tannée.

Malgré la tristesse de l'endroit, nous sommes joyeux, en pensant que nous allons rouler en descendant aujourd'hui toute la journée. Nous commençons dès maintenant, et nous arrivons au village de Lus-la-Groix-Haule. Nous faisons ici connaissance avec le Buech, torrent malfaisant et dangereux. Nous sommes dans un petit cirque appelé le Plan des Roses. Un bien joli nom, mais peu justifié. Je n'y ai jamais vu de rosiers ; en revanche, on m'a raconté à Lus que les hivers y sont d'une exceptionnelle rigueur, et les neiges plus redoutables que partout ailleurs. Les tempêtes de neige y font souvent des victimes et, il y a quelques années, un homme du pays allant du village à la gare — il n'y a pas un kilomètre — fut surpris par une tourmente, perdit son chemin, aveuglé et meurtri, et fut retrouvé deux jours après, gelé sous quatre pieds de neige. Quand on lit dans les journaux que les trains de la ligne de Gap ont été arrêtés par les neiges, c'est presque toujours dans ces parages. Si les chasse-neige

Bords du Bucch (pni.e 108

dont les locomotives sont pourvues ne suffisent pas à démolir la muraille qui s'oppose à la marche du train, on appelle tous les gens des villages voisins, et c'est une véritable armée de travailleurs qui attaque l'obstacle. Bonne aubaine pour tout ce monde inaclif pendant l'hiver. Pourtant la médaille a son revers. « Au bout d'une demi-heure, me disait l'un d'eux, on a la figure toute noire; c'est le froid, la neige qui fait ça; d'aucuns, faut les emporter ; ils tomberaient. »

Nous longeons maintenant le Buech, dont le lit de galets a une largeur extraordinaire; lui, s'étale à son aise, peu profond, mais rapide et plein de vagues. On sent une sourde colère dans ces eaux tumultueuses. La voie ferrée nous accompagne toujours, et nous ne faisons que de la traverser et retraverser. A Saint-Julien-en-Beauchêne on bat le blé au milieu de la route, avec des mulets qui piétinent le grain, et nous passons à travers l'aire.

C'est que nous voici arrivés en Provence. Nous changeons subitement de pays. x\ux sévères montagnes, d'aspects graves, vont succéder d'éclatants tableaux, la gaîté et l'exubérance de l'homme et du paysage. Déjà les bords du Buech sont plutôt jolis, amusants. Des rochers curieux bordent la route, pas très hauts, mais prenant mille formes plus bizarres les unes que les autres. Il y a des

aiguilles, des obélisques, des découpures imprévues, de soudaines apparitions de calcaires et de grès au milieu des bois. Il doit y avoir des grottes dans tout cela; comme je propose à mon compagnon de nous en assurer, il refuse avec énergie. Notre aventure de Hautecourl'a guéri des grottes pour longtemps.

En approchant de la Faurie, les gorges rocheuses sont de plus en plus singulières, étroites et tourmentées. iMême, en un endroit, une muraille de rocs barre absolument le val et ferme le passage. Là dedans le Buech s'est ouvert violemment une coupée si nette qu'on la croirait faite par l'homme, si l'homme pouvait exécuter de pareils ouvrages. De l'autre côté, un château fort s'était cramponné à ce mur abrupt, et ses ruines sont perchées comme en un décor sur les crêtes effritées.

Les montagnes continuent à s'abaisser et nous à descendre fort agréablement. Le Buech coule maintenant dans une plaine bosselée d'étranges monticules de 100 à 200 mètres de hauteur, étranges par leurs flancs plissés et comme gaufrés de gorges profondes et par leur couleur d'un brun rougeâtre. Nulle végétation sur ces hauteurs comparables à d'immenses tas de chocolat en poudre. Quelques villages, Aspres, Aspremont, et les ruines imposantes d'un château fort couronnent parfois ces mamelons dont toute la plaine est ■encombrée.

Voici des escarpements plus imposants, mais plus dénudés. Il y a quelques années, avant le phylloxéra, ils étaient couverts de vignobles renommés. Le phylloxéra î Ah ! nous allons en entendre parler dans tout ce Midi.

Un peu avant Serres, nous sommes rejoints par un bicycliste arrivant, lui aussi, de Paris. Il vient voir sa famille qui habite Serres, et il a fait le trajet en trois jours. A la bonne heure ! Plus de 200 kilomètres par jour! Nous le regardons avec une admiration un peu sceptique, mais exempte d'envie.

La ravissante petite ville que Serres! Comme nous voilà bien en Provence, où toutes les villes, tous les villages sont pittoresquement campés, jamais bêtes ou quelconques. Ici les maisons sont étagées à la base et sur les deux flancs d'un mince éperon de rocher qui les surplombe de 600 mètres. C'est le mont Jardanne, dont la hauteur réelle est de 1363 mètres. Au pied passe le Buech, toujours; il s'est pratiqué, là aussi, une brèche formidable entre cette montagne et une autre, le mont d'Arambre, qui dresse ses étages pierreux et bleuâtres en face de la ville.

Les rues étroites, sombres, fraîches, donnent l'impression d'une ville espagnole, d'une petite cité des pays chauds. Nous ne sommes plus en France ; partout des orangers, des citronniers,

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des amandiers; partout des jardins gaîment agrafés sur les pentes rocheuses, rôtissant au grand, brûlant et joyeux soleil du Midi ; partout des fontaines d'où coulent des eaux cristallines et glacées. Puis la vieille église à l'aspect de forteresse, aux murs épais de 2 mètres, aux rares fenêtres, à l'intérieur d'un noir et d'une odeur de cave, à la tour carrée surmontée d'une cage de fer forgé en volutes, arabesques de métal, au milieu desquelles les cloches verdissent en plein air. Des portes basses, sculptées dans des chambranles de pierres surmontées d'écussons au milieu d'arcs circonflexes, attestent une ancienne splendeur et des temps nobles. Devant les maisons, assises sur les marches des allées ou des huis entr'ouverts. sont toutes les femmes, tricotant, cousant, jacassant dans une langue inconnue, chantante et redondante. Des yeux noirs largement ouverts, étincelants et provocants, des cheveux, noirs aussi, tordus en lourdes nattes, un teint mat coloré par moments de furtives roseurs, des lèvres rouges, des dents éclatantes de blancheur dans les rires que fait naître le passage des deux drôles de corps que nous sommes. Non, nous ne sommes plus en France, nous sommes en Italie, en Espagne, où vous voudrez, mais pas dans la froide patrie des Bretons taciturnes, des Picards lourds et des Normands rusés.

Devant l'hôtel Fifi, où nous sommes reçus à merveille par M. Fifi lui-même, une treille délicieuse forme sur le trottoir une oasis d'ombre; nous y attendons le déjeuner en regardant grésiller sous le soleil ardent les blancheurs des maisons d'en face.

De là, la vue s'étend sur une plaine lumineuse qui s'enfuit à perte de vue dans l'horizon, à travers les vapeurs transparentes du sol chauffé à blanc. Des oliviers piquent de leurs touffes glauques le gris poudreux du sol, et l'on devine, à des plaques étincelanles, les deux torrents, le Buech et la Blême, qui se réunissent dans ce vaste espace.

Les notables de la ville sont là, prenant l'apéritif, sous la treille, gais, causeurs, expansifs, racontant toutes leurs affaires privées, dans cet accent méridional si savoureux et si pimpant. Rien de caché pour personne. Dans le Midi, tout le monde vit au grand jour. Il y a là le greffier du juge de paix, le juge de paix aussi, un vieux commandant jovial, — serait-ce, ô Daudet, le brave commandant Bravida, ancien capitaine d'habillement? — le percepteur, que sais-je? Tout ce monde bavarde à qui mieux mieux et ne demanderait qu'à lier avec nous une inaltérable amitié, si, ahuris de ces mœurs nouvelles, éblouis par un soleil inconnu, nous n'étions muets comme des poissons qu'on aurait installés dans un four

à gaufres. Une fillette remplit ses cruches à la fontaine.

« Eh! lui crie-t-on, eh, la mignonne! Tu es toujours belle, tu sais! A toi la palme! »

Passe un gendarme.

« Hé, gendarme! Par ici! Venez donc prendre quelque chose ! »

Pandore s'assied respectueusement sur le bord d'une chaise.

« Qu'est-ce que vous prenez, gendarme?

— -Ce que mon commandant voudra..., quelque chose de doux, par exemple. »

Et il se fait servir modestement un grand verre de rhum.

Pendant ce temps, le déjeuner se prépare. Bientôt, servis par la gentille M'^^Fifi en personne, nous faisons un excellent repas dans une salle ombreuse et arrosée de frais. C'est encore le Midi, ce déjeuner : des tomates, de ces délicieux melons, ou plutôt miélouns, dont la chair blanche fond comme un sorbet dans la bouche, de l'ail partout, une vraie débauche de couleur locale. Ravis, nous nous promettons de nous faire méridionaux, provençaux pour tout de bon, et d'apprendre la langue, car c'est ainsi qu'ils nomment leur patois. En attendant, nous continuerons à parler français, mais en y mettant beaucoup d'assent.

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De Serres à Sisteron, 37 kilomètres dans la plaine accidentée où roule la Blême. Les montagnes de chocolat reparaissent, et les ombres de leurs replis ont des teintes d'un bleu foncé tout à fait tranchantes au milieu du brun environnant. La route descend toujours, mais elle est devenue fort mauvaise. Des cailloux très méchants la parsèment comme à la Fête-Dieu les fleurs jonchent les rues. C'est affreux; nos machines subissent des secousses à tout casser. Pour comble de malheur, voilà qu'un mulet monté par un jeune garçon prend peur en voyant mon ami le dépasser, fait feu des quatre fers, étale son cavalier sur la route, moelleuse comme je Tai dit, et part à fond de train, menaçant d'écraser Hippocrate jeune, qui n'échappe à la chose que par un coup de guidon instinctif. Dans sa course insensée, un grand sac de toile pendu aux côtés de la bête emportée crève, et voilà le chemin qui se couvre d'objets grisâtres que je prends de loin pour des poteries ! Ciel ! serions-nous la cause invo- ' lontaire de la mort d'un marchand de faïence et de la ruine de ses héritiers !

Cris, forte émotion, tous les accessoires obligés d'une catastrophe. Nous courons à l'homme, nous le ramassons; il hurle à tue-tête qu'il est mort, ce qui nous rassure un peu.

Hippocrate jeune rausculte,le palpe, lui trouve plus de peur que de mal, et lui conseille de se

faire frictionner par sa femme. Puis nous courons ramasser les faïences, qui sont des pains, car le faïencier est un garçon boulanger. Les pains non plus n'ont pas trop de mal et n'en seront que meilleurs , étant recouverts maintenant d'une belle poussière blanche qui en a fait ce que les Parisiens appellent des> pains faiHnés. Le mulet, parti si glorieusement et qui annonçait devoir filer de la sorte jusqu'à Marseille, s'est arrêté à vingt pas de là, en bon méridional qu'il est. On l'équipe à nouveau, et nous nous remettons en route, mal remis de cette chaude alerte.

En foi de quoi nous conseillons au bicycliste voyageant dans les pays à mulets de faire grande attention et de se bien tenir sur ses gardes dès qu'il aperçoit Toreille d'une de ces bêtes ombrageuses. Maintes et maintes fois depuis cette aventure nous en avons trouvé sur notre route ; attelées ou non, à peine nous voyaient-elles qu'elles se livraient à des danses excentriques et dangereuses, à des gambades du plus mauvais goût. N'ayez pas honte; descendez de bicyclette et passez à pied plutôt que d'être l'auteur de malheurs irréparables.

Le cheval est beaucoup moins peureux ; toutefois, se méfier des écarts subits qui peuvent en prendre certains à notre vue.

L'âne est une bête admirable. Jamais de danger avec lui ; calme et philosophe, pas un seul ne

nous a jamais daigné honorer d'un regard. Deux drôles de bêtes sur de drôles de roues, ce n'est pas lui qui s'emballerait pour si peu.

J'ai déjà dit ce cju'il faut penser des oies. Puisque je suis sur le chapitre des bêtes, un mot des chiens.

Le chien est Tami de Thomme, comme le lézard : c'est connu. Mais il est l'ennemi de l'homme monté sur bicycle ou bicyclette. La bicyclette a le don de le faire aboyer, se réunir en bandes, et se suspendre aux talons du malheureux qui pédale. Sauf aux environs des grandes villes, où les chiens se tiennent au courant des progrès de la civilisation, dans tous les villages que nous traversions, ils manifestaient à haute et intelligible voix l'intention de nous dévorer tout crus. Nous en avions ainsi des douzaines souvent derrière nous. Ces meutes nous désespéraient, transformant en entrée triomphale l'incognito modeste que nous tenions à garder. Souvent quelques bonnes paroles, quelques essais de conciliation réussissent à avoir raison de ces acharnés. Certains touristes ont une cravache avec laquelle ils opèrent de savants moulinets ; mais, la meute étant toujours derrière, la cravache est bien inefficace. D'autres sautent à terre dès qu'ils aperçoivent un caniche accourant à toute vitesse se précipiter sur eux et font le simple geste de ramasser une pierre ; ce procédé est

infaillible. Les roquets les plus rageurs, les molosses les plus braves tournent bride immédiatement et s'en vont plus vite qu'ils n'arrivaient. Enfm la dernière ressource contre la gent canine, la ressource héroïque, c'est de porter de fortes guêtres en cuir, protégeant bien le pied et le mollet.

En approchant de Sisteron, on aperçoit, à gauche, les Alpes de Barcelonnelte, toutes couvertes de neiges et de glaciers. Au soleil couchant, elles resplendissent de tons roses métalliques, cuivrés. Du même côté, arrive, sur son lit de cailloux, la Durance, qui, à deux pas de Sisteron, s'empare du Buech. Droit devant nous, au bout de cette route où nous pédalons en maugréant parmi les pierres et les trous, des montagnes violettes projettent sur le ciel d'étranges découpures; le soleil couchant les grandit et leur donne des proportions énormes ; on dirait de ces entassements que Martynns amoncelait dans ses Jugements derniers et ses Destructions de Babylone.

Au fait, c'est Sisteron dont les forts redoutables escaladent les rocs et taillent dans le bleu du firmament ces silhouettes heurtées. Nous y entrons à la nuit tombante, par une porte fortifiée et menaçante. Toutes proportions gardées, cette

entrée m'a rappelé celle de Tolède, barrée par la Puet^ta del Sol aux arches sarrasines.

Sisteron n'a qu'une rue, étroite et contournée; mais elle possède une infinité de ruelles, de passages voûtés et noirs où s'enfoncent des escaliers pour aller à d'autres ruelles ; une foule de petites places bien gaies et bien amusantes, ayant toutes une ou plusieurs fontaines qui chantent nuit et jour. Elle a une vieille cathédrale du onzième siècle, tout à fait le type des anciennes basiliques. Elle a la Durance, qui là, resserrée entre les deux piles d'un pont de pierre beau d'audace, roule avec fracas et prend des airs de grand fleuve. Mais Sisteron a surtout, et c'est de quoi elle est orgueilleuse, son rocher feuilleté, immense série de strates dressées verticalement et séparées par de profonds intervalles. L'ensemble représente comme les feuillets de quelque éventail géant. Ce sont des grès d'un gris bleu, sans aucune végétation, et ce caprice de la nature est véritablement curieux. Ce phénomène géologique est insolite et le rocher de Sisteron en est l'unique et célèbre exemple.

Du pied de ce rocher, les maisons blanches de la ville, qui se baignent dans la Durance et grimpent, pressées les unes contre les autres, le long des pentes; le haut rocher du Turc, qu'escaladent fièrement les zigzags de l'ancien fort ; le fort lui-même qui couronne le tout, ancien cou-

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