CHAPITRE XIII
La ligne de Grenoble à Marseille. — Les montagnes. — Variété d'aspect.— Moncstier-de-Clermont. — Un philosophe heureux. — Le col de Fau. — Le mont Aiguille. — Le pays de Trièves. — Des paillasses en révolution.
Quand il fut question de faire une ligne de chemin de fer allant de Grenoble à Marseille, l'entreprise parut tout d'abord impossible. La traversée des montagnes abruptes et compliquées qui sont au sud de Grenoble semblait impraticable ; il fallait s'élever de 1000 mètres pour gagner le col de la Croix-Haute. On dut attendre que les constructeurs eussent inventé les locomotives à fortes rampes, dites locomotives de montagne. On se décida alors à tracer cette ligne, qui est la plus remarquable de France, et qu'on ferait
bien du chemin pour aller voir, si elle était à Tétranger. Accrochée aux flancs des monts, enjambant les mille torrents qui sillonnent de plissements imprévus les pentes en apparence régulières, perçant en tunnels les escarpements qu'elle ne pouvait tourner, prévoyant par d'étonnants travaux d'art les crues des eaux, le glissement des terrains, la dégringolade des rochers, elle a vaincu tous les obstacles, et aujourd'hui les trains hissent, à Taide de plusieurs machines, voyageurs et marchandises au travers de sauvages solitudes où le piéton se hasardait autrefois en tremblant.
Notre route est presque parallèle à celle de la voie ferrée. Nous pourrons donc suivre pas à pas les travaux gigantesques qu'ont dû faire les ingénieurs pour opérer ce magnifique tour de force.
Nous commençons par nous engager dans une avenue de 8 kilomètres, ombragée d'arbres dont la voûte verte se ferme au-dessus de nos têtes. Cette avenue, la plus belle dont jamais ville se soit enorgueillie, relie Grenoble au village de Pont-de-Glaix. Là on traverse le terrible Drac, ce torrent dévastateur dont le nom vient de Dragon, et fait si bien image. Le Drac ! en voilà un torrent qui donne du fil à retordre aux forestiers. Avec un zèle louable et une persévérance que le succès finit par couronner, Tadministration des forêts a
entrepris de mater cet insurgé, de régulariser le cours de ce révolté, de lui interdire de ravager des contrées entières et d'emporter des pans de montagne dans ses subites fureurs. Rien d'empoignant comme cette lutte froide, mathématique, de la raison contre la force aveugle ; chemin faisant, nous Tétudions et nous nous rendons compte au prix de quels dangers, de quels dévouements, de quels vertiges on a pu construire ces digues et ces escaliers que descend le torrent dompté.
A partir de Pont-de-Glaix, la route monte, mais pas trop pour la bicyclette. Elle est du reste très bonne et Ton y roule à l'aise. Le chaos des montagnes commence à se débrouiller. Quelques villages, les derniers que nous verrons d'ici longtemps, Varces, Vif, sont nos adieux à la plaine. Bientôt tout devient escarpé, sourcilleux ; non loin de nous le chemin de fer embranche sa ligne vers la Mure, ligne d'une audace effrayante, où le moindre déraillement précipiterait les voyageurs de 400 mètres de hauteur.
A Vif, la ligne de Marseille se replie trois fois sur elle-même, en s'élevant toujours ; tunnels, remblais, corniches soutenues par des arches du plus pittoresque effet, viaduc qui passe sur notre route avec dix-huit arcades, rien n'y manque. Nous aussi, nous nous élevons d'autant. Souvent même il faut maintenant mettre pied à terre. Nous
avons quitté le Drac, et le torrent qui ronge le pied du versant où nous rampons s'appelle la Gresse. Le mur de rochers qui nous fait face est couvert de forêts, où le sapin domine. De place en place, on aperçoit, comme de lilliputiens joujoux, les bâtiments d'une usine à ciment, qui blanchit autour d'elle un petit rond de terrain. Chacun sait que l'industrie du ciment et celle des gants sont la fortune de Grenoble et de ses environs.
La contrée devient de plus en plus sauvage, de plus en plus déserte. La voie ferrée continue à nous tenir compagnie. On lui a frayé un passage à coups de mine, dans le schiste noirâtre, et nous pouvons suivre à loisir l'inclinaison des strates ardoisées de la montagne. De petits torrents, affluents de la Gresse, se sont taillé d'énormes couloirs d'érosion, que les pins ont envahis, et qu'il nous faut enjamber sur des ponts d'une hardiesse magnifique.
A droite, la montagne change d'aspect. C'est maintenant le rocheux massif de la Moucherotte. Au-dessus des pentes boisées ou pelées, d'immenses murailles de rochers se dressent, ainsi que les murs redoutables d'une forteresse de géants. Sous le soleil éclatant qui les chauffe, ils prennent des tons rouges et hautains.
Par endroits, ils forment un demi-cercle autour d'un cirque naturel : on croirait voir un conseil de
gigantesques vieillards silencieux dans leur majestueuse éternité.
A Monestier-de-Clermont, gros bourg aisé situé en face de ces grands rochers, nous déjeunons. On nous y sert de l'eau minérale du pays, gazeuse et fraîche. Nous ne savons pas trop quelles maladies elle guérit, mais nous buvons de confiance. Nous trouverons maintenant dans toutes les localités une eau minérale différente. Nous suivons de la sorte un traitement préventif pour nos maux à venir.
Rien de charmant comme les heures de repos que Ton s'accorde dans les bois qui dominent Monestier-de-Glermonl. Des tapis de mousse émaillés de la fleur du Melampyriim nemorosum dont la grappe, jaune d'or au bas, devient d'un lilas tendre dans le haut, invitent à s'étendre mollement. Des montagnes originales amusent l'œil de leurs lignes heurtées, de leurs teintes singulières; et, à gauche, au fond, se dresse, isolé, bizarre, détaché de tout le reste, le relief du mont Aiguille. Heures charmantes, moments délicieux, d'autant plus que nous apprenons seulement en descendant que nous avons choisi pour nos rêveries juste l'endroit du pays où il y a le plus de vipères.
Un rémouleur a installé sur la petite place son
usine ambulante. Je lui confie mon couteau, ayant pour principe qu'il est patriotique d'encourager rindustrie et le commerce. Le brave patriarche, — car c'en est un, sa barbe le trahit, — prend mon ustensile, repasse la grande lame, le canif, le crochet, aiguise le tire-bouchon, refait la pointe du poinçon. Après quoi, ayant travaillé une bonne demi-heure, il me demande un sou.
C'est pour rien, et, ma foi, ne voulant plus d'autre repasseur, j'allais lui demander son adresse, quand je réfléchis à temps qu'il n'en avait pas.
Ah ! l'homme heureux, le fortuné mortel î Avezvous jamais pensé à ce que contiennent de bonheur, de liberté, de jouissances pures, ces simples mots : n'avoir pas d'adresse ? Ainsi voilà un homme qui, n'habitant nulle part ou plutôt habitant partout, ignore le propriétaire, le loyer à payer, la chambre où l'on rentre, toujours la même, chaque soir, comme le bétail rentre à retable ; un homme qui, n'ayant pas de domicile, n'a rien avoir avec le percepteur, n'est ni électeur ni éligible, se moque en conséquence de la politique et de la forme du gouvernement, sachant bien que sous tous les régimes il y aura des couteaux à repasser, méprisant fort les députés et leurs couteaux à papier ; un homme qui toutes a vie voit du pays, qui porte avec lui tout son bien ! Ah ! tout peut bien s'effondrer, la Banque de
France, et le Crédit Foncier, et la Caisse des Dépôts et Consignations ; la Rente peut bien tomber à cent sous et les Fonds portugais à rien, ça lui sera bien égal :
Impavidiim ferieni ruince.
Sa nourriture ne lui coûte guère, son coucher pas grand'chose; le paysan est hospitalier pour qui n'est pas vagabond, pour qui a un métier. Avec quinze sous, la journée est bonne; avec vingt sous, elle est excellente. Il est honnête, il a son vieux livret militaire, son acte de naissance, ses papiers bien en règle, — en quoi il est plus heureux que moi à Chambéry, — il n'a rien à craindre de messieurs les gendarmes, qui souvent même lui offrent la goutte. « Ma foi, monsieur, qu'est-ce que je pourrais désirer de mieux? »
C'était si vrai que, lorsque je lui tendis une pièce blanche pour le remercier de la leçon de philosophie qu'il venait de me donner, il la refusa poliment, en me priant de la garder pour plus malheureux que lui...
A 1 kilomètre de Monestier-de-CIermont, on arrive au col de Fau. Sans transition, des gorges resserrées où nous étions, la vue s'élance vers un panorama immense. C'est ce bassin appelé le Trièves, qui s'étend en bas, ravagé, raviné par
d'effroyables torrents, qui ont creusé dans son sol rouge brun des fossés, des abîmes enchevêtrés, d'un aspect infernal et diabolique ; autours'étagent les monts de Lus, et, tout loin, les glaciers et les pyramides blanches et bleues du Pelvoux, de rObiou et des Alpes italiennes. Tout près, le mont Aiguille jaillit d'un seul jet, à pic de toutes parts, à 2097 mètres.
Le mont Aiguille comptait aussi parmi les sept merveilles. Son ascension, d'où nous sommes, paraît impossible. Elle s'est faite plusieurs fois cependant en partant de Clelles. Des crampons de fer scellés dans les parois, des cordes en fil de fer longeant les précipices, entretenus par le Club Alpin, permettent à qui n'a pas la tête faible d'arriver au sommet. Là se trouve un étroit plateau couvert de bruyères et d'herbe drue. Aucune montagne n'a une forme aussi étrange. De certains côtés, oubliant ses proportions, on jurerait une forteresse faite de main d'homme.
Depuis le col de Fau, notre bonheur est complet. La route descend toujours d'une pente excellente, et sans cesser d'être essentiellement véloçable. Une foule de gorges sauvages, toutes plus pittoresques les unes que les autres, nous font faire des détours qui renouvellent à chaque instant les points de vue. Nous sommes dans un état d'enthousiasme, de surexcitation extraordinaire.
« Gomment ce pays, ne cesse de dire mon compagnon, n'esf-il pas plus connu, plus fréquenté, plus célèbre? Comment n'y vient-on pas par troupes, par bandes, par caravanes, et comment les Anglais ne l'ont-ils pas encore découvert? Rentré à Paris, je le ferai connaître, je serai son héraut, j'en dirai partout les inoubliables beautés, j'y enverrai tous mes amis, je forcerai les gens à y aller. »
Puis, faisant sur lui-même un retour bien humain :
« Non, ajoutait-il, non, je ne dirai rien; je me garderai bien de parler. Mieux vaut conserver à ces montagnes leur solitude et leur sauvagerie. Non, jouissons-en en amants jaloux, n'y amenons pas la foule badaude et imbécile, les misses à voile vert, les ladies à grands pieds et à nez rouge, les charcutiers retirés, les quincailliers en retraite et les épiciers honoraires. Cette nature n'est pas faite pour eux ! »
Tout en exprimant modestement cette prétention de garder les Alpes pour nous tout seuls, nous dominions toujours le Trièves. Dans des recoins de ces bouleversements bruns, pareils au désordre d'une fourmilière qu'un coup de pied de géant aurait ravagée, quelques villages gîtaient timidement. Au fond, les montagnes du Pelvoux, de la Meije, des Écrins, se déplaçaient sans relâche pour laisser voir d'autres montagnes, d'autres
glaciers encore. Le soleil se couchait tragique derrière les déchiquetures du mont Aiguille, et ses derniers rayons empourpraient les monts de rOisans et du Dévoluy. Toul passa du rouge au rose, du rose au lilas, du lilas au violet, et les premières étoiles brillaient au ciel quand nous arrivâmes au village deSaint-Maurice-en-Trièves.
Pauvre village, pauvre auberge, mais propre du moins, et où le dîner se compose de trois plats de porc salé, mal déguisé sous trois sauces différentes. Les chambres sont de vastes galetas, meublés principalement de sacs de pommes de terre. Nos paillasses sont le théâtre de révolutions terribles. Bourrées de feuilles sèches ramassées sans doute dans les bois le jour même, elles renferment encore toute une population qui ne laisse pas que de nous inquiéter quelque peu. On y ouït des grattements, des grignotements, des sauve-qui-peut, des glissements de reptiles, des grincements dUnsectes, des bousculades subites. Nous dormons mal et nous rêvons vipères.
iiiiii 111)11 iiiiii
wm im wm
llllll IIIMI llllll
i^^K»m^ ^ ^'" 'IP^
i î W/fi"''^