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CHAPITRE XV

Un voyageur du dix-seplième siècle. — Lolive et l'olivier. — La Durance. — Une mauvaise route. — Une procession de pénitents. — Digne. — La sieste. — Des torrents au travers de la route. — Puimoisson.

(( ... J'avais commencé dès Lyon à ne plus guère entendre le langage du pays et à n'être plus intelligible moi-même. Ce malheur s'accrut à Valence et Dieu voulut qu'ayant demandé à une servante un pot de chambre, elle apporta un réchaud sous mon lit. Vous pouvez vous imaginer les suites de cette maudite aventure, et ce qui peut arriver à un homme endormi, qui se sert d'un réchaud dans ses nécessités de nuit.

« Mais c'est encore bien pis dans ce pays ; je

VOUS jure que j*ai autant besoin d'un interprète qu'un Moscovite en aurait besoin dans Paris... Il arrive souvent que je perds toutes mes mesures comme il arriva hier, qu'ayant besoin de petits clous à broquettes pour ajuster ma chambre, j'envoyai le valet de mon oncle en ville, et lui dis de m'acheter deux ou trois cents de broquettes ; il m'apporta incontinent trois boîtes d'allumettes : jugez s'il y a sujet d'enrager avec de semblables malentendus ! »

Le voyageur qui raconte aussi plaisamment ses déconvenues n'est autre que le grand Racine, le futur auteur de Phèdt^e et d'Athalie, qui faisait, en 1661, un tour dans le Midi. Ses naïvetés sont assez amusantes ; il est vrai qu'il n'avait pas vingt et un ans à cette époque. 11 parcourt des campagnes (( toutes couvertes d'oliviers qui portent les plus belles olives du monde, mais bien trompeuses pourtant, car j'y ai été attrapé moi-même. Je voulus en cueillir quelques-unes au premier olivier que je rencontrai, et je les mis dans ma bouche avec le plus grand appétit qu'on puisse avoir; mais Dieu me préserve de sentir jamais une pareille amertume à celle que je sentis. J'en eus la bouche toute perdue plus de quatre heures durant, et l'on m'a appris depuis qu'il fallait bien des lessives et des cérémonies pour rendre les olives douces comme on les mange. »

Plus loin, Racine trouve que le Midi serait

une vraie Cythère, s'il ny avait pas tant de rochers !

Plus avisés que Racine, nous ne goûtons pas aux fruits des oliviers qui bordent notre route après Sisteron. Les olives sont pourtant bien jolies en cette saison, et leurs petites billes vertes relèvent fort à propos le gris terne des feuilles pointues de Tarbre. L'olivier n'est pas beau, vu de loin ; son feuillage glauque semble toujours poussiéreux et il ponctue le paysage de ses touffes régulièrement alignées, avec une symétrie qui finit à la longue par devenir agaçante. C'est ce qui rend une partie de l'Espagne si fastidieuse, l'Andalousie, notamment, dont plus de la moitié est couverte de ces implacables rangées de boules grisâtres.

De près, l'olivier est moins laid. Son tronc noueux, divisé en plusieurs branches très près du sol, lui donne un aspect robuste que l'événement ne justifie pas toujours. Il suffit de quelques nuits de fortes gelées qui, bien que rarement, éprouvent parfois la Provence, pour tuer les oliviers de tout un canton. Les très vieux, les centenaires, résistent mieux, et deviennent des ancêtres comparables aux plus beaux chênes de Fontainebleau. De ceux-là, on n'en trouve guère que sur la côte, vers Menton ou Nice.

Les olives ne mûrissent qu'en automne et ce ïi'est qu'en décembre qu'on en fait la cueillette, en les gaulant. Dans la plupart des villages est un moulin banal, où chacun, s'étant fait inscrire à l'avance, apporte sa récolte. Grande émulation en Provence que cette question du moulin. C'est à qui passera dans les premiers, alors que les meules sont encore fraîches et pures de tout contact avec la récolte du voisin. Car il y a pour l'huile autant de crus que pour le vin, et les vrais amateurs se montrent fort difficiles. Pensez que l'huile est la base de la cuisine dans ce pays. Fritures, soupes, ragoûts, tout se fait à l'huile, cette huile délicieuse qui a le parfum du fruit. Vous savez qu'on écrase, pour la fabriquer, la pulpe et les noyaux.

A Paris on ne consomme pas d'huile d'olive. Ce que les épiciers vendent sous ce nom, c'est de i'huile d'œillette presque toujours, de noix parfois, mais jamais d'olive, jamais, sachez-le bien.

Mistral. Parlement et Durance, Les trois fléaux de la Provence,

dit un vieux proverbe.

Nous la longeons maintenant, cette terrible Durance. Pour le moment, elle n'a pas l'air méchante. Elle coule raisonnablement et ne

couvre pas la sixième partie de Timmense grève de galets qui occupe presque tout le fond de la vallée. C'est un lit énorme, une véritable plage qui fait songer aux cailloux blancs d'Etretat et du Tréport. Très rares sont les ponts sur cette grève, qui atteint par moments plusieurs kilomètres. On se demande à quoi bon tant de terrain perdu, et cette vaste plaine blanche de galets.

Ne vous y fiez pas cependant. Qu'une crue survienne, et voilà la Durance qui passe subitement d'un débit de 40 mètres cubes par seconde à 10 000. Le lit de galets est couvert en un instant de vagues tumultueuses qui roulent avec une rapidité vertigineuse. Il est trop étroit, ce gigantesque lit, et le torrent déborde de toutes parts, emportant routes et terres, enlevant les oliviers comme pailles, et les piles des ponts comme fétus. Le mal fait, la dévastation accomplie, le torrent diminue rapidement et redevient l'honnête rivière que nous côtoyons, de loin.

De nos jours on a cherché, non sans succès, à utiliser ces torrents et à rendre leurs crues moins nuisibles. On s'en sert pour alimenter les canaux d'irrigation qui sauvent nos vignes de cet affreux fléau, le phylloxéra. De nombreuses saignées sont ouvertes sur leurs flancs, formant de petits bras artificiels, et l'homme a appliqué une fois de plus la maxime : Diviser pour régner .

Il n'est pas jusqu'aux galets du lit des torreilts

qui ne servent à quelque chose. Avec eux on bâtit les maisons, on fait les clôtures, on pave les rues, et, hélas I on empierre les routes.

Nous pouvons dire : Hélas !

Jamais, en effet, la route ne fut plus mauvaise qu'après Sisteron. C'est en vain que les coteaux rougeàtres de la Durance, avec leurs villages couleur de pain brûlé, pittoresquement perchés sur les hauteurs, comme Peipin, Volonne, Château-Arnoux, sollicitent nos regards. Ils sont sollicités de façon plus pressante encore par les trous et les semis de cailloux dont notre chemin est agrémenté comme par autant de chausse-trapes. Hippocrate jeune est dans une colère bleue ; il fulmine contre les Ponts et Chaussées, les ingénieurs, les conducteurs, les piqueurs, les cantonniers. Il proclame qu'il écrira au Ministre des Travaux publics, aux journaux, qu'il saisira l'Opinion. Il s'attendrit sur le sort de sa bicyclette, qui, affirme-t-il, ne résistera jamais à de pareilles secousses. Il maudit la Provence, où toutes les routes, déclare-t-il, seront impraticables.

Il oublie que nous ne faisons qu'y entrer, en Provence. Et d'ailleurs, l'événement se charge de lui donner tort. Nous quittons bientôt cette route détestable, et, traversant la Durance sur un pont

suspendu, nous prenons congé d'elle pour entrer dans la vallée d\m de ses affluents, la Bléonne.

Encore un terrible fléau dévastateur que cette Bléonne. Alimentée par la multitude de petits torrents qui se précipitent sur les flancs pelés des montagnes qui bordent son cours, elle a des crues effroyables. Toute la plaine est pour ainsi dire abandonnée à ses champs de galets.

La route est maintenant très bonne, et la colère de mon ami se calme peu à peu, d'autant plus que nous sommes absorbés par la contemplation des étranges rochers des Mées. Sur les flancs d'une montagne couverte de buissons et de maquis d'un vert foncé, monte silencieusement une longue procession de pénitents, drapés dans les plis de solennelles robes grises. Leur file se prolonge au loin, tranchant sur le fond sombre delà montagne. Ces pénitents ne sont autre chose que des rochers en forme d'obélisques de calcaire siliceux détachés de la montagne, où ils ne tiennent que par leur base. Ils sont extrêmement hauts, 150 mètres et plus, et produisent un effet fantastique. Je les ai vus autrefois, un soir, au clair de lune, et je n'ai jamais contemplé quelque chose de plus saisissant que ce défilé muet et éternel d'une immobile procession. Ce serait certainement une

des curiosités les plus renommées de notre France, si notre France était connue.

Du joli village de Malijai — quel nom poétique et charmant ! — jusqu'à Digne, la route, ai-je dit, est bonne. Mais toute médaille a son revers. Elle monte constamment ; il faut s'élever de 200 métrés à peu près. Il est vrai que c'est dans un parcours de 22 kilomètres. Ce trajet rentre dans la catégorie des corvées fatigantes, où il faut pédaler sans relâche; et, ma foi, gâtés par la journée d'hier, nous en avions presque perdu l'habitude. De plus, le soleil se montre très provençal et, malgré Fheure matinale, nous rôtit tout vifs. Aussi saluonsïious avec joie les premières maisons de Digne, qu'on aperçoit au pied de hautes montagnes boisées.

Digne offre à nos yeux charmés, à nos fronts en sueur, une avenue de vieux platanes, large, ombreuse, seigneuriale, fraîche, bordée de boutiques et de cafés. L'hôtel Rémusat accueille avec cordialité nos majestés fort compromises par deux heures de cuisson en plein soleil.

Je préviens charitablement les bicyclistes que les routes de Provence ne sont nulle part bordées d'arbres et qu'y chercher de l'ombre serait inutile. Il faut y griller consciencieusement. En revanche il n'est guère de ville ou de bourg qui n'ait une ou plusieurs rues plantées de platanes ; le platane est la bénédiction du Midi. Ses larges

feuilles, épaisses et sombres, donnent une ombre d'une fraîcheur délicieuse.

Un somptueux repas nous rend nos forces et notre gaîté un instant évaporées. Nous prenons le nom de cet hôtel comme un de ceux où l'on retournerait volontiers, et, par une chaleur à cuire durs les œufs et à tarir la Bléonne, nous parcourons la ville. C'est l'heure où, comme disent les Arabes, on ne voit dans les rues que des chiens ou des Français. Encore les chiens sont-ils en ce pays trop sages pour affronter pareille fournaise. Xous nous aventurons dans un dédale de petites rues extrêmement tortueuses et où par places le soleil plaque des découpures blanches éblouissantes.

La cathédrale est moderne et d'un style moyen âge quelconque.

Hormis un Gassendi en bronze, une jolie fontaine dans un faubourg et une chapelle Saint- Vincent collée d'une façon invraisemblable sur le flanc d'une montagne à pic, il n'y a pas de grandes curiosités. Mais Digne est un excellent point de départ pour des excursions dans des montagnes fort belles qui forment le groupe appelé les Alpes de Digne et qui se rattachent, à l'est, aux Alpes de Barcelonnette et aux Alpes-Maritimes.

La chaleur est telle que nous ne pouvons nous

mettre en route qu'à quatre heures. Il s'agit de monter, monter encore, et cette fois non pas doucement comme ce matin, mais par de rudes côtes où la marche à pied s'impose et qui vont durer des six kilomètres à la fois. Ceci se passe dans un pays ravagé, raviné, au milieu de gorges d'une couleur étrange. Pas de végétation, peu de rochers, mais partout des terrains rougeâtres, d'un roux sale, terreux, triste et maussade. De temps en temps une vallée plus large s'entr'ouvre, une descente rapide nous précipite au fond, où se trouve souvent quelque vieux pont romain ou ogival qui traverse un torrent ; puis il faut remonter le versant opposé. De petits plateaux plantés d'oliviers et de vignes, où des chapelles isolées se rencontrent, au bord de la route, accompagnées de deux ou trois cyprès ; — un gros bourg, Mézel, plein de gai té, d'exubérance, de rires, plein surtout de miélouns vernissés comme des faïences, qui encombrent la place et roulent de toutes parts, bourg tout espagnol d'aspect, avec des balcons ventrus en fer forgé aux fenêtres des maisons, avec de belles filles coiffées de fichus rouges ou jaune vif. Et nous voilà forcés de passer par une épreuve nouvelle.

Notre route suit le cours de l'Asse, encore un torrent semblable à la Durance, où il va se jeter. Lit d'une largeur fabuleuse, galets, rien n'y manque. Il n'y manque même pas une foule de

petits torrenticules qui, pour le moment à sec, ont néanmoins leur lit tout tracé et se précipitent à qui mieux mieux vers le torrent en chef. Le malheur veut que tous ces petits torrents coupent notre route. Pour une raison ou pour une autre, on ne s'est pas donné la peine de faire des ponts; ils les auraient sans doute emportés. Il était bien plus simple de laisser passer ces enragés sur la route même. C'est ce qu'on a fait. D'où il suit qu'un de ces épouvantables orages, véritables trombes d'eau comme on n'en voit que dans ces régions, ayant éclaté avant-hier, la route est, pour l'heure, dans le plus triste état. Elle représente exactement les montagnes russes, mais plus brusques et avec moins de ménagements. Quand le torrent a respecté la partie de route pavée qui lui sert de lit intermittent, cela va encore; mais, quand le pavé est parti, la route avec, et qu'il reste comme souvenir du fleuve éphémère un lac qu'il faut passer à gué, la situation est plus délicate. Nous avons compté quarante de ces mauvais pas dans moins de deux lieues.

Pendant ce temps, le soleil se couchait dans un ciel embrasé, colorant la vallée de toutes les nuances les plus chaudes du violet et du carmin; au milieu de cette orgie de couleurs ardentes, l'Asse se mit à resplendir, clair, et ses mille bras semblaient les fils d'argent d'un écheveau de fée

posé sur des coussins de velours. C'était un paysage idéal, quelque chose d'oriental et d'asiatique, et, si la voix du muezzin se fût élevée de la tour d'Estoublon, jetant dans le silence du soir ses notes blanches, nous n'en aurions pas été autrement surpris.

Une montée des plus raides, que nous faisons lentement à pied, nous amène à un vaste plateau au moment où la nuit tombe subitement, presque sans crépuscule. Et c'est à l'obscure clarté qui tombe des étoiles, accompagnés par l'assourdissant tapage des grillons et les cris fl Cités de la chouette, que nous arrivons au petit village de Puimoisson.A Puimoisson nous coucherons donc, car de là à Riez il y a 7 kilomètres, peu engageants à faire de nuit.

Heureux d'être enfin au gîte, nous mettons pied à terre devant l'auberge du pays. Elle est propre, et de bonne mine. Allons, nous serons bien.

Une vieille est sur la porte, et notre arrivée n'a pas l'air de lui faire grande impression, ni surtout favorable impression. Elle nous nasille bien tranquillement qu'elle n'a pas de place. Nous insistons ; nous demandons qu'on nous loge chez des voisins, n'importe où ; peine perdue. La vieille a de la méfiance, elle ne veut pas décidément avoir affaire à nous.

Et nous allions coucher dans la rue, si de braves gens qu'on nous enseigna ne nous avaient recueillis, nourris, hébergés dans la perfection. Il paraît qu'ils tiennent aussi une auberge qui s'appelle rhôtel Galicy. Pourquoi n'ont-ils pas d'enseigne? Toujours est-il que nous avons trouvé chez eux la vraie et franche hospitalité provençale dont l'accueil de la duègne nous avait fait un instant douter.

La nuit était fort avancée que nous regardions encore, accoudés à notre fenêtre, les étoiles d'or scintiller dans le ciel noir, bercés par la symphonie vibrante des grillons et des cigales.

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