CHAPITRE XVI
DE PUIMOISSON A CALISSANNE
Riez et ses ruines romaines. — La descente dans la vallée de Quinson. — Qu'est-ce qu'une vache? — Le Verdon. — Montmeyan et les souvenirs des Maures. — Fox-Amphoux. — Mistral et sirocco. — Le mûrier. — Calissanne.
Bien avant le jour, nous quittons Puimoisson, obéissant à la force qui nous entraîne vers le Midi. Une descente très agréable dans les gorges du torrent TAuvestre nous conduit d'abord à Riez, grosse bourgade où nous arrivons devant que les habitants soient éveillés et que les coqs aient chanté.
Riez est rempli de vestiges de l'époque romaine. Il y avait là autrefois une ville importante. Quatre
belles colonnes corinthiennes en granit, surmontées d'un entablement en marbre, indiquent remplacement d'un temple. Une étrange construction, apparemment un baptistère, date des premiers temps de Tère chrétienne et est faite avec des débris romains. On l'appelle dans le pays le Panthéon. Des colonnes antiques en granit et en marbre se retrouvent partout dans cette curieuse petite ville, qui, bien déchue de son ancienne splendeur, n'a plus que 2300 habitants.
En sortant de Riez, nous montons sur les pentes, toutes couvertes d'oliviers étages, du ravin de Valvachères. Puis nous roulons sur un plateau, au miheu de bois de petits chênes. Par échappées, comme nous suivons le bord du plateau, nous apercevons en bas la vallée âpre, sauvage, montagneuse, où coule le Verdon, un des plus pittoresques torrents de France. Nous allons du reste nous en rapprocher, car voici que nous entamons une descente rapide, qui va nous mener au fond d'un vallon bizarre.
Qu'on se figure une baignoire dont les côtés seraient des rocs à pic, tantôt roussâtres, tantôt gris bleu ; au fond de cette cuve allongée, une rivière; l'un des petits côtés occupé par les escarpements que nous sommes en train de dévaler; l'autre par des hauteurs de forme inusitée, des pains de sucre à large base, isolés, et surmontés chacun, à leur extrême pointe, d'un tas
de maisons et de ruines. Le tout se découpant nettement dans une atmosphère d'une incomparable pureté, et déroulant à nos yeux toute la gamme des bleus, depuis les bleus de Prusse intenses qui font aux premiers plans des ombres transparentes, jusqu'aux fins cobalts des montagnes les plus éloignées, où nous reconnaissons, à sa forme nettement découpée en escalier, le massif de la Sainte-Baume.
Cette descente dans la vallée du Verdon est une des plus dangereuses qu'on puisse jamais rencontrer. Non seulement la route, taillée dans le roc vif, a une pente peu commune, mais elle tourne sans cesse sur elle-même en coudes brusques, à angles aigus. C'est là qu'il importe d'être prudent et de savoir gouverner son guidon en virtuose; chacun de ces tournants impérieux est une invite à trois alternatives : vous aplatir contre la paroi rocheuse, ou piquer une tête dans la vallée, 250 mètres plus bas, ou enfin prendre le mors aux dents jusqu'à ce qu'un obstacle ou un nouveau tournant vous fasse faire une effroyable chute. Aussi, cambrés en arrière, la main au frein, avons-nous descendu très lentement ce passage perfide. Et bien fimes-nous. Car, à l'un des coudes les plus brusques, nous nous trouvâmes nez à nez avec un char traîné de deux mules, qui montait, à peu près du train dont nous descendions. Grâce à notre sagesse, nous
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pûmes manœuvrer à temps pour passer à côté. Lancés imprudemment, mules, char, bicyclettes et touristes auraient fait un saut mémorable et fourni aux ennemis du vélocipède un argument de plus contre leur bête noire.
Arrivés sans encombre au fond de ce val singulier, nous nous dirigeons tout de suite vers Quinson, dont les vieilles murailles rousses flanquées de tours carrées crénelées nous séduisent. Le village est à peine éveillé encore, bien que le soleil ait déjà commencé à le chauffer ferme. Nous demandorpri à une femme qui balaye le devant d'une espèce de café une consommation qui prouve bien que nous ne sommes pas du pays : du café au lait î On nous fait répéter, ne pouvant croire à une demande aussi saugrenue. Mais, voyant que nous sommes très sérieux et que nous n'avons nullement l'air de gens qui font une charge, notre hôtesse s'en va aux provisions. Elle revient bientôt, nous apportant dans une toute petite tasse un peu de lait de chèvre. Nous avions oublié qu'en ce pays le lait est chose rare et précieuse, et réservée aux seuls malades et aux enfants. Du lait de vache, point y en a, par l'excellente raison qu'il n'y a pas de vaches en Provence. J'avais, il y a quelques années, envoyé de Paris à un petit Barjolais de ma connaissance une belle arche de
Noé, avec une paire, comme chacun sait, de chaque animal de la création. Le petit bonhomme — il avait six ans — partagea les bêtes en « les bêtes qui sont vraies et celles qui sont pas vraies, )> et dans les bêtes qui sont pas vraies, à côté de l'éléphant et du chameau, il y avait le bœuf et la vache.
Le seul lait qu'on boive en Provence est de chèvre ou de brebis.
De notre lait de chèvre, d'ailleurs, nous nous accommodâmes fort bien, si bien même que, sans la moindre vergogne, nous nous en fîmes apporter une seconde ration. Une troisième aurait épuisé le pays.
Peu après Quinson, on passe sur le Verdon. C'est un bien remarquable torrent que celui-là, et il en est peu dont le cours soit aussi merveilleusement pittoresque. Né dans les Alpes de Barcelonnette, il a 175 kilomètres de longueur, il passe à Castellane, la ville au grand roc blanc, il voisine avec Moustiers, la cité montagneuse où les cimes des rochers sont reliées entre elles par une chaîne de fer inexplicable et inexpliquée, d'un effet étonnant; il traverse le couloir aride de Quinson et s'enfonce aussitôt dans des gorges de toute beauté : 20 kilomètres de précipices où les masses rocheuses suspendent leurs menaces
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éternelles au-dessus de l'eau verte et claire qui bouillonne furieusement, 20 kilomètres de paysages d'une grandeur sauvage et saisissante.
En sortant de là, le \ erdon va se jeter dans la Durance au-dessus de Mirabeau.
Après Quinson, on continue à suivre le fond de la vallée bordée à droite et à gauche de falaises à pic. Quelques vignes, des oliviers, des forêts surtout, couvrent les montagnes. On se dirige vers la cime isolée où se dressent les murailles ruinées et les maisons rougeâtres de Montmeyan. Nous traversons le village, et nous sommes frappés de son caractère oriental, arabe. Ceci nous rappelle que les Maures ont très longtemps occupé ces contrées et qu'ils y ont laissé des traces profondes, dans le style des constructions, dans les systèmes de culture et d'arrosage, — car les Arabes furent des agriculteurs, des jardiniers, j'allais presque dire des irrigateurs de génie, comme le prouvent les Huertas de Murcie et de Grenade, — et jusque dans le profil pur et les yeux noirs des femmes, témoins éloquents d'une possession de plusieurs siècles et de la ténacité du type mauresque. Montmeyan est renommé pour ses truffes, et on nous y montra le chêne particulier au pied duquel se récolte le précieux tubercule. On y fabrique aussi une énorme quantité de balais de
bouleau et de genêt, et nous vîmes toutes les femmes, sur le pas des portes, livrées à cette occupation.
Une série de petites rampes nous amène à un autre pain de sucre, plus aigu encore, au sommet duquel est juché le village de Fox-Amphoux, la patrie de Barras. Fox est le pays des rhumatismes et des fluxions de poitrine. Sa situation élevée et exposée de tous côtés au vent en rend le séjour fort désagréable en tout temps, insupportable lorsque souffle le mistral.
Le mistral, terreur de la Provence, qui, avec Texagération naturelle au caractère méridional, en a fait un fléau plus terrible qu'il ne Test réellement. Cette mauvaise réputation, il Tavait déjà du temps de Strabon, qui Tappelle Mélamborée, Borée noi?\ Les plaines basses de l'embouchure du Rhône, chauffées par un soleil implacable, voient leurs couches d'air se dilater et former, en s'élevant, une poche immense où s'engouffre, balayant la vallée du Rhône et la Provence, Fair froid des Alpes et des Cévennes.
Je ne chercherai pas à l'innocenter ; il a causé parfois de véritables désastres. Pourtant c'est à lui que la Provence doit son incomparable salubrité : quels microbes résisteraient à une force qui enlève des charrettes?
Le mistral est le vent du nord-ouest. Il ne faut pas le confondre avec le sirocco, qui n'est autre que le simoun du Sahara, adouci en passant sur la Méditerranée.
Beaucoup de Provençaux déclarent se porter à merveille quand souffle le mistral. Il n'en est pas de même pour le vent du sud, le sirocco. Ces bouffées chaudes ont la propriété de les énerver, de les abattre. Paysans, ouvriers, bourgeois semblent, tant qu'il souffle, des âmes en peine. On n'entend partout que ces mots : « Sale veïnt ! Sale veïnt ! »
Aujourd'hui précisément, il souffle, le « sale veïnt », avec une certaine violence. Dans la vallée de Quinson, nous ne nous en apercevions pas ; mais ici, sur le plateau, mal garantis que nous sommes par des bois de chênes verts rabougris, il s'en donne à cœur joie et nous jette au visage toutes les ardeurs de l'Afrique. Nous avons vent debout, et c'est une bataille sérieuse qu'il faut engager contre l'invisible ennemi. Nous disparaissons dans les nuages de poussière blanche impalpable dont il nous entoure ainsi que d'une épaisse fumée. Autour de nous les chênes verts s'inclinent éperdus sous les chaudes rafales; notre marche devient plus difficile, et nous sommes vingt fois sur le point de céder à l'ouragan et de mettre pied à terre.
Cette humiliation nous est épargnée. Après avoir tenu tête au « sale veïnt », notre constance est récompensée. Une descente se présente, dans des bois plus élevés et plus touffus ; nous sommes à l'abri. Bientôt nous voici arrivés dans une autre vallée, moins accentuée, mais plus poudreuse et plus solitaire que celle de Quinson. Trois sommets la dominent : le Gros-Besseillon, grande masse arrondie et couverte de bois du côté du nord, abrupte et rocheuse vers le midi, et les pointes jumelles des Petits-Besseillons, silhouettées comme deux Vésuves accouplés. Partout l'œil n'aperçoit sur les hauteurs que la verdure grise et basse des chênes verts, mélangés aux grès abrupts qui se montrent partout, comme si en ce pays les os de la terre lui perçaient la peau ; plus bas, des oliviers; au-dessous, des vignes et enfin des mûriers, la seule vraie verdure des environs.
Le mûrier a un double avantage. 11 donne de l'ombre et l'on vend ses feuilles aux entrepreneui^s qui en font la récolte en été. Un mûrier rapporte 1 ou 2 francs par an. A ce moment, l'arbre, dépouillé de sa frondaison, est affreux; ses branches nues le transforment en balai, et il ressemble à ces caniches qu'on jette à l'eau, frisés et triomphants, et qui en sortent maigres et misérables.
La feuille repousse assez vite ; elle est alors trop dure pour être offerte aux vers à soie, qui sont de difficiles gourmets et des mâchoires déli-
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cates. On la donne en nourriture aux animaux domestiques ; les chèvres surtout en sont très friandes.
C'est dans ce val sévère, fermé par les Besseillons et les tours démantelées de Tantique château de Pontevès, que nous allons trouver pendant quatre jours une hospitalité très cordiale. Le château, — tout est château dans ces solitudes, — le château de Calissanne à deux lieues de Barjols, propriété de M. Gustave Dugat, arabisant distingué, mon ancien maître à TÉcole des Langues orientales, nous ouvre toutes grandes ses portes. Nous en profiterons pour explorer un peu le pays environnant et pénétrer plus intimement dans la vie méridionale. Nul centre d'excursions et d'observations ne saurait être mieux choisi. Jamais visitée par aucun touriste, attendu qu'elle ne se trouve sur aucune grande ligne de chemin de fer, cette contrée est restée elle-même, elle a gardé toute sa saveur et comme son goiït de fruit. Nulle part on n'est plus provençal. Racine aurait été plus dépaysé encore ici qu'aux environs d'Uzès. On y comprend un peu le français, mais on ne le parle pas. Marseille, c'est le Midi ; Calissanne, c'est le Midi et demi.
i/ïF