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CHAPITRE II

Le départ. — Villeneuvc-Saint-Georg-es. — L'enlraincment pratique. — 150 kilomètres par jour. — La forêt de Sénart. — Melun, ses églises et sa musique.

Go ahead!

Le 4 août, par une superbe matinée d'été, nous franchissions la Porte Dorée, qui ouvre si somptueusement le Bois de Vincennes.

Si nous eussions dit auxgabelous indolents qui nous regardaient passer que nous partions pour Marseille, ils nous auraient traités de fameux farceurs.

Longeant le lac de Gharenton, fort joli à cette heure, nous allions tout doucement, nous laissant bercer parle charme discret des brumes du matin.

« Le lac de Nantua peut-il être plus gracieux que celui-ci? me dit mon ami.

— J'en doute.

— Eh bien, si nous en restions là du voyage? » Pour toute réponse à cette question saugrenue,

je donnai quelques bons coups de pédale, et bientôt nous traversions le pont de Gharenton, non loin des bords fleuris, agrémentés de guinguettes à friture, où la Marne va marier ses eaux à celles de la Seine. Vrai paysage de banlieue, navrant les jours dits ouvriers, fourmillant et puant le vin bleu et la graisse bouillante le dimanche et le lundi.

Le lundi n'est pas un jour ouvrier. Souvent le mardi non plus.

On dit aussi jour ouvrable. D'après les commerçants, cela signifie les jours où ils ouvrent.

La route de Gharenton à Villeneuve-Saint- Georges est la terreur des vélocipédistes parisiens. Pavée d'énormes grès jadis cubiques, arrondis avec les années et beaucoup plus polis que les charretiers qui y fréquentent, pas entretenue, délaissée par M. le Ministre des Travaux publics, qui n'a pas souvent l'occasion de s'y aller pro-

mener, elle offre au regard épouvanté d'horribles fondrières, des précipices et un aspect généralement montagneux. Nous qui cherchions des montagnes, nous débutions bien.

Il n'est que juste de dire que, de quelque côté que Ton sorte de Paris, sauf par Saint-Gloud, cet affreux pavé se rencontre.

Beaucoup devélocemen, pourTéviter, prennent le chemin de fer jusqu'à \'illeneuve-Saint-Georges.

Pour nous, dédaigneux de ce mode arriéré de locomotion, nous laissâmes à droite la route maudite, et, faisant un léger détour, nous allâmes, par une belle voie pourvue d'excellents bas côtés, à Gréteil.

Une colline boisée nous cache Villeneuve. Nous la contournons, et bientôt nous voici installés sous une tonnelle galeuse, en face d'un bifteck d'âne et d'une friture inquiétante. Si mon vis-à-vis était une jolie femme, — hélas! il s'en faut de tout! — je me pourrais croire en véritable partie fine.

Cet aperçu de la belle et grande nature nous ayant mis en goût, nous le complétons après déjeuner en allant faire un tour sur le minuscule pont suspendu qui relie les deux bras de la Seine.

Aussi bien, il faisait très chaud. Déjà! Comme on sentait que nous allions vers le Midi ! Et nous

commencions à mettre en pratique une règle que nous nous étions imposée, excellente pour tous les bicyclistes voyageant Tété ; à savoir :

Ne marcher que le matin de très bonne heure, et l'après-midi, quand le soleil décline.

Du reste, ce premier jour, nous n'avions pas à nous presser. Voici pourquoi :

Il serait très imprudent pour des amateurs, même vigoureux et exercés, de se lancer dans une expédition aussi considérable que la nôtre — plus de 2000 kilomètres, — sans entraînement, sans préparation physique suffisante. Nous aurions dû, pour bien faire, parcourir sur nos montures, chaque jour, au Bois de Boulogne, une quarantaine de kilomètres; faire, par exemple, vingt-cinq fois le tour des lacs, et ce, pendant une quinzaine de jours. Mais nos occupations ne nous permettaient à l'un ni à l'autre de nous livrer à cet exercice utile sans doute, mais fastidieux. Nous avions donc trouvé dans notre esprit fertile en ressources un moyen de tourner la difficulté, sans tourner autour du lac.

(( Pourquoi, nous étions-nous dit, ne procéderions-nous pas à l'entraînement indispensable, sur la route même que nous devons suivre? Commençons par de petites, très petites journées, allongeons-les progressivement, jusqu'à ce que nous arrivions à faire sans fatigue notre moyenne de 80 à 90 kilomètres. Cela sera toujours plus

amusant que le tour du lac ou le voyage de Versailles, le pont aux ânes des bicyclistes. »

Ainsi fut fait. Et je dirai dès maintenant que nous n'avons eu qu'à nous applaudir de cette idée et que nous la recommandons à qui de droit.

J'entends d'ici les forts i^ecordmen :

a Comment ! 80 kilomètres par jour ! \'ous voulez rire. Un cycliste sérieux fait dans sa journée de 120 à 150 kilomètres. 80 kilomètres, mais c'est une plaisanterie, mes braves gens!

— Nullement, recordmen que vous êtes. Nous savons très bien qu'on fait sans trop de peine 120, 125 kilomètres; qu'en peinant quelque peu, on en fait 150. Mais les ferait-on le lendemain? Les ferait-on le surlendemain et jours suivants pendant un mois? Non, mille fois non. Pas plus que vous ne pouvez demander à un cheval qui a fait vingt lieues un jour d'en faire seulement le quart le lendemain. »

Qui veut voyager loin ménage sa monture, et dans le cas présent ce n'est pas la monture qu'il faut ménager, c'est le cavalier, beaucoup plus précieux encore.

De plus l'homme aux 150 et même Thomme aux 120 kilomètres doit rouler, rouler, rouler, pédaler, pédaler, pédaler toute la journée, du matin au soir. Pour lui, pas de ces bons et interminables déjeuners d'auberge où l'on s'oublie à deviser, les coudes sur la table et les jambes allongées;

pas de ces bons sommes sur la mousse, au pied des sapins noirs; pas de vieux châteaux à visiter, pas de cathédrales, pas de paysages, pas de croquis; la route seule, toujours la route, où Ton file, file, file vite. Ah! le pauvre garçon! Isaac Laquedem était plus heureux ; lui, du moins, allait à pied.

A notre modeste avis, le voyageur qui veut voir et apprendre doit faire des étapes de 70 à 100 kilomètres. Pas plus.

Gageons que les études de mœurs qu'a faites l'illustre Terront dans sa course Paris-Brest sont des plus sommaires.

C'est donc en amateurs el du pas d'une bonne commère qui, montée sur son àne, s'en va vendre ses œufs au marché, que nous partons pour Melun. La route est superbe, unie comme une glace; on la dirait balayée exprès pour nous par l'ange gardien des bicyclistes, celui qui les précède sur le chemin, et qui de ses longues ailes écarte les pierres traîtresses et les cailloux dangereux. A droite, une vilaine plaine s'étend, mais à gauche on voit les coteaux verdoyants des bords de l'Yerre.

Nous traversons Montgeron, un bien joli village, coquet, tout plein de gaies villas, de parcs soigneusement ratisses, très cossu, et bientôt nous sommes dans la forêt de Sénart.

C'est une très belle forêt, trop peu fréquentée par les Parisiens, qui Tont pourtant sous la main. Que de fois, dans mes herborisations, dans mes courses vagabondes aux environs de Paris, je Tai parcourue, depuis le château des iMarmousets, dont Théophile Gautier eût aimé à dépeindre l'entrée verdie et les sauts-de-loup ébréchés et croulants, jusqu'aux mares où dorment les diatomées et où s'agitent les hydres aux membres renaissants, jusqu'à la pyramide près de laquelle, il y a quelque dix ans, était une maison de garde où habitait une bien jolie fillette!

Et, justement, la voilà, non pas la fillette, — où est-elle maintenant?... — mais la pyramide, plantée au beau milieu de la route de Berne. Car c'est la grande route de Berne que nous suivons présentement. La voilà, la pyramide, toute couverte des noms qu'y gravèrent depuis Louis XV, sous le règne de qui elle fut élevée, un tas d'imbéciles. Depuis notre passage, il y en a deux de plus, car nous nous empressâmes d'y adjoindre pieusement les nôtres.

La forêt de Sénart n'a, comme promenade, qu'un défaut, c'est de couvrir un plateau et de ne présenter, par conséquent, aucun imprévu, aucun accident de terrain. Pour les bicyclistes, ce défaut est une qualité, et nous roulions avec une facilité extrême sur cette belle route, au milieu de la verdure, aspirant à pleins poumons cet air pur et

Cascades de Snssenage, gorges d.i Furon (pige 154).

nous croyant déjà à cent lieues de Paris et de ses horribles miasmes. Même mon compagon, que désormais j'appellerai, pour plus de commodité, Hippocrate jeune, avait entrepris de me démontrer qu'il n'y a pas de raison pour que rhomme sain, bien constitué et sage, qui vivrait dans une atmosphère aussi salubre, meure jamais, lorsque le bois se fit plus clair, et nous rentrâmes en plaine.

C'est une plaine de fort ingrate mine que celle qui mène de la forêt de Sénart à Melun.

Rien de plus banal que le piteux village de Lieusaint. Deux rangées de maisons bêtement alignées au bord d'une route, maisons basses, crépies de plâtre, sans caractère, d'une niaiserie à gifler. Gela me rappelait certaines soirées bourgeoises où l'on voit de vénérables douairières, à peine moins plâtrées, faire tapisserie, avec ordre rangées le long du mur du salon. Lieusaint pourtant a son titre de gloire : c'est là que fut assassiné le Courrier de Lyon. Misérable Dubosc!

Infortuné Lesurques !

Cette plaine, dont la fertilité est incontestable, mais dont le pittoresque laisse à désirer, nous parut produire du blé, de la betterave et des cheminées d'usines, qui dentelaient brutalement l'ho-

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rizon de place en place. Ces usines doivent être des sucreries et distilleries, où l'on fait, avec les betteraves susdites, de beau sucre de canne et d'excellent rhum de la Jamaïque.

Quelques bouquets d'arbres à droite et à gauche, et nous voici à Melun, où nous entrons par un faubourg tel quel.

Melun est notre gîte d'étape pour aujourd'hui. Nous y allons loger dans un hôtel en construction qui fleure bon le plâtre frais, et où Hippocrate jeune fait scandale en montant, non sans peine, sa bicyclette dans sa chambre, à la barbe du garçon d'écurie mortifié.

(( Est-ce qu'il croit qu'on va la lui voler, sa mécanique? murmure l'honnête domestique.

— Non, lui dis-je ; mais mon ami a une infirmité. 11 ne peut dormir que sur sa selle. »

Après les pèlerinages obligatoires aux églises de Melun, Saint-Aspais et Notre-Dame, nous nous penchâmes sur les parapets des ponts pour tâcher de découvrir dans la rivière, qui y coule morne et triste, les fameuses « anguilles de Melun », vous savez, celles qui crient avant qu'on les écorche. Mais nous n'en vîmes ni n'entendîmes.

A l'hôtel même, on ne nous en donna pas à notre dîner.

Décidément, notre première journée manquait de couleur locale.

Dans l'immense chambre où se trouvaient nos deux lits, et où la bicyclette de mon ami semblait attendre qu'on l'enfourchât, nous nous mettions en devoir de nous coucher, lorsque des accents guerriers et cuivresques se firent entendre soudain, à quelque distance de nos fenêtres. En même temps la rue s'éclairait de lueurs fantastiques.

Sauter sur nos pantalons — ou plutôt sur nos culottes — et nous rhabiller fut pour nous l'affaire d'un instant. Et, cinq minutes après, nous étions assis confortablement sur la promenade de la ville, boulevard Victor-Hugo, écoutant, avec toute la bonne société de Melun, un très agréable concert donné par la musique du 2^ hussards. Elle n'est pas mauvaise du tout, cette musique, et, écoutée ainsi, le soir, sous la lumière électrique et les lanternes vénitiennes mélangées au feuillage des grands arbres, elle fait réellement plaisir. J'assurai même à Hippocrate jeune que la Fantaisie sur des motifs d'Aiidran^ que Hylda, polka poiw piston, et la Jolie Parfumeuse avaient meilleur air dans ce milieu que les plus belles conceptions de Wagner

« Vous feriez mieux d'aller vous coucher que

d'émettre de pareilles théories, » me répondit-il gracieusement.

C'est ce que je fis séance tenante. D'autant que le concert était fini et que les jeunes beautés de Melun s'éclipsaient peu à peu dans l'ombre vague des rues tranquilles.

ex? (^ 09

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