‹ La France en bicycletteChapitre 3 sur 32 · PONT-SUR-YONNE · texte numérisé non relu

PONT-SUR-YONNE

Le château de Vaux, — Singuliers touristes. — Montereau-faul- Yonne. — La vallée de lYonne. — Une visite à Louis Piesse. — La bicyclette récalcitrante. — Pont-sur- Yonne et la chasse aux éphémères.

Pour aller de Melun à Montereau, on peut, soit prendre par la plaine, c'est le trajet le plus court, soit accompagner la Seine en ses détours et passer dans le bas de la vallée par Thomery et -Moret; c'est à peu près ce que fait le chemin de fer, et tous les voyageurs qui vont de Paris à Lyon ont vu cette large vallée où la Seine coule lentement au pied de coteaux crayeux.

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Nous avions pris le premier parti, préférant toujours la route la moins fréquentée, et, en sortant de Melun, nous enfilâmes le grand chemin qui court sur le plateau. La vue y est fort limitée et l'intérêt presque nul. C'est ici qu'on apprécie surtout les services d'une monture qui vous permet d'accélérer l'allure lorsque le ruban de queue devient par trop fastidieux. Le voyageur à pied n'a pas cette ressource, et c'est du même pas qu'il doit parcourir les plaines assommantes et les plus riants cantons.

Pourtant quelques détails intéressent le touriste, qui doit savoir se contenter de peu, et même de rien. C'est, sur une molle ondulalion de terrain, une vieille tour, ancien moulin privé de ses ailes ; c'est, à gauche et à quelque distance, l'angle droit d'un mur de parc derrière lequel apparaissent de hautes futaies : extrémité du parc du château de \'aux-Praslin, jadis Vaux-le- Vicomte, la succursale de Versailles où Fouquet engloutit le produit de tant d'impôts. Nos modernes flibusteries de Panama et autres ne sont que misères à côté de ces nobles fantaisies.

L'histoire a de ces rencontres : l'architecte de ce château de Vaux s'appelait Le Veau. Cet homme était prédestiné.

Ce palais semble avoir ébloui les contemporains. L'un d'eux écrit, en parlant de la salle à manger :

« On prétend que du plafond de celte salle les tables descendoient magnifiquement servies ; et on ajoute qu'il s'élevoit auparavant un brouillard qui en déroboit la vue aux convives. »

Que trouvez-vous de ce brouillard?

« On y voit aussi, ajoute mon contemporain, une frise avec ces mots : Qiio me vertam nescio. »

Ce pourrait être la devise de bien des hommes politiques de notre temps.

Aujourd'hui \'aux-le-Vicomte est la propriété d'un raffineur richissime, qui, dit-on, raffine encore sur les splendeurs de Fouquet.

Mais nous n'osons pas nous présenter avec nos costumes étranges chez ce riche seigneur, qui nous ferait certainement bâtonner par ses valets. Nous poursuivons notre chemin et traversons le village de Sivry, puis, au fond d'une petite vallée dont quelques buissons et menus bois font un tableau du genre tempéré cher à Claude Poussin, la bourgade du Ghâtelet.

La route est superbe, admirablement entretenue ; mais nous ne pouvons nous empêcher, chemin faisant, de remarquer combien la circulation y est restreinte. Quelques troupeaux de moutons docilement obéissants à la voix des chiens très convaincus de leur importance, quelques charrettes, et c'est tout. x\on, cependant. Il

y a toute une catégorie de gens qui utilisent fort les grandes routes. Ce sont les batteurs de trimard. — Trimard, voyez Route nationale. — Autrement dit rôdeurs de grand chemin. Ce matin justement nous en rencontrons pas mal. Le voisinage de la Maison centrale de Melun, qui rend à la société ceux de ses membres égarés qu'elle a hospitalisés pendant quelques années, ne doit pas être étranger à ces rencontres. Les deux que nous venons de croiser sont les vrais types du genre. Il y en a un jeune et un vieux, c'est la règle. Le jeune a les cheveux ras et pas ou presque pas de barbe, le regard oblique et faux du réclusionnaire; il porte des vêtements en loques, mais presque propres, et qui ont passé par l'étuve de désinfection. Celui-là est sorti de la boite il n'y a pas longtemps. L'autre, le vieux, est allé Tatlendre à la sortie. Celui-là est simplement hideux. Les poils grisâtres d'une barbe dégoûtante font ressortir la teinte à la fois violâlre et terreuse d'une face bestiale qui ne connaît pas l'eau, mais qui sue le petit bleu et l'absinthe à deux sous le verre; le costume est tout un poème : le' chapeau a dû rouler dans bien des égouts, dans bien des fossés, avant de couvrir cette vénérable hure ; nous n'avons pas de chemise, nous, mais il en a une, l'estimable paroissien, une sorte de toile d'emballage qui n'a plus de couleur, et où l'on devine des colonies florissantes, croissantes et

multipliantes; le pantalon tient par trois ficelles, et, s'il a des boutonnières, il n'a pas de boutons; il est ou plutôt il fut en velours, mais d'ingénieux raccommodages en ont fait une mosaïque qui ne manque pas de charme. Quant à la redingote qui couvre le tout, il ne reste de sa nuance première qu'un ton pisseux assez réussi, et son élégance est fort compromise par les deux poches de derrière, hypertrophiées de la façon la plus bizarre, gonflées à crever d'une foule de choses dont l'inventaire serait probablement fort instructif.

L'un et l'autre marchent nu-pieds ; leurs souliers sont jetés par-dessus l'épaule, et aussi un sac énorme. Si j'étais gendarme, je voudrais savoir ce qu'il peut bien y avoir dans ces sacs-là. Invariablement, la main droite porte un solide gourdin, fort capable d'estourbir un particulier quelconque, mais plus souvent employé contre les canards, oies, dindes et autres volailles qui s'aventurent dans la zone dangereuse autour de nos gredins.

Parfois ces citoyens vont trois par trois ; c'est rare. Ils sont la plaie de nos campagnes. Tout ce qui traîne, tout ce qui se vole ou se chipe, devient infailliblement leur proie. Ils pèchent les poules à la ligne, déterrent les pommes de terre, coupent la queue des chevaux pour en vendre le crin. Rarement ils s'attaquent directement aux voyageurs. Mais ils font parfois d'assez jolis coups.

Aux environs de Viviers, trois cultivateurs étaient attablés à la porte d'une auberge.

Passe un individu dans le genre de ceux que je viens de décrire, mais monté sur un superbe tricycle.

Il s'arrête, s'attable aussi, demande un verre de vin, et, interpellant les trois paysans :

(( Vous ne voudriez pas m'acheter cette machine-là?

— C'est à vous, ça ? interroge un d'entre eux.

— Pardine ! Si c'était pas à moi, je demanderais pas à la vendre !

— Combien ?

— Deux cents francs.

— En voulez-vous vingt-cinq ?

— Ça va. ))

Marché conclu. Notre homme empoche, file, et cinq minutes après partageait son gain avec un copain qui l'attendait derrière une haie.

Quant au paysan, il revendait le lendemain le tricycle quatre-vingts francs au médecin du village.

Tout le monde avait fait une bonne affaire, sauf le vrai propriétaire du tricycle.

Il y a de ces vieux rôdeurs qui font depuis cinquante ans et plus toujours le même trajet, de Paris à Marseille, par exemple, et de Marseille à Paris. Quand vient l'hiver, ils se font arrêter pour vagabondage ou pour quelque vol commis avec

une maladresse calculée, et passent à Tabri la mauvaise saison.

Mai5 les ondulations de terrain deviennent plus accentuées. Quelques descentes et quelques montées varient un peu la monotonie de ce trajet au milieu des cultures. Nous mettons pied à terre pour visiter la misérable église du village de Valence. Le long du mur, je copie Tépitaphe de Jehan Masson, berger, et de Denise Mortillière, bergère :

La mort les houlettes égalle

A une couronne royalle.

Le ciel est ouvert aux paysans

Comme aux plus riches courtizans (1617).

Bientôt après, on traverse le bois de Valence, plein de frais taillis, et, à peine en est-on sorti que soudain l'horizon s'ouvre, la vue s'étend à l'infini sur des plaines, où serpentent deux rivières d'argent, la Seine et l'Yonne, sur des coteaux bleuissant à l'horizon et qui sont les premières collines du Morvan ; au premier plan, au bas du plateau subitement abaissé, une ville apparaît, avec des toits d'ardoises, des cheminées d'usines vomissant des fumées, et, dominant le tout, la masse haute et grise d'une église sans tours. C'est Montereau. Une magnifique descente nous amène sur le pont qui traverse à la fois la Seine et

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rVonne, au point où Tune de ces rivières fault clans Tautre. D'où vient le nom de Montereaufaut-Yonne.

Montereau est une petite ville proprette, active, industrieuse. Les quais offrent Tanimation de l'embarquement de diverses marchandises, caisses de faïences, sacs de plâtre, produits de fonderies, etc.

L'église a beaucoup d'apparence extérieurement. Le portail Renaissance est imposant, mais bien délabré ; le reste est surtout de style gothique flamboyant, aux caprices, aux finesses duquel se prêtait si bien la pierre de Bourgogne.

Mais ce que j'aime le mieux de Montereau, c'est le point de vue de Surville, dernier éperon des plateaux de Brie, belvédère naturel d'où le regard plonge sur une immense étendue de pays, et embrasse à la fois l'entrée des vallées de l'Yonne et de la Seine et la forêt de Fontainebleau. 11 y a dans ces larges horizons quelque chose qui ouvre l'âme à de vastes pensées, qui fait rêver et...

Je fus tiré de mes réflexions par un ronflement sonore. C'était mon ami qui, étendu à l'ombre à quatre pas de moi, rêvait à sa façon.

En sortant de Montereau, nous roulons dans la vallée de l'Yonne, dont nous remontons la rive gauche. C'est une contrée verdoyante et calme,

toute fraîche et riante. L'Yonne coule à notre gauche, bordée de saules et de peupliers ; à droite, des collines doucement dessinées commencent à se couvrir de vignes. Nous nous extasions sur l'excellence de la route, qu'on dirait faite exprès pour la joie des voyageurs de notre espèce. Le fait est que toutes les routes de Bourgogne sont réellement merveilleuses pour la vélocipédie.

Nous traversons de gros villages, des bourgs d'aspect riche et de bonne mine, tels que Villeneuve-la-Guyard. On en voit d'autres sur le versant des collines, très rapprochés les uns des autres, avec de jolies maisons bien propres, de beaux jardins, et çà et là des châteaux entourés de parcs et précédés de belles avenues. Tout cela a un air de prospérité et de paix qui fait plaisir à voir. On sent qu'ici la terre, bonne mère, nourrit ses enfants et les paye de leurs sueurs. Les paysans qu'on rencontre sont bien portants, gais, bons vi\ants. Des faucheurs, qui prennent un moment de repos, nous tendent de loin un verre de vin, que nous accepterions volontiers si nous étions plus près d'eux.

Et l'on nous prédisait que les paysans nous jetteraient des pierres!

Quiconque va visiter l'Algérie ou la Tunisie — et aujourd'hui cette excursion est tellement facile

que tout le monde Faura bientôt faite — ne peut s'embarquer sans s'être muni du Guide-Joanne, dont l'auteur pour l'Algérie et la Tunisie est Louis Piessc. Mais bien peu des voyageurs qui en feuillettent distraitement les pages se doutent qu'ils ont à la main un chef-d'œuvre d'érudition et de conscience artistique ; bien peu se doutent que Fauteur est, en même temps qu'un savant hors ligne, un littérateur de premier ordre; bien peu se doutent de la modestie, de la ténacité, de l'honnêteté de cet écrivain qui, à soixante-dix ans passés, partait tantôt pour les pays qu'il avait déjà tant de fois visités, ei, les trouvant passablement changés, entreprenait de refaire son Guide, véritable monument qu'il ne semblait pas possible de perfectionner.

Louis Piesse est pour moi un vieil et excellent ami; c'est un cœur d'or; il n'a rien de la morgue et de la solennité qui sont l'apanage des faux savants; comme on chante dans les Noces de Jeannette :

Sa porte en aucun temps n'est fermée à personne.

Je savais cela de longue date. Je savais aussi que Piesse, l'été, vivait en famille dans sa maison des bords de l'Yonne, ou plutôt dans son jardin et dans son bateau, car il a un bateau, l'heureux homme !

Or nous traversions précisément le village qu'il habite. L'idée nous vint d'aller lui faire à l'improviste une petite visite. Il était, c'est vrai, bientôt l'heure du dîner. Mais cette considération ne nous arrêta pas, au contraire, et cinq minutes après, avec nos costumes hétéroclites, nos bicyclettes, nos dents longues d'une aune, nous apportions le trouble en ce paisible intérieur, en cette vraie maison du sage, toute tapissée de verdure et de fleurs sous lesquelles disparaissent les murs.

On nous demanda si nous voulions dîner; nous refusâmes mollement, pour la forme, fort penauds si Ton nous eût pris au mot; il n'en fut rien. Après le dîner on nous invita à coucher et à passer plusieurs jours. Mon compagnon, sous le charme du bon accueil de cette excellente famille, inclinait assez, cette fois encore, à nous arrêter là et à remplacer le voyage à Marseille par une foule de bonnes parties de pèche sur l'Yonne. Je regrettai un moment de l'avoir amené en cette Gapoue, et c'est presque de force qu'il fallut nous arracher de là et reprendre, au soleil couchant, la route de Pont-sur-Yonne, où nous arrivâmes à la nuit tombante.

L'hôtel-auberge où nous nous arrêtâmes n'avait point les vastes escaliers et les corridors grandioses de celui de Melun. Un escalier tortueux et

plutôt semblable à une échelle de meunier conduisait à des couloirs d'étroites dimensions. Hippocrate jeune entreprit, nonobstant, de hisser sa bicyclette dans sa chambre. Malgré les avis sages de notre accorte hôtesse, le voilà qui pousse, tire, porte la monture rétive dans Tescalier ondoyant et divers. Le commencement va bien ; mais, crac! à un tournant voilà le guidon qui s'engage dans la rampe, les pédales qui s'accrochent un peu partout, les roues qui forment entre elles des angles invraisemblables, et toute la machine qui refuse positivement d'avancer; le pis est qu'elle ne consent pas davantage à reculer. Elle a décidé qu'elle ne bougerait pas, elle ne bougera pas. L'escalier de l'hôtel restera obstrué jusqu'à la consommation des siècles; elle ne bougera pas. Les voyageurs commencent à arriver, leur bougie en main, pour aller se coucher; tant pis, ils monteront dans leurs chambres par les fenêtres, avec des échelles, car elle ne bougera pas.

Mon ami s'arrachait les cheveux, non sans peine, car il les porte très courts. Chacun courut de son côté chercher qui une pince, qui une scie, qui un serrurier, quand tout à coup un grand bruit de quincaillerie, de casseroles et de sabres de cavalerie retentit sur le pavé de la cuisine. C'était la bicyclette, qui, restée seule, s'était gentiment dégagée sans l'aide de personne, et dégringolait triomphalement les degrés.

Elle n'avait pas de mal, Dieu merci. Mais mon ni fut désormais guéri d machine dans sa chambre.

ami fut désormais guéri de Tenvie de monter sa

Aussitôt remis de cette alarme si chaude, nous allons faire un tour dans la ville. Supposant judicieusement qu'à Pont-sur-Yonne il devait y avoir une rivière et un pont, nous recherchons l'un et l'autre.

La nuit est magnifique. Des millions d'étoiles scintillent dans un ciel d'un noir d'encre. Du milieu du pont, où nous sommes accoudés sur le parapet, nous voyons à droite se refléter dans l'eau calme les longues rangées de peupliers de la rive; à gauche, derrière la massive et bizarre silhouette noire de l'église, lentement la lune se lève, fantastique et silencieuse. En bas, sur le quai, des ombres vont et viennent, allument et éteignent des bougies qui font dlci l'effet de feuxfollets.

Nous descendons voir ce qui se passe. Ce sont des gens du pays qui font la chasse aux éphémères, excellent appât, disent-ils, pour la pêche à la ligne. Un mouchoir ou une serviette étalée à terre, quatre bouts de bougie aux coins : c'est tout. Les folles bestioles arrivent par innombrables essaims, tournoient autour de la flamme^

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s'y brûlent les ailes, et le linge en est bientôt couvert.

« Le suffrage universel, me dit Hippocrate jeune en rentrant, prend des adjoints, et quelquefois les fait maires! »

Ce fut à mon tour de l'envoyer coucher.

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