LES SAVANES
partinients par des rideaux de bâches et d'aouaras. Souvent un ruisselet, sorti de quelque roche pour se perdre dans le pripri, arrose les haies de la savane; parfois un lac étend ses eaux dans les fissures du granit : lac et ruisseau alimentent d'eau potable le bétail de la savane. Dans les savanes d'Iracoubo, qui s'étendent d'Organabo à Macouria, on voit passer de petites bandes de chevaux sauvages, venant on ne sait d'où, échappés, sans doute, de (juelque parc lointain mal enclos. La Guyane française, avec ses 3,000 kilomètres carrés de savanes, ne nourrit pas plus de 5,000 têtes de bétes à cornes.
Les savanes sont loin d'offrir un aspect uniforne. Elles présentent environ neuf aspects différents. On distingue les savanes noyées, les hauts pâturages salés, les savanes tremblantes, les pripris oo pinotières, les savanes basses, les savanes moyennes, les savanes sèches ou savanes hautes, les hauts pâturages secs, et enfîn les prairies artificielles.
I® Sur le bord de la mer, dont le flot atteint directement leurs herbes, ou derrière le rideau de palétuviers qui borde la rive, se trouvent dans maint endroit de la côte des prairies basses que le flot marin couvre de quelques pieds d'eau pendant la plus grande partie de l'année. Dans ces sa^'anes noyées ou bas pâturages salés , poussent les herbes aquatiques et s'ébattent les oiseaux d'eau. Le fond en est ferme, on peut généralement y chasser sans danger, si on ne répugne pas à entrer au besoin dans l'eau jusqu'à mi-corps. Des boas constrictors, appelés modestement couleuvres dans le pays, sont les paisibles dominateurs de ces espaces marécageux qui ne présentent actuellement d'autre utilité et d'autre emploi que la chasse. Pourtant quelques digues, quelques canaux d'écoulement, suffiraient à racheter d'immenses espaces le long de la côte de l'Atlantique, entre le Maroni et l'Amazone. Les terres ainsi conquises feraient d'excel-
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lentes savanes, à la condition de brûler, après le dessèchement, les herbes aquatiques, roseaux, joncs et carex, uniques produits du sol argileux, et de semer à la place des herbes de Guinée et de Para. On pourrait également utiliser ces terres pour les cultures tropicales, qui seraient là dans leur zone de prédilection. C'était l'idée du fameux in* génieur suisse Guizan, qui réussit, à la fin du siècle dernier, à faire abandonner par les colons de la Guyane française la culture des terres hautes pour celle des terres basses.
^® Les hauts pâturages salés forment des espèces de petits plateaux dominant les anses. Ils sont formés d'un sable aride, Lrûlant pendant l'été, et couvert pendant les pluies de plusieurs graminées et légumineuses recherchées par le bétail. Le chiendent, la gesse, le mélilot y sont communs.
3° Le problème des savanes tremblantes ne peut être étudié sans péril que par voie d'induction. Qu'on s'imagine derrière les eaux presque permanentes des savanes noyées , dont elles sont généralement séparées par un cordon de palmiers bâches et d'arroumans, des terres grasses détrempées par les eaux d'infiltration et formées principalement par la décomposition d'herbes marines, alternativement chauffées parle soleil et inondées par les eaux du voisinage. La terre, meuble et friable, n'offre aucune consistance, ce n'est que boue à moitié liquide, de la vase molle de deux mètres d'épaisseur dans laquelle le pied enfonce jusqu'à ce qu'il ait trouvé la couche d'argile. Pas de pied assez léger pour parcourir ces périlleux espaces où l'on creuse son tombeau sous ses pas. Une épaisse végétation d'herbes luxuriantes, mais de mauvaise qualité, couvre ces abîmes, comme pour rassurer le chasseur lancé à la poursuite des oiseaux d'eau, et attirer par la belle verdure et la fraîcheur d'une herbe abondante semblable à celle de Para, le bétail qui s'enlisera et périra embourbé. On ne
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pourra utiliser les savanes trembla iA%:^ -.que lorsque les savanes noyées auront été desséchées, et les criques au cours incertain, endiguées ou canalisées. Alors leV'^^ux d'infiltration ayant disparu, il faut attendre que l'été ait-calciné la terre, puis brûler les herbes et les détritus, et cfi<^ser des saignées d'écoulement pour que les eaux des plaies ne détrempent point à nouveau la boue desséchée dôs/ .-. savanes. 'V* .
4" La savane que Ton appelle pripri ou pinotière^ du nom du palmier qui en borde les rives et en peuple les lies, tient à la fois de la savane noyée et du llano. Le fond en est argileux et au-dessous du niveau de la mer. Pendant l'hivernage, le débordement des criques, les infiltra tions sous-marines couvrent de un' à deux mètres d'eau la prairie disparue. Des herbes aquatiques avec des gazons flottants nourrissent des milliers d'ibis, de flamants et d'aigrettes. Par la rivière et par les canaux d'infiltration sont arrivés en foule, dans l'aquarium improvisé, les poissons des montagnes et les poissons de la haute mer. Porcs et volailles viennent se désaltérer sur les bords du lac et happer, quand ils peuvent, les petits poissons de la rive. Mais ces chasseurs sont eux-mêmes guettés par de redoutables ennemis : le caïman, long de quinze pieds, qui fait brusquement surgir au-dessus de l'eau sa tête hideuse; la gigantesque couleuvre, qui cache son corps monstrueux dans la boue, la tête aux aguets. L'été venu, une herbe fme, mais plus ou moins rare, pousse dans le lit du lac desséché qui, par endroits, ne produit pas un brin d'herbe, présentant sur des kilomètres de développement l'aspect blanc et poussiéreux d'une place publique non empierrée. Le colon parcourt à pied sec son lac évanoui, qui réapparaîtra aux pluies suivantes, si personne ne canalise les rivières indisciplinées et ne draine les savanes noyées de
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la côte. Le coloi).^îil»liabite aujourd'hui les bords des pripris serait désçsbérë que personne aidât la nature dans la formation. 4^"*celte terre inachevée : il a dans son lac artificiel^'un i^'^ervoir à poissons tellement bien fourni , que dès^^e«fes eaux commencent à baisser, il pèche ses prisohAtérs à la pelle, quitte à tuer les plus gros avec son . '^'£abre d'abatis.
5** Les savanes basses^ communes le long des rivières, dans les régions moyennes, sont de vrais marais à fond de sable où poussent la fétuque flottante, le paturin, la cauche aquatique et les joncs.
6^ Les savanes moyennes ne sont plus des marais, mais ne sont pas encore des coteaux ou des plateaux. Elles ne sont ni trop humides ni trop sèches et sont immédiatement utilisables. Elles sont couvertes d'excellentes herbes dont on pourrait tirer le parti le plus avantageux, car à côté des bromes, plantes dures auxquelles les animaux ne touchent pas, se trouvent l'herbe à bœuf, le panic, le piedde-poule, le paturin, diverses légumineuses et autres plantes aussi recherchées que celles de nos prairies d'Europe.
7® Les savanes saches ou savanes hautes commencent aux altitudes moyennes^ à une dizaine de mètres au-dessus du niveau des plus hautes marées et à dix ou quinze kilomètres du littoral. Ce sont généralement de pelils dos de terrain que les plus fortes pluies sont impuissantes à inonder complètement. C'est le pays d'élection pour l'élevage, qui, là, peut s'entreprendre de suite avec des travaux d'aménagement presque nuls. Et, par bonheur, ces longs coteaux, terrains en dos d'âne, sont les plus répandus dans la région des herbes. D'innombrables rivières traversent ces prairies, les divisant, grâce aux rideaux de palmiers et de grands arbres qui ombragent les criques, en autant de compartiments naturels. Chacun de ces compartiments
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porte un nom distinct dans la grande savane. La petite prairie est elle-même semée de bouquets de palmiers, squares étranges, murailles et chalets de verdure où les bestiaux se' réfugient au moment des grandes ardeurs du soleil. Us y mangent les graines tombées au pied du maripa et de Taouara et y boivent l'eau claire de quelque trou de roche. De petits ilôts boisés, surgis comme par merveille du niveau uniforme de la prairie, servent, pendant les mois où la savane est mouillée, de refuge et de forteresse au troupeau et au berger qui y peuvent braver les caïmans et les couleuvres. Ces savanes hautes ou savanes sèches reposent sur un lit de granit et sont formées d'une légère couche de sable mêlée à une petite quantité de terre végétale, détritus de plantes qui ont pourri sur le sol. Le sable a été jadis à nu, la savane a eu sa naissance et sa croissance, dont les géologues n'ont pas encore expliqué les lois. A l'époque où le sable était à nu, les vents, en le promenant sur les roches, finirent par creuser, par raviner le granit, et aujourd'hui quelques-unes de ces savanes ont un aspect bosselé, déchiré, déchiqueté qui rappelle la dune saharienne en formation^ Le plus dangereux habitant des savanes hautes est une herbe dure, envahissante, parasite, la cauche élevée ou herbe à balai, qu'il faut brûler tous les étés, sous peine de la voir s'emparer de toute la prairie. Il serait plus simple de la sarcler et de l'arracher une bonne fois. On brûle les endroits qui en sont infestés, préférant courir le risque d'incendier la savane entière, ce qui arrive assez souvent. Le désastre est d'ailleurs réparé par les huit mois d'hivernage. Cette mauvaise herbe détruite, on retrouve la savane peuplée de ses herbes préférées, le chiendent, les fétuques, les paturins, foin véritable, nourriture aussi bonne que l'herbe du Para, laquelle se vend aujourd'hui 25 francs les 5oo kilogrammes sur la place de Cayenne.
Ce sont des savanes sèches que les fameuses savanes d'Iracoubo, Sinnamary, Ouassa, Counani et Mapa. Il n'y a qu'à tracer quelques rigoles pour le drainage ou l'irrigation, sarcler quelques herbes dures, semer quelques graines d'herbes fmes, faire des hangars, des parcs et des barrières, et au bout de six mois chaque hectare de ces savanes est en état de nourrir deux têtes de bétail.
C'est dans les savanes sèches que le colon devra porter immédiatement son industrie. Situées à quelques kilomètres seulement de la rive de la mer, dont elles ne sont séparées que par quelques savanes noyées ou quelques pripris, elles seraient aisément abordables par les rivières en attendant le dessèchement et l'aménagement de la zone intermédiaire des terres basses. Quelques journées d'homme suffiront pour transformer la savane sèche en une véritable prairie; quelques couples suffiront pour la multiplication rapide des bœufs et des chevaux et la multiplication indéfinie des moutons.
Dans la savane sèche, enfin, le colon pourra se livrer immédiatement aux cultures alimentaires et autres, sans passer par les travaux de dessèchement d'un prix considérable qu'il lui faudrait entreprendre pour l'aménagement des terres basses. Maïs, manioc, légumes, arbres fruitiers prospéreront rapidement dans l'enclos cultivé qui assurera au pionnier sa subsistance quotidienne, en attendant les bénéfices de l'exploitation forestière ou de l'exploitation pastorale. Sans parler du gibier délicat que nous savons hanter les savanes sèches et les grands bois.
8** Pour les hauts pâturages^ sur les pentes et les plateaux des montagnes, ils possèdent une herhe maigre et fine, mais fort nutritive et très saine. S'ils étaient plus aisément abordables, on poujrrait les cultiver immédiate* ment et leur confier une tète de gros bétail à l'hectare.
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9** h^s prairies ou sauanes artificielles, qu'on ne s'attendait pas sans doute à trouver dans cette région, n'y sont pourtant pas bien rares : quelques savanes naturelles, jadis en culture et redevenues savanes, quelques àbatis abandonnes en tiennent lieu. Or, les champs et les abatis abandonnés ne sont pas rares «sur la côte de la Guyane française. Les plantes qui croissent dans ces savanes spéciales diffèrent complètement de celles qui poussent dans les savanes voisines, de terrain identique. Dans ces dernières on lie trouve, que des joncs, des laiches, des carex, tandis que dans la savane artificielle on trouve d'excellentes herbes : le chiendent, le mélilot, l'herbe à bœuf, le pied-de-poule, le panic. Utilisées en pâturages ou pour les cultures, ces savanes artificielles seront une trouvaille précieuse pour le colon. Pour l'agronome, elles sont l'indice de ce qu'aurait pu être cette région au sol si riche et si bien arrosé, si les hommes avaient su en tirer parti.
Dans leurs neuf variétés, les savanes de la Guyane française présentent les plus sérieuses ressources à l'élevage.
La Guyane amazonienne, le haut Rio Branco comptent par centaines de milliers leurs têtes de bétail.
C'est dans la Guyane vénézuélienne que Cayenne aujourd'hui (1886) va s'approvisionner du bétail nécessaire à sa consommation.
Seule la Guyane française n'a pas su tirer parti de ses savanes, bien favorables pourtant à l'industrie pastorale, comme l'ont prouvé des essais aussi heureux qu'accidentels et passagers.
Causes d'insuccès.
i"* Les colons ont eu le tort, dès le début, de dédaigner les Indiens. Mais il est encore temps de changer de politique à leur égard. On trouve des indigènes un peu
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partout dans la Guyane française, et, dans certains districts, ils sont très nombreux. Dans les pampas^ dans les llanos, ils n'ont point été dédaignés par les Espagnols. Les Indiens de ces contrées n'avaient jamais vu de chevaux avant Tarrivée des Européens, mais depuis, ils sont devenus les meilleurs cavaliers du monde, montant à cru les chevaux les plus fougueux. Si les Français de la Guyane n'ont pas dans leurs savanes d'innombrables troupeaux de bétail, bœufs, chevaux, mulets, c'est en partie parce qu'ils n'ont pas su se faire des auxiliaires des Indiens. Ces auxiliaires précieux nous auraient dressé, comme ils l'ont fait pour les Espagnols, de ces intrépides peons llaneros, pieds noirs, indiens corneilles, qui ne semblent faire qu'un avec les Indiens des savanes. Ils nous auraient donné une race métisse, des Gauchos, des Mamalucos, qui auraient porté notre nom, notre langue et nos idées jusqu'aux plus lointaines extrémités de notre antique France Équinoxiale. Il faut ignorer les services que rendent encore de nos jours lesTapouyesaux éleveurs de l'Amazone et du RioBranco pour ne pas regretter vivement le dédain qu'ont eu nos prédécesseurs pour les Indiens. Sans approfondir ici la question ethnique, il est permis de déplorer, à propos du sujet qui nous occupe, la malheureuse antipathie qui éloigna les premiers colons de ces aborigènes qu'il eût été si facile de nous assimiler.
2" Les principes les plus élémentaires d'économie rurale semblent avoir été toujours ignorés de la population. C'est ainsi qu^on n'a jamais eu, qu'on n'a pas encore la notion du rapport qui doit exister entre la force numérique du troupeau et rétendue du pâturage qui lui est affecté. Dans le principe, le fourrage abonde et le troupeau s'accroît, mais au lieu de limiter le nombre des têtes de bétail, de voir la quantité qu'on peut nourrir, on se félicite d'un accroisse-