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Parmi les territoires sur lesquels s'exerce dans le monde lactioD des Européens, il en est que la race blanche est en état de peupler par elle-même, comme le Canada, l'Algérie et la Tunisie, l'Australie, les États-Unis; d'autres où elle ne peut que se superposer à la race locale, comme l'Indoustan, rindo-Chine, les Philippines et la Malaisie; d'autres enfin qu'elle ne peut non seulement peupler, mais même pénétrer, qu'en se croisant avec la race indigène. Sont dans ce dernier cas les régions intérieures de l'Amérique tropicale.
Chose singulière, au Canada, aux grands lacs de l'Amérique du Nord, les Français ont toujours été et sont demeurés encore aujourd'hui les bons amis des Indiens avec lesquels ils se sont mêlés et ont formé une population métisse importante. Au Brésil, lors de la conquête française, les indigènes témoignèrent à notre égard du plus grand enthousiasme, delà bonne volonté la plus inaltérable.
Ce point mérite même un développement spécial . Nous sûmes tirer au Brésil, de l'alliance avec les Indiens, tout ce qu'elle pouvait nous donner; et, par une contradiction singulière, nous semblons avoir toujours pris à tâche en
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Guyane de persécuter les Caraïbes, frères pourtant desTupis, nos alliés du Brésil. Nous fîmes cependant au Brésil œuvre d'initiation, mais au profit des Portugais, qui continuèrent là-bas, avec le plus admirable succès du reste, la politique que nous leur avions enseignée; de même que les Anglais mirent à profit dans Tlnde celle qu'ils avaient apprise de Dupleix : tuant un peu trop sans doute et ne croisant pas assez, je psurle des Portugais, mais croisant cependant puisque aujourd'hui le Brésil existe, tandis que la Guyane française n'existe pas.
A Maranhâo, et plus tard à la baie de Rio, les Français firent toujours le meilleur ménage avec les Indiens. Qu'on relise le vénérable Ferdinand Denis, le Brésil français de Paul Gaffarel, les études de l'excellent Gabriel Gravier. Ou remontant bien plus haut dans l'histoire, qu'on parcoure les pittoresques relations de Jean de Léry, de Claude d'Abbeville, et de Yves d'Évreux. « Les sauvages aiment mieux les Français que toutes autres nations qu'ils aient pratiquées, » dit le docte et consciencieux Ramusio. a Nous (c commencions, dit le chef Japy Ouassou à Razilly, nous (c commencions déjà à nous ennuyer tous de ne plus « voir venir des Français, et nous délibérions d'abandon- <c ner ce pays et de passer le reste de nos jours privés de (C la compagnie de nos bons amis les Français, sans plus f' nous soucier de haches, de couteaux, de serpes et d'aucc très marchandises. »
Quand Salema fit son expédition, 8,000 Tupinambas nos auxiliaires se firent tuer ou réduire en esclavage plutôt que de forfaire à l'engagement qu'ils avaient juré de rester nos parfaits alliés. Quand les navires normands et bretons abordaient au Brésil, les parfaits alliés offraient à nos matelots les plus belles filles des tribus. Les capucins français du Maranhâo ayant eu une fois l'idée d'interdire
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cette coutume consacrée, les chefs indigènes s'en plaignirent vivement. « Ils estimoient, » dit Claude d'Abbeville, '< que c'estoit un mépris pour eux et un grand mécon- (( tentement pour leurs filles, quelques-unes desquelles, « comme toutes désespérées, disoient se vouloir retirer <c dans les bois, puisque les François qui sont leurs bons « compères (ainsi les appellent-ils) ne les vpuloient plus a voir. » En 1091, l'Anglais Knivet, ayant vu les Tamoyos massacrer ses compagnons, s'écria qu'il était Français» a Ne crains rien, » lui dirent alors les sauvages, « car tes a ancêtres ont été nos amis, et nous les leurs, tandis que ce les Portugais sont nos ennemis et nous font esclaves; « c'est pourquoi nous avons agi envers eux comme tu l'as « vu. » Mais quelquefois cet ingénieux subterfuge ne réussissait pas. Les Indiens n'aimaient que nous, ils étaient en guerre avec tous les autres blancs. En i55o, le Hessois Hans Stade est pris par un chef fameux de cette époque , Ko" niam Bebe. Hans Stade insinue que la Hesse et la France sont le même pays : a Mensonge! s'écrie Koniam Bebe, '< on ne peut plus tuer un Portugais sans qu'il invoque « la qualité de Français. J'en ai mangé cinq, comme toi <c ils se disaient tous Français. » Cependant le terrible chet considérant la chevelure blonde de l'Allemand, se dit que c'était peut-être bien tout de même un Français qu'il allait condamner à mort, et, dans le doute, il voulut bien con' sidérer l'accusé comme innocent. Ce qui prouve que les principes du droit naturel et de l'équité sont peut-être un peu plus familiers à certains chefs cannibales qu'aux messieurs chargés dans noire Europe civilisée, de châtier, à S^tory et ailleurs, les révoltes vaincues. Les navires ne repartaient jamais sans laisser quelques matelots dans le pays pour y apprendre la langue, et un corps d'interprètes s'était formé. A méditer 'par M. Paul Bert, et ses suc-
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cesseurs ea Indo-chine. Et ils croisaient, à la plus grande joie des Indiennes. Si le Brésil était resté français, nous y aurions aujourd'hui \ingt millions de métis.
Dans l'Amérique du Nord, même chose. On connait l'anecdote fameuse. « Veux-lu savoir, dit un chef Peau- Rouge, quelle est la nation que j'aime le plus? Tiens, ditil, en portant la main vers l'épaule et en montrant toute la longueur du bras : Foilà comment faime les Français ; puis, baissant la main jusqu'au coude ; P^oilà pour les Espagnols; il la baisse jusqu'au poignet : Foilà pour les Anglais; enfin, montrant le bout des doigts : Foilà pour les Yankees. »
Quel singulier peuple nous sommes! C'est nous qui avons toujours les meilleures idées du monde, mais nous ne savons jamais les appliquer. Le Brésil a fait sa fortune avec la doctrine de nos matelots normands et bretons. Et déjà, en 1721, nous voyons un sieur Claude Guillouet d'Orvillers, de sa profession gouverneur de Cayenne, déclarer, dans un rapport officiel, qu'il préfère « un seul nègre à mille de cette moraille. » Le perspicace et bien pensant fonctionnaire avait pris les Galibis pour des sectateurs de Mahomet. Et aujourd'hui, parlez des Indiens à quelque affreux nègre de Cayenne, il vous répondra en se rengorgeant. « Nous ça Fancé^ mais ça sam'age là, yé pas moun. » C'est-à-dire : Vous et moi nous sommes des Français, des citoyens^ des électeurs, mais les Indiens ne sont pas même des hommes. Il est bon toutefois de remarquer une chose, c'est qu'au Brésil les métis de blanc et d'indien parlent le pur portugais, et n'ont pas été obligés d'inventer pour leur usage personnel cet affreux charabia que Ton appelle, à Cayenne, le quéole.
Si la Guyane Française n'a guère été pour nous, depuis près de trois siècles, qu'un champ d'expériences malheu-
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reuses, la raison principale en a été l'inutilisation de la race indigène.
Il suffit de parcourir un ouvrage élémentaire de statistique pour s'apercevoir que, dans les États continentaux de TAinérique tropicale, c'est la race indigène qui a été le plus puissant auxiliaire de la civilisation. Les Indiens et les métis de blancs et d'Indiens forment dans cette Amérique chaude plus des trois quarts de la population totale. Pour ne prendre l'exemple que de deux pays absolument similaires à notre Guyane Française, quant aux conditions de peuplement, le Venezuela et le Brésil, on est frappé tout d'à* bord de voir qu'ils sont chacun cinq fois plus densément peuplés que notre colonie. Il est aisé de trouver l'explication de ce fait. Dans chacun des deux États précités, la proportion des métis de blancs et d'Indiens est d'environ quarante pour cent de la population totale, tandis que dans la Guyane française cette proportion n'est guère que de un pour mille.
Les nègres introduits comme esclaves ont pu donner de bons résultats dans des petites iles comme la Martinique, la Jamaïque ou même Cuba, ou bien encore dans des territoires de pénétration facile comme la Louisiane et le bas Mississipi; mais, en Amérique du Sud, pour ouvrir les sombres déserts des plateaux intérieurs, les explorer, les maîtriser, condition sans laquelle il n'y a pas de prise de possession, de colonisation véritable, il n'existe qu'une seule race de pionniers : les indigènes et les métis d'Indiens et de blancs. L'histoire de tous les États de l'Amérique chaude est là pour affirmer cette vérité.
(c Dans l'Amérique tropicale, dit Couto de Magalhens, o la race blanche pure s'affaiblit de corps et d'esprit dès « la troisième génération ; les Portugais n'ont dû de for- « mer une race stable qu'en croisant avec les Indiens. »