LES DIRECTEUKS D*IND1ENS
J'entends d'ici M. Schœlcher et ses amis. « Et les nègresy » me disent-ils, ce et les mulâtres? » Lisez plutôt quelques-uns des psaumes élucubrés par les enfants de chœur de la divinité martiniquaise. L'un d'eux, un ancien sous-inspecteur des écoles de la circonscription de Cap- Haïtien ! nous apprend que si les nègres sont « les déshérités du présent, » ils seront aussi a les géants de Tavenir ; » que le noir ce fait preuve d'une intelligence supérieure^ » que la « jeune et fière nation » de Soulouque a déjà montré avec éclat « sa supériorité : » « en forçant les Espagnols à rentrer chez eux, humbles et soumis, en terrassant les Français à ses pieds, en jetant les Anglais à la mer. » Et à moi, qui vous parle, les nègres des Antilles et de la Guyane ont toujours dit, avec un hochement de tête protecteur, qu'il n'y avait presque plus de blancs en Europe, et que sans les beaux pays des nègres d'Amérique, les Européens, aujourd'hui, mourraient de faim. Sans faire au grand chef occulte de nos colonies l'injure de douter de la véracité et de la modestie de « ses enfants, » risquons quelques observations.
Je crois aux nègres. Ils ont leur utilité, commes les Australiens, les Tasmaniens, les Samoyèdes, les Eskimaux, les Veddas. En se croisant avec les blancs ils donnent parfois, et même souvent, des hommes d'une superficie remarquable et même des hommes d'une valeur réelle. Admettez que nous traiterons les nègres en pupilles et les mulâtres en auxiliaires, et nous sommes d'accord. Bien. Mais au point de vue de ce qui nous occupe maintenant, l'Amérique chaude, pensez-vous que le nègre vaille l'Indien?
Moi, je ne le crois pas. D'abord les nègres ne sont pas chez eux ; comme nous, ils sont étrangers dans cette terre. Ce sont des esclaves importés. Ils ne se sont maintenus
LES DIRECTEURS d'iNDIENS. 203
en nombre que grâce à un recrutement annuel en Afrique, d'autant plus abondant que la mortalité des esclaves était plus forte en Amérique. Et aujourd'hui, combien sont-ils ces nègres? Pour 5oo,ooo dans l'Amérique latine, vous comptez 3o millions d'Indiens et de métis d'Indien et de blanc.
Voici pour l'acclimatement. D'autre part, quelle espérance fondez- vous siir ces gens-là? J'en demande bien pardon aux fanatiques de la négromanie intolérante et exclusive qui a fait école chez nous, mais où avez- vous vu les nègres abandonnés à eux-mêmes enfanter quelque part quelque chose qui ressemblât à la civilisation? Les Indiens, eux, du moins, ont produit, seuls, bien absolument seuls, les merveilleuses civilisations du Pérou et du Mexique. Et qu'ont-ils produit en Amérique après deux siècles d'éducation, ces nègres? Cayenne, la Martinique, Haïti et les bataillons de moricauds combattant contre les nordistes pendant la guerre de sécession. Ceux qui s'enthousiasment pour nos nègres d'Amérique, s'inspirant d'un sentimentalisme démodé, ne connaissent guère, pour la plupart, nos compatriotes les Dahoméens de là-bas. Moi, je les connais, j'ai vécu plusieurs années avec eux, et d ailleurs ne les hais point du tout. Seulement je trouve bête de faire la bouche en cœur et de leur dire « frère et ami. » Il faut les utiliser, à leur plus grand bien, mais aussi au nôtre. Seulement, voilà, je crois qu'on ne peut guère les utiliser. Tandis que les Indiens, eh bien! c'est à eux que l'on doit ces deux résultats qui, en somme, ne sont pas méprisables, le Brésil et la Colombie.
Ceci posé, voyons ce qu'il y aurait à faire aujourd'hui pour tirer le meilleur parti possible de ces Indiens, dont l'inutilisation a été une des causes principales du marasme séculaire de notre colonie de Guvane.
264 LES DIRECTEURS d'iNDIENS.
Ce n'est point la matière première, sî Ton peut ainsi parler, qui nous a manqué là -bas; mais il a été fait autrefois dans notre colonie un bien fâcheux gaspillage d'Indiens. Vers 1760, les voyageurs, les auteurs les plus autorisés, attribuaient de 100,000 à 200,000 indigènes à notre possession de Cayenne. En 1760, 10,000 Indiens, au bas mot, travaillaient aux exploitations agricoles de Guatemala et de rOyapock. Ce dernier fleuve et le Kouron se peuplaient d'indigènes et de métis. Et, remarquons cette coïncidence, cette époque fut celle de la plus grande prospérité de la Guyane, qui était alors une de nos plus importantes colonies de plantation.
En 1763, les réductions d'Indiens furent supprimées. Les Indiens se dispersèrent, le métissage s'arrêta. Depuis, les Indiens furent tenus en mépris systématique par toutes les administrations qui se succédèrent. Et aujourd'hui la colonie, cherchant fiévreusement partout une émigration qu'elle ne trouve nulle part, se meurt faute de bras.
Depuis i5o ans, dix ou douze tribus ont disparu. Aujourd'hui le nombre total de nos indigènes est réduit à 20,000 au plus. Les statistiques officielles le restreignent à 6,000, 5,000 et même 2,5oo! Cinquante Indiens à peine travaillent temporairement, et d'une façon fort irrégulière, chez les civilisés. Sur la côte on ne compte plus qu'une seule tribu^ celle des Galibis, qui habitent à Tlracoubo, à la Mana et au Maroni. Dans l'intérieur on en connaît seulement sept : les Émérillons, les Poupourouis, les Âramichaux, les Acoquas, dans les plateaux du centre; les Oyampis, à l'Oyapock; les Oyacoulets, entre l'Aoua et le Tapanahoni ; les Roucouyennes, a Tllany.
Ces Indiens ne sont pas nombreux, sans doute, — quelques milliers seulement, — mais, dans une contrée déserte comme la Guyane, où, en dehors d'une poignée de forçats.
LES DIRECTEURS d'iNDIENS. 265
d'une poignée de nègres et d*une poignée de fonctionnaires, il n'y a plus personne, ces quelques milliers d'individus représentent une valeur qui est loin d'être négligeable. D'autant plus que ce sont précisément ces Indiens si injustement dédaignés qui sont les vrais maitres du pays, les maitres des rivières et des forets, des marais et des cataractes, du secret de l'or et du secret du caoutchoucé Fils des solitudes inviolées, les Indiens, trompés par nous, tristes, défîants, s*éloignent, se retirent dans leurs impénétrables déserts. Et nous, nous ne serons réellement les possesseurs de l'immense domaine que de vaines frontières étendent, bien inutilement, jusqu'aux Tumuc-Humac, que lorsque nous nous serons mêlés aux aborigènes, quand nous nous serons croisés avec eux.
Il ne serait pas encore trop tard pour essayer de tirer parti des quelques milliers d'Indiens dispersés dans les forêts de notre colonie, d'essayer de les amener à nous, de les civiliser, d'en obtenir ces métis précieux, grâce auxquels notre race pourrait enfm faire souche dans le pays.
On ne fera, nous le savons, à cette idée philanthropique autant qu'utilitaire, aucune objection tant que l'idée se tiendra dans le domaine spéculatif, qu'elle se présentera comme principe abstrait sans virtualité de réalisation positive. Mais qu'on veuille faire passer dans la pratique l'idée acceptée pour bonne en théorie, et nous verrons surgir toutes les fins de non-recevoir habituelles.
Aussi n'entends-je point présenter une" panacée. Les maitres de la science politique et de la sociologie ont suffisamment plaisanté ce travers pour que je m'applique à éviter de tomber dans la maladie de l'innovation à outrance. Étant donné un mal, ou un besoin, vite une loi et fonctionnaire et tout va pour le mieux. Je ne propose ni fonctionnaire ni loi.
:a66 les directeurs d'indiens.
Je désire seulement exposer certain procédé spécial^ certain mode particulier d'action, qui a admirablement réussi auprès des Indiens dans le grand empire limitrophe de notre colonie guyanaise. ^
Le principe dont les Portugais, puis les Brésiliens se sont inspirés est fort simple. Il repose tout entier sur ces deux points : i"" Dans les pays peu connus, sauvages, il importe de donner à la plupart des missions scientifiques un caractère moins académique^ moins doctoral, moins spécial et moins abstrait, — moins azimuth et muséum, disait un Brésilien illustre, — mais plus utilitaire, plus pratique, plus humain; n"" que les missions scientifiques ainsi comprises doivent être constituées en permanence. Et ils créèrent des directeurs d*[ndiens, naturalistes ou militaires, évaugélistes ou astronomes, mais, avant tout, directeurs d'Indiens.
Je me bornerai à donner sur la question des directeurs d'Indiens au Brésil quelques idées générales, certain qu'on n'aura aucune peine à en induire la proportion dans laquelle nous pourrions imiter l'institution de nos voisins, pour tenter un nouvel essai en vue du relèvement de notre malheureuse colonie de Guyane.
Essai peu dispendieux, d'ailleurs, puisqu'il se réduit aux proportions modestes d'une mission scientifique absolument ordinaire, bien que d'un caractère spécial, nouveau pour nous; essai des plus aisés à tenter, puisqu'il ne nécessite aucune*création, aucune innovation administrative; essai nullement périlleux ni même inquiétant, puisqu'il se résume à une œuvre toute de science et de philanthropie.
Le poste de Directeurs des Indiens, au Brésil, est un poste ni administratif, ni politique, ni hiérarchique, mais seulement philanthropique et scientifique^
11 n'a point été inventé pour sastisfaire aux appétits d'un
LES DIRECTEURS d'iNDIENS. 267
fonctionnarisme besoigneux. £n efTet, c'est un poste demandant une très grande dépense d'activité. £t il n'existe qu'un seul directeur par province à Indiens.
La mission principale du directeur consiste : i® à entretenir des relations avec les chefs des tribus mi-civilisées {aldeadas^ mansas) ; 2° à appeler à la civilisation les Indiens sauvages {boçaeSj bravos).
Pour la première partie de sa mission, — rapports avec les Indiens civilisés, — il se rend auprès des différents chefs, si loin qu'ils puissent habiter dans l'intérieur; il va, pour ainsi dire, les chercher au fond de leurs retraites, il écoute leurs plaintes, pourvoit à leurs besoins, leur donne des cadeaux et leur distribue des honneurs. Il s'avance peu à peu dans les bois et les déserts, il y fonde des campements où il réunit des sauvages à qui il inculque, de son mieux, le goût du travail et l'amour de la propriété. Il doit savoir les gouverner par persuasion, insinuation, en sachant s'adapter, intelligemment, à eux.
Les Indiens sont très sensibles au galon. Au Brésil, les chefs indigènes (les tuxaus) reçoivent les mêmes honneurs qu'un capitaine de la garde nationale. C'est plaisir de constater combien ces bons chefs sont flattés, quand, ac* compagnant à la ville leur directeur, ils se voient enfin prodiguer, par les autorités locales, toutes ces petites distinctions qu'ils ont, de longue date, si passionnément briguées. Qui oserait blâmer ces bons sauvages d'une passion si inoffensive, si naturelle, et qui les rend si aisément gouvernables?
Le directeur choisit aussi parmi les jeunes Indiens ceux qui pourraient avoir des bourses dans les écoles; il les présente aux autorités et à ces personnes de bonne volonté que Ton rencontre toujours, et qui ne demandent pas mieux que de donner une famille nouvelle aux jeunes barbares
^68 LES DIRECTEURS d'iNDIENS.
fraichement débarqués de leurs forêts. Ces enfants, ces adolescents, transformés par Técole, parlant la langue civilisée^ ayant appris un peu de la leur aux jeunes camarades de la ville, deviennent ensuite les propagateurs les plus zélés de cette civilisation qui les a si généreusement accueillis, et ils constituent le trait d'union, le lien nécessaire entre les maîtres du littoral et les maîtres de la forêt. La domestication des adultes est laborieuse, il est bien plus fructueux d'agir sur les jeunes générations. Les hommes restent dans le campement, le directeur leur donne quelques ustensiles de travail, et il en obtient en échange quelques enfants qu'il s'engage solennellement à faire élever avec bienveillance. Par ce moyen, un directeur peut mettre en contact les centres civilisés avec des milliers de sauvages.
Et, — chose digne de remarque, — ces pupilles parlent le portugais pur, et tous les demi-civilisés et toute la masse rurale du Brésil aussi. Pourquoi à Cayenne, à la Martinique, à Haïti, cette masse rurale, ces demi-civilisés parlent-ils un jargon français incompréhensible pour nous autres Français? Pourquoi le tairais-je? j'ai été professeur de petits nègres pendant deux ans, et depuis j'ai vu, au Brésil, les établissements d'instruction primaire et secondaire destinés aux jeunes Indiens, aux jeunes métis d'Indien et de blanc. Eh bien, les résultats donnés par les derniers sont infiniment supérieurs à ceux donnés par les premiers.
Si vous ne le croyez, ayez le courage de faire une vérification. Faites- vous, comme moi-même, éducateur et instructeur de petits négrillons, puis allez voir ce qui se passe à VJsjio de Para et chez les Educandos de Manaos. A l'Asylo da Providencia, sur la route de Brangança, près de Para, el aux Educandos, dans la banlieue de Manàos, sont recueillis de petits Indiens absolument sauvages, lis
LES DIRECTEURS d'iNDLENS. 269
n'ont point de papa employé dans les bureaux du gouvernement. Ils ne portent pas à dix ans, comme les petits nègres de Cayenne, Thabit noir, la cravate blanche et le chapeau à haute forme. Ils arrivent nus, les narines percées, les oreilles fendues. Et on trouve moyen de leur apprendre à tous un métier manuel en un an, en deux ans. On en fait de bons artisans. Dès qu'un nègre sait lire et mettre des souliers, il n'a qu'un rêve : être avocat. On dépense cent mille francs par an à Cayenne pour faire fort mal frotter, par douze professeurs, trente petits messieurs en bois d'ébène.
L'Asylo et les Educandos comptent ensemble trois cents élèves. Ces deux établissements subviennent à leurs dépenses par le travail des élèves, tous artisans au bout de six mois. L'Asylo fait des bénéfices, grâce à une scierie à vapeur que dirigent les enfants. Et à l'Asylo et aux Educandos vous ne trouverez que de bons dessinateurs, de bons mécaniciens, des enfants déjà utiles aux autres et à euxmêmes. Et si vous avez du goiit pour la musique, ils vous joueront la Marche de Faust et la Prière de Mignon d'une façon irréprochable. Et voilà des activités précieuses acquises à la civilisation. Quoi qu'en disent les légendes, n'ayez crainte, ils ne retournent pas dans leurs forêts. Us se sentent utiles dans leur milieu nouveau et ils y restent, et ils y sont heureux. Ils pouvaient aussi bien rêver de faire des avocats, et même d'en faire de bons, ou des chefs de bureaux, mais ils sont trop sensés et trop pratiques pour songer à cela. Les nègres sont une race de vanité et les Indiens une race d'industrie.
Je n'entends parler que des nègres que j'ai vus, ceux d'Amérique. Ceux d'Afrique valent probablement mieux. L'Afrique ne sera vraiment annexée à la civilisation que par l'intermédiaire des INigritiens, et l'Amérique ne le sera