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LES DIRECTEURS D INDIENS

En Guyane française on ne trouverait assurément pas dix personnes parlant seulement le galibi.

Et pourtant, de l'autre côté de l'Amazone, ils n'ont pas cessé de s'inspirer de l'aphorisme du vieux capitaine normand : a Toute tribu où vous ave^ un interprète est une tribu civilisée. » Le blanc parle-t-il la langue des sauvages, le blanc est un ami, et le sauvage se confie à lui. Ne la parle-t-il pas, c'est un étranger, un barbare, un ennemi. Il n'est pas besoin de remonter jusqu'aux Romains, il nous suffit de voyager un peu en Europe. Nous réputons ennemi quiconque ne parle pas notre langue.

Avant tout, le directeur des Indiens est un appreneur de dialectes indigènes.

Fort belle, d'ailleurs, cette langue, en dépit de tout ce qu'en pourraient dire les nègres d'Amérique, et autrement fertile en trésors littéraires que tous les jargons créoles et tous les idiomes cafres ou bambaras.

Parlant de la lingua gérai, il y a deux cents ans, le P. Simon de Vasconcellos écrivait : « A quelle époque ontrr ils donc appris, au sein du désert, des règles grammati- « cales si certaines qu'ils ne manquent pas à la perfection de « la syntaxe? En cela ils ne le cèdent d'aucune manière aux (c meilleurs humanistes grecs et latins. Voyez par exemple ce la grammaire de la langue la plus répandue au Brésil, « qui nous a été donnée par le vénérable P. José de An- « chieta, et les louanges que l'apôtre accorde à cet idiome ! « Grâce à ces réflexions, beaucoup de personnes pensent ce que l'idiome dont nous parlons a les perfections de la « langue grecque, et parle fait, j'ai moi-même admiré en (( elle la délicatesse, l'abondance et la facilité. »

Les directeurs d'Indiens en se vouant au métier d'interprète ne font pas seulement œuvre d'utilitaires, mais encore de savants et peut-être même de lettrés.

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Vous ne suivez pas quels merveilleux trésors de littérature primitive renferment ces langues indiennes. Ils sont le charme de la foret vierge, de Cayenne aux Andes et des Andes à la cote du Brésil.

Vovez ces maximes :

« La force du droit prime le droit de la force. »

(( Mieux vaut la constance que la force. »

« Cest presque toujours à son préjudice que le faible fait alliance avec le puissant. »

(( L'intelligence unie à Taudace surmonte les situations les plus désespérées. »

(c L'intelligence et le savoir-faire surpassent la force et la valeur. »

(( La ruse et l'adresse peuvent plus que tout le reste pour se venger d'un ennemi. »

Des milliers d'années avant Ésope des bardes sauvages faisaient parler les plantes et les animaux. Écoutez la fable du Renard et du Jaguar :

« Ne fais pas le bien sans savoir à qui...

K Un jour, en se promenant, le renard entendit un cri rauque.

« Qu'est-ce que cela? Je veux voir.

(( Le jaguar l'aperçut et lui dit : Je suis né dans cette fosse, « j'y ai grandi et maintenant je n'en puis SOTtir. Veux-tu m'aider a à tirer cette pierre?

(( Le Renard aida , le Jaguar sortit et le Renard lui demanda : « Que me donnes- tu?

« Le Jaguar, qui avait faim, répondit : Je vais te manger.

« Le Renard était jeune, pourtant il dit : Un bienfait se paye par ce un bienfait. Il y a dans le voisinage un homme qui sait toutes (( choses, allons le lui demander.

(( Us passèrent dans une lie. Le Renard dit à l'homme qu'il « avait tiré le Jaguar de la fosse et que celui-ci, pour son salaire, (( voulait le manger.

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(( Le Jaguar dit : Je veux le manger parce que j'ai faim. Les bieû « c( faits ne se payent pas.

« L*Homme dit : C'est bien ; allons voir la fosse.

(( Tous trois partirent, et THomme dit au Jaguar : Entrez, je « veux voir comment vous étiez.

a Le Jaguar entra, l'Homme et le Renard roulèrent la pierre. (( Le Jaguar ne put plus sortir. Alors THomme dit au Jaguar : « Tu sauras maintenant qu'un bienfait se paye par un bien- « fait.

« Le Jaguar resta dans la fosse, l'Homme et le Renard s^en « allèrent. )>

Écoutez maintenant ce chant d'amour :

a Que de fruits encore verts a Et de jeunes fleurs sur le sol I a Que de sang épandu « A cause de l'amour !

« Pin^ donne- moi une pomme; « Rosier, donne-moi un bouton; ^

(c Fille au teint brun, donne-moi un baiser, tt Car je t'ai donné mon cœur.

a Le fauve demande la forêt; « Le poisson les eaux profondes; « L'homme la richesse , « Et la femme la beauté.

« Rouda qui trône au ciel,

(c Fais que pour les autres femmes

« Il ait le corps couvert de plaies,

(( Et fais qu'il se souvienne de moi , ce soir,

rc Au coucher du soleil.

d Et la nuit, dans son cœur, a Fais vivre mon souvenir, « Que je sois en sa présence , a Que j'occupe toutes ses pensées.

Pour la seconde parlie de sa mission, — rapports avec

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les Indiens sauvages , — le directeur envoie des Indiens mansos auprès des tribus boçaes ou bravas, afin de leur montrer les avantages recueillis par les tribus venues à la civilisation; il envoie des cadeaux aux chefs et cherche peu à peu à les attirer pour que la tribu réfractaire entre en rapport avec les groupes civilisés.

Tous les ans, le directeur des Indiens présente en même temps, et au président de la province et au gouvernement central, un rapport sur la situation des tribus, et il propose les mesures qui lui paraissent les plus aptes à accélérer chez les Indiens le mouvement de civilisation. Ce sont là les seules attaches hiérarchiques du directeur, bien moins fonctionnaire que missionnaire, apôtre de Tordre laïque. — Ceci, bien entendu, sans préjudice de ses travaux scientifiques spéciaux.

Nous avons dit que le directeur des Indiens a un rôle miscientifique et mi-philanthropique.

En effet, le Brésil est redevable à ce contact permanent de ses civilisés avec les Indiens, par l'intermédiaire des directeurs dont nous parlons, d'excellents travaux linguistiques, anthropologiques et ethnographiques, dont nous n'avons certes pas le pendant pour notre Guyane française; et de roteiros (relations de voyages, itinéraires) extrêmement précieux. Les œuvres de MM. Couto de Magelhaens, Gonçalves Dias, Baptista Caëtano, Severiano da Fonseca, n'ont pas leurs équivalentes chez nous.

De plus, le directeur des Indiens recueille à la meilleure source, dans ses rapports immédiats et constants avec les tribus, tous les renseignements linguistiques, géographiques, ethnographiques possibles; renseignements qu'il serait difficile d'obtenir autrement. Il les contrôle au besoin les uns par les autres. Quelques-unes de ces informations ont été précieuses. CVst un Indien, José da Encarnaçao, qui a fait

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connaître au\ Brésiliens Timportance du Purus et de ses affluents. Ce sont des Indiens qui ont signalé aux gens de Manaos les plus riches de ces terres à caoutchouc qui font aujourd'hui la fortune de la province. Ce sont eux qui ont révélé l'usage d'un grand nombre de plantes indigènes employées aujourd'hui avec le plus grand succès dans la pharmacie générale; c'est par eux qu'on a appris que la fameuse tribu des Mundurucus, si redoutée jadis pour sa férocité, est celle qui présente le plus de dispositions pour l'agriculture sédentaire. Énumérer tous les services rendus dans celte contrée par les directeurs d'Indiens, serait écrire l'histoire de la conquête de l'Amazonie par la civilisation.

Le rôle des directeurs d'Indiens est philanthropique, et, pour dire plus et tout d'un mot, social. Non seulement il est destiné, — c'est du moins ce qui est arrivé au Brésil, — à arrêter la disparition de la race, mais encore à utiliser les éléments indigènes comme base, comme masse principale du travail local.

On sait de quelle manière misérable ont échoué, dans notre Guyane , les entreprises de colonisation européenne. Sans parler d'autres causes, il faut en grande partie attribuer ces insuccès répétés au mépris inintelligent qu'on n'a cessé de professer dans cette colonie pour la race indigène. On ne peut citer qu'une seule exception : les tentatives, d'ailleurs couronnées du plus magnifique succès^ faites vers le milieu du siècle dernier à Kourou et à l'Oyapock ; tentatives tout de suite abandonnées dès qu'elles eurent réussi. C'est en agissant différemment, c'est en poursuivant avec ténacité l'œuvre de la civilisation des indigènes , que les provinces brésiliennes, nos voisines, ont su peupler leurs comptqirs et leurs administrations, et jusqu'à leurs plus hautes assemblées politiques, soit de purs Indiens appelés à la civilisation, soit de métis de blanc et d'Indien, de ces fameux mamefucos, si

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justement appréciés et dont le premier président de Manaos disait si sagement, lors de la fondation de la province, que c'était sur eux que reposait tout l'édifice social de l'Amazonie, a Les immigrants portugais, en s'unissant aux filles du pays, donnent naissance à cette nouvelle et admirable race des mamelucos, race qui se distingue des tribus sauvages, non seulement par la couleur plus claire, mais encore, mais surtout, par l'amour avec lequel elle se consacre à l'agriculture et aux arts industriels; et dont les magnifiqi^es exploitations témoignent déjà du haut degré d'industrie et de civilisation auquel elle est parvenue. En Amazonie, l'avenir est à elle. » (J.-B. de Figueiredo Tenreiro Aranha, Rapport à l'assemblée provinciale, i852.)

Ce sont ces indigènes et ces mamelucos qui forment aujourd'hui le gros des ouvriers employés dans les seringaes, et qui fournissent à la culture nationale du Brésil une production forestière évaluée pour les deux provinces à environ i5o millions de francs par an.

Aussi bien, si, en Guyane, la production forestière est absolument nulle, avons-nous l'explication de cette anomalie étrange dans ce fait, que nous comptons à peine deux douzaines de mamelucos dans cette colonie, tandis qu'à côté ils forment la masse de la population.

Ce qui nous montre sous une autre face cette vérité éclatante, que la pénétration de l'intérieur n'est possible qu'au moyen des enfants de la forêt vierge. Et on sait que tant qu'une colonie est réduite à n'être qu'une façade sur la mer, maigre comptoir adossé à un continent fermé et hostile, cette colonie demeure languissante dans ses mouvements paralysés.

Attirez les Indiens à vous, et pour cela commencez par aller à eux, ne les abandonnez pas à eux-mêmes; et ils vous rendront familier cet intérieur qui aujourd'hui vous épou-

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vante; ils vous prêteront leurs bras pour fouiller celte terre dont ils sont nés, et, en unissant leur sang au vôtre, ils donneront à la civilisation la seule race qui puisse utiliser ces contrées, une race adaptée, et par conséquent viable, et de plus progressiste.

Sans entrer dans plus de détails sur l'organisation de ces sortes de missions, missions permanentes, philanthropiques, scientifiques et utilitaires, de ces espèces dHnspectorals des adfaires indigènes confiés, au Brésil, aux directeurs des Indiens, j'ose espérer que j'ai réussi à faire sentir les avantages que pourrait offrir à la Guyane française, un directo* rat ou inspectorat de cette nature confié à un missionnaire ayant déjà vécu la vie sauvage avec les tribus du Grand* Bois.

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