DERNIÈRES NOUVELLES ; LA RÉPUBLIQUE DE COUNANI
Généralités. — Counani : un nom harmonieux , une belle chose, une grande idée.
Le pays de Counani est une république indépendante qui, jusqu'à cejour, a dédaigné de se faire reconnaître par les puissances. Rien d'une république d opéra-comique , rien de TÂraucaniede l'avoué de Périgueux ni de la Nouvelle- France du marquis de Rays. C'est un bel et bon État bien existant, auquel il ne manque qu'un ordre de chevalerie susceptible d'être avantageusement vendu.
A quelques lieues au nord de l'embouchure du gigantesque Amazone, le Fleuve-Océan des Brésiliens , le Rio-Mar, un cours d'eau modeste, aux bords riants et heureux, aux gracieux méandres , rappelant la Seine par son tracé et son parcours, descend à l'Atlantique «ntre un marais peuplé d'oiseaux d'eau , et une montagne peuplée d'urnes cinéraires et funéraires, archives des tribus disparues. Ce fleuve modeste et beau , heureux et calme, c'est le Counani, le rio des vastes prairies, des hautaines futaies et des cimetières indiens.
J'y abordai en juin i883, arrivant de Cayenne avec ma première mission scientifique officielle. J'y passai deux mois. En^oùt j'y commençais le grand voyage qui, à travers les
(1) Aux dernières nouvelles, le pays de Counani se serait déclaré indépendant. Certes ni la France, ni le Brésil , ni moi ne pouvons nous en étounrer.
H. A.C. (août 1886).
déserts de rAmérique équatoriale et les tribus inconnues, devait me conduire non loin des Andes.
Et j'y reviendrai, à Counani! quand on voudra bien se ressouvenir de ce que j'y ai fait, ou plutôt quand je me ressouviendrai de ce que j'y puis faire encore .
Il faut presque s'excuser aujourd'hui, quand on vientdire qu'on aime l'Amérique du Sud, l'Amérique chaude. Makoko et ses cannibales sont à la mode, mais la terre des Incas et de Bolivar n'intéresse plus personne. Tant mieux! nous serons moins à en jouir. Le paysage est bien plus beau quand on n'y trouve qu'un habitant tous les cinquante kilomètres. L'homme me gâte la nature
Aimez- vous les longs étés sans pluie, au ciel sans nuages; l'atmosphère suave et pure qui rafraîchit l'âme; les solitudes enchantées où rien ne rappelle la dictature de la société ? aimeriez-vous à vivre sans le regret de la veille et sans le souci du lendemain, dans la certitude d'un avenir heureux , avec la bénédiction delà nature, sans un journal ni un député, loin de toutes les imbécillités et de toutes les scélératesses qui constituent le substratum de notre civilisation fatiguée et malade; dans la jouissance d'être, de se laisser vivre, sans appréhension comme sans enthousiasme; avec quelques chevaux, quelques vaches, quelques chiens, quelques fusils, et quelques familles d'Indiens tout nus?
Alors vous aimerez Counani.
Largeet profond, solennel, beau, pareil à un dieu antique de la bonne marque, le fleuve , toujours majestueux^ toujours étonnant , toujours superbe , s'enfonce dans l'intérieur inconnu, s'offrant à nous par sa partie accessible, la partie inférieure, mais cachant ses sources.
On l'a remonté pendant quinze jours en canot, on a franchi bien des chutes : toujours des cimetières indiens, des forêts de bois des iles, des savanes sans horizon , des monta-
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^ gnes lointaines , des paysages féeriques, et toujours la largeur delà Seine à. Paris.
La forêt de la rwe, — Vous amarrez le canot à un tronc d'arbre, vous sautez sur la berge, et vous voici dans la Foret de la rive. Les épais feuillages tamisent une lumière incertaine; les mousses et les détritus étendent sous vos pieds un tapis moelleux et élastique; la grande armée des ébéniers, des bois de fer et des palissandres, silencieuse, immobile, sans un souffle, ouvre ses rangs au visiteur. Les oisifs de la forêt, oiseapx qui révent et singes qui observent, somnolents dans leurs palais de frondaisons fleuries^ vous révèlent à peine leur présence. Des fleurs étranges et inconnues, qui n'ont pas encore de nom en latin , jaillissent de quelque pied d'orchidée caché au haut des arbres et arrêtent le regard au passage avec leurs formes improbables et leurs nuances insoupçonnées. Des lianes gracieuses ou cruelles ornant ou étouffant les géants, pendent élégantes, montent rigides , rampent épaisses , et leur sillon aérien de larges feuilles grasses se poursuit, se perd dans les dédales sylvestres, sans commencement et sans fin. La lourde pénombre saturée d'acres parfums invite au repos et au rêve; et, quand on est couché, les douces fleurs des mousses fixent la contemplation.
Mais quel est ce cri strident et horrible qui soudain retentit au sein du sommeil de la forêt? Effaré, on se lève, appuyé de sa main gauche crispée à quelque branche que l'on torture; de madextre je brandis mon revolver. Eh! c'est un oiseau jaune, gros comme le poing : c'est le couiri, qui vient de proférer ce cri de sorcière. Quand vous aurez fait votre stage de sauvagiseant , vous irez, sans crainte aucune, par la forêt counanienne, sachant bien qu'elle est mieux hantée que la Bourse et plus sûre que les boulevards extérieurs.
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Après une heure, errant au hasard, j'arrive, perché sur un roc nu, à dominer une vaste déclivité, La forêt qui s'étend à mes pieds frissonne sous les caresses d'une molle brise. Les oiseaux voletants, les singes qui gambadent, les lianes qui se froissent, les mille frôlements , les mille bruits de la forêt vierge, avant d'arriver jusqu'à moi s'harmonisent, et je n'entends que la mélodie du désert. De larges rayons jaunes se sont glissés dans les verdures :
le soleil, qui s'est offert à la fête, nous a fait don de ce
qu'il a de plus beau, sa lumière. Chantez, artistes plus ou moins conscients des royaumes végétaux; souffles légers et parfumés, ébattez-vous dans ce champ béni de la nature; solitude profonde, ignorée de l'homme, remplis-moi de ton calme et de ta grandeur; Rousseau, qui as inventé le Contrat y et toi, honnête Bernardin, quelle belle prose sentimentale n'élaboreriez-vous pas ici! Un sauvage comme moi ne pouvait songer,, perdu dans cette solitude effrayante et délicieuse, à noircir des feuillets. Repu de jouissances intimes, je m'allongeais et m'endormais. Et c'est là, parole d'honneur, ce qu'un honnête homme bien équilibré a de mieux à faire dans l'occasion. Car il me venait alors, sous l'çeil paternel de mon Indien, des rêves inoubliables. Et le rêve, comme chacun sait, est ce qu'il y a de meilleur dans l'existence.
Prairie. — La forêt s'étend sur un kilomètre de chaque côté du fleuve : la végétation est l'accompagnement forcé des endroits humides. Au delà s'étend la prairie, grande région rousse et glabre.
Quand des cités prospères fleuriront dans ces prairies, quand des peuples nouveaux y auront résolu le problème de sociétés sans gouvernement, quand les antiques agrégats politiques, ébranlés, disloqués, brisés, auront enfin, dans ce Jardin du monde, opéré la transformation si né-
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cessaîre, le retour voulu à la cellule indépendante; alors, mais alors seulement , on pourra la dire accomplie, révolution ultime de la civilisation et du progrès.
Pour la plus séduisante des expériences, le champ le plus séduisant est cette immense et merveilleuse prairie des rives de l'Amazone.
Au sortir de la forêt pleine d'ombre, moite, exsudant d'acres senteurs, voici le plein-air de la prairie ensoleillée et vivante avec des lignes bleuâtres de montagnes lointaines, dont l'estompe indécise sourit à l'œil contemplateur; et, de l'autre côté, un panorama béant d'ondulations qui fuient, une pleine mer d'herbes jaunissantes dont les vagues, lentes et molles, déferlent et moutonnent, paresseuses, jusqu'aux dernières limites de l'horizon visuel.
La brise des savanes chante une berceuse dont les allégros font lever la tête et précipiter le pas, et l'on va, alerte, rajeuni, aspirant l'air à pleins poumons, la lumière à pleins yeux et la joie à plein cœur.
A travers les étendues de ces herbages solitaires, des ruisseaux sans nombre, silencieux ou babillards, accoiïipagnés dans leur course par des arbustes inconnus, vont, se cherchant, s'égarant, revenant cent fois sur leurs pas, puis, finissant par se rencontrer, porter, unis, au fleuve des prairies, le tribut des sources lointaines.
Pareil à un tumulus gigantesque, un mamelon isolé couvert de silex blancs et jaunes brille au loin, étincelant sous les feux du soleil. Non, ce n'est point là quelque œuvre de vanité humaine ; nul chef caraïbe n'a confié sa carcasse à ce tertre qui' n'a rien d'artificiel. De ce belvédère de la prairie l'œil embrasse à la fois les montagnes, les forêts et la mer. Les ailes blanches des aigrettes , semblables aux voiles des bateaux pêcheurs, les ailes rouges
des flamants, pareilles à des flammes, se croisent, se mêlent et tourbillonnent sur les bords des lacs; une biche craintive descend, hésitante, vers les dépressions humides qui sont au bas de la colline; un point noir, Taigle fauve, plane au zénith; les forêts de TOcoident s'empourprent des tons du soleil couchant, et la frêle fleur des crépuscules, Théliotrope de F Amazone, livre son parfum discret aux caresses des zéphirs du soir. En bas, une buée épaisse s'élève sur le fleuve. Les pécheurs, qui sortent du village, envoient jusqu'ici quelques notes perdues d'un chant mélancolique et monotone. La prairie sous la nuit, pareille à la mer endormie ou au désert après la cinquième prière, remplit l'étendue de son calme, de son rerecueillement et de sa sérénité.
Les pécheurs. — Et maintenant, pécheurs, descendons le fleuve jusqu'à son embouchure.
Les pêcheurs sont des poètes ignorant la terre et ses misères. Ils laissent le port en chantant, la joie gonfle leur cœur comme le vent leur voile, ils vont chercher leur vie au grand désert salé, écoutant la parole de l'Océan, fascinés par cette immensité mouvante de dix lieues carrées qui, à l'horizon, se confond avec cet autre grand néant qu'on appelle le ciel. Plus l'homme se pénètre de sa qualité de grain de poussière, plus il ressent l'ironique avilissement de sa destinée, plus il est fort et plus il est bon. Et c'est pour cela que les pêcheurs sont grands autant qu'ils sont doux.
Hisse! Adieu le fleuve, et valse, la goélette, sur la haute mer! Après avoir beaucoup péché, je flnirai par me faire pêcheur, et ce métier me lavera de toutes mes souillures, largue tout! Le vent du large, en soufflant sur mon âme, la puriflera, et je jetterai par^dessus bord tous mes soucis.
« Je t'aime, champ des vagues toujours changeant et
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toujours le même, miroir des étoiles; patrie de mon âme et délice de mon cœur, toi qui portes , dans tes flots mo* biles, les espaces infinis éternels et silencieux, soit endormie, soit démontée, hurlante ou pleurante, énigmatique rêveuse, 6 mer, je t'aime! »
Ainsi parle le pêcheur de Counani.
Cependant, moi qui suis foncièrement prosaïque, je trouve que la mer a bien quelques petits inconvénients. Celui-ci entre autres : on s'y noie. Ce qui est fort désagréable. Il est vrai que ne pas savoir nager constitue une particularité fort, adoucissante.
Vous êtes- vous déjà noyé? Permettez-moi de vous recommander cet exercice purificatoire. Il est gratuit, ce qui est un charme; pas obligatoire, ce qui en est un autre. Il vous forme l'esprit, en fortifiant sensiblement votre faculté poétique; et le cœur, en vous endurcissant virtuellement contre l'émotion que vous pourriez ressentir du malheur d'autrui. Chose excellente, enfin, pour vous inviter à tirer, à l'avenir, très activement parti d'une peau si miraculeusement échappée à la dent des requins.
c( Un homme à la mer!... » Je ne sais pas encore nager. Il faudra pourtant, un de ces jours, que j'aille prendre des leçons de natation. L'homme à la mer, c'était moi.
La souffrance a sa volupté, de même le mourir. Où suis-je? Où est la goélette? Il est difficile de nager quand on ne sait pas. La mer est étrange, vue quand on se noie. Le soleil luit au loin sur les flots. La belle vague cruelle ! elle me déferle sur la tête et m'empêche de voir. Je tiens la main levée. C'en est fait, ils ne me verront pas! J'enfonce. Mes vêtements sont lourds. Que l'eau salée est mauvaise à boire ! La surface de la mer est couverte de soleil . Us ne me verront pas! il ne me verront pas! Pas un bruit
de rame. Rien. Ils doivent pourtant me chercher. Je suis seul dans la mer. C'est grand, je ne vois rien. C'est profond , je ne vois pas le fond. J'ai mal au cœur. Les oreilles me tintent. Le soleil s'éteint. Le froid et la nuit.
Et l'on ne s'aperçoit pas quand on perd connaissance, de même qu'on ne s'aperçoit pas quand on s'endort. Quand je revins à moi, j'étais étendu, tout nu, sur le pont de la goélette, qui filait sous le vent. Deux jeunes femmes, deux négresses, la mère et la fille, me frictionnaient à poings fermés. Elles avaient l'air attendri et inquiet. Chaque matelot était à son poste. Mes vêtements séchaient aux vergues. Une lumière dorée emplissait l'étendue.
Ce baptême par immersion n'est pas nécessaire pour obtenir ses lettres de bourgeoisie dans la république de Counani.
A la suite de celte aventure , je passai pour mort , à Cayenne. Je m'amusai, depuis, à comparer entre elles les différentes oraisons funèbres par lesquelles on avait salué la nouvelle de mon trépas. « Pauvre ami! » disaient les uns, « il est mort! quel dommage! Ce que c'est que de nous, tout de même! » « Tant mieux, » disaient les autres, il y est cette fois; pas trop tôt! Ce que c'est que de nous tout de même! » Une seule appréciation s'écarta sensiblement des deux clichés inévitables. Ce fut celle d'un puissant personnage, grand fonctionnaire de son métier, et mon chaud prolecteur. « Quelle perte déplorable ! » s'exclama-t-il, « un garçon qui eût pu me rendre encore tant de services ! »
Idées de gouuernement. — Summer prétend que le mépris des fonctionnaires est le commencement de la liberté. Ce n'est pas l'avis des Counaniens, qui ont trois capitaines pour un village de trois cents âmes. Ce n'est donc point
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là encore la république selon le cœur de Kropolkine. Les Counaniens, il est vrai, pourraient dire pour leur justification que leurs gouvernants ne gouvernent rien du tout. Le gouvernement de Counani a été établi pour donner de Taliment à quelques vanités remuantes. Il n'a d'utilité que pour les gouvernants. Toutefois, il présente une particularité curieuse : il n'est pas nuisible aux gouvernés. Cela tient simplement à une chose : c'est qu'il n'existe pas.
Il n'est pas surprenant que les gens de Counani soient beaucoup plus rapprochés que nous de l'idéal du gouvernement. Cet idéal se trouve, comme on sait, ainsi que M. Thiers nous l'a enseigné, il y a plusieurs générations déjà, dans l'absence totale de gouvernement. Et Counani se trouve être un désert. Or, il n'est pas de pays qui se gouverne avec moins de gouvernement qu'un désert.
(( Si la terre, au lieu d'avoir un milliard et demi d'habitants, n'en avait qu'une douzaine de millions, tout irait assurément beaucoup mieux. En Europe, le besoin pressant d'une énergique dépopulation se fait aujourd'hui sentir de la façon la plus impérieuse. » Ainsi parle Malthus, le grand économiste anglais.
Plus loin, ce moraliste ajoute : « Je ne vois qu'un moyen pratique d'arriver promptement à cette dépopulation si désirable, c'est d'encourager tous les raffinements de plaisir de nature à amortir la natalité. Il est vrai qu'en exaspérant ainsi sa névrose, l'humanité pourrait fort bien devenir folle avant de mourir, chose fâcheuse et qui fait toujours tort aux meilleures réputations. Je fonderai prochainement un prix destiné à récompenser l'auteur du meilleur Mémoire sur les moyens les plus radicaux et les plus progressistes, et en même temps les plus épicuriens, d'arriver à la dépopulation de la planète. »
Au moins, notre république de Counani n'est-elle point
saturée de population. Entre ses frontières, frontières naturelles, scientifiques, harmoniques, qui sont TOyapock et le Carsevenne en latitude, l'Atlantique et les Tumuc- Humac en longitude, elle compte environ autant d'habitants que la France possède actuellement d'anciens ministres : six mille individus, plus ou moins susceptibles d'être appelés des hommes. Sur ces six mille, six cents seulement sont dans la phase du pantalon. Les autres sont encore dans la phase de la pierre taillée, et brandissent des haches en silex, en tout semblables à celles que l'industrie moderne fabrique à l'usage de nos sagaces ainthropologistes.
Cela fait un dixième d'habitant au kilomètre carré, k ce compte, la France n'aurait que cinquante mille habitants, soit quinze mille électeurs et pas même le quart d'ua sous-préfet.
J'ai l'idée que ce pays de Counani sera, un jour, une des écoles d'application du socialisme futur. Médiocrement peuplé, il ne présentera pas l'obstacle d'une grande densité ethnique. Capable de voir s'acclimater toutes les races humaines, il permettra de poser et de résoudre dans son territoire la difficile équation des races. Situé à l'embouchure du plus grand fleuve de la terre, il est, non seulen^ient en relations aisées avec le reste du globe^ mais encore dans une des plus admirables situations de stratégie générale que l'on puisse trouver nulle part. Il n'a pas de passé, il n'a guère de présent; son territoire est très fertile et son climat est doux.
Son étendue n'est ni trop considérable ni trop restreinte. Elle convient admirablement à la constitution de l'agrégat simple de l'avenir. Elle est d'environ soixante mille kilomètres carrés, soit dix départements français, ou bien encore deux fois la Belgique, ou la Cochinchine française,
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OU la Grèce. Le pays de Counani a environ trois cents kilomètres de côtes, c'est-à-dire un littoral à peu près aussi étendu que celui de la Gascogne, entre Bayonne et la Rochelle. Ses deux fleuves frontières, le Carsevenne €t l'Ovapock, et ses deux fleuves intérieurs, le Counani et le Cacliipour, sont chacun aussi puissants que la Seine. Une vaste prairie sèche et saine, grande comme environ deux départements français, s'étend, en latitude, un peu en arrrièrecôte. A l'ouest, dans le fond, sont les forets et les montagnes.
Les sjUdcoles, — Dans le Counani tout le monde est et tout le monde sera, toujours en même temps, et un peu agriculteur, et un peu chasseur, et un peu pêcheur; mais deux grands groupes de fonctions s'imposent par-dessus tout : il y aura les sylvicoles et les pastoraux.
Vivre à l'ombre, dans d'épaisses forêts sans routes; un travail qui consiste à se promener, à saigner des arbres, à cueillir des fruits, à arracher des herbes; une petite maison vite construite, cachée sous les ébéniers et ignorée du reste du monde; une rivière avec un canot; un jardin avec des ananas; aux heures calmes, le tonnerre permanent des cataractes dominant les bruits de la forêt; des chiens qui n'aboient jamais, parce qu'il ne vient jamais nul visiteur; se promener nu sous les vierges feuillées, le long du courant des eaux limpides ; quelques dames-jeannes de vin et de tafîa sous le toit de feuilles de palmier; des hamacs dans lesquels on se balance, et des nattes sur lesquelles on se roule; deux ou trois jeunes Indiennes vous rapportant chacune de quinze à vingt francs par jour à saigner des arbres, à cueillir des fruits et à arracher des herbes : auriez-vous, dites-moi, ô citoyen contribuable, quelque goût pour cette vie d'anachorète ?
Voici la journée finie. La langueur du soir envahit les
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sens. La plantureuse et somptueuse nature tropicale, déjà à moitié endormie, s¥meut encore aux dernières caresses de la lumière qui s'en va. Écoutez : un seul bruit. Ce bruit, c'est le bruit qui a précédé la pensée sur la terre et qui lui survivra, le bruit des eaux vivantes qui marchent dans le désert pour accomplir le grand travail éternel qui n'a ni but ni cause. Eve, avec tes grands yeux doux de béte qui rêve; Eve innocente dans ta nudité; Eve lascive, que des frissons de lubricité viennent mordre au cœur; Eve amoureuse, qui t'abandonnes avec une naïve et heureuse bestialité aux impulsions de tes sens : femme indienne! prends ta viole, et, adossée au tronc noueux de ce cacaoyer sylvestre, regarde les étoiles qui s'allument dans les profondeurs de la rivière immobile, et chante. Chante la bonté du blanc ton maître, les charmes de TÉden retrouvé, l'amour de ta jeune sœur; chante le plaisir sauvage, sans voile, sans honte et sans crainte; chante le bien-être sans le convenu, la robuste santé que donne le désert, l'endurcissement à toutes les fatigues et à toutes les privations; et surtout chante, chante la liberté d'ici, notre liberté absolue, infinie, aussi infinie que l'étendue des cieux. Chante la mort de l'ancienne civilisation, la ruine des anciennes sociétés à hiérarchie et à paupérisme; et, comme dans une vision de prophète juif, chante le dernier couplet de la chanson de l'humanité : fais crouler les institutions brisées sur les palais en flammes, la politique sur la science, et la science sur la chimère du progrès.
Ensuite, mes petites chattes, nous allons nous régaler de ce morceau de tapir boucané, avaler quelques verres de tafia, faire notre prière du soir, puis compter le produit du travail de la journée. — Combien de caoutchouc, de cacao, de touca, de salsepareille, de piazzava, de copahu, de coumarou, d'ucuhuba, decarajuru, de carapa, de vanille, de coca,
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avons-nous récollé aujourd'hui? Car moi, voyez- vous, je suis avant tout un citoyen des déserts, un Alceste, un Timon d'Athènes, un négatif, un pessimiste; je serais même complètement nirvaniste, si je n'étais si fortement civaîste, mais je n'en suis pas moins moderne. Je veux avoir mon banquier à Londres, mon associé à New-York, et un petit hôtel du côté de l'avenue du Bois de Boulogne. Je vous prouverai, d'ailleurs, quand il vous plaira, que je ne suis pas le moindrement circoncis.
Les pasiouraux. — Pastoureaux et pastourelles, sous les acajous chargés de fruits vermeils ou dorés, chantez, dansez, ébattez-vous. L'acajou est l'arbre de la prairie. Pastoureaux et pastourelles, ébattez-vous sous les acajous ombreux.
Après des heures de galop sous le clair soleil, voici que mon cheval dresse la tête et se met à hennir. Ce bosquet sur la colline est un bosquet d'acajous; une maison est derr ière.
Voici venir le maître de céans, le Jhzendeiro, possesseur de mille bœufs ou vaches et de deux cents chevaux. — Votre serviteur, monsieur le fazendeiro. Un voyageur qui va par la savane, et qui vient vous demander de jouir pour une heure de l'ombrage de vos acajous.
Le fazendeiro, vêtu d'un large chapeau de paille, d'un veston bleu et d'un pantalon de coutil blanc, sans retirer sa cigarette, d'un air bon enfant, loyal et fier : — Ami, ma maison est votre maison, entrez, installez-vous, restez aussi longtemps que vous voudrez, commandez et vous serez obéi. D'où venez-vous? Où allez- vous? Resterez- vous longtemps ici? Que m'importe! Si vous avez des loisirs, et si vous aimez à causer, nous causerons. Toutefois, sachez ceci, je suis un peu causeur peut-être, mais je ne vçux pas être indiscret. Voici mes domestiques avec du lait, du café, des gâteaux,
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des cigares. Celle-ci est attachée à votre personne et vous conduira à votre chambre. Dans deux heures nous dînerons. Nous vous attendrons, car c'est vous qui présidez la table. Je me retire, pour ne pas incommoder. Commandez, soyez chez vous.
La fenêtre donne sur le Campo Grande^ la Grande Prairie. Les lignes lK>isées des rivières zigzaguent la plaine. Sous la conduite de vachers à cheval, le troupeau est ramené à Tenclos. Sous les pas précipités des bétes, un nuage de poussière s'élève du sol blanchâtre. Quelques cirrus pâles, fixes au-dessus d'un ciel sans air, estompent légèrement la coupole azurée. Les cavaliers se multiplient : élégants et agiles dans leur costume de cuir, ils sont sur les ailes, ils sont à l'arrière, pressant les rangs du bataillon et précipitant sa marclie.
Ils entrent dans l'enclos, essoufflés. La sueur ruisselle du front des vachers et du poitrail des chevaux, les taureaux mugissent, les veaux pleurent vagissants; vaches et génisses, comme il convient à leur sexe, entrent silencieuses, dociles et disciplinées, avec la timidité dans les yeux. On va traire. Tout à l'heure on aura du lait, et dans quelques jours du fromage et du beurre.
Vous, les gars! bons capitaines de prairie, vous savez où trouver à boire le tafia qu'on a si bien gagné, et vous savez aussi où vous attendent la farine de manioc et la viande fraîche ou séchée. Et après, pastoureaux, que les ombres propices de la nuit vous inspirent de joyeux ébats. N'oubfiez pas que les gentes pastourelles vous attendent sous les verts acajous chargés de fruits vermeils. Ce sont là les plaisirs du Campo.
— Monsieur le docteur, mon hôte, vous avez vu, sans doute, bien des pays et bien des hommes. Mais prenez garde de fixer ici le terme de votre course errante. On est maître,
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après Dieu, dans son coin de savane; on récolte soi-même son lait) son café et son chocolat, sa farine de maïs et sa farine de manioc, sa viande, son poisson et ses volailles. Nos économies nous permettent le Rœderer et les violoncelles, les voyages en Europe et les éditeurs, et aussi, sauf votre respect, le piano. Nos filles sont belles comme les filles d'Orient, elles parlent votre langue et d'autres encore; elles sont ardentes et chastes, passionnées et fidèles, intelligentes et dévouées; et elles vivent dans le gynécée, où elles lisent vos doctrines égalitaires, dont elles ont le bon esprit de se moquer. Et maintenant que %ous entendez la viole soupirer dans la nuit, que vous sentez Hotter sur nos têtes la brise moite et parfumée de nos heureuses prairies, buvons, si vous le voulez bien, à la liberté sans bornes de nos déserts, à ces richesses qui ne font pas d'envieux, à ce bonheur plein qui ne connaît ni amertume ni inquiétudes, et qui eût guéri le docteur Faust du mal secret dont souffrait son génie.
Vêle. — Counani, noble fleuve sur les rives duquel les esclaves du Brésil, fuyant la maison du maître, sont venus chercher la liberté; Counani, heureux fleuve, qui a bu de tes eaux ne peut plus t'oublier.
Ce n'est pas seulement pour tes héroïques capitaines! Trajan, un des fondateurs, le vieil athlète calme et doux; Raymond, le chef chevaleresque, le brillant et fécond diplomate; José, le jeune politique, en même temps si fin et si loyal. Ce n'est pas seulement pour tes Français, Guignes, le paladin, le héros antique; Demas, la vertu faite homme. Ni pour toi, mon bon vieux Jouan, qui fus le bras droit de Prosper Chaton, le père de la cité. Ni même pour vous, doux souvenirs, mulâtresses aux formes grecques, à la démarche langoureuse, au regard plein de promesses. Non. Ce que je n'oublierai jamais, c'est le climat de Counani.
Le climat c'est l'homme, prétend Montesquieu. Donc le
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Counanien de Tavenir sera rkomme accompli, parfait, i'hommé battant son plein, le microcosme. Car le climat de Counani est le plus beau climat du monde.
C'est Tété. Le soleil s'élance, sans se faire annoncer, dans un ciel pâle« La pourpre éclatante d'un crépuscule subit séduit et efTraye l'œil qui ne connaît que le paresseux et me* lancolique crépuscule des climats tempérés. Jusqu'à sept heures, c'est la fraîcheur d'avril ; puis, c'est le riayonnemenl de l'astre sur le dôme de la foret et dans l'infini de l'azur, les lances et les étincelles de feu inondant les plaines découvertes... Porte close, par la natte verte et fine qui appelle la brise qui caresse et repousse le soleil qui brûle à côté de l'eau qui dort fraîche et pure dans les alcarazas ; c'est le temps des somnolences, des siestes, des voluptés et des rêves dans le léger hamac de tuciim orné de paquets de plumes d'aras. Mais ne vous abandonnez pas trop longtemps à ces charmés énervants et trompeurs, aux jouissances infinies auxquelles nous convient un ciel, un climat séduisants. Ne réalisez que pour une demi-heure le rêve oriental que la chaude et lourde atmosphère qui vous caresse vous invite à créer. Puis, quand l'heure du farniente sera passée^ que le soleil sera moins chaud dans la forêt et dans la savane, qu'un labeur actif vous procure l'appétit et le sommeil. N'allez pas dormir toutefois sans avoir joui quelques instants des splendeurs indescriptibles des clairs de lune de la prairie. Les palmiers aux plumes miroitantes sous les reflets de l'astre des nuits, les grands arbres touffus pleins d'ombre et de recueillement, les larges perspectives argentées, le bleu pâle d'un ciel transparent plus vaste que tous les autres cieux du monde, rempliront votre âme d'une joie douce et d'une inoubliable suavité. Car la lune, que l'optique de l'Equateur élargit démesurément, est là plus belle et plus triste qu'ailleurs, car les clartés qu'elle déverse sur la terre ont une
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netteté presque solaire, une précision, des éblouissements et une poésie qui font songer à des paysages extra-terrestres* Car errant, inconscient et contemplatif au sein de cette nature si poétiquement parée, les ailes du rêve élèveront votre âme jusqu'aux régions du bonheur sans mélange et de Tineffable sérénité !
L'hiver. — Puis viendra l'hiver avec ses nuages, ses pluies et ses colères. Un instant doux et serein, comme en France après Torage, le firmament se couvre tout à coup d'un nuage épais qui s'étend rapidement d'un bout à l'autre de l'horizon. Grosse et lourde, appuyée sur les quatre coins de la terre, couvant la pluie, la nuéje assoupit la nature qui attend, recueillie et silencieuse. Soudain, à un signal mystérieux parti des profondeurs des cieux mornes, les eaux d'en haut se laissent tomber. Elles tombent en pluie compacte, crépitante. Elles bruissent et fument dans l'atmosphère, et couvrent d'une nappe épaisse le sol rougi qui se détrempe. Parfois les hurlements de la tempête déchaînée viennent troubler le silence sinistre qu'impose aux bruits de la nature la chute des cataractes du ciel.
Avec fureur, aveuglément, les torrents descendent, descendent des heures entières.
Toute chasse est interrompue, tout senlier désert, tout ruisseau débordant, toute porte fermée. Les maisons semblent mortes, la campagne est ensevelie. Une brume épaisse couvre tout, la sensation du froid se répand, les Indiens allument des feux sous leur hamac. Enveloppé dans un vêtement de laine je regarde discrètement au vitrage pour voir si je reconnaîtrai, à quatre pas, le visiteur imprudent (|ui vient, marchant dans le brouillard, appeler à la porte close. C'esrt l'hiver avec le vent qui gronde, qui siffle, qui rugit, ébranlant les maisons de bois et de paille et déracinant les forêts. Pourtant l'atmosphère a encore, par mo-
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mentSy de chaudes bouffées. Il fait vingt-cinq degrés dans la chambre bien fermée, et, au dehors, les fleurs, solides dans ces pays équatoriaux sur leur pédoncule rigide, bravent les fureurs de Taverse- Encore un peu la pluie briserait les vitres, le vent les ferait tomber de leur gaine, car pluie et vent font rage. Il fait bon, retiré dans son chezsoi, maison, bicoque ou carbet, regarder passer au dehors les fureurs de Touragan. C'est le moment de manger ferme et pimenté, de boire le tafia à pleine gorge, pour combattre Thumidité envahissante.
Puis voici qu'on sort de la nuit : on voit à travers la pluie, la poussière d'eau qui cache les maisons voisines se dissipe, les toits apparaissent, l'averse ne tombe plus qu'avec modération et netteté, et ses eaux sont claires, de rouges qu'elles étaient d'abord. On contemple, en même temps, les sentiers de la prairie changés en ruisseau, chargés de boue liquide qu'ils charient, et le grand sourire du ciel bleu. Le soleil darde ses rayons dé feu, les toits étincellent, les ruisseaux sont taris, le sable devient brûlant, la boue devient poussière. Et tout cela n'a pris que deux ou trois heures.
Mais, prenez garde. Le bleu disparait sous des nuées pâlottes et grisâtres venues des lointains. Il tombe une pluie imperceptible si elle n'est vue du soleil. Quelle est cette mystérieuse rosée? On ne la voit pas, on ne la sent pas^ et, au bout de dix mètres^ on est trempé. Cependant, avant la fin de la journée, le ciel, comme honteux de sa conduite hypocrite, reviendra à ses brutalités premières, l'averse furieuse et les vents hurlants recommenceront à sévir.
Toutefois, allez sans crainte, voyageur. Les douches que vous offre la nature ne sont point désagréables. Si vous voulez vous abriter, la forêt vous offre de sûres et tranquilles
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retraites. Laissez la rivière soulever ses flots, laissez bondir, blanches d'écume, les vagues du cours d'eau courroucé. N'amenez pas seulement l'armure, et voguez gaiement dans le brouillard grandiose.
Les grandes sai^anes. — Laissons un instant le fleuve, traversons la forêt relativement bien peignée des rives, et, à travers les cantons des prairies, acheminons«nous en chassant vers les forêts vierges des montagnes, vers le Grand Bois.
Les aspects multiples de la prairie ne sauraient être décrits avec méthode:.
Partout des palmiers , bâches plantés en désordre sur le bord des marais, en avenue sinueuse le long des ruisseaux, en cercle ou en ellipse autour des flaques d'eau. Leurs colonnades sont l'ornement de la prairie.
Les voici, ces beaux palmiers qui enchantent les savanes de l'Equateur américain comme les peupliers embellissent nos prairies européennes, ces bâches où vivent en tribus les perroquets babillards et les aras aux couleurs éclatantes; ils sont parfois morts et décapités, creux et transparents, tristes comme d'antiques colonnes lézardées et en ruine, mais plus souvent pleins de santé, couverts de grappes énormes, plus grosses que des sacs de blé, avec des graines qui sont comme des pommes. Le palmier bâche est un arbre architectural, une colonne surmontée de dix à douze éventails retombants qui forment chapiteau.
Presque toujours, quelques-uns de ces éventails sont morts. Us sont détachés de la cime et pendent inertes le long du tronc. Bientôt ils tomberont sur le sol, qu'ils exhausseront de leurs débris. Le tronc lui-même , un jour, tombé par le travers des flaques d'eau, pareil à un boa rectiligne, pourrira en servant de pont aux bergers et aux bestiaux. Et un peu plus tard, sa masse désagrégée servira à l'accroissement de ce sol étrange qui pousse.
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Des palmiers inconnus, aux types étranges et bizarres dans runiformité de l'espèce, prennent place à côté des palmiers bâches, merveilles de la savane.
Ici et là on a pratiqué l'incinération : Therbe, plus fine, rappelle celle d'une prairie de France. Elle est émaillée de fleurs sans nom, aux couleurs éclatantes, où se marient le blanc, le jaune et le bleu. Quelques pieds rabougris d'acajous sauvages couronnent les hauteurs.
La savane, aussitôt après l'incinération, se montre à moitié pelée, de grandes roches blanches apparaissent à nu dans les espaces noircis. A côté, de jaunes monticules de sable brillent de loin au soleil, rejetés hors du sol par une cause inconnue : ce sont les habitations souterraines de quelques familles de gros lézards.
A l'infini le paysage se varie. Les bœufs paissent en rang riierbe tendre des bords d'un ruisseau, non loin d'un abatis qui brûle; d'autres, vigilantes sentinelles, grimpent aux monticules rocheux pour voir de plus loin venir le tigre.
On respire la santé dans ces savanes équatoriales. Les chaleurs torrides y sont inconnues : le vent y circule librement, entretenant en permanence un air vif et sec. I^es insectes des Tropiques, moustiques, maringouins et autres, qui sont le tourment de bien des régions voisines, sont inconnus à Counani. Ces savanes n'attendent que l'Européen. Il y trouvera d'immenses espaces fertiles, sains, de la plus grande beauté, où, à côté de l'élevage du bétail, travail éminemment rémunérateur, à côté de l'exploitation des produits forestiers, tel que le cacao, par exemple, travail plus rémunérateur encore, à côté de l'exploitation, dans la lisière boisée, des bois précieux et des bois de construction navale, il pourra se livrer, presque sans aucune dépense préalable, à la culture des produits spéciaux pour lesquels ce riche territoire a un monopole naturel.
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Par endroits, des forêts de palmiers à huile, plantées par la nature, s'offrent à l'exploitation du colon. Maintes liau^ teurs boisées lui ofTriront les emplacements les plus favorables à la construction de sa maison et de ses enclos. De larges montagnes, unies et rocheuses, peuvent fournir les pierres nécessaires à la construction de dix villes, ou être utilisées elles-mêmes comme soubassement de quelque capitale des prairies. Enfin, comme il faut prévoir les objections ' que d'absurdes descriptions de contrées réputées similaires pourraient inspirer à des esprits prévenus, disons de suite que les serpents et les tigres, beaucoup plus rares dans ces savanes que nulle part ailleurs, ne seront pas des ennemis bien redoutables, mais plutôt des curiosités qu'on chassera pour les empailler. Il en est de même des crocodiles, dont on ne parle plus sans rire quand on a voyagé seulement pendant trois mois dans ces régions.
Ces savanes sont faites pour le colon européen. Le colon européen seul leur manque. Mais il ne leur manquera pas toujours. L'exode s'impose, il est l'unique soupape de sûreté de nos sociétés près de faire explosion. Et prenez garde que les pauvres, trompés par tant de faux prophètes, ne forcent bientôt la caisse des riches pour payer les frais du grand voyage et de Tinstallation en Chanaan.
La richesse est le souverain bien. Et ce bien suprême est la chose du monde la plus mal répartie.
Désertons, désertons l'édifice, plutôt que de l'écrouler sur nos têtes.
Le grand bois. — La forêt, la grande forêt vierge des hautes terres!... Viens, chasseur, mon ami, viens la voir telle qu'elle est actuellement, sauvage, hostile et fermée.
Le voici, le Grand Bois, plein d'une horreur sublime. Quatre couches de végétation s'étagent entre la boue et l'azur. En bas, se traînent des plantes grasses, massives et lui-
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santés, auxquelles les botanistes n'ont pas encore eu le loisir de donner des noms ridicules. Les feuilles sèches, les fruits mûrs y tombent et alimentent des milliers de tribus de vermine grouillante et d'insectes bourdonnants. Quels sont les mystères de la vie végétale et animale qui s'élaborent dans celte couche en putréfaction et en floraison perpétuelles? Quels sont les artisans de ces acres et étranges senteurs, de ces bruits inconnus et indistincts qui s'échappent de cette basse région d'ombre éternelle? Ce creuset où, non sans frayeur, on enfonce jusqu'au genou dans les œuvres étranges de la vie et de la mort en perpétuel enfantement, plie, se redresse, crie, grogne, pleure, plane, fuit sous vos pas, et Ton s'étonne de ne pas en voir sortir à chaque instant des monstres.
Des épaisseurs de ce fouillis mouvant s'élancent, frêles et pâles ^ des arbustes aux feuilles légères. Ces parias de la forêt s'efforcent d'atteindre la tête des grands arbres pour avoir leur part de lumière, de soleil et de vie, mais ils ne peuvent y parvenir. Ils végètent dans la pénombre, étiolés et désespérés. Tels tous ces rachitiques qui, dans notre vieille Europe, composent la caste des pauvres, des vaincus de la destinée.
Des rangs pressés de ces tristes victimes jaillissent les corps robustes des grands arbres. Leurs cimes hautaines accaparent les rayons solaires qui ne luisent que pour les caresser, et les ondées bienfaisantes qui ne tombent que pour les désaltérer, eux les heureux, les riches. Cette classe dirigeante interpose entre le plein ciel et les arbustes vaincus une masse épaisse, compacte, impénétrable, d'une verdure reluisante de force et de santé.
Cette couche infinie de verdure qui, vue d'en haut, ferait croire à la mer calme , vue d'en bas montre à la terre des branchages capricieusement travaillés, semblables aux pi-
liers contournés de quelque fantastique temple hindou, merveilleuse architecture soutenant entre le ciel et la terre le plafond de la forêt vierge.
Ce fût de colonne, ce fourmillement de piliers [végétaux, c*est la grande mine du Counani, plus riche à elle seule que tous les gisements d*or et de diamants mis ensemble.
De cette mer de verdure, endormie avec les vents assoupis, houleuse avec les vents déchaînés, émergent çà et là les têtes de quelques géants de la forêt. Fort éloignés les uns des autres, solitaires et solennels, ils ressemblent à autant de pasteurs de peuples surveillant avec gravité la vie des cités et des nations. A travers le fouillis des colonnes qui fait penser à quelque karnak impossible, bouleversé et surnaturel, mais plus grand que toute l'Egypte avec tous ses déserts, le fût de l'arbre géant apparaît, énorme, monstrueux. Ou plutôt il est entrevu , car tout cela est vague et indistinct. Les arbustes étiolés, la végétation des lianes et des plantes grimpantes, le balancement de feuilles gigantesques qui tapissent l'espace sur des mètres carrés, dissimulent l'ensemble et les détails dans la demi-obscurité du milieu.
Parfois le ciel se couvre. Perdu dans les épaisseurs de la végétation vierge, le voyageur n'y voit pas plus qu'en pleine nuit. L'obscurité et la terreur descendent, plus épaisses et plus sombres, des architraves du plafond feuillu au grouillement sinistre des pourritures d'en bas. Tout se tait, l'oiseau ne chante plus, le singe cesse; de hurler, les fauves ne font plus entendre leur cri rauque, les insectes eux-mêmes cessent leur bourdonnement. Le silence, la nuit, Tattente de quelque grand événement sont d'une mise en scène terrible comme une réception maçonnique du moyen âge. Tout à coup, un éclair bizarre, crépitant, déchire l'obscurité de la forêt recueillie, les colonnes et les architectures végétales apparaissent comme une vision de temple ruiné escaladé
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par la horde confuse des plantes grimpantes tropicales. Puis des bruits sourds^ qui glacent le cœur, se font entendre. C'est la tempête entre-choquant les hautes cimes qui grincent, gémissent et craquent. Ce sont les grandes lianes qui se meuvent et paraissent fuir, pleurant sur un mode presque humain, dans des frôlements mystérieux. Ce sont, dans les fourrés, de vagues hondissements de bétes effarées, des cris lugubres qui sont peut-être un jeu du vent, des avalanches de pluie sifflante, clapotante qui inondent la verte toiture, et une rosée qui suinte et tombe goutte à goutte à travers les épaisseurs de la charpente des branchages. Et, dominant tout, le tonnerre qui roule, roule, en haut, sur les dûmes de la forêt qui frémit sous la commotion électrique.
Puis tout cela s'agite et crie bruyamment. C'est le vent qui chasse les nuées , c'est le règne animal qui sort de sa torpeur pour annoncer la réapparition du soleil. La forêt se remplit à nouveau de lueurs crépusculaires, et le voyageur, éperdu, croit assistera quelque féerie d'Hoffmann en action. Grelottant et fiévreux , il voit dans les lianes qui courent d'arbre en arbre auts^nt de serpents gigantesques prêts à l'enlacer, et, sentant un crapaud sous ses pieds, il croit, halluciné, que le sol marche et s'exhausse.
Je ne sais si le massacre de lapins officiels, dans quelque forêt de TEtat, par quelque haut dignitaire d'un gouvernement quelconque, présente beaucoup d'émotions, — un pauvre ver de terre comme moi n'est pas convié à ces solennités grandioses, — toutefois, j'ose préférer, jusqu'à nouvel ordre, les promenades solitaires dans les dédales de Grand- Bois, telles que je les pratiquais, un fusil bien pacifique sur l'épaule, dans les forêts vierges du pays de Counani.
La ville. — Notre capitale porte le nom du fleuve principal, elle s'appelle Counani.
Elle ne compte encore qu'une trentaine de maisons et
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environ trois cents habitants. Il faut dire qu'elle ne date guère que de \ingt-cinq années. Toutefois, c'est un milieu historique, car les jésuites y formèrent, il y a un siècle, un village de trois à quatre cents Indiens. C'est enfin une ville d'avenir, en raison de la situation exceptionnelle qu'elle occupe dans la grande région des prairies du bas Amazone.
Le village actuel se trouve à vingt- trois kilomètres de la mer, en tenant compte des sinuosités du fleuve, et à quinze en ligne droite. En profitant de la marée, dès vapeurs de trois cents tonnes de jauge peuvent remonter jusqu'au village et s'amarrer à quai, — car il y a un quai, si rudimentaire qu'il soit. A. l'embouchure du fleuve, sur la rive sud, se trouve un vaste et bon port naturel , offrant des profondeurs de quinze mètres, et complètement abrité par une montagne qui s'avance en promontoire dans la mer.
Les maisons se groupent autour de deux grandes places publiques assez bien dessinées, et le long des rues bien tracées. Ces constructions sont assez sommaires, elles sont toutes sans plancher ni étage, excepté la maison du capitaine Trajan. La brique et la tuile sont rares, je crois qu'on n'en trouve guère qu'à l'église. Tout est construit en bois, bois bruts ou plus ou moins équarris reliés entre eux par un clayonnage d'argile. La toiture^ une admirable toiture qui brave cinq hivernages sans une gouttière, est en feuilles de palmier. C'est confortable, c'estpropre, c'est sain. Et chaque maison coûte trois semaines à construire. Peu de tables : on mange souvent accroupi sur des nattes; peu de lits : on use là-bas du hamac , de l'inénarrable hamac , poésie de l'Amérique chaude.
Ce qu'on y mange? du pain, si vous voulez. Nous avons à Counani de la farine de froment qui nous vient des États- Unis, et des boulangers qui nous viennent du Brésil, où ils
étaient esclaves. Le maïs, le riz, le manioc, ne nous manquent pas non plus. La biche, le tapir, la paka, Tagouti, la perdrix, l'agami, le hocco, la poule d'eau, les tortues, mille poissons, remplaceraient le bifteck aux pommes si nous n'avions aussi notre bétail. Les pommes de terre de là-bas s'appellent les ignames, et sont supérieures aux nôtres. Comme fruits, vous avez l'ananas, la mangue, la banane, la papaye et cent autres. Si vous aimez les conserves, trois magasins, oui, vous lisez bien, trois magasins en regorgent. Vous pouvez vous offrir des pâtés de pluvier, des lièvres entiers, des haricots verts, du homard, et tout l'assortiment que vous savez. L'absinthe Pernod? Nous en avons chez Demas, chez Trajan et chez Vasconcellos. Du cognac? Nous en avons, d'ailleurs aussi mauvais que celui qu'on boit à Paris. Du tafia? Je n'en parle qu'en me découvrant, car c'est la première boisson du monde; eh bien, les Counaniens boivent le tafîa comme les Bavarois boivent la bière. La bière? Nous en avons des marques anglaises, allemandes, danoises et américaines. Des volailles? C'est la plaie du pays, elles font, révérence parler, autant de tapage que notre honorable chambre des Députés aux jours de crise ministérielle. Du lait? Parbleu! Du chocolat? C'est le pays. Du tabac? Nous récoltons la qualité de la Havane. Du café? Il entoure nos maisons ; nous prenons du café dix fois par jour. Du vin? Assurément, et qui nous coûte moins cher qu'à vous autres Européens : d'abord, parce que s'il était falsifié il ne supporterait pas la traversée; ensuite, parce que son fret ne nous revient qu'à quatre centimes le litre et que nous ne payons pas de droits; et enfin, parce qu'un voyage de quatre mois en mer le vieillit de quatre bonnes années bien authentiques. Nous ne buvons que du « Retour des Indes ».
Alors, me demanderez- vous, vous avez engraissé là-bas?
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Oui, en efTet. Et c'est même la seule fois de ma vie que cela me soit arrivé.
Les habitants. — Les fêtes ? Oh les habitants de Counani ne sont pas moroses! Us fêteraient volontiers tous lesjours, s'ils le pouvaient, le souvenir de leur sortie de la terre de servitude.
Outre les tribus indiennes, Oj^ampis, Palicours, Coussaris, Cala vouas, Tamocomes, Tarimpins, formant un total de cinq à six raille individus vivant retirés dans l'intérieur, nous avons, sur la côte, dans la zone civilisée, outre Counani, la capitale, quatre centres de quelque importance : Cachipour, Ouassa, Rocaoua, Couripi, comptant chacun de cinquante à cent habitants.
La population civilisée, formant un total de six cents individus environ, est le produit du mélange de trois sangs : le blanc, l'indien et le nègre.
C'est une bien bonne et bien curieuse race que cette race tri-métisse. Fidèle à ses origines sauvages, chaque famille a sa maison d'isolement, au fond des forêts , sans voisins. Elle a aussi sa maison de ville, dans l'un des quatre centres, mais elle n'y habite que temporairement : sa vraie patrie, c'est la solitude du désert. Hospitaliers, généreux, prodigues, insouciants, braves, épicuriens : ils forcent la sympathie. S'ils n'étaient paresseux et dissipateurs,. ils seraient tous riches; mais à quoi bon travailler pour la richesse quand on jouit, dans la plénitude, du bien-être et de la liberté!
Ils ne sont pas voleurs, pourquoi le seraient-ils? pas violents : quelques coups de couteaux tous les dix ans; pas trop ivrognes, et ni plus ni moins débauchés que le commun des Parisiens. N'ayant pas encore de cafés-concerts, ils se montrent attachés aux pompes du culte catholique. Ils ont une école, laïque et gratuite, mais pas obligatoire.
Ils aiment à s'essayer au français, qu'ils parlent sans
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accent mais aussi sans orthographe. Ils sont plus familiers avec le créole de Cayenne et parlent couramment le portugais, langue maternelle de la plupart d'entre eux.
Le type général n'est pas désagréable; il se blanchit d'ailleurs tous les jours, car des blancs de Cayenne et de Para sont fréquemment de passage dans la contrée.
Tous travaillent, mais tous travaillent peu.
Ils récoltent une assez grande quantité de farine de manioc, qui entre pour une bonne pa'rt dans l'approvisionnement des placers de la Guyane française. La pèche du machoiran, dont ils vendent la chair salée et la colle, la construction de quelques goélettes, constituent leurs principales industries,
La culture du café, du maïs, du tabac, du coton, du roucou, la récolte des cacaos de la grande cacaoyère de Counani , la récolte des produits forestiers, les embryonnaires exploitations d'or d'alluvion, l'élevage, ne sont actuellement que des accessoires.
L'exportation et l'importation réunies ne donnent pas lieu à un mouvement d'affaires de moins d'un million de francs par an, et cela malgré labsence presque complète dans la contrée de ce stimulant tout-puissant : le capital.
Ce commerce se fait avec Cayenne, Vigia et Para, les trois grosses villes les plus voisines. Et il se fait par des goélettes de cinq à quinze tonneaux appartenant aux armateurs de Counani, goélettes construites à Counani et montées par des équipages de Counani. Les négociants de l'endroit, Victor Demas, Trajan, Vasconcellos, ont chacun leur compte courant dans quelque forte maison de Cayenne ou de Para, et il faut ajouter que ces Counaniens sont fort avantageusement connus sur les deux places.
État politique. — Les Counaniens n'aiment guère le Brésil, ce qu'explique leur qualité d'anciens esclaves de cette nation. Ils aiment beaucoup la France. Depuis
\ingt-cinq aus que leur république avant la lettre vit au soleil 9 ils ont envoyé quatre fois des pétitions au gouvernement français pour lui demander des administrateurs. La dernière fois, ce fut en juin i883 : ils plébiscitèrent unanimement entre mes mains.
Entre temps, en 1862, l'Angleterre essayait de s'y créer une station navale. Plus récemment, les États-Unis y envoyaient des vaisseaux de guerre pour faire de l'hydrographie dans un but inconnu. Quelques patriotes polonais eurent ridée, il y a quelques années, d'y reconstituer une Nouvelle-Pologne. Le Portugal y envoya des émissaires, qui essayèrent d'y créer nne principauté qui aurait été secrètement protégée par la maison de Bragance.
Mais les Counaniens veulent être Français, ou rester Counaniens. Quand je passai chez eux, en i883, ils me dirent : « Cette fois, c'est notre dernière tentative. Si le gouvernement français ne veut pas s'occuper de nous sous prétexte que de vieux papiers nous déclarent neutres, indéterminés, inattribués, eh bien, nous nous déclarerons indépendants. »
Il parait qu'ils viennent de le faire. Ils ont eu joliment raison.
Comment! voici des gens à qui vous refusez le droit d'être, et cela parce que, il y a cent soixante-treize ans, des diplomates, qui ne savaient pas la géographie, ont signé un traité amphigourique! Vous ne serez, leur dites-vous, vous ne serez ni Français, ni Brésiliens, ni Counaniens, vous ne serez pas. — Eh parbleu! soyez Counaniens, mes amis, c'est votre droit. Hourra pour Counani! America to Americansl
Ces gens-là n'ont pas voulu voir le développement économique de leur pays indéfiniment paralysé par un statu quo absurde; et, existant depuis vingt-cinq années, ils viennent de proclamer solennellement qu'ils existent. Ils ont bien fait. Une république de plus sur la carte du
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monde! Je voudrais bien savoir si la France et le Brésil, qui se sont jusqu'à ce jour disputé si platoniquementle Counani, vont maintenant lui déclarer la guerre.
Counani enfin reconnu par les puissances : c'est triple avantage. Au point de vue français, c'est une nouvelle terre française qui ne nous aura coûté ni un homme ni un soldat. Au point de vue brésilien, c'est un nouvel État sud-américain qui subira fatalement dans une forte mesure l'influence amazonienne. Au point de vue de la civilisation et du progrès : tant mieux! disloquez, désagrégez les grands groupements politiques; le petit Etat, la cellule politique irréductible, voilà l'avenir.
Rendement industrieL — Dès que ce pays se sera senti exister, je lui prédis de rapides progrès.
S'imagine-t-on ce que rapporterait une exploitation industrielle dans cette contrée ?
Laissons de côté l'élevage, qui donne d'excellents résultats, mais qui demande quelques années avant d'être rémunérateur; l'or, qui est très abondant, mais dont l'exploitation est un peu aléatoire; les cultures industrielles, qui sont d'un bénéfice certain mais partout peu rémunérateur, même à Counani ; les bois, qui ne peuvent être de suite entrepris en grand par l'industrie sans de coûteuses et hasardeuses écoles : et voyons ce qu'on peut faire en se livrant à l'industrie qui est l'industrie principale de notre grand milieu amazonien, voyons ce qu'on peut faire avec la seule industrie des produits forestiers.
Il s'agit ici de faits positifs, mathématiques, qu'il faut toutefois faire précéder de certains développements.
L'Amazone, le plus grand fleuve de rAmérique du Sud et du monde, voit aujourd'hui, dans son bassin plus vaste à lui seul que la moitié de l'Europe, se développer un mouvement économique qui ne tardera pas à assurer à l'Amazonie
un des premiers rôles parmi les plus importants marchés de la terre.
Depuis seulement trente années, l'exportation du marché amazonien a plus que décuplé. A.u fur et à mesure que de nouvelles régions, de nouvelles rivières étaient abordées par l'exploitation, des villes se créaient, des lignes de bateaux à vapeur, des banques, des maisons colossales s'établissaient; le commerce total s'élevait de vingt millions à cinquante, puis à cent, à cent cinquante, à deux cents. Aujourd'hui ce chiffre a été dépassé.
Et cependant, au sein de ces immenses espaces , parmi tant de trésors dont regorge celte étonnante contrée, les efforts de l'exploitation actuelle, si rapides, si multipliés, si fiévreux qu'ils puissent être, n'empêchent pas que des milliards de francs se perdent annuellement, faute de pouvoir récolter seulement les fruits de la forêt.
Une des raisons qui expliquent que cette progression pourtant déjà exceptionnellement rapide ne le soit pas encore beaucoup plus , est la dispersion de la population indigène, cette mine précieuse de la main-d'œuvre locale. Les tribus, pourtant si aisément assimilables, se prêtant si aisément à la domestication, donnant par le croisement de si heureux résultats, les tribus se sont, à la suite de traitements maladroits infligés naguère encore par les employeurs européens, se sont dispersées dans les forêts de l'intérieur. Ces injustices à Tégard des Indiens, bien connues dans la contrée, arrachaient hier encore des plaintes éloquentes et indignées à un philanthrope vénérable, (|ui est en même temps un savant illustre, M^ de Macedo, évêque du Para.
Et aussi toutes les autorités , tous les hommes de bien du pays, ne cessent de signaler en le déplorant ce (acheux état de choses. I^ race indienne durement exploitée, gaspillée, recule, se dissémine, s'enfuit et disparait.
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La civilisation de l'intérieur a régressé par suite du gaspillage qu'on a fait des Indiens, par suite du système d'uti lisation aveugle et inintelligente qu'on leur a toujours applique. Ce sont eux pourtant qui sont les maîtres des immenses régions de l'intérieur, régions encore inexploitées ou même inexplorées. Ce sont eux qui, en mêlant leur sang au sang européen, constituent cette belle race amazonienne actuellement en formation, une des grandes races de l'avenir. L'éloge de cette race indienne, autrement noble, autrement belle, autrement intelligente et progressiste que la race nègre, n'est plus à faire aujourd'hui. Malheureusement, le gouvernement de Rio, si habile pourtant à tant d'autres égards, s'obstine à ne voir guère dans l'Indien qu'un sujet d'études linguistiques et anthropologiques, tandis qu'il gâte des millions à essayer d'acclimater tant mal que bien le blanc d'Europe aux forêts vierges du tropique américain. Pour le gouvernement français, lui, il a bien d'autres chats à fouetter.
Ainsi le rôle économique de l'élément indigène qui est, par excellence, l'élément vital du pays, semble être ignoré ou dédaigné par l'action gouvernementale, et est, ou négligé ou exploité d'une façon abusive et peu clairvoyante par l'initiative privée.
Pour donner de suite au Counani l'impulsion qui en ferait, d'ici quelques générations, un des grands marchés du nouveau monde, il suffirait de lui appliquer, dans la pratique industrielle , quelques-unes des méthodes que nous indiquent la science sociale et la science économique.
Il faut arriver à centraliser la main-d'œuvre indigène. Le procédé matériel est connu et expérimenté, c'est la création de villages indiens, Valdéamentey qui a déjà donné de fort beaux résultats à l'Amazone , chaque fois qu'on a voulu s'en occuper d'une façon sérieuse. Le village tient la tribu : l'Indien en village est virtuellement civilisé, il travaille, il
progresse. Ce sont les quatre-vingt mille Indiens demi-doniestiqués de TÂmazone qui fournissent la plus forte part aux cent-cinquante millions de francs d'exportation de la contrée.
Cette main-d'œuvre indigène assurée, il faudrait méthodiser les procédés d'exploitation des produits forestiers. Ces procédés sont aujourd'hui bien grossiers, bien sauvages, et cependant ils donnent de beaux résultats. Pour ne parler que des procédés de fabrication, n'est-il pas curieux de montrer seulement pour ce qui est du caoutchouc et du cacao, combien d'efforts isolés, de tentatives sans écho et sans résultats ont jusqu'à ce jour tourmenté, en vue de bénéfices plus considérables, l'esprit des producteurs.
Sans doute , des efforts plus savants, plus puissants, arriveraient à produire, — avantage incalculable et pour les initiateurs, et pour la science, et pour la consommation générale, — des résultats incomparablement moins coûteux et meilleurs. Des procédés méthodisés et perfectionnés, élaborés et appliqués non par des théoriciens en chambre n'ayant jamais étudié la question de nos forets et de nos Indiens que dans les écoles Centrales ou les écoles Polytechniques des deux mondes, mais par des spécialistes d'une sérieuse instruction théorique et technique fortifiée ultérieurement à la rude école de la vie sauvage vécue avec les tribus du Grand-Bois; ces procédés ne pourraient manquer de faire la fortune de leur inventeur en améliorant l'industrialisme local.
A côté du perfectionnement des procédés et des méthodes, il y a l'étude systématique et synthétique de l'intérieur. Le chef d'exploitation, un de ces spécialistes éprouvés dont no us venons de parler, battrait constamment le pays en compagnie des Indiens de ses tribus, pour découvrir les milieux les plus riche en produits forestiers.
Les centres d'exploitation trouvés, les stations aux croisements des routes naturelles installées, ateliers d'extraction et factoreries joueraient à la fois le rôle de propulseurs du travail indigène, décentres d'attraction et d'ateliers modèles. En dehors des bénéfices pécuniaires qu'ils rapporteraient, ils seraient le plus puissant facteur de la civilisation locale. Ce serait là que l'Indien apprendrait à travailler, là serait l'usine centrale où l'Indien travaillant à son compte dans les rivières viendrait vendre ses produits. L'Indien qui ne se verrait plus exploité serait encouragé au travail , et la production irait progressant, au plus grand bénéfice de l'entreprise et à la plus grande gloire de la civilisation. On civiliserait l'Indien en l'utilisant et en lui enseignant à s'utiliser soi-même.
Par ce triple procédé :
Centralisation de la main-d'œuvre indigène.
Perfectionnement et méthodisation des procédés d'extraction des produits forestiers.
Éducation et moralisation de la production indigène,
On arriverait aisément et promptement à promouvoir dans la contrée une prospérité économique toujours croissante et toujours plus intense ;
A mettre en profit, au plus grand bénéfice de l'entreprise mais aussi au plus grand avantage d'une race fort intéressante, une des régions les plus riches, les plus belles et les plus saines du globe.
Sans doute, on n'aurait pas tout spécialement en vue une œuvre philanthropique ; toutefois, n'est-il pas heureux de pouvoir constater que d'autant plus on ferait une bonne affaire, d'autant plus on ferait une grande œuvre ?
Les centres d'exploitation installés, il va s'en dire que le genre d'exploitation devra être celui-là même qui enrichit toute la grande contrée voisine, l'Amazonie. £n matière in-
dustrielle et financière il faut, autant qu'on peut, se garder de se lancer dans des innovations hasardeuses.
L'exportation de l'Amazonie est de cent cinquante millions de francs par an, dont cent dix pour le caoutchouc, dix pour le cacao, trois pour la noix du Brésil, et le reste pour la salsepareille, la piazzara, le copahu, l'acuhuba, le coumarou, le carajiru, le carapa, la vanille, la coca, etc. On ferait ces fruits, ces produits. Il est palpable qu'il vaut mieux cueillir les fruits que de couper l'arbre à pied, c'est moins coûteux et plus lucratif. L'entreprise ayant une installation puissante et bien organisée, des procédés perfectionnés, de la main-d'œuvre indigène à discrétion, il est clair que là où le travailleur ignorant, isolé, livré à ses propres ressources réalise de beaux bénéfices, l'entreprise ne pourrait qu'en réaliser de beaucoup plus considérables encore.
Il y a aussi l'or, aussi abondant dans le Counani que dans laGuyane française et le Venezuela, contrées où existent actuellement des mines donnant de un à dix-sept millions de francs par an ; il y a des pierres précieuses, des métaux variés. Mais ces industries présentent des aléas, et il faut fuir les aléas. H ne faut pas sortir du domaine de l'absolument positif. L'or, on sait où il existe dans le Counani, on le prospectera encore, et plus tard on verra. De longtemps il devra être question réservée. De même, et alors pour des raisons de moindre rendement, toute tentative d'exploitation forestière, agricole ou pastorale, devra demeurer subordonnée et accessoire.
Voici, à litre d'échantillon, un devis des prix de revient des trois principaux produits forestiers. C'est le prix de revient actuel. On ferait toujours au moins cela. D'autres produits forestiers, les plantes médicinales par exemple, donnent de plus gros bénéfices. Mais ne tablons que sur ce qui est connu, commun, banal.
. Les terres à caoutchouc, ou à cacao, ou à noix du Brésil découvertes, on y met des Indiens. On paye ces indiens, quand on les paye bien, ou pour mieux dire, quand on les paye, deux francs par jour et on les nourrit. Le payement se taisant en marchandises que Ton tarife, dans la contrée, d'au moins cinquante pour cent de bénéfice net, — (et même jusqu'à trois mille pour cent!) — le payement revient, au plus, à un franc par jour. La nourriture se compose de trois éléments : la farine de manioc, le tafia et le tabac. Pour accroître leur bien-être, les Indiens, aux heures de loisir, chassent et pèchent. On compte en moyenne, pour la dépense de farine de manioc, tafia et tabac, un franc par homme et par jour. Ce qui met le prix de revient d'un Indien, solde et nourriture, à environ deux francs par jour.
Or, rindien récolte en moyenne par jour :
En caoutchouc, trois kilogrammes, poids en frais. Sec, ce caoutchouc se réduit à deux kilogrammes et demi. En tenant compte des diverses qualités de caoutchouc, et en tablant sur les prix de la plus grande baisse sur place (cinq francs le kilogramme), on peut dire que le produit brut de l'Indien au caoutchouc représente sur place douze francs cinquante centimes par jour. La saison de la récolte du caoutchouc dure environ cinq mois, soit au moins cent jours de travail. Travail de cent jours, solde et nourriture : deux cents francs. Nourriture de cinquante jours sans travail : cinquante francs. Total dépenses : deux cent cinquante francs. Produit brut : deux cent cinquante kilogrammes de caoutchouc à cinq francs, soit douze cent cinquante francs. Bénéfice net d'une saison d'un Indien au caoutchouc : mille francs.
En cacao, vingt kilogrammes, à un franc le kilogramme, en moyenne, sur place, soit vingt francs par jour. La saison
du cacao dure trois mois, soit, au moins, soixante jours de travail. Travail de soixante jours, solde et nourriture : cent vingt francs. Trente jours de nourriture sans travail : trente francs. Total dépenses : cent cinquante francs. Produit brut : douze cents francs. Bénéfice net par homme et par saison : mille cinquante francs.
En noix du Brésil, quatre-vingt-dix kilogrammes à vingtcinq centimes Tun, soit vingt-deux francs cinquante centimes par jour. La saison dure trois mois, soit soixante jours de travail. Travail de soixante jours, solde et nourriture : cent vingt francs. Nourriture de trente jours sans travail : trente francs. Total dépenses : cent cinquante francs. Produit brut : cinq mille quatre cents kilogrammes à vingtcinq centimes sur place, soit treize cent cinquante francs. Produit net par homme et par saison : douze cents francs^
On voit que le caoutchouc est un peu moins rémunérateur que le cacao et la noix du Brésil, puisque la journée brute qui au caoutchouc vaut seulement douze francs cinquante centimes, vaut vingt francs au cacao et vingt-deux francs cinquante à la noix du Brésil.
Un Indien que Ton pourrait faire travailler l'hiver au caoutchouc et Tété au cacao ou à la noix du Brésil, — mais on obtient difficilement de Tlndien tant de travail suivi, — rapporterait plus de deux mille francs par an. Au moins peut-on compter sur un minimum de mille francs.
Le travail des demi-civilisés du Counani comme de l'Amazone est encore plus rémunérateur, car, si on les paye le double et si on les nourrit mieux, aussi fournissent-ils une somme de travail beaucoup plus considérable. Malheureusement il n'y a plus guère aujourd'hui de ces travailleurs de disponibles sur le marché amazonien ou counanien.
Mais ces produits forestiers sont-ils abondants dans le Counani? Il suffit de répondre que le caoutchouc vit en
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famille à quelques heures au-dessus du village, que la salsepareille et la noix du Brésil abondent partout dans le Grand Bois, que d'immenses forets de carapa bordent les rives du fleuve Cachipour, et qu'enfin le cacao...
Mais le cacao mérite une mention spéciale. Sans parler du cacao sylvestre, qui se trouve un peu partout dans les hautes terres, nous avons à Counani le cacao franc, le cacao cultivé.
A un jour de canotage au-dessus de la capitale, sur la rive droite du fleuve, longeant la rive droite pendant quatre kilomètres et sur un kilomètre de profondeur, se trouve une des plus vastes cacaoyères du bassin de l'Amazone. Cette cacaoyère, la cacaoyère de Counani, a été plantée par les jésuites en 1780. Elle compte plusieurs milliers de pieds de cacao. Actuellement elle est propriété communale, ou plutôt terrain vague, res nullius. Les Counaniens y vont charger de fruits leurs goélettes. Ils les cueillent parfois même verts pour manger la pulpe, qui est sucrée et rafraîchissante. Us récoltent les fruits mûrs pour en extraire le chocolat nécessaire à leur consommation. Quelques-uns, plus modernes, vont jusqu'à exporter leur récolte. En somme, les trois quarts, au moins, de la production se perdent. Cependant ce qui est ainsi mangé vert, gâté, gaspillé, utilisé ou exporté, ne représente pas une valeur inférieure à vingt-cinq mille francs par an.
A propos de la cacaoyère de Counani il faut remarquer plusieurs choses :
D'abord, bien qu'elle produise pour environ cent mille francs par an, — revenu dont on aurait aisément la ferme pour dix mille francs de redevance payés annuellement aux Counaniens, — cette production ne représente pas la moitié de la production dont sera susceptible la cacaoyère quand elle sera un peu élaguée, entretenue, débarrassée des grands arbres qui l'encombrent en trop grand nombre.
Ensuite, pour centenaire qu'elle soit, la cacaoyère n'est pas fatiguée. Pour peu qu'on Tenlretienne, une cacaoyère vit plusieurs siècles. Les quatre ou cinq grandes cacaoyères de l'Amazone, — lesquelles fournissent ensemble pour environ dix millions de francs de fruits par an, celles du Cacoal Grande et du Cacoal Real, près d'Obidos, celles du bas Amazone et celles du Solimoes, sont toutes séculaires. Le Cacoal Real date de 1680.
Enfm, avoir une cacaoyère constitue un monopole naturel pour l'exploitation en grand du cacao. En effet, on n'improvise pas une cacaoyère. On ne peut créer des cacaoyères que dans la région où il s'en trouve déjà. La semence du cacaoyer telle qu'on l'expédie pour être convertie en chocolat, ne peut pas germer. Pour reproduire elle doit être plantée fraîche; de plus, le fruit qui contient cette semence ne peut se conserver qu'un nombre limité de jours, ce qui ne lui permet pas d'être transporté à de grandes distances.
D'où je conclus que Counani pourra être, quand on voudra, un des grands centres de production du cacao. Et un des premiers entre ses pairs, car la cacaoyère de Counani est une des plus importantes qui soient en Amérique.
Ceci soit dit sans insister, car, ainsi que nous l'avons vu, Counani a d'autres richesses que sa cacaoyère.
L'obtention de toutes faveurs, tous privilèges, toutes concessions , toutes fermes, toutes majorations de premier arrivant étant absolument certaines, — les capitaines actuels et toute la population sont disposés à consentir à tout pour attirer les Français à Counani, — pouvons-nous prévoir les bénéfices?
Le budget des dépenses comprendrait la création d'un service de petits vapeurs côtiers reliant Counani à Cayenne d'une part et de l'autre à Para, le grand port amazonien ;
les dépenses d'administration proprement dites et les dépenses d'exploitation. Pour le budget dépenses il n'y a pas de chiffre à donner. D'abord je ne suis pas spécialiste en administration 9 et ensuite je crois savoir que cela dépendrait de riiabileté, du savoir-faire ou de l'honnêteté des directeurs de l'entreprise.
Pour ce qui est du budget recettes, il faudrait le prévoir à peu près nul pour la première année. Pour la seconde année on peut prévoir un minimum de recettes brutes. Comment que l'on s'y prenne on n'aura pas, pendant les douze premiers mois, glané dans la contrée, tant en demicivilisés qu'en Indiens, moins de cinq cents travailleurs. Ces cinq cents travailleurs représentent un revenu brut d'environ six cents mille francs, d'après la cote de l'Amazone. Et pendant la troisième année on n'aurait certainement mille travailleurs travaillant au moins pendant une saison.
Le revenu, que l'on déduit aisément, et qui est fort respectable, ne peut pas manquer d'augmenter fatalement dans une proportion rapide. En efïet, on n'aura plus le soin des frais et des peines du premier établissement on aura un personnel en même temps adapté et dressé, et on pourra consacrer la meilleure partie des efforts de l'entreprise à augmenter l'importance du courant de main-d'œuvre indigène. Et si la rapide progression des revenus n'arrive pas à s'accélérer encore d'une manière indéfinie, ce n'est point parce que les produits forestiers et autres feront défaut à l'exploitation, mais parce que la main-d'œuvre, beaucoup plus limitée en quantité, ne pourra fournir à •la récolte de tous les produits.
Conclusions. — Mais assez de chiffres et d'industrie! Le rôle de l'explorateur est de découvrir les veaux d'or mais non de se les approprier. Je suis las, pourtant, de toujours
travailler pour le roi de Prusse, le roi de Prusse-Supérieurs, le roi de Prusse-Gouvernement, le roi dej Prusse- Industriels, le roi de Prusse-Financiers. Qu'importe! C'est apparemment notre rôle à nous autres , pionniers de la science héroïque , tristes sentinelles perdues d'une civilisation ingrate. Et quand nous serons morts, peut-être morts de faim, quelque pion médiocre et envieux, arrivé après quarante années d'efforts à la licence es lettres, et devenu ensuite, ayant mal tourné, ministre de Tlnstruction publique , fera entendre de lourdes , prétentieuses et pédantes sottises, à l'inauguration de notre buste, dans quelque jardin public de petite ville.
Dans les heures d'affaissement et de dégoût où la mort parait belle et désirable, une douce image de femme inconnue, l'amour dans les yeux et une tristesse intelligente dans le sourire, est-elle jamais venue présenter ses consolations à la prostration de votre âme? Cette femme, c'est la femme indienne.
Vous est-il arrivé, quand vous étiez malade, alors que l'espérance s'enfuit avec la santé, vous est-il arrivé de rêver après une femme inconnue que vous envelopperiez de votre contact le plus intime, pareil à un lierre mourant autour d'un chêne, collé de l'épiderme et de l'âme, «c comme un enfant malade aux lèvres de sa sœur? » Cette femme c'est la femme indienne.
Vous est-il arrivé, dans les voisinages de la mort, alors que mort aussi est tout désir de vivre, et que l'on se répèle : Il vaut mieux être assis que debout, couché qu'assis, mort que couché; avez- vous alors vu passer, comme dans un rêve de haschich, une femme inconnue dont l'odeur, les lignes, le nu , la moiteur, les mouvements, les caresses, l'abandon fixaient le regard de votre âme? — tel, pendant que le
navire m'emporte, je m'absorbe dans la contemplation d'un ravissant paysage insulaire qui décroit à l'horizon... Tout cela c'est la femme indienne.
Fatigué des autres et de moi-même, fatigué même de l'espérance, je vais briser les dernières chaînes qui m'attachent à ce rivage. Ouvrant au vent des tempêtes ma voile si tourmentée, j'irai par delà la grande mer. Toujours le désert salé, et la vague, sillon vivant, et toujours en têteà-tête avec l'infini morne et muet. Après cet exode, je ne pourrai plus me reconnaître moi-même , mon moi se trouvera complètement transformé, l'avatar sera accompli, le lendemain ignorera la veille. Et, sans souci de l'avenir^ sans souvenir du passé, sans connaissance du présent, indifférent, oublié, je vivrai au fond de mon désert avec deux ou trois femmes indiennes.
A quoi aboutit la gloire, et comment Tobtient-on ? Comment on l'obtient? Il existe un Manuel Roret pour vous enseigner la chose : Manuel pour passer grand homme ^ ou W4rt de s'immortaliser^ avec des gravures, des planches et des graphiques. On devient un homme de génie en temps et en mouvements, la gloire se prépare comme un produit chimique. C'est comme le papier : la matière première, ce sont de sales guenilles. C'est comme un ordre de chevalerie, une Légion d'honneur ou un Éléphant blanc d'une autre espèce. Il y a les Grand-croix et les Chevaliers de l'ordre de la Gloire et du Génie. On passe grand homme à l'ancienneté, à la faveur, ou à l'intrigue. Et cela dure? Il y a encombrement aujourd'hui dans le convoi qui s'en va à la postérité. Que de grands hommes^ que de grands hommes ! Comment retenir les noms de tous ces grands hommes! Si cela continue, avant un siècle, l'immortalité ne s'^exercera plus que dans l'espace, elle ne sera qu'un instant de la
durée, rimmortalitë durera le temps d'un enterrement de première classe. Et demain voici le soleil refroidi. Si seulement aujourd'hui nos vins n'étaient pas si odieusement sophistiqués !
Fondez-la, votre république, mes amis, fondez-la. Et monsieur de Freycinet, et monsieur de Cotegipe vous soient propices!
Counani, un nom harmonieux, une belle chose, une grande idée. Vous avez choisi des chefs français. Je les connais, ce ne sont ni des avoués de Périgueux, ni des marquis de Rays, et vous autres, les Counaniens, n'êtes Papous ni Araucans.
Fondez-la, votre république. Un jour la république de G>unani étonnera le monde.
J'aurais voulu, dans un article-bombe, lancer Counani à travers le monde comme dans une fulguration.
Je m'étais promis de dire tout au moins des choses classiques, académiques, bourgeoises, sur votre cher pays.
Hélas ! je n*ai pas même réussi à fournir ce modeste minimum. Que voulez-vous, vous me savez un dévasté , une espèce de ruine ambulante, un Gastibelza que le vent qui souffle à travers les déserts d'Amérique a rendu fou.
Pour prix de ma copie, s'il est vrai que tout travail mérite récompense, je vous demande seulement de me dispenser, quand je serai là-bas, de toute corvée littéraire. Que vous oubliiez, que vous ignoriez votre collaborateur d'un instant; que vous ne révéliez à personne au monde le secret de la Thébaïde où, en compagnie de deux ou trois femmes indiennes, Harold se sera enseveli pour jamais.
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Dans ce coin de terre de Guyane et du bas Amazone, dans ce domaine de l'ancienne France Équinoxiale, grandissent aujourd'hui diverses questions intéressantes.
Il peut paraître singulier de terminer un volume par une série de points d'interrogation. Pourtant, le meilleur moyen d'arriver à faire discuter des problèmes est encore de commencer par apprendre à ceux-là qui sont patentés pour les résoudre que ces problèmes existent. D'autant plus que les problèmes dont il s'agit sont complexes. Il n'est révélation, ni gentilliommerie politique, ni programme électoral, ni panacée sociale capable de leur trouver, de chic, une solution.
Pour nous autres coloniaux, la théorie coloniale est comme pour mon excellent maître M. Drapeyron, la science géographique : elle englobe tout. Par la science sociale elle atteint aux hauteurs les plus majestueuses de la philosophje; parla science du bien-être, c'est-à-dire de l'utilisation des choses et des forces, elle descend jusqu'à l'économie domestique et aux petitspotins des élections municipales de village.
Voyez plutôt quelle est, dans ce coin de terre de la Guyane et du bas Amazone, dans ce domaine de l'ancienne France équinoxiale, la série des questions coloniales qui se dressent devant nous. Il n'est électeur, il n'est contribuable, qui s'en puisse désintéresser. Car il est entendu que les contribua-*
bles, les électeurs, s'intéresseot aujourd'hui à leurs înlérêts.
1° Voici d*abord la question des récidivistes.
Nous sommes en ce moment, dans notre beau pays de France, à la tête d'environ 4o,ooo individus ayant chacun été condamnés un nombre respectable de fois pour vol, escroquerie, proxénétisme et autres gentillesses circonvoisines. Il s'agit de débarrasser le sol de la patrie de la présence de ces messieurs. On est convenu de les reléguer en Guyane. Déjà 5oo doivent y être envoyés pendant le second semestre de 1886, et 2,000 doivent suivre dans le courant de 1887. Bien; mais une fois qu'ils seront en Guyane, où, à quoi^ dans quel but, et comment les fera-t-on travailler?
2^ 11 y a aussi la question du Territoire contesté entre la France et le Brésil.
Cette Guyane où l'on envoie les récidivistes est une colonie sans frontières. A l'est, au sud et au sud-ouest se trouvent d'immenses régions contestées. Veut-on les abandonner, ces immenses territoires, purement et simplement au Brésil? Veut-on les revendiquer? jusqu'où? que valent ces territoires? les connait-on? Ou bien pense-t-on que c'est en maintenant le statu quOy c'est-à-dire en se cachant la tête dans le sable pour ne pas voir, qu'on empêchera les dangers de surgir? Que ferons-nous si ces territoires affirment leur indépendance ?
.3^ Et la question de V Amazonie?
La France a en Amazonie une colonie commerciale très prospère et très influente. Or, l'Amazonie formera très probablement, un jour, jour peut-être très prochain, un État indépendant séparé du Brésil. Le gouvernement laisse actuellement nos nationaux de l'Amazonie sans même un consul. Soit ; mais cela est-il bien habile pour ce qui est du présent; et surtout bien prudent pour ce qui est de l'avenir ?
Il est enfin plusieurs autres questions d'un ordre plus par-
ticulièrement spéculatif, mais qu*il suffit de formuler pour en montrer tout l'intérêt.
Pourquoi la colonisation française a-t-elle si lamentablement échoué en Guyane? Pourquoi nos compatriotes réussissent-ilsy au contraire, d'une façon admirable, en Amazonie? Pourquoi nos concitoyens, les nègres de la Guyane française, sont-ils encore si peu adaptés? Quel parti a-t-on tiré, philanthropiquement, économiquement, socialement, en Guyane française et en Amazonie, de la masse énorme des aborigènes, les Indiens des régions centrales? L'émigration européenne agricole pourrait-elle réussir aux Prairies dans l'élevage et les cultures industrielles, et l'émigration européenne commerciale aux forets dans l'exploitation des fruits spontanés? La foule toujours grossissante de ceux que M. de Bismark appelle les a fatigués de l'Europe, » la foule des malheureux, des mécontents et des ennuyés, a-t-elle en Amazonie un bon champ d'extériorisation?
Je ne caresse qu'un rêve : puissent mes questions intéresser assez pour qu'on les discute. Car, d'abord , elles me paraissent dignes de préoccuper de bons esprits, ces questions; et, ensuite, je l'aime beaucoup, ce coin de terre de Guyane et du bas Amazone, ce beau domaine de l'ancienne France équinoxiale.