‹ La France équinoxiale (volume 2)Chapitre 59 sur 64 · VV.VA · texte numérisé non relu

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L'Amazonie, marché nouveau, nation nouvelle, est constituée par les deux provinces de l'extrême Nord brésilien : la province du Gram-Parâ et celle de TÂmazonas. Sa population n'est pas encore d'un million d'habitants, mais sa superficie équivaut à près de huit fois celle de la France, et pourrait nourrir plus de 3oo, 000,000 d'âmes.

L'Amazonie mérite notre attention spéciale à deux points de vue principaux : à cause de l'importance des intérêts commerciaux que nous avons avec elle, à cause de l'importance de la colonie française établie dans la contrée.

Pour ce qui est du premier point, il suffît de dresser la liste des pays avec lesquels la France fait moins de commerce qu'avec l'Amazonie. Ces pays sont les suivants : Grèce, Portugal, Venezuela, Réunion, Indes hollandaises, Mexique, Cap, Sénégal, Antilles anglaises, Australie, Danemark, Cochinchine, Guatemala, Indes françaises, Guyane française, Equateur, Philippines, Siam, Bolivie. La France, en i885, a fait près de cinquante millions de commerce avec l'Amazonie.

Pour ce qui est du second point, il suffît de dire pour le moment que, de toutes les colonies étrangères de l'Amazonie, la colonie française est la plus nombreuse, si nous en exceptons la colonie portugaise, dont l'immigration dépend de causes tout à fait spéciales.

Ceci établi, on ne sera peut-être pas surpris d'apprendre

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que nous n'avons pas en Amazonie le moindre vice-consulat!

De mauvais esprits prétendront que c'est précisément à cause de cette absence de consul que nos affaires sont très prospères à Para et à Manàos. Toutefois, une boutade n'est pas un argument, et nous entendons démontrer que les intérêts français sont en souffrance en Amazonie à cause du manque de représentants du gouvernement de la métropole.

Rien n'est susceptible d'offrir moins de stabilité que l'organisation consulaire d'une grande nation. H faut qu'il y ait proportionnalité^ équilibre, entre l'importance des relations d'affaires et l'importance, le nombre des consulats. Dès que cet équilibre n'existe plus ou n'existe pas, il faut s'appliquer à le rétablir ou à l'établir. Ainsi, nous faisons actuellement pour quatre millions d'affaires annuelles avec la Chine et cinquante avec l'Amazonie. Dans la première de ces contrées, nous entretenons un nombreux personnel consulaire; dans la seconde, nous n'avons pas même un vice-consul. Il y a là une anomalie qui appelle une rectification.

Nous connaissons l'éternelle objection : Nous n'avons pas d'argent. — Si, il y en a; compensez, balancez. Si vous ne dépensiez pas 200,000 ou 3oo,ooo francs pour un personnel afférent à quatre ou dix millions d'affaires, vous en trouveriez 3o,ooo pour un mouvement de cinquante millions. Il n'est pas défendu aux gouvernants de savoir la règle de trois. Il ne serait même pas mauvais qu'ils arrivassent à se persuader que les consuls ne sont pas faits pour provoquer les affaires, mais que ce sont, au contraire, les affaires qui appellent, qui exigent les consuls. Le pouvoir central n'a pas à décréter à priori , d*intuition, mais à constater et à s'adapter.

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Cette métaphysique digérée, arrivons à des faits plus substantiels.

Quand quelques centaines de Français, tous commerçants, tous aisés, sont établis à demeure dans une vaste contrée, grande comme huit fois la France, où ils font pour une cinquantaine de millions de francs d'affaires, il est clair que ces notables, producteurs, chargeurs, industriels, doivent avoir, tant entre eux qu'avec les autres étrangers ou les nationaux de la contrée, une foule de relations de l'ordre commercial ou de l'ordre civil nécessitant la présence de ce fonctionnaire à tout faire, notaire, officier de l'état civil, juge de paix, qui s'appelle le consul.

Or, qu'arrive-t-il? Si nos grandes maisons de commerce sont à Para, notre colonie est surtout à Manaos et dans la province de l'Amazonas; le Juruà, par exemple, est exploité presque exclusivement par des Français; au Madeira, nos compatriotes sont nombreux; au Sollmoens, sur cinquante-cinq maisons de commerce, vingt-trois sont françaises. Eh bien, les Français de la province de l'Amazonas, que leurs affaires n'appellent généralement à Para qu'une fois par an, sont obligés d'entreprendre un voyage .d'au moins quatre ou cinq cents lieues quand ils ont à accomplir tel ou tel acte de la vie civile ou commerciale : un mariage, la poursuite d'un procès, un arbitrage pour Tattribution d'une forêt de caoutchoucs disputée, voire même la signature de certains papiers de moindre importance.

Manaos présente cette singulière anomalie.

Un jour de fête officielle, le 7 septembre, par exemple, jour de la fête de l'Indépendance, le président de la province, \e .commandante dos armas, le commandant de la flottille, le juiz de direito, assistent à une messe solennelle à la cathédrale de Nossa Senhora da Conceiçao. Le corps

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consulaire en uniforme se trouve présent à la cérémonie. Voici le consul de la république Argentine, celui du Venezuela, les vice-consuls d'Espagne, de Portugal, du Pérou, d'Angleterre, des États-Unis, se pavanant dans leurs beaux habits; le vice-consul de France brille par son absence!

Au sortir de la cérémonie, le cortège défile dans la rua Municipal; vous n'y voyez que des magasins français : ceux de M. Isidore Norat, de M. Raine, de M. Scliill, de M. Cliarréard, de MM. Kahn et Polack, de MM. d'Anthonay et Bouillie. Six commis de la maison Kahn et Polack arrivent du Jurua avec des chargements de caoutchouc. La conversation s'engage en français; toute la bourgeoisie locale y participe, et l'çn n'entend plus parler que français dans le cortège officiel. Quelques jeunes Brésiliens, fraîchement émoulus de leurs études à Paris, s'en vont, discutant sur l'un de nos chefs-d'œuvre littéraires, consulter le document à la bibliothèque. Dans cette bibliothèque, sur sept mille volumes cinq mille sont écrits en notre langue. Au retour, regardant les enseignes des magasins, nous ne voyons que des « Au Louvre », « au Printemps », « à Notre-Dame de Paris », « Café Chic »• Et l'absence d'un consul français dans une ville où nous comptons plus de compatriotes établis que dans celle de Cayenne, fait qu'on se croirait dans une cité française récemment conquise et administrée par les Brésiliens.

A Para, même anomalie. Non seulement les États-Unis et l'Angleterre y ont un vice-consul, mais encore l'Allemagne, le Portugal, le Pérou, l'Argentine, etc. La France, autrefois, entretenait un vice-consul à Para. Depuis, notre commerce avec l'Amazonie ayant décuplé, notre vice-consulat a été transformé en agence consulaire! La France est pourtant de toutes les nations étrangères celle dont

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la colonie dans la contrée est la plus importante. Ce que sachant, les Brésiliens, aux jours de réception, voyant noire pauvre agent consulaire fermer, humble et modeste, le cortège, — on sait l'importance de la représentation dans ces pays, — se demandent si c'est par ignorance ou par lésine que le gouvernement de la République consent ainsi à déchoir de son rang vis-à-vis des autres nations.

Para a pourtant pour nous une autre importance que Sabanilla, Baranquilla, la Guayra, Guayaquil et Concordia, pour que nous le traitions au moins sur le même pied que ces bourgs pourris privilégiés.

Mais ce n'est pas seulement à cause de la quotité de nos rapports commerciaux avec l'Amazonie que nous devons installer dans cette contrée une organisation consulaire moins rudimentaire que celle que nous y avons aujourd'hui. C'est encore à cause du chiffre rapidement croissant de nos nationaux résidant dans ce pays, à cause du rôle réellement étonnant de pénétration intellectuelle que nous avons là-bas, à cause enfin de certains intérêts diplomatiques.

Il est pénible d'être obligé de constater qu'aujourd'hui la colonie est obligée, le plus souvent , de recourir aux bons offices des consuls des autres nations, l'agent de Para ne pouvant instrumenter que pour ceux de nos nationaux établis dans la région du bas Amazone. Un seul agent pour un territoire de3,5oo,ooo kil. c, c'est réellement peu. Un voyage de 800 lieues pour aller demander un conseil à son consul, c'est beaucoup; et, si on a le consul anglais ou allemand sous la main, on s'en sert.

Grâce à l'importance de notre colonie à Manaos et dans les hauts affluents, nous sommes à la tête du mouvement progressiste dans l'Amazonie occidentale. Mais ce n'est pas tout.

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Il faut bien remarquer que le rôle de la France dans les deux provinces n'est point uniquement mercantile ou industriel, loin de là.

On sait que toute l'Amérique du Sud se considère comme une dépendance intellectuelle, si l'on peut dire, des métropoles latines d'Europe, et tout spécialement de la France. Parmi toutes ces nations latines d'Amérique, nos bonnes clientes, nos bonnes amies, nos bonnes élèves, il en est quelques-unes qui se sont élevées au premier rang, parmi leurs jeunes rivales, pour le développement économique, artistique, scientifique, intellectuel. Et ce sont précisément celles-là qui, dans leur marche vers le progrès, serrent de plus près la France, et lui ont voué l'affection la plus active et la plus sincère. Je veux parler du Brésil et de l'Argentine. Or, le Brésil est assez connu en France pour qu'il ne soit pas nécessaire d'insister ici sur les relations d'affinité qui unissent la grande nation latine d'Europe et sa grande sœur d'Amérique; mais, ce qu'il est bon de faire connaître, c'est que de toutes les parties du Brésil^ celle qui semble nous avoir consacré le culte le plus efficace, qui semble nous désirer le pins vivement, qui s'inspire avec le plus d'ardeur résolue de notre génie national, c'est cette région encore peu connue, mais d'ici à peu certainement très populaire : V /imazonie.

Para est une ville un peu cosmopolite. Cependant, l'on peut dire qu'après le portugais, la langue qui de beaucoup y est la plus répandue, c'est le français. A Manâos, dans ce qu'on nomme là-bas comme chez nous la société, on entend tellement parler notre langue, qu'on se demanderait volontiers laquelle, de la portugaise ou de la française^ est la plus familière à la bourgeoisie.

Je crois connaître à Manaos à peu près tous ceux qui valent la peine d'être connus. Je n'ai jamais parlé avec

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eux que le français. Et ils parlaient sans aucun accent. Dans les écoles d'enseignement secondaire, le français est réellement appris : les enfants de quinze ans, sous prétexte de faire des études à la mode, les bonnes études, n'apprennent point à ânonner notre langue, ils la parlent. Dans les écoles primaires, aujourd'hui, les enfants presque tous apprennent le français. On peut dire que la génération actuelle tout entière est familiarisée avec notre langue. Cela sans peine, d'ailleurs; il y a moins de distance entre le jargon de Camoèns et celui de Voltaire, qu'entre la langue de Thuyet et celle de M. de Courcy. Malgré nous, sans canons, sans crédits, sans galons, nous pénétrons de notre génie les nations néo-latines d'Amérique. Ah! certes, ce sont là nos véritables colonies!

En Amazonie, le commerce, les écoles, les fonctionnaires, la jeunesse nous parlent, nous lisent, nous aiment, nous désirent, nous appellent de tous leurs vœux; ils nous lisent plus que nous ne nous lisons nous-mêmes, d'Auguste Comte à M. Paul Bourget, de Victor Hugo à M. Xavier de Montépih, de Balzac à M. Charles Mérouvel, — connaissez-vous M. Charles Mérouvel? — Non, eh bien, eux, ils le connaissent : ils ont tout lu, ils nous dévorent, et. Dieu me pardonne, leurs journaux les renseignent aussi bien sur nos propres affaires que nous pouvons l'être par les nôtres. Ces journaux du Brésil! Je ne parle pas du viJornal do Commercio », qui tire tous les jours sur seize pages, format du « Times w, en sept. Je parle des journaux de Para tel que le « Diario do Gram-Pard », par exemple, — eh bien, très fréquemment, dans ce journal, vous avez des articles en français.

J'en connaisau moins cinq cents dans l'Amazonie qui, dès maintenant, commencent à faire des économies pour venir passer six mois à notre grande Exposition de 1889; et alors,

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quand ils auront fait leur pèlerinage de la Mecque, ils remporteront comme souvenirs nos derniers ouvrages scolairesy les dernières productions de nos savants, les derniers chefs-d'œuvre de notre industrie^ les dernières idées de notre démocratie progressiste.

Et vous croyez que nous ne devons pas à ces gens-là plus qu'un agent consulaire, lorsque nous prodiguons des consuls très bien payés dans des localités où nous n'avons à peu près ni commerce ni nationaux?...

Enfin, disions-nous, il est tel intérêt diplomatique qui exige que nous ayons en Amazonie une sérieuse organisation consulaire.

Je ne rééditerai pas ici la fameuse question du différend franco-brésilien à propos du territoire contesté de Guyane ; cependant, ce différend existe, il existe depuis longtemps; il existe toujours, et j'ai bien peur qu'il n'existe encore pendant deux ou trois cents ans. Si, au lieu d'un modeste agent consulaire, nous avions là-bas un consul à giorno , — oli ! il ne nous annexerait pas le contesté, n'ayez crainte, — mais, au moins, grâce à lui, quand les Brésiliens s'amuseraient à mettre la main sur le territoire en litige, au moins ne seriez-vous pas obligés d'attendre vingt ans pour être informés du fait, comme cela s'est passé pour TApurema. En attendant, tout en se liant les mains, il pourrait toujours ouvrir les yeux, faire savoir au quai d'Orsay ce qui se passe à Mapa et à Counani.

Il y a encore autre chose. On sait aujourd'hui un peu partout, même en France, qu'il circule au Brésil certains bruits.

Pour ne pas me compromettre, je déclare à l'avance que je ne crois pas que ces bruits soient fondés. Dans le milieu le plus officiel de la terre on peut, cependant, d'ores et déjà, se permettre de dire que, depuis quelques années, l'A-

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niazonie est très franchement autonomiste. Si je ne craignais pas de passer pour indiscret, je dirais même que je connais à Manaos et à Para une demi-douzaine de senhores crânement séparatistes, ayant déjà leur drapeau, — nos^ trois couleurs disposées autrement, — leur programme, leur a pronunciamientOy et même, — ô prévision admirable ! — leur constitution et leur président tout prêts !

Mais ces séparatistes sont isolés, certainement ; quoi qu'il en soit, il est un fait incontestable, c'est qu'en prévision de cette échéance, qui peut n'arriver jamais, les États-Unis, l'Angleterre, voire même l'Allemagne, font actuellement de la propagande discrète en vue d'un protectorat commercial bien senti à établir sur l'Amazonie.

Ne pensez-vous pas qu'en celte occurrence il serait bon de faire là-bas représenter la France, qui, jusqu'à ce jour, fait prime en Amazonie, par un fonctionnaire d'une autre envergure qu'un agent consulaire?

Voici ma conclusion :

La France a de grands intérêts commerciaux avec l'Amazonie. La colonie française de l'Amazonie est la première de toutes les colonies étrangères. L'influence ethnique de la France est énorme dans cette contrée. Nous y avons, en prévision, d'assez sérieux intérêts diplomatiques. Or, la France ne possède, dans cet immense et admirable pays, qui est comme un nouveau monde dans le nouveau monde, qu'un seul représentant sans autorité, sans action, sans prestige, un agent consulaire forcément effacé, surmené. Sans demander de med culpd au Ministère des affaires étrangères, nous sommes certain qu'il nous confesserait que dans nombre de contrées infiniment moins intéressantes pour nous, nous possédons une administration consulaire bien et dû-

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