CHAPITRE PREMIER
WVMMM
Au seizième siècle.
Ce fut au commencement du seizième siècle que la France et le Portugal commencèrent à coloniser leurs possessions de rAmérique équinoxiale.
Ces premières années du seizième siècle sont au nombre des plus remarquables de Thistoire. La race européenne venait de retrouver les trésors d'anciennes civilisations disparues^ et de découvrir un monde jusqu'alors caché dans les brumes de la mer Atlantique.
Les explorateurs des vieilles civilisations et des terres nouvelles se présentèrent en foule. Les terres nouvelles, surtout, furent assiégées par une bande innombrable de découvreurs et de conquérants. La cupidité et l'esprit d'aventure ont plus de prise sur les hommes que l'amour du vrai et la recherche scientifique.
L'Amérique était à peine révélée que les nations de l'Eu-
rope se meUaieat*ar''sen disputer les lambeaux. Elles se
firent de longili^'*gùeiTes pour se réserver le monopole du
droit de. dépp^*éder, d'asservir et de massacrer les Amé-
ricainçr.Âla fin, chacune eut sa part. On vit surgir de nou-
vellegr^jtôtncesy de nouvelles Angleterres, de nouvelles Espa-
^ go^s') *un nouveau Portugal...
•/••.\* Au commencement du seizième siècle, la France était une
*' des mieux partagées sous le rapport de l'étendue des terres
qu'elle avait su s'adjuger, tant au nord qu'au centre et au
sud du nouveau continent : nous avions une nouvelle France,
une France équinoxiale, une France antarctique. Mais la
métropole ne sut pas garder ses conquêtes, et celles d'entre
elles qu'elle conserva, elle ne sut pas les utiliser.
Le territoire où elle n'obtint, au prix des plus grands sacrifices, que les plus minces résultats, est im des plus beaux des deux mondes. C'est la province à laquelle on avait donné, au début, le surnom ambitieux de France équinoxiale.
Cette région , située sous un climat chaud mais relativement sain, à l'embouchure du plus grand des fleuves de la terre, revêtue d'une végétation splendide, n'a guère prospéré entre nos mains. Elle est aujourd'hui plus déserte qu'au jour de la découverte, car la race indigène a disparu et nulle autre n'a pris sa place.
La terre dont les L«icondamine, les Humboldt et les Âgassizont exalté la fécondité et les richesses, est suffisamment connue aujourd'hui pour que nous ne rééditions pas ici des lieux communs géographiques.
Chacun connaît la toute-puissance de végétation des Guyanes, les ressources infinies du sol et du sous-sol, et personne n'ignore non plus l'état d'abandon et de marasme dans lequel se trouvent ces belles contrées. Cette misère elle-même, ce marasme, cette espèce d'impuissance à se développer et même à vivre, ont des causes qui, depuis long-
temps, n*ont absolument rien de mystérieux. « L'imperfec* tîon des institutions politiques, ditHumboldt, a pu, pendant des siècles, convertir en déserts des lieux où le commerce du monde devait se trouver concentré, mais le temps approche où ces entraves disparaîtront. Une administration vicieuse ne pourra pas toujours lutter contre les intérêts réunis des hommes. Les émigrants d'Europe afflueront un jour dans les régions équatoriales du nouveau continent, contrées dont la nature a elle-même annoncé les magnifiques destinées par la configuration du sol, par l'embranchement prodigieux des fleuves et par la proximité des deux grandes mers qui baignent l'Europe et l'Asie. »
Jules Duval explique et précise pour nous la pensée de Humboldt : a Des cinq nations qui se partagent l'Amérique équinoxiale, dit-il, c'est la France, il faut le reconnaître, qui a administré sa conquête avec le plus de maladresse. Et, après trois siècles écoulés, notre œuvre en Guyane peut aujourd'hui nous être jetée à la face comme une injure et comme un défî. y>
Ce fut un compagnon de Christophe Colomb, le navigateur espagnol Vicente Yanez Pinçon, qui, en i5oo, releva le premier les côtes de Guyane. Parti de Palos, il traversa* la mer des Sargasses, aborda au cap Saint-Augustin, traversa le courant de TAmazone, coupa la Ligne, donna dans cette région son nom à une rivière qui devait causer deux siècles de tourments à la diplomatie, suivit la côte jusqu'au Maroni et à l'Orénoque, et revint en Europe par le grand large. Le littoral de la future France équinoxiale figura dès lors sur les cartes de géographie*
L'histoire de cette contrée présente sept époques bien
4 HISTOIRE DE LA COLONISATION FRAJfÇAISE
distinctes. La première est celle de la recherche cosmopolite de TEldorado; la seconde^ celle des compagnies féodales; la troisième, celle de l'esclavage et des réductions; la' quatrième, celle de la première liberté; la cinquième, celle du retour de l'esclavage ; la sixième, celle de la seconde liberté; la septième, qui est l'époque actuelle, est celle de l'or.
Première époque : Recherche cosmopolite
de l'Eldorado.
Dès l'origine, cette terre fut un pays de chimères et de vanité. Le littoral était à peine reconnu, que, sur la foi de narrations fabuleuses, des aventuriers de toutes provenances se lançaient dans l'intérieur des terres.
lis allaient conquérir le fameux Eldorado, où l'or remplaçait la pierre. Manoa del Dorado était une ville bâtie sur les bords du lac Parime, que Ton devait atteindre en remontant l'un des fleuves de la contrée. Il va sans dire que ni la ville ni le lac n'ont jamais existé. Les Indiens ont l'imagination fertile, et les aventuriers aussi. Les premiers avaient dit aux seconds qu'il existait dans les montagnes un chef dont le palais était pailleté d'or. Les Européens ne surent pas traduire intelligemment : il s'agissait de quelque chef du centre qui habitait une grotte aux parois micacées. Ils en firent une ville aux toits d'or massif, où devait s'être réfugié, avec tous ses trésors, le dernier des Incas.
Jusqu'en 1720, l'administration, dans sa sollicitude éclairée, patronna vivement les expéditions partant à la recherche de la ville d'or. A cette époque, on voit encore un gouverneur, appelé Claude Guillouet d'Orvillers, envoyer, aux frais de la colonie, et sans succès, cela va sans dire, un déta-
chement qui périt à la recherche de la mystérieuse et introuvable cité. Ce fonctionnaire est en somme excusable, car des hommes de la plus haute valeur payèrent de leur vie leur crovance à ce roman ridicule, témoin l'illustre Walter Raleigh.
Ce conte mythologique avait pourtant un fond sérieux. On a découvert, il y a trente ans, des placers d'or d'alluvion dans notre Guyane. Mais, hélas! quelques nègres de peu d'orthographe et de peu de probité, — c'est la moralité de la fable de l'Eldorado, — dépensent maintenant en œuvres peu édifiantes les millions que la fortune aveugle a jetés en leur poche; les jeunes créoles vont mourir dans le Grand Bois au service de cette engeance, et le gros de la population descend tous les jours quelques-uns des derniers échelons de la misère.
Pendant que les premiers spécimens de la race placérienne s'abattaient au seizième siècle sur la colonie, les premiers essais de culture furent également entrepris. Ceux des louches aventuriers que la frayeur des dangers à courir attachait au rivage, cultivèrent un peu pour ne pas mourir de faim. Dès qu'une bouffée de courage leur venait au cœur, ils prenaient le chemin du plateau, c'est-àdire de la fortune. Généralement ils ne revenaient plus.
Mais ces traînards de l'armée des conquistadores n'étaient pas des Cincinnati. Pour l'ordinaire, leurs essais agricoles se bornaient à des vols de bestiaux et de denrées alimentaires, accomplis aux dépens des Indiens du pays. La race américaine étant moins que celle de Cham disposée à se résigner à la servitude, les représailles ne se firent pas attendre. De part et d'autre on se mangea. Mais, pendant un siècle, les Indiens tinrent bon, sans reculer d'un pouce. Et plus il débarqua de reitres et de braves sur la côte d'Eldorado, plus il en fut exterminé.
L'esclavage ni la fraternité n'étaient encore inventés à cette époque. La traite des nègres, cette création humanitaire de révéque Las Casas, est postérieure. Nos émigrants, en quête de grande aventure et de fortune rapide, ne songeaient nullement à traiter les Indiens en esclaves et encore moins en égaux : ils ne pouvaient les traiter qu'en ennemis.
De l'année i5oo à la fin du seizième siècle, l'Eldorado amena en Guyane des milliers de visiteurs: ce qui n'enrichit pas l'Europe d'une guinée, ni la Guyane d'un colon.
Deuadème époque : Golomsation féodale.
La seconde époque est celle des seigneurs ruinés, capitaines d'aventure, riches d'audace, légers de science, de scrupules et d'argent. Les colons sont des condottieri, des soudards fatigués des champs de bataille, couverts de cica-* trices et d'arquebuses, qui se conduisent avec les Galibis comme avec les Impériaux. Trop habitués à la poudre, ces héros ne soupçonnent même pas l'utilité de la hache et de la charrue dans le pays nouveau où ils promènent leur morgue et leur cuirasse. Quand on a longtemps servi le roi ou la patrie, ce n'est pas pour travailler qu'on s'en va sous l'Equateur. Les seigneurs de l'entreprise seront comtes et barons; les soldats, gentilshommes ayant fiefs; pour les manants, on n'aura qu'à se baisser pour en prendre : ce seront les Indiens.
Le premier de ces capitaines porte un nom d'opéracomique : c'est Adalbert de la Ravardière, gentilhomme pauvre, mais illustre et de la plus pure Gascogne. Le bon roi Henri IV l'ayant charçé d'aller visiter la France équinoxiale, pour voir s'il était possible d'y établir une colonie.
le cadet détàla de son castel, et, après avoir promène en Guyane son coup d'œil scrutateur, revînt et fut affirmatif avec tout l'aplomb qui caractérise ses compatriotes. La Ravardière obtint ainsi la direction de la première colonie à installer en Guyane.
Le futur seigneur suzerain de la France équinoxiale s'établit à la montagne des Tigres, dans Tile appelée depuis lie de Cayenne. La petite colonie fut conduite militairement, ce qui ne lui fut peut-être pas très favorable. Toutefois, la position, sauf Téloignement de la mer, était bien choisie. Du monticule on découvre File entière, aux alentours la terre est fertile, non loin de là des rivières se présentent dans tous les sens pour ouvrir l'intérieur. Malheureusement, au pied de la belle montagne vivait un chef caraïbe, le terrible Arrouaïcary, avec qui les nouveaux venus ne surent pas vivre en bonne intelligence. Le cadet de Gascogne s'avisa de traiter en manant le guerrier sans blason, et un jour, — la chronologie ne nous fournit à ce sujet aucun renseignement précis, — tous les blancs furent massacrés. C'était à peu près en 1604. La montagne des Tigres est à 6 kilomètres de Cayenne; elle n'a plus ses Indiens, mais les Européens n'y sont pas encore arrivés. Elle n'a encore que ses forêts vierges, et deux ou trois abatis ornés chacun d'une bicoque.
L'aventure de la Ravardière était un début de triste augure, mais on ne se découragea pas. Vers 16 10, eut lieu la prise de possession ofûcielle de la Guyane par la France. L'espèce de colonisation cosmopolite de l'époque précédente ne se reverra plus. Il se produisit même à cette époque un fait très heureux : Sa Majesté se désintéresse d'une question aussi secondaire que celle de la colonisation, et laisse agir l'initiative privée, qui, toutefois, ne fera pas non plus preuve d'une bien grande habileté.
En 1626, des marchands rouennais envoyèrent sur les
8 HISTOIRE DE L^ COLOIflSATION FRANÇAISE
bords de la rivière de Sinnamary une colonie de !i6 hommes. Ces marchands avaient évidemment plus de chances de réussite que leurs prédécesseurs les colons à rapière. Malheureusement les Normands crurent indispensable de faire commander leurs a6 hommes par un état-major de sergents d'armes. Quelle était l'organisation intérieure de la petite colonie? Quelles furent ses destinées? L'histoire est muette» On voit seulement qu'en 1626 les mêmes commerçants normands envoyèrent sur les bords du Counamama une nouvelle colonie, sous la conduite de nouveaux sei^ents. Ces établissements en terre vierge, dans le voisinage d'indiens pacifiques mais peu endurants, ces tentatives entachées dès le début du péché d'administration à outrance et d'organisation féodale, n'eurent qu'un succès médiocre. En i63o et en i633, les sergents demandent et obtiennent des renforts.
La France équinoxiale pouvait alors compter aoo colons européens, beaucoup plus qu'aujourd'hui. Qu'advint-il aux colons de la compagnie des marchands de Rouen? C'est le secret des forets toujours vierges de Sinnamary et de Counamama. Sans doute, fatigués des sergents et de la discipline militaire, les colons normands revinrent dans leur ancienne patrie, ou périrent de misère, d'ennui, ou assassinés par les Indiens, dans leur nouvelle. Peu après l'expédition aux deux colonies du convoi d'émigrants de i633, les deux postes ne figurent plus sur les cartes.
En 1634 y établissement du capitaine Legrand dans l'île de Cayenne. On essaye des cultures sur la cote de Rémire. La colonie de Legrand obtint le privilège du commerce de l'Orénoque et de l'Amazone. La colonie languit.
C'est en i635 que les Anglais firent leur première visite à notre Guyane. Ils s'y installèrent comme dans une maison abandonnée. Ils occupèrent l'ile de Cayenne, et de là firent des excursions ayant pour but l'étude du pays. N'ayant
trouvé nulle part aucun travail préparatoire, ni routes, ni ponts, ni canaux, ni ports, ni défrichements, ni dessèchements, les visiteurs reprirent la mer, attendant flegmati« quement le jour où les premiers travaux d'aménagement seraient accomplis.
Combien de fois, mettant en pratique cette politique honnête qui a fait sa fortune, l'Angleterre a-t-elle envoyé voir si notre Guyane était de bonne prise? Mais, comme elle n'a jamais trouvé que des déserts, elle a toujours abandonné sa facile conquête après une rapide inspection. Les Français n'ayant pas encore blanchi les murs de l'édifice, les Anglais n'ont pas encore daigné s'y installer.
A cette époque, le territoire nominal de ce que l'on appelait déjà la France équinoxiale était immense. Cette colonie sur le papier comprenait la totalité de l'ile de Guyane. Elle était bornée par TOrénoque, la Cassiquiare, le Rio Negro, l'Amazone et la mer. Depuis, Anglais, Hollandais, Portugais, Espagnols, s'en sont adjugé sans gêne les plus belles parties, et pourtant la Guyane française actuelle est encore cinq cents fois trop vaste pour sa population.
En 1643, premier grand désastre. Une nouvelle compagnie rouennaise, jouissant du même privilège que la précédente, se forma sous le nom de Compagnie du Cap de Nord. Un sieur Poncet de Brétigny fut chargé de conduire le premier convoi, qui se composait de 3oo hommes, ramassis de vagabonds et de truands, sans une seule femme.
Les émigrants étaient engagés pour trois ans. Les aventuriers d'Europe qui s'engageaient alors à trente-six mois de travail dans les colonies ne savaient guère ce qui les attendait. Une fois arrivé à destination, l'engagé était un esclave blanc plus maltraité que ne l'eût été l'esclave nègre, car le dernier était esclave à vie, et le premier pour trois ans seulement. Le maître nourrissait et logeait l'engagé.
lO HISTOIRE DE LA COLONISATION FRANÇAISE
mais il pouvait le céder peadant le cours de l'engagenient. I^ prix courant étail de trente écus. 11 lui assignait sa tâche, le récompensait, le cliAtiait, l'excédait de travail, le torturait selon son bon plaisir. Parfois il le faisait mourir sous les coups; mais un gentilhomme n'était pas à cette époque, et surtout aux colonies, inquiété pour si peu. L'engagé avait rêvé l'Eldorado : c'était le bâton, le fouet, la torture et la potence qu'il rencontrait.
Poncet aborda dans l'île alors déserte où s'éleva depuis Cayenne. Il y rencontra deux ou trois êtres à peu près nus, mourant de faim, parlant la langue des Galibis, dont ils avaient pris les mœurs. Ces malheureux lui demandèrent protection contre les Indiens qui les avaient réduits en servitude.
Le gentilhomme reconnut en eux des compatriotes, restes misérables des premières expéditions. Ils étaient venus chercher des fiefs et étaient tombés en esclavage.
Poncet ne se laissa point impressionner par ce funeste
présage. Il fit le tour de sa petite île, et, ayant découvert
sur la côte nord-ouest un monticule d'une assez belle
apparence, il en fit l'acquisition au chef indien Cépérou,
qui Y était établi. Désormais la montagne porta le nom de
n. Cette acquisition était doublement habile. L'en-
■tait très bien choisi, et c'était de bonne diplomatie
: dépenser quelques bibelots pour se concilier l'ami-
n chef indigène, plutôt que de le déposséder de vive
ce que plus d'un capitaine à la place de Poncet n'au-
is manqué de faire incontinent. Sur le mont Cépé-
leva un villagequî fut appelé Cayenne, du nom d'un
;hef Indien.
: allait bien jusque-là. Malheureusement le sieur de ly, qui avait commencé comme Titus, devait bientôt >rome Néron.
EN GUYANE. Il
L'ivresse du pouvoir absolu, l'isolement, la fièvre peutêtre ou l'ennui, détraquèrent la cervelle du fondateur. Il se conduisit en béte féroce, chassant et traquant les Galibis ses voisins. Il organisait de grandes salles de torture, 011 il s'amusait à aller voir supplicier ses hommes aussi bien que les indigènes. Soupçonneux jusqu'à la folie, il pros-* crivait pour un rêve, torturait, mutilait pour un rire.
Cet affreux tyran ne devait pas tarder à exaspérer son petit peuple. La guerre civile éclata dans la lilliputienne cité du Cépérou, et les Indiens firent une levée de boucliers en faveur des adversaires du tyran. Il y eut des massacres, des assassinats, des batailles* Poncet fut tué par les siens, qui eurent la main plus prompte que les Galibis. Ces égor* gements constituent le baptême de Cayenne, dont l'énergumène- Poncet doit être considéré comme le fondateur, le parrain, le premier administrateur.
Après la mort de ce fou furieux, la colonie, bien que décimée par la guerre, les maladies, la famine, les excès, n'en continua pas moins, selon les idées et les coutumes de l'époque, à traiter les Indiens en serfs taillables et corvéables à miséricorde et à merci. Arrivés sans femmes, ces étranges colons violaient celles des Galibis, dont ils volaient les fUIes, qu'il eût pourtant été si simple d'acheter. N'ayant ni graines, ni instruments de travail, ni envie de travailler, ils pillaient les récoltes de leurs voisins et s'efforçaient de faire travailler ceux-ci pour eux. Ils allaient, saccageant les carbets, s'y enivrant de cachiri, commettant cent atrocités. Après la mort de Poncet, l'anarchie régnait dans la colonie décimée. Aucune autorité, aucun lien; les passions déchaînées de ces truands devenus seigneurs constituèrent pour les malheureux Indiens la plus épouvantable tyrannie.
Les restes de l'expédition de Poncet se rendirent enfin
tellement odieux aux indigènes^ que le ban de guerre fut publié chez toutes les nations indiennes, de TOvapock au Sinnamary, et qu'une armée de confédérés caraïbes vint mettre le siège devant le village de Cayenne, qui fut détruit ; vingt-cinq hommes seulement échappèrent au désastre, en se retranchant fortement au sommet du Cépérou . En 1745, ces malheureux reçurent de France un renfort de quarante hommes envoyés par les associés de Rouen.
Les nouveaux venus, eflrayés de la triste situation de la colonie, reprirent aussitôt la mer. Seize seulement, au cœur doublé de chêne et d'airain, furent assez héroïques pour rester. Mal leur en prit. Ils furent massacrés, avec les vingt-cinq autres de l'expédition Poncet, par les Galibis, qui commençaient décidément à prendre les blancs en haine.
On prétend que deux Normands échappèrent, et qu'ils purent se réfugier à Surinante, qui était déjà florissante sous la domination hollandaise. Les Indiens avaient chassé jusqu'au dernier Français de la France équinoxiale, qui redevenait la Noua-Calina, la terre indienne des premiers jours.
La chronologie nous oblige à enregistrer sept ans plus tard, en i652, un second grand désastre. Cette fois il ne s'agit pas de la mort d'environ 4oo hommes, mais de plus de 800. Après quoi Tile de Cayenne et la France équinoxiale seront encore une fois purgées de colons français. Vers la fin de i6549 s'était formée à Paris une grande société, sous le nom de Compagnie de la France équinoxiale.
La colonie déserte était donnée à douze seigneurs associés. La compagnie du cap de Nord, qui n'avait pas rempli ses engagements, était dépossédée de ses privilèges Nous possédons quelques renseignements sur l'organisation de cette compagnie des douze seigneurs, ou de la France équinoxiale.
Ces douze seigneurs de la Guyane, en intelligents oligar-
EN\ GUYANE. l3
ques, même avant d'arriver en Guyane^ avant de partir de France, usent la meilleure partie de leur autorité dans des querelles de préséance. Les douze seigneurs, qui s*estimaient autant que de petits rois, seront les douze pairs de la Guyane.
Leurs hommes auront des fiefs et seront seigneurs vassaux. Et Ton partit à la conquête de la colonie comme on serait parti à celle de la Palestine.
Les douze seigneurs pensaient sans doute puiser à pleines mains aux trésors de l'Eldorado, car ils ne réunirent que 8,000 écus pour s'en aller coloniser les déserts de la contrée. D'ailleurs, ils ne comptaient guère coloniser, puisque, parmi leurs 800 hommes, on ne trouve qu'une douzaine de cultivateurs. Le reste se compose d'ouvriers de tous métiers, et principalement de gens sans profession. Tous ces individus, rebut des villes et des armées, étaient atteints de deux maladies communes : la dissipation et la paresse. Us n'amenaient point de femmes avec eux; ils comptaient bien prendre celles des Indiens. Ils n'avaient presque pas d'instruments de culture : les Indiens sont là pour les nourrir. Ces déguenillés ont à peine un vêtement de rechange, mais bah! l'engagement n'est que de trois ans, et au bout de trois ans ce sera la fortune, et alors on pourra s'établir d'une façon grandiose. La fortune! les seigneurs la leur avaient promise^ et sans doute tous y avaient cru; mais ce ne fut point la fortune que tous ces malheureux rencontrèrent dans la terre de l'Eldorado. La fainéantise fit mourir de faim ceux auxquels les rapts de femmes indiennes n'avaient pas valu les honneurs du scalp. Pauvre Guillaume le tailleur ! Pauvre Jacques le maçon ! qui croyaient partir, sous la conduite d'un nouveau duc de Normandie, à la conquête d'un fief ou d'un trésor dans une nouvelle Angleterre!
r4 HISTOIRE DE LA COLONISATION FRANÇAISE
Ces 800 victimes partirent de Paris. L'abbé de Marivault, Tâme de Texpédition, et le sieur de Royville, le chef aiilitaire, les dirigeaient. Marivault se noya pendant la descente de la Seine. Royville fut assassiné en mer par un de ses coassociés. Quand l'expédition, privée de ses deux principaux chefs, débarquaau Cépérou, elle y trouva 60 hommes que la compagnie du cap de Nord y avait envoyés en toute hâte, pour maintenir ses droits à la possession de la Guyane. Mais les nouveaux arrivés étaient trop nombreux, et les 60 hommes de l'ancienne compagnie trop indifférents. Ces derniers passèrent avec armes et bagages à la compagnie nouvelle. Cayenne s'agrandit, on traça quelques rues, on fortifia la ville naissante, la colonie reçut un commencement d'organisation. Mais l'accord ne pouvait longtemps se maintenir entre ces colons flibustiers sans sou ni maille, sans vivres, sans instruments de travail ni envie de travailler. Au lieu de piocher la terre pour ne pas mourir de faim, ils se mirent à se chamailler, à se battre, à s'assassiner, à se juger. On créa un tribunal suprême. Dès le premier jour il y eut des condamnations capitales et des condamnations à Texil, en face de la disette et des Indiens menaçants. Sans esprit d'égalité et sans esprit de discipline, ils ne purent échapper à la guerre civile; fainéants, ils n'échappèrent pas à la faim; cruels et tyranniques, ils exaspérèrent leurs voisins. Les nations indiennes s'unirent contre ces hommes blancs qui volaient les femmes, le bestiaux, les récoltes, et réduisaient les tribus en esclavage.
Un Vercingétorix indigène fit cacher toutes les provisions, et, au moment où la famine était le plus atroce, il fondit sur les malheureux affamés. Douze ou quinze échappèrent et gagnèrent Suriname. C'était en i654. Cayenne mourait une seconde fois.
L'année suivante, les Hollandais, qui, eux, ne redou-
EN GUYANE. l5
taient pas les Indiens à Suriname et qui voyaient leur colonie prospérer avec rapidité, se résolurent à faire de nouveaux établissements.
Le territoire de la France équinoxiale étant redevenu aussi désert que le jour où Vincent Pinçon en avait reconnu les côtes, les colons de Suriname envoyèrent dans Tiie de Cayenne un certain Sprenger, qui, avec quelques centaines de juifs hollandais chassés du Brésil par les Portugais, se maintint sans difticulté pendant huit années, de i655 à i663, et qui étendit même ses opérations jusqu'à TOyapock et à Sinnamary. Sousja direction de cet homme, apparemment plus intelligent et plus habile que Poncet et les douze seigneurs, la colonie prospéra, les premières cultures furent organisées, les premiers esclaves nègres introduits.
Les succès du bourgeois Sprenger excitèrent l'envie et l'émulation des nobles seigneurs de la France équinoxiale. Ils organisèrent une seconde société, qui porta le même nom que celle qui venait d'éprouver un si lamentable échec; ils réunirent un capital de 200,000 livres et un convoi de mille émigrants, et remirent le commandement de l'expédition à un M. de la Barre, devant qui le bourgeois Sprenger et ses colons hollandais durent se retirer. Le sieur de la Barre attacha son nom à un troisième grand désastre. Au moins, plus intelligent que les Poncet et les Roy ville, la Barre sut-il sauver sa peau.
L'organisation de la nouvelle compagnie avait été fidèlement calquée sur celle de l'ancienne.
En moins d'un an, les mille émigrants étaient à peu près tous morts: les Indiens, la disette, la guerre civile, avaient encore une fois fait justice dé ces tentatives insensées de colonisation féodale.
I^e seigneur de la Barre dut être un bien grand intrigant. Colbert,en 1664, après l'échec total de la seconde compa-
l6 HISTOIRE DE LA COLONISATION FRANÇAISE
gnie de la France équinoxiale, attribuant à Tincompëtence de Tinitiative privée Tinsuccès des nombreuses tentatives de colonisation française en Amérique, fonda une Compagnie royale des Indes occidentales. Cette société avait, à titre de vassale de la couronne, et sous la surveillance de l'autorité royale, la pleine possession pour quarante années de tous les établissements français en Amérique, du Labrador à l'Amazone. Conception assez malheureuse, car, dès que l'autorité royale ne s'appellera plus Colbert, la compagnie, aux inconvénients propres aux sociétés telles que celle que Ton créait alors, joindra ceux d'une tutelle inintelligente, incapable , vétilleuse et tracassière. Si la création par Colbert d'une telle compagnie fut chose regrettable^ le choix de l'homme qu'il lui donna pour directeur est monstrueux.
Les hommes les plus intelligents et les plus honnêtes peuvent décidément tomber dans de singulières aberrations. Colbert choisit pour diriger les affaires de la compagnie royale en Guyane le sieur de la Barre, qu'il eût beaucoup mieux fait d'envover à la Bastille.
Le sire de la Barre vit s'accomplir le quatrième grand désastre, après a voir mené à bonne fin le troisième. Ce seigneur arriva en 1664 avec un nouveau convoi, — convoi, c'est bien le mot, — de mille colons, prendre possession de Cayenne au nom de la Société royale. Les maisons détruites furent relevées, on en construisit de nouvelles, et, en 1667, Cayenne était un gros village. Mais quelques corsaires anglais vinrent l'attaquer. M. de la Barre, aussi brave capitaine à cette occasion qu'il s'était montré déjà habile administrateur, se retira dans l'intérieur avec quelques prêtres et laissa passer l'orage. Les corsaires massacrèrent ou dispersèrent la population, incendièrent Cayenne, puis, satisfaits, remontèrent sur leurs navires.
M. de la Barre sortit de sa cachette, et courut en hâteaver-
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lîr Colbert, Cet étrange personnage trouva encore moyen de se faire envoyer à Cayenne comme gouverneur, quand la colonie eut passé à la couronne. Lorsque la Barre partit en 1667 pour recevoir la récompense qu'il avait si bien gagnée, le pays, qui avait été ruiné par sa faute et qu'il devait bientôt revenir administrer, présentait un aspect navrant. Le bourg, aux trois quarts détruit, était en pleine forêt vierge. Nulle route, mais seulement les sentiers de foret tracés par les Galibis dans leurs chasses. Pas de défrichements. Dans rile de Cayenne, quelques centaines d'individus dispersés dans des huttes, à moitié nus, malades, vivant à la sauvage ^t ne faisant pas plus de culture que le commun des indigènes. Partout ailleurs, du Maroni à l'Amazone, les solitudes des grands bois, empire des fauves et des guerriers caraïbes. Il semble même y avoir recrudescence de barbarie : les Galibis de la côte, fatigués par leur lutte contre les Français, abandonnent leurs abatis et ne repoussent même plus les tigres, qui viennent manger les chiens jusque dans les carbets. Les carnassiers tiennent assiégé le pauvre petit hameau de Cayenne, où quelques douzaines de Français affamés, grelottant de fièvre dans leurs huttes, attendent dans le découragement l'arrivée des renforts d'Europe... ou de la mort libératrice (1667).
Ainsi, depuis cinquante ans, quelques milliers de Français étaient venus mourir sur ce rivage inhospitalier, sans même laisser trace de leur passage .
Mais l'époque de la colonisation féodale touche à sa fin, et, dans l'époque suivante, nous aurons au moins la satisfaction de rencontrer, à côté d'effrayants malheurs causés par l'impéritie administrative, quelques succès sérieux, obtenus par de nouveaux colons, colons véritables ceuxlà, expérimentés, laborieux et énergiques.
l8 HISTOIRE DR LA COLOiriSA.TIOir FRANÇAISE
Troisième époque : Administration directe de la couronne. — Colbert.
Colbert ne se découragea pas. La société vassale n'ayant pas réussi y cette société fut supprimée en 16747 et toutes les colonies passèrent au domaine de la couronne.
Ce sera désormais à l'administration elle-même que nous aurons à adresser nos éloges.
La Guyane, directement administrée par la couronne, prospéra pendant un siècle. Jusqu'à la Révolution, l'impulsion de Colbert se fit sentir, et la France équinoxiale, durant cette troisième épo(|ue de son histoire, atteignit son maximum de prospérité. Colbert n'a pas donné son nom à une rue de Cayenne, mais un jour il aura sans doute sa statue sur la plus grande place de la ville. Quand l'action gouvernementale s'appelle Colbert, j'en suis enthousiaste plus que pas un.
Pourquoi faut-il qu'à notre époque les Colbert soient devenus si rares!
Depuis 1789, la France métropolitaine a singulièrement grandi dans tous les sens, tandis que la plupart de ses colonies à nègres ont périclité. Ce qui prouve, entre autres choses, que ce qui est précieux pour les Parisiens peut être dangereux et nuisible, appliqué aux habitants de la côte de Krou. Et c'est là une vérité que nos politiques à principes ne reconnaissent peut-être pas assez.
L'époque de l'ancien régime en Guyane, époque de l'esclavage et des réductions, ne fut pas cependant sans bien des traverses. Deux ans après la grande mesure qui devait transformer la colonie, les Hollandais vinrent voir où nous en étiofis de notre œuvre de conquête du sol. Ils
campèrent deux ans au Cépérou, sur les ruines de nos cinq ou six désastres. Ils se rendirent si bien compte que la besogne des Français n'avançait pas, que, lorsque d'Estrées vint les surprendre et les tirer de leur quiétude, ils lui abandonnèrent la place sans coup férir.
Le grand ministre se mit alors à Tœuvre. Il envoya d'abord un détachement relever les maisons croulantes, reconstruire les maisons incendiées, nettoyer la place où l'on allait se réinstaller encore une fois. Puis, en économiste qu'il était, en homme de génie ayant la connaissance ou l'intuition des règles d'une colonisation intelligente, il entreprit de mener de front, pour le plus grand bien de la contrée, ces trois œuvres fondamentales : l'exploration de la côte et de l'intérieur, l'introduction de travailleurs et d'immigrants, des essais généraux de défrichements et de culture.
La première exploration scientifique de la Guyane française fut accomplie à cette époque, en 1674^ P^i* ordre de Colbert. Les jésuites Grillet et Béchamel furent chargés de reconnaître les montagnes, les rivières et le climat du pays, et de s'avancer aussi loin que possible dans l'intérieur des ferres. Les deux pères s'occupèrent en même temps de catéchiser les Indiens, et s'efforcèrent de les amener à la côte dans les réductions qu'ils se proposaient d'organiser. Les résultats de ce voyage de cinq mois, qui coûta la vie aux deux explorateurs, morts de la fièvre à leur retour, furent à peu près insignifiants. L'Âpprouague fut remonté et TOyapock descendu ; mais les observations scientifiques furent nulles, et les conversions furent bien rares chez les tribus indiennes de l'intérieur, tribus encore anthropophages pour la plupart. On ne peut guère se faire une idée en France des difficultés immenses que présente l'accomplissement d'un voyage scientifique dans l'intérieur de la Guyane. Ces diffi-
cultes expliquent pourquoi, jusqu'à nos jours, on n*a pu obtenir rien de bien précis sur ces régions trop bien gardées. Qu'on s'imagine un pays plein de forêts et vide d'habitants, entrecoupé d'innombrables rivières entrelacées, larges, profondes, semées de rochers, de rapides, de sauts, où les canotiers médiocres se noient et où les excellents font vingt kilomètres par jour; qu'on se figure des lacis de marécages pleins de roseaux de trois mètres de hauteur au milieu desquels il faut s'orienter, des savanes tremblantes qui creusent uù tombeau sous les pas du voyageur, la boue pestilentielle où grouillent toute la vermine et tous les insectes de la création; qu'on se représente l'impossibilité d'emporter des instruments, les montres même se détraquant en route ou se brisant; l'impossibilité de tenter d'autres observations que celles de longitude ou de latitude qu'il faut encore faire à grands coups de hache au sein de forets cachant le soleil; et, par-dessus tout, que l'on tienne compte de l'immense difficulté des transports, de la nécessité de vivre de rien, des tourments de la fièvre des marais qui ronge les os et rapetisse le cœur, et l'on comprendra que les trente ou quarante voyageurs qui se sont aventurés dans les sombres solitudes de la Guyane ne nous aient guère parlé d'autre chose que du nombre de sauts qu'ils ont rencontrés dans leurs canotages, et du nombre de dindes des bois et de perroquets qu'ils ont abattus à coups de fusil.
Dans de telles conditions, Colbert ne pouvait en vingt ans faire explorer toute la Guyane. Mais il eut la gloire de penser le premier aux investigations géographiques.
11 fut aussi le premier à s'occuper en grand de l'introduction des travailleurs. Selon la coutume du temps, il eut recours à la traite. I^ proximité des côtes de Guinée promettait un recrutement facile. En quelques années, le nombre des esclaves introduits par Sprenger décuplait.
En i685, îlsétaientau nombre de lyooo. Colbert encouragea aussi les réductions des jésuites ^ dont nous étudierons plus loin les remarquables progrès et les très importants résultats.
Enfin il \ida en Guyane quelques bagnes et quelques prisons de France, pour faire faire dans la colonie les travaux préparatoires qui faisaient alors complètement défaut, — et qui ne sont guère plus avancés aujourd'hui qu'à cette époque. Colbert utilisait tout, faisait flèche de tout bois; il recherchait les forçais pour lui faire des routes, les jésuites pour lui fournir des Indiens, les négriers pour lui vendre des Africains. A l'école de Colbert, Messieurs les administrateurs contemporains ! Qu'a-t-on fait des quatre mille forçats que Ton est censé utiliser depuis trente ans? Des parasites. Qu'a-t-on fait des Indiens? On les a méprisés et assassinés. Qu'avons-nous fait des nègres qui peuplent la colonie? Nous les avons pressés sur notre cœur, dorlotés, choyés, et nous leur avons appris à voter au lieu de leur apprendre à faire du sucre.
Dès cette lointaine époque de Colbert, la colonie avait plus de culture qu'aujourd'hui. En possession de travailleurs, encouragés par l'intelligente et énergique initiative du grand ministre, les Français arrivèrent et prospérèrent. Un bon ministre enrichit nos nationaux de Paris à Pékin; avec un mauvais, nos intérêts vont à la dérive dans les cinq parties du monde. C'est là un des nombreux avantages de cette admirable centralisation, sans laquelle pourtant il n'y a pas de civilisation possible.
Colbert voulut créer la colonie, et il la créa. Il dit : Que l'agriculture soit, et l'agriculture fut. Canne, coton, indigo, roucou sortirent de terre, et la magnificence des plantations des colons proclama le génie du créateur de la colonie. On ne soupçonne pas ce que pourraient des colons français,
— j'entends des Français comme vous et moi, des fils de Gaulois, et non des enfants de Toussaint Louverture, — sous une direction intelligente, ou mieux encore s'ils n'étaient pas dirigés du tout, mais seulement éclairés et aidés. En 1686, la colonie s'accrut encore en population et en richesse. Plusieurs flibustiers, enrichis des dépouilles de la mer du Sud, vinrent s'établir à Cayenne. L'or et l'argent abondèrent. Par exception, ces richesses factices et de mauvais aloi furent bien employées. Les pirates se firent planteurs, et dépensèrent des sommes énormes à créer de vastes et somptueuses exploitations. Toutefois, les forbans qui avaient si soudainement enrichi le pays allaient bientôt le ruiner aux trois quarts. Le bien mal acquis proflte rarement : cet aphorisme de morale banale est ici vérifié par l'histoire. Le souvenir de la fortune merveilleuse des aventuriers de la mer hantait et obsédait l'esprit de la population créole. Chacun se faisait cette réflexion judicieuse, que l'argent est plus facile à gagner dans le métier de voleur que dans celui de colon. En 1688, l'esprit de conquête, d'aventure et de pillage, l'emporte définitivement sur l'esprit des affaires. Sous le drapeau d'un écumeur de mer, appelé Ducasse, la moitié des colons français partit à la conquête de la riche Suriname, qu'ils comptaient bien dévaliser. Par malheur, la fortune ne favorisa pas leur patriotique entreprise. Suriname, la bien gardée, n'eut pas de peine à repousser ses agresseurs, et ceux des héros de Cayenne qui échappèrent aux projectiles néerlandais n'osèrent s'exposer aux brocards de leurs compatriotes de la Guyane française. Penauds, honteux, confus et, par-dessus le marché, ruinés, ils se dirigèrent sur les Antilles, où ils se fixèrent. Cet épisode est plein d'actualité. Nous connaissons tels Cayennais qui, trouvant le travail agricole indigne de captiver leur belle intelligence, se sont mis en gentilshommes à chercher, dé-
couvrir et voler des placers. Les malheureux, après avoir plus d'une fois perdu, reconquis, reperdu leurs trésors, se trouvent finalement, après une carrière abominable, plus Gros-Jean que devant. Le désastre de 1688 avait tiré à la colonie son mauvais sang. Il restait encore 4^0 Français, une garnison de :200 hommes et i,5oo nègres esclaves. Le travail reprit avec plus d'énergie que jamais, et, en 1690, Cayenne bâtit sa première église, sans doute pour demander à rÉternel de ne pas damner les flibustiers de 1688.
Un événement beaucoup plus considérable s'accomplissait pendant ce temps. Colbert n'était plus là pour veiller à la conservation de ce qui nous restait encore de nos anciennes possessions de la France équinoxiale. Nous avions tacitement accepté la limite du Maroni, au nord de laquelle s'étaient établis les Hollandais et les Anglais; mais, au sud, nos limites de l'Amazone et du Rio-Négro étaient violées par les Portugais, qui occupaient la rive gauche du grand fleuve et s'avançaient vers l'Oyapock. Par bonheur, la Guyane française était alors gouvernée par M. de Fé-^ rolles, l'un des cinq ou six grands administrateurs dont se glorifie cette colonie. Férolles fit faire à travers bois un chemin qui, partant de Cayenne, devait aboutira l'Amazone, mais qui ne put être continué au delà de l'Oyapock. C'est la plus importante tentative de pénétration de l'intérieur qui eût été faite jusqu'à ce jour, — et qui ait jamais été faite depuis. La manifestation suffit à amener les Portugais à signer le traité de 1 700, par lequel ils nous reconnaissaient au sud nos anciennes limites. Mais bientôt Férolles fut rappelé et ne put continuer son œuvre. Une population portugaise s'était établie sur notre territoire ; les Indiens de la région avaient été emmenés en masse par nos adversaires sur la rive gauche de l'Amazone, où, sous le nom de Tapouyes, ils furent catéchisés, initiés à la langue et à la civil i-
a/f HISTOIRE DE LA COLONISATION FRANÇAISE
sation portugaises, et constituèrent en face de nous une sérieuse avant-garde. Il eût fallu échelonner jusqu'à l'Amazone une série de postes de colons français et lancer les jésuites jusqu'au Rio-Négro, pour organiser des réductions. FéroUes savait tout cela et voulait agir. Il fut rappelé. Lui parti, la ténacité des Portugais et l'incurie du gouvernement de Versailles firent le reste.
Il eût été bien simple de se servir des jésuites. Ils avaient fait leur apparition en Guyane sous le ministère de Colbert. Dès le début, ils furent de précieux auxiliaires pour la colonisation du pays. Ils organisèrent à l'embouchure du Kourou, dans la région qu'ils appelèrent Guatimala, et sur les bords de l'Oyapock jusqu'au confluent du Camopi, à Saint- Paul, à Sikeni; à Saint-Pierre, des réductions fameuses, sur le modèlede celles qui avaient si bien réussi au Paraguay. Le succès fut médiocre au début; mais les jésuites sont patients. Ils s'appliquèrent à réparer la faute énorme qu'avaient commise les premiers administrateurs en négligeant de s'attirer les Indiens et de se mêler à eux. Ils avaient compris que cette impénétrable Guyane ne pouvait être conquise àla civilisation que par des aborigènes civilisés ou des métis d'Européen et d'Indien. Ils pressentaient que les destinées de l'Amérique méridionale étaient aux mains de la race rouge et des blancs, et que, pour une œuvre de progrès, il n'y avait guère à compter sur les nègres. L'expérience a confirmé la plupart de ces prévisions.
Dans leur ardeur des premiers jours, les jésuites comptaient pouvoir réunir dans leurs réductions plus de 5o,ooo aborigènes. Le chiffre eût probablement été atteint, si, en 1764, après un siècle de fructueux essais, les jésuites ne s'étaient pas vu expulser, par décret, de Cayenne comme de Paris. Louis XIV et Louis XV faisaient de l'unité négative en expulsant, l'unies protestants, et l'autre les jésuites;
de même, à notre époque, on a fait de l'unité positive en décrétant l'égalité politique du Parisien et du nioricaud. Ce sont deux façons différentes, mais également sensées, de comprendre le grand principe d'unité.
Les jésuites expulsés, les 10,000 Indiens qu'ils avaient amenés à nous, la race métisse qui se formait, les splendides exploitations de G uatimala et de l'Oyapock, tout cela disparut et retourna à la forêt vierge. La colonie perdit les deux tiers de ses habitants et plus de la moitié de son commerce. La devise : Périssent les colonies plutôt qu'un principe! n*est pas aussi révolutionnaire qu'on le croit; Louis XIV l'aurait acceptée aussi bien que Robespierre. Sans creuser cette question, rendons hommage en passant au grand ministre Choiseul, l'auteur de cette intelligente mesure, comme nous lui rendrons hommage un peu plus loin pour son habile expédition de Kourou, si bien conçue, si bien menée, si féconde en résultats. La redoutable congrégation une fois chassée de la colonie, les administrateurs laïques, bien qu'ayant la main plus lourde et la tyrannie plus bru- * taie que les doucereux et cauteleux congréganistes, eussent pu essayer de retenir les Indiens. Mais les gouverneurs de ce temps-là tenaient déjà le langage que nous entendons parfois tenir : « Qu'avons-nous à faire de ces sauvages? nous préférons un nègre à mille Indiens. » On peut voir par cette phrase d'un intelligent fonctionnaire du dix-huitième siècle, que la négromanie, qui était chez nous naguère dans sa phase aiguë, est une maladie qui nous travaille depuis de longues années.
C'est pour n'avoir pas dédaigné ces sauvages, cette canaille indienne, que les républiques Andipe et l'empire du Brésil sont aujourd'hui des États civilisés et prospères.
La France équinoxiale eût pu être un Pérou en l'an de grâce i885. Or, qu'est-ce que notre Guyane française? Osons-
nous seulement prononcer à haute voix en France le nom de son chef-lieu?
On avait récemment à Paris un cimetière à baptiser : on Ta appelé Cayenne!
Les nobles seigneurs qui furent successivement appelés à gouverner la Guyane française, jusqu'en 1764, ne songèrent pas à envoyer de colons ni de jésuites dans l'intérieur. En même temps les Portugais organisaient d'immenses battues dans ces vastes territoires, et fixaient les tribus su r les bords du grand fleuve, 611 elles se fondirent dans la nation mixte desTapouyes. Les Portugais ne dédaignaient p as non plus la côte, et envoyaient des nationaux coloniser le littoral atlantique jusqu'à l'embouchure de l'Oyapock. Aussi, quand en 1713 la France vaincue dut subir la loi du plus fort, le traité d'Utrecht ne fit que consacrer l'usurpation.
Il fixa nos frontières entre la rivière Vincent-Pincon et le Maroni, sans explication pour l'intérieur.
Les Portugais voulurent voir dans la rivière Vincent-Pinçon le fleuve del'Oyapock. Depuis cent soixante-dix ans , la France dispute sur ce point. Pour elle, la vraie rivière Pinçon se trouve vers l'Aragouary ou même sous l'Equateur. Le Portugal, en attendant, peupla le territoire contesté. A l'origine^ il eût évidemment mieux valu pour la colonie française être resserrée dans les limites étroites, mais précises, qu'on lui assignait.
Une grande ville comme Para^ ou même comme Vigia, sur la rive droite de l'Oyapock, aurait été plus profitable à notre Guyane que la possession hypothétique de quelques milliers de kilomètres carrés de forêts vierges au delà de nos frontières officielles.
Encore aujourd'hui on dispute sur la question. On a dépensé en pourparlers et en brochures, sur cette affaire palpitante de l'attribution d'un territoire désert entre deux pays
qui ne le sont guère moins, assez d'intelligence et de travail pour remplir la carrière d'une douzaine de diplomates laborieux.
Un partage quelconque à l'amiable, avec une délimitation précise, fait à la suite d'une reconnaissance sérieuse de la région, voilà ce que le bon sens conseille depuis plus d'un siècle; ce qui n'empêchera probablement pas le territoire contesté de rester encore indivis pendant de longues années. Et pourtant, une des causes de marasme de notre pauvre petite colonie est l'existence de cette marche inattribuée entre son territoire et celui de Timmense empire du Brésil.
En 17 13, toutefois, le traité d'Utrecht passa presque inaperçu à Cayenne. Les colons concentrés dans l'île et le tour de l-ile ne s'occupaient qu'à développer leurs cultures. En 17 16, celle du café fut introduite. Ce fut la première de nos colonies qui s'y livra. Aujourd'hui c'est celle qui en produit le moins. Vers i73o, on planta le cacao.
La colonie continuait à se développer, lentement mais sûrement. Elle comptait 1,200 colons blancs, vingt fois plus qu'aujourd'hui; 5, 000 esclaves noirs, 2,000 mulâtres; ce qui, avec les 10,000 Indiens des réductions, donnait le chiffre total de 18,000 habitants, chiffre actuel. Mais alors tout le monde travaillait. Les mulâtres étaient libres et artisans ; les noirs, esclaves agricoles; les Indiens des réductions ne s'occupaient également que d'agriculture. Les blancs formaient l'état-major des patrons et des contre-maîtres. L'exportation et l'importation réunies atteignaient le chiffre de un million de livres, qui en vaudraient bien cinq aujou rd'hui . L'or défalqué, le commerce général de la colonie n'était pas de un million de francs en 1882. En 1760, la colonie prod u isait quatre fois plus de roucou, trois fois plus de cacao, douze fois plus de coton, deux fois plus de sucre qu'aujour-
d'hui. Les Indiens des réductions fournissaient la moitié à l'exportation et récoltaient le tiers de la totalité des produits de la colonie. Cayenne était populaire en France, et TAcadémie s'occupait des Galibis.
Deux événements malheureux, deux mesures inqualifiables, faillirent ruiner la colonie, et produisirent l'effet de deux secousses de tremblement de terre sur une maison en construction : l'expulsion des jésuites priva la colonie des deux tiers de ses travailleurs; l'expédition de Kourou ruina le crédit de Cayenne, qui fut dépopularisée en France. Ces deux malheurs sont aussi déplorables l'un que l'autre. On comptait cent mille Indiens dans notre territoire à la fin du siècle dernier; on en trouverait à peine aujourd'hui quelques milliers, craintifs, errants, cachés dans les grands bois.
La mort de i4,ooo colons, victimes de la coupable impéritie de Choiseul et du chevalier Turgot, porta un coup terrible à la colonisation européenne en Guyane.
L'expédition de Kourou est un épisode anachronique de la colonisation féodale. On peut la considérer comme le cinquième grand désastre des seigneurs quêtant fiefs. Les seigneurs, cette fois, s'appellent Choiseul, Praslin et Turgot. Choiseul, dans l'intention de refaire sa fortune, se fit donner par Louis XV le territoire entre Kourou et Maroni, afin de le distribuer en fiefs aux cadets de sa famille, qui deviendraient ses vassaux.
Le chevalier Turgot, frère du futur grand ministre, fut mis à la tête de l'affaire avec un respectable majorât. On recruta, principalement en Alsace et en Lorraine, quinze mille malheureux, dont les uns devaient devenir seigneurs vassaux, mais le plus grand nombre rester serfs.
Les émigrants ne devaient point être difficiles à recruter. On était au lendemain de la paix de 1763, et, comme au
beau temps des expéditions de Poncet de Brétigny et de M. de la Barre, on raconta aux soldats licenciés que s'ils voulaient, au prix de quelques dangers, Faire une fortune rapide, ils n'avaient qu'à s'enrôler pour l'expédition de Kourou.
ce Je débutais à cette époque, dit Malouet, dans l'administration de la marine, et fus chargé de passer en revue les hommes et les approvisionnements destinés à l'expédition. C'était un spectacle déplorable, même pour mon inexpérience, que celui de cette multitude d'insensés de toutes les classes qui comptaient sur une fortune rapide, et parmi lesquels, indépendamment des anciens soldats, travailleurs, paysans, on comptait des' capitalistes, des jeunes gens bien élevés, des familles entières d'artisans, des bourgeois, des gentilshommes, une foule d'employés civils et militaires, et enlin une troupe de comédiens et de musiciens destinés à l'amusement de la nouvelle colonie. J'étais loin de penser alors que j'irais visiter les tombeaux de ces infortunés, et que, malgré l'exemple frappant qui coûtait à l'État i4,ooo hommes et ii millions, j'aurais bientôt à lutter contre de pareilles folies. »
On V allait comme à une fête. « Un homme entre deux âges, raconte Pitou dans son f^oyage à Cajenney un homme entre deux âges, marié ou non, vend son bien, arrive à Rochefort pour s'embarquer, et veut choisir une compagne de voyage. 11 rôde dans la ville, en attendant que le bâtiment mette à la voile. A onze heures, une jeune cuisinière vient remplir sa cruche à la fontaine de l'hôpital. Notre homme la lorgne, l'accoste, lui fait sa déclaration : ce Ma fille, vous êtes aimable, vous me plaisez; nous ne nous connaissons ni l'un ni l'autre, mais ça ne fait rien. J'ai quelque argent, je pars pour Cayenne; venez avec moi, je ferai votre bonheur. j> Il lui détaille les avantages promis et se résume
3o HISTOIRE DE LA. COLOmSATION FRANÇAISE
ainsi : a Donnez-moi la main, nous vivrons ensemble. — Mais, Monsieur, je veux me marier. — Qu'à cela ne tienne, venez. — Je le voudrais bien, Monsieur, mais mon maître va m'attendre. — Eh bien , ma fille, mettez là votre cruche et entrons dans la première église. Vous savez que nous n'avons pas besoin de bans, les prêtres ont ordre de marier au plus vite tous ceux qui se présentent pour l'établissement deCayenne. » — Ils vont à Saint- Louis, un des vicaires achevait la messe, de onze heures; les futurs se prennent par la main, marchent au sanctuaire, donnent leurs noms au prêtre, sont mariés à l'issue de la messe, et s'en retournent faire leurs dispositions pour le voyage. La cuisinière revient un peu tard chez son maître et lui dit en posant sa cruche : « Monsieur, donnez-moi, s'il vous plait, mon compte. — Le voilà, ma fille; mais pourquoi veux-tu t'en aller? — Monsieur, c'est que je suis mariée. — Mariée, et depuis quand? — Tout à l'heure, ^Monsieur, et je pars pour Cayenne. — Qu'est-ce que ce pays-là? — Oh! Monsieur, c'est une nouvelle découverte; on y trouve des mines d'or et d'argent, des diamants, du café, du sucre et du coton, et dans deux ans on y fait sa fortune. — C'est bien, ma fille; mais d'où est ton mari? — De la Flandre autrichienne, à ce que je crois. — Depuis combien de temps avez-vous fait connaissance? — Ce matin à la fontaine. Il m'a parlé de mariage, nous avons été à Saint-Louis, M. le vicaire a bâclé l'affaire, et voilà mon extrait de mariage. »
Rien n'avait été oublié. On avait rédigé pour la nouvelle colonie un code très volumineux. Les colons étaient convenablement étiquetés et hiérarchisés en travailleurs, concessionnaires, seigneurs, suzerains. On avait fait une immense réclame, chacun s'était mis en frais de promesses, et tout allait immanquablement aller pour le mieux dans la meilleure des colonies possibles. Ce fut de l'enthousiasme , du
EN GUYANE. 3l
délire. Pourtant, à Paris, quelques mauvais esprits s'amusaient déjà à chansonner Choiseul et Turgot au sujet de leur expédition de Kourou.
Cependant, en arrivant dans les ports^ les colons n'eurent pa s de peine à s'apercevoir que l'administration se moquait d'eux avec impudence, car elle ne tint à peu près aucune des promesses qu'elle avait faites. Mais les colons étaient trop ardents, ils passèrent outre.
Bien heureusement pour Choiseul, si ces colons étaient un peu étourdis, l'homme qu'il avait placé à la tête de l'entreprise était d'une valeur incontestable. D'abord le chevalier Turgot était colonel de dragons; ensuite il était frère du célèbre économiste; enfm, il était botaniste et agronome avec les militaires, et homme du monde avec les agronomes et les botanistes. Il était plein de son génie, superficiel et vide; savait être, selon les occasions, hautain ou rampant; possédait le don de n'être jamais lui-même; en un mot un véritable homme de cour. Avec de telles qualités, il n'est pas surprenant qu'il ait pu fournir une carrière rapide dans l'administration. « Lorsque le chevalier Turgot fut présenté à Louis X V, racontent les mémoires du temps , le roi, en le voyant, poussa cette exclamation : a Ah ! voilà le chevalier de Turgot; du génie! des vues! des idées neuves ! — Sire, dit le duc de Choiseul, c'est aussi le gouverneur de la France équinoxiale. » Et c'est ainsi que le gouverneur Turgot fut fait directeur de l'expédition de Kourou. Quelques jours après, Turgot s'extasiant devant le duc d'Ayen, qui l'avait recommandé au duc de Choiseul, de ce que le roi l'avait reconnu : « Cela ne doit pas vous étonner, répondit le duc d'Ayen , car je saisis, la semaine dernière, l'occasion de parler de vous à Sa Majesté. C'était à Choisy, pendant le souper; on avait servi un faisan à la tàrtare que le roi trouva excellent. L'idée me venant déparier de vous, je
lui dis que j'en avais mangé accommodé à la turque, et que c'était le chevalier Turgot qui en avait donné la recette à mon jardinier. — J'en veux avoir, répondit le roi. Et puis, le roi savait que vous étiez borgne. »
(c On espéra, dit Rufz, corriger ce que ce choix avait de malheureux, en adjoignant à Turgot, pour intendant, Thibaut de Cbampvalon, homme grave, doux et médiocre, auteur d'un petit livre sur la Martinique. Thibaut de Champvalon se prépara à remplir dignement sa mission. Il consulta tous les hommes qui avaient eu occasion de visiter la Guyane, s'entoura de tous les livres, plans, cartes, mémoires sur cette colonie, et, à la fin, le digne homme en arriva à s'éprendre pour l'entreprise du zèle dont un auteur s'enflamme pour son sujet. Être le fondateur d'une colonie ! Aller porter triomphalement au loin les arts et la civilisation! Couvrir de récoltes les champs incultes ! Changer des forêts en villes commerçantes! Donner un nom à ce qui était auparavant inconnu ! Agrandir l'humanité, et opérer toutes ces merveilles d'une année à l'autre, pour ainsi dire à vue d'œîl et sans l'aide du temps, qui en revendique d'ordinaire une partie de la gloire ! Être ce que fut un Cécrops, un Énée, ces deux dieux de la poésie antique! N'est-ce pas un mirage capable d'éveiller l'ambition, même dans le plus paisible esprit? Mais qu'il y avait loin entre un pareil rêve et sa réalisation ! Entre ces deux points, si rapprochés sur le papier, quels abimes à franchir, que de fatigues , que de labeurs ! Qu'il est plus facile de se livrer à des occupations littéraires dans son cabinet que de conduire des hommes, de composer avec leurs passions, de leur faire entendre la voix de la raison! C'est ce qu'il allait être donné d'expérimenter à Thibaut de Champvalon, auteur d'un petit livre sur la Martinique. »
On ne trouve guère qu'une figure intéressante et sympa -
thique parmi les chefs de Kourou : c'est celle du chevalier de Préfontaine, qui, lui, passa le reste de ses jours en Guyane, où il fonda une exploitation magnifique, dont il nous a laissé le plan dans son excellent livre de la Maison rustique. Préfontaine eût pu, peut-être , mener à bien l'opération, si on lui en avait confié la direction générale, et sans l'hostilité ouverte et violente du gouverneur de Cayenne, Béhague, qui, par haine de Turgot, son ennemi personnel, désirait hautement la ruine complète de la colonie de Kourou.
Préfontaine débula bien : il arriva avec deux cents hommes à l'embouchure du Kourou , où Thibaut de Champvalon l'envoya tout d'abord.
Il inspecta les lieux, explora la rivière, fit faire quelques défrichements et quelques baraquements. Par malheur, le gouverneur Béhague contrecarrait tout, et Préfontaine, absolument réduit à ses seules ressources, sans outillage suflisant, ne put donner aux travaux une impulsion aussi vive qu'il aurait été nécessaire. Du i4 juillet 1763, date de l'arrivée de Préfontaine, au 22 novembre de la même année, date de l'arrivée de Thibaut de Qiampvalon, il ne se fit presque rien.
Préfontaine ^ prévoyant la fin lamentable de son entreprise , essaya d'éclairer Champvalon. Mais celui-ci persista dans son optimisme, et Préfontaine se retira.
L'intendant amenait avec lui 2,000 colons. Les défrichements et les baraquements, qui étaient loin de suffire aux 200 premiers émigrants, ne pouvaient évidemment se prêter à recevoir le convoi de Thibaut de Champvalon. Cependant les navires ne voulurent pas stationner indéfiniment en rade, et il fallut bien débarquer les émigrants. La plupart des bâtiments s'étant arrêtés à Cayenne, il fallait des barques pour les transporter de Cayenne à Kourou. Béhague ne
donnait ni canots, ni matelots, ni pilotes. L'intendant, à
force d'activité, de ténacité, de patience, surmonta ces premières difficultés. Le premier convoi s'installa tant bien que mal dans la plaine basse de Kourou. Champ valon distribua les terres, répartit les travailleurs, installa l'administration, fit construire quelques cases et de grands hangars, et traça le plan d'une ville qui devait comprendre : une église, un hôpital, des casernes, un cimetière. Mais le cimetière dévora la population avant qu'on eût commencé d'édifier la ville.
Cependant, le premier mois, lesémigrants n eurent pas trop à souffrir. « J'ai vu ce désert, dit un contemporain, aussi fréquenté que les jardins du Palais-Royal; des dames à robe traînante et des messieurs marchaient d'un pas léger jusqu'à Tanse, et Kourou offrit pendant un mois le coup d'œil le plus galant et le plus magnifique. »
Cependant, dans les quinze mois qui suivirent, douze mille malheureux, au moins, moururent dans la plaine de Kourou de misère et de maladies.
Les convois se succédaient, l'encombrement se produisit, les provisions s'épuisèrent. Les premiers arrivés, déjà ennuyés, découragèrent les nouveaux venus. Personne ne voulut travailler. On ne construisit plus de cases, on ne fit plus de défrichements, on ne cultiva pas. Commençant à entrevoir toute l'étendue de la folie qu'ils avaient faite, mornes, assis sur les roches de Kourou, ils pleuraient en regardant du côté de la France.
Bientôt arrive Thivernage, la fièvre sévit, et avec elle la famine, et les deux fléaux se fortifièrent l'un par l'autre. Béhague triomphait. Il n'enverra pas une poignée de farine de manioc, et tous les émigrants de son ennemi Turgot mourront.
Champvalon est impuissant. Les moribonds, éperdus, ne respectent plus aucune autorité. Le désordre, le désespoir.
et bientôt les crimes, les assassinats, les duels, les vols, le jeu, un jeu eflfréné, la mendicité, la prostitution, des cas de cannibalisme, viennent mettre l'horreur à son comble. Combien meurent tous les jours! On ne les compte pas. Plus aucun registre, aucune police, rien de respecté : c'est un hôpital dans l'anarchie et le délire. L'agonie de ces douze mille malheureux dura toute l'année 1764. La plume du plus intrépide naturaliste se refuserait à décrire les scènes sans nom, l'horreur monstrueuse, les convulsions lamentables de la petite colonie mourante.
On transporta aux îles nommées depuis, par antiphrase, Iles du Salut, quelques centaines de malheureux atteints du typhus ; le typhus les y suivit et les y tua. On voulut embarquer à bord des vaisseaux les nouveaux arrivés, les commandants refusèrent de les accepter.
Champvalon lui-même, malade et désespéré, eut alors une idée singulière : il fit jouer la comédie par ce qui restait des comédiens.
Choiseul eut une idée presque aussi ingénieuse : il envoya en Guyane le chevalier Turgot, qui était jusqu'alors resté avec ses cent mille francs de traitement à se pavaner dans les salons de Versailles.
Et Turgot, arrivé à Cayenne, se garda bien de se rendre à Kourou, de peur de la maladie; mais il fit arrêter Thibaut de Champvalon, et fit inviter, à son de caisse, ce qui restait de survivants de l'expédition à porter leurs plaintes contre l'intendant.
Il fallait une victime expiatoire. Champvalon fut embarqué pour la France en janvier 17G5. Turgot y rentra aussi, et démontra que, si l'expédition de Kourou avait eu une si malheureuse issue, il fallait uniquement en chercher la cause dans l'incapacité et la malhonnêteté de Champvalon.
Choiseul était trop intéressé à ne pas se rendre à d'aussi
bonnes raisons. Depuis cette époque, la Guyane fut réputée en France une contrée inhabitable pour les blancs.
De tous les individus obstinés, ce sont les gouvernements qui sont les plus longs à comprendre. En 1766, on recommence sur une petite échelle l'expédition de Kourou. Le ministre Praslin était à la tête, de l'entreprise. 11 fonda une compagnie officielle pour installer à Tonégrande quatrevingts soldats congédiés, pour être employés à la culture. Ils y furent envoyés, mais ils ne revinrent pas. Les mêmes précautions usitées à Kourou furent mises en pratique à Tonégrande. Au bout d'un an, les quatre-vingts soldats colons étaient morts. Cette expédition, toutefois, n'avait coûté que 800,000 livres. C'était un ingénieur allemand, le baron deBessner, qui avait lancé Taflaire. Il se proposait d'adjoindre aux premiers colons des milliers d'Indiens, qu'il pensait aisément trouver dans l'intérieur. Les actionnaires n'avaient qu'à verser 1 2,000 livres pour se faire , dès l'année suivante, 4o,ooo livres de revenu. La souscription fut couverte en quelques jours; car Praslin, qui s'était fait donner un majorât colonial dans l'opération, lui avait prêté, avec le secours de ses lumières, l'appui de sa haute influence.
La Guyane avait déjà, dès cette époque, coûté à la France plus de cent millions de francs et près de trente mille hommes.
C'est alors qu'arrivèrent en Guyane deux hommes qui eurent une grande influence sur les destinées du pays. Ces deux hommes sont l'administrateur Malouet, qui reprit l'exécution des grands travaux préparatoires abandonnés depuis Colbert, et l'ingénieur Guizan, qui patronna la culture en terre basse. Jusqu'alors, les colons s'étaient livrés à la culture des mornes. Guizan leur persuada de se livrer au dessèchement des plaines alluvionnaires et à la culture en terre basse, beaucoup plus rémunératrice. Cette mesure, bonne
en soi, élait imprudente à la veille de rémancipation des esclaves, émancipation que Ton ne prévoyait pas, il est vrai. La culture en terre haute peut être faite par des Européens petits propriétaires : le café, le tabac, les épices, le roucou, n'exigent qu'un petit capital. La culture en terre basse, au contraire, étant principalementcelledu coton et de la canne, demande de très grands capitaux ; de plus, les terres basses sont pour TEuropéen beaucoup plus dangereuses que les terres hautes : le tout, bien entendu, après défrichement.
L'émancipation promulguée, les nègres ne travaillèrent plus les terres basses : d'abord, parce qu'ils ne Voulaient pas travailler, préférant vivre à l'état sauvage dans les carbets du liltoral; ensuite, parce qu'ils manquaient des capitaux nécessaires. Pour les terres hautes, les émigrants d'Europe ne purent s'y porter, la forêt vierge ayant envahi, depuis Guizan, dans l'espace d'une trentaine d'années, les cultures abandonnées par les colons. La révolution tant admirée, faite par l'ingénieur suisse, dans l'agronomie de la Guyane, eut pour résultat principal de faire de la colonie, après l'émancipation, une petite province africaine au lieu d'un pays de blancs.
Avant l'heure décisive de 1789, nous avons à relater une seconde tentative de Bessner, au Cachipour, cette fois. Mêmes espérances fantastiques, même déconfiture. Les nouveaux actionnaires furent ruinés comme les premiers. Mais, du coup, Bessner mourut (1785).
En 1788, un certain sieur de Villeboi tente la colonisation de l'Approuague, et réussit comme ses prédécesseurs.
En 1791, même tentative au Ouanari, par la Compagnie Guyanaise du Sénégal ; même succès.
Malgré les folles entreprises d'utopistes ignorants, la colonie était prospère en 1789. 11 n'est pas sans intérêt de dresser son bilan, afm de se bien convaincre que, depuis,
b8 HISTOIRE DE LA COLOISISATfON FRANÇAISE
il n'a jamais été aussi riche. La Guyane française comptait 2,000 Français, 2,000 mulâtres libres, 2,000 Indiens civilisés, 12,000 esclaves nègres : soit 18,000 individus travaillant. Le commerce atteignait le chiffre de 2 millions de livres, d'une valeur actuelle locale d'au moins xo millions de francs. Et Cayenne, qui ne connaissait encore ni la déportation, ni la transporta lion, ni la population placérienne, n'était encore ni maudite, ni flétrie, ni ruinée.
L'émancipation inaugure de nouvelles époques, qui sont celles de la décadence.
Quatrième époque : La révolution.
Émancipation des esclaves.
La loi d'émancipation ne fut promulguée dans la colonie que le 25 prairial an II (i4 juin 1794 )•
Un neveu de Danton, le citoyen Jeannet-Oudin, fut envoyé dans la colonie avec le titre de commissaire civil, des pouvoirs illimités^ et la mission de mener à bonne fin l'œuvre délicate de la libération des esclaves.
La Convention appliquait à sa manière la devise fameuse : « Périssent les colonies plutôt qu'un principe, » dont Louis XV avait déjà fait, trente années plus tôt, un si heureux emploi, en expulsant les jésuites du Kourou et de l'Oyapock. C'était chose grave, que de supprimer brusquement et radicalement l'institution qui, pendant un siècle et demi, avait fait la fortune de nos colonies. Ce qui était bien plus grave encore, c'était de faire des esclaves de la veille les maîtres du lendemain. Les nègres, toutefois, ne pensèrent pas à user de suite de leurs droits politiques. On ne vit point à Cayenne ni aux Antilles, de petite Convention moricaude instituer de tribunal révolutionnaire pour faire guillotiner
régulièrement et légalement les blancs libérateurs. Les esclaves libérés se bornèrent à déserter en masse les ateliers, à brûler quelques habitations et à assassiner quelques planteurs. Puis, n'appréciant guère dans les droits de Thomme et du citoyen que la liberté de vivre à la sauvage, ils se dispersèrent tout le long de la côte, derrière les palétuviers du rivage, vivant de chasse, de pêche et de fainéantise comme dans le doux pays natal. C'est toujours là que sont leurs descendants, vivant toujours de la même manière, toujours très électeurs et toujours très peu laborieux. Jeannet-Oudin se trouva bientôt aux prises avec la famine, dans la ville désertée où personne ne travaillait. En fidèle agent de la Convention, il imposa aux nouveaux citoyens la fraternité par la guillotine : il fit exécuter comme coupables du crime de contre-révolution, comme suppôts de Pitt et Cobourg, les Yolofs et les Croubari qui avaient brûlé les ateliers et massacré les maîtres. Puis il envoya auprès des autres, qui fainéantaient dans leurs abatis du littoral. Ces grévistes d'un nouveau genre firent sans métaphore cette logique réponse : cr Avec la chasse et la pêche nous satisfaisons à tous nos besoins; si vous nous obligez à cultiver le maïs ou la canne, vous rétablissez l'esclavage. »
C'était sans réplique. Il n'y avait qu'a laisser quelques siècles à ces braves gens pour se civiliser un peu. Mais, « Périssent les colonies plutôt qu'un principe. » Kroubaris, Yolofs et Kroumen jouiront réellement de la liberté, de l'égalité et de la fraternité, à la mode sans-culotte^ ou bien ils seront guillotinés comme brissotins. Les malheureux ne comprirent pas plus que les conventionnels eux-mêmes. Ces derniers décrétèrent que : a Tout refus de travail des ouvriers-cultivateurs (!) sera puni comme crime de contre- Révolution, )) c'est-à-dire de la mort. Ces jacobins sans le savoir aimèrent mieux se laisser conduire au supplice.
4o HISTOIRE DE LA. COLONISATION FRANÇAISE
La famine continua à sévir, et la France fut, pendant tout le temps de la première liberté, obligée de nourrir sa colonie.
Les 1 3,000 esclaves libérés ne voulaient pas travailler; les riches colons^ subitement ruinés, ne pensaient guère à faire du manioc ; et la Guyane, pendant huit ans, ne produisit rien, pas un boucaut de sucre, pas une carotte de tabac. Toutes les mesures de salut public n'y firent rieh : l'oncle Tom ne voulut pas être ouvrier-cultivateur, et personne ne put l'y contraindre. L'y contraindre, pourquoi? au nom de quel principe? au nom de la liberté, de l'égalité et de la fraternité? Si les colons blancs meurent de faim, qu'ils travaillent; ou qu'ils vivent de pèche ou de chasse comme les nègres, ou qu'ils s'en aillent. Quand on a le cœur généreux, on émancipe brusquement un beau soir les esclaves africains en ruinant le maître français ; puis, le lendemain matin, on établit le suffrage universel. Soit, mais à qui appartient le pays maintenant? Aux nègres, puisqu'ils sont les plus nombreux, lis ne se vengeront peut-être pas, car le nègre est naturellement bon, mais malheur à nous s'il se trouve parmi eux un Soulouque!
Les gens qui ne croient pas qu'avec un décret et quelques discours on puisse modifier les conditions de la vie psychique d^une race et sa capacité crânienne, ses instincts ancestraux et son génie propre ; les gens qui pensent qu'entre le département du Dahomey et le département de la Seine il ne peut pas exister plus d'égalité qu'entre un gentleman du boulevard des Italiens et un cabocire dahoméen, ces gens soutiennent que, pour empêcher les désastres qui se sont accomplis dans nos possessions du nouveau monde après l'œuvre admirable sans doute, mais délicate et périlleuse de l'émancipation, il n'y avait qu'à laisser les sociétés nègres se gouverner elles-mêmes sous notre haute direction; à hiérarchiser les races.
EN GllYATIE. ^i
Ce fut pendant le courant de l'année qui suivit Téinan* cipation, que la colonie reçut les conventionnels que la réaction thermidorienne avait condamnés à la déportation, à la suite des journées du 12 germinal (i^ avril) et du 1*' prairial (20 mai 1795). C'étaient : CoUot-d'Herbois, qui mourut de la fièvre dans une maison sur l'emplacement de laquelle se trouve le fameux collège laïque actuel, création de ces dernières années; Billaud-Varennes, qui s'évada et se réfugia à Saint-Domingue où il vécut et mourut libre; Barrère et Vadier, qui parvinrent aussi à s'évader.
La Guyane, qui avait déjà fait connaissance avec la Montagne, fit deux ans après connaissance avec la Plaine et le Marais. A la fin de 1797, elle reçut les déportés du 18 fructidor : Pichegru, Barthélémy, Barbé-Marbois, Tronçon- Ducoudray, Bourdon de l'Oise. La fournée fructidorîenne fut autrement importante que celle de prairial. Six cents malheureux de toutes les couleurs politiques, depuis les tons pâles des derniers contreforts de la Sainte-Montagne jusqu'aux obscures profondeurs où grouillaient les' Incroyables, furent envoyés à Sinnamary et à Counamama. Ils arrivèrent par convois successifs jusqu'en juillet 1798. Répartis dans les bois et les savanes, sur les bords des criques et des pripris, sans instruments de travail, sans abri, comme de vutgaires colons d'une nouvelle expédition de Kourou, ces malheureux, habitués à une vie agréable, presque tous députés, journalistes, écrivains, ne tardèrent pas à mourir. La fièvre, l'ennui, la maladie, le dénuement, en enlevèrent les deux tiers en quelques mois. Ceux qui revinrent ne manquèrent pas de faire de la colonie la plus sombre peinture. Ces récits ne respirant que le désespoir, ranimèrent le souvenir à moitié éteint du grand désastre de 1763. Comme ils émanaient d'hommes illustres ou distingués, ils eurent un très grand nombre de lecteurs.
Et bientôt il n'y eut plus un Français qui ne fût persuadé que le climat de la Guyane était le plus pernicieux de la terre. Et pourtant, qu'elles sont belles ces ricbes savanes et ces puissantes forêts de Sinnamary et de Counamatna! Quel beau ciel au-dessus des bautains feuillages , .et quel bon gibier aussi dans les prairies! Tout cela me fit passer un bien bon été en 1881, en pensant aux déportés de fructidor.
Hélas! n'ayant pu se venger de leurs prescripteurs, ils se vengèrent de leur bagne. Un bagne est toujours affreux . Et par leurs Mémoires ils firent plus de mal à la pauvre colonie que n'auraient pu lui en faire une douzaine de gouverneurs. Deux ans plus lard, la colonie, dont la célébrité, comme guillotine sècbe, commençait a s'établir, reçut une nouvelle fournée de proscrits, les proscrits de brumaire.
La première pliase de la Révolution, la première Liberté, comme on dit à Cayenne, n'avait vu s'accomplir rien de bien remarquable dans la colonie. La famine était permanente; les proscrits politiques mouraient ou écrivaient leurs Mémoires; les créoles blancs, ruinés, émigraient; les nègres, éparpillés dans tes bois, vivaient à l'africaine; et les délégués de la Convention, du Directoii-e et du &>nsulat constataient l'impuissance des décrets à faire l'impossible. L'un d'eux, un citoyen Lescallier, fonctionnaire à petit panache, cependant, vit clair dans la situation. Il vit qu'il n'y avait rien à faire avec les ci-devant nègres, et lit des plans de le. Mais...
Rétablissement de l'esclavage.
>li peu après, en 1 802 , style d'alors :
s les « noirs » redevenus nègres et
Eli GUYANE. 43
« les hommes de couleur » redevenus mulâtres, se cachèrent <Jans les bois, où le décret ne put les aller chercher. Quelques-uns qui mouraient de faim, vinrent se présenter à leurs anciens maîtres. Mais les planteurs connus pour brutaux et cruels ne retrouvèrent pas un de leurs hommes. Les ateliers recommencèrent à fonctionner avec 4 ou 5,ooo esclaves au lieu de i4,ooo. On eut, petit à petit, recours à la traite, qui, au bout de vingt ans, avait remis les ateliers sur le pied primitif. Mais pendant les dix années qui suivirent le décret de floréal, on ne s'adonna que mollement à la culture : on avait d'autres préoccupations.
Toutefois, l'Empereur eut une conception parfaitement exacte de ce qu'il y avait à faire pour le salut de la Guyane. Il voulait y tenter en grand et avec méthode, la colonisation blanche, a II y a longtemps que je songe à Cayenne, « disait-il un jour à un sous-ordre, c'est le plus beau pays ' v< de la terre pour y former une colonie. Pichegru y a été « proscrit, il la connaît ; il est de tous mes généraux le ce plus capable d'y créer un vaste établissement. Allez le « trouver dans sa prison, demandez-lui combien il lui cf faut d'hommes et de millions pour fonder une colonie à (c Cayenne; je les lui donnerai. »
Pichegru ne crut pas sans doute à la sincérité des offres de Napoléon, car il préféra s'étrangler que de retourner à Cayenne. Parla suite, l'Empereur n'eut plus le loisir de penser à la Guyane. Il y envoya un agent, Victor Hugues, qui transforma les habitants en pirates.
La bonne population cayennaise avait jadis un faible pour la piraterie. Nous avons vu avec quel enthousiasme, en 1688, elle s'en alla avec Ducasse houspiller et dévaliser Suriname, qui lui fit mettre les pouces. Mais cette fois elle aura plus de succès. Victor Hugues est un brave, un ancien conventionnel qui a exercé pendant deux ans à la
44 HISTOIRE DE LA COLQl^ISATIOIK FRANÇAISE
Martinique et aux Antilles la profession de corsaire de la République Française. Pendant huit ans, de 1800 à 1809, il écumera la côte de Guyane avec un succès toujours soutenu; Les Cayennais devinrent belliqueux comme les raïs de Barberousse.
On peut les soupçonner cependant de 8*étre conduits moins en belligérants qu'en pirates privés, car ils laissèrent, en i8o5 et en 1806, des flottilles de guerre, venues de Para, s'emparer de TOyapock et de TApprouague sans même leur disputer la mer. Les petits profits de Victor Hugues et de sa clientèle durent être assez respectables, car Tor et l'argent abondèrent pendant vingt ans dans la colonie. Mais un beau jour il fallut cesser le jeu. Les Portugais vinrent assiéger le nid de corsaires, et Victor Hugues ne put que stipuler la remise de la colonie aux Portugais. De 1809 a 18 17, nos corsaires, redevenus citoyens paisibles, vécurent dans l'abondance de tous les biens de la terre, sous la domination d'ailleurs intelligente des Portugais du Brésil.
Cependant, quand, en 1817, ^P^^^ deux années de retards, la colonie nous fut remise, que l'or des corsaires avait été drainé par les colonies voisines et par la France, un besoin impérieux se fit sentir : le besoin de bras. Les ateliers étaient aussi dégarnis que cinq ou six ans auparavant; il fallut recourir à la traite et à toutes les immigrations.
Le gouvernement voulut se mettre à la tête de ces entreprises. Il avait là de bien belles occasions de signaler sa maladresse, et il s'empressa de saisir aux cheveux ces occasions toujours trop rares.
Il serait aisé de faire maint récit burlesque des échecs piteux , des déconvenues inouïes^ de l'incroyable guignon qui caractérisèrent tous ses actes. Mais les faits parlent
assez d'eux-mêmes. En 1820, l'administratioii métropolitaine envoya prendre dans les archipels de l'extrême Orient un convoi de 3oo Chinois et Malais, qu'on devait introduire en Guyane pour y cultiver le thé. Le commandant laissa échapper pendant la traversée plus des trois quarts des hommes, qui s'esquivèrent à la barbe du guerrier dans les différents ports où l'on faisait escale. Il ne put en amener que 32 à Cayenne. Et encore, parmi les 32 Mongols il ne se trouvait pas un seul agriculteur, mais seulement des tailleurs et des cordonniers. On les traita si bien, qu'au bout d'un an il n'en resta plus que trois; tous les autres étaient morts ou en fuite. L'entreprise avait coûté 2,5oo,ooo fr., soit 833,333 fr. 33 cent, par tête de Chinois. Le dernier de ces fils du Céleste Empire resta longtemps concierge du palais du Gouvernement.
En 1821^ un gouverneur qui avait pourtant de la valeur, celui-là, Laussat^ grand partisan de la colonisation européenne, échoua complètement dans une nouvelle entreprise d'introduction d'immigrants. Il fit venir des États- Unis sept familles de settlers, pour enseigner aux colons les procédés perfectionnés employés par les Américains du Nord, et créer une espèce de ferme modèle. L'idée était excellente, mais pourquoi aller établir la petite colonie au fin fond de la Guyane, sur la Passoura, un affluent du Kourou? Dans de telles conditions, la ferme modèle de Laussadelphie ne pouvait réussir. Son fondateur ne savait donc pas qu'en matière de colonisation en pays désert, il faut procéder par rayonnement, et que la dissémination est chose extrêmement funeste? Si les settlers avaient été établis dans Tile de Cayenne sur quelques centaines d'hectares déjà desséchés et défrichés , les ennuis de l'isolementy les fatigues rebutantes d'une première installation
en forêt ou en marécage ne les auraient pas amenés à demander à rinfortuné Laussat le rapatriement au bout d'une année.
Cet échec y qui au moins n'élait pas un désastre, n'effraya point le baron Milius, successeur du colonisateur de Passoura. Lui aussi voulut fonder sa ville. Il y tenait beaucoup apparemment , car le digne fonctionnaire, avec la prudence du serpent, s'entoura de précautions sans nombre. Il fit donner les académies, car il se piquait de faire de la colonisation scientifique. Il y eut des mémoires, des rapports, des in-quarto, des commissions et des sous-commissions. Cela valut au pauvre homme la mince consolation (Je voir mourir son enfant selon les règles de la Faculté, Milius débuta d'une façon grandiose : il envoya des sapeurs faire des travaux préparatoires; le plan d'une grande ville fut tracé; les défrichements se firent; des baraquements s'élevèrent. La layette terminée, Milius attendit l'enfant auquel, depuis longtemps, il avait trouvé le beau nom de Nouvelle- Angouléme. Comme la Nouvelle-Angouléme se trouvait à soixante kilomètres de la mer, dans le haut de plusieurs rapides de la Mana, dans un cadre de marais; comme les colons qui furent amenés de France pour la peupler avaient été recrutés principalement dans les maisons de tolérance et parmi les rôdeurs de barrière, le succès ne répondit pas à l'allente du créateur. Cette population dépravée, excitée par la température, l'isolement, rétrangeté, le magnétisme de la solitude et du Grand Bois, se livra à des orgies tellement abominables que l'odeur en arriva jusqu'à Cayenne. Le chaste Milius, honteux et confus, scandalisé , dut renvoyer en France, en bloc et d'un seul coup, toute sa Nouvelle-Angouléme, qui recommença à y faire le trottoir avec plus d'ardeur que jamais. D'aucuns prétendent que le prestige de l'éminent fonctionnaire eut
à souffrir de cette aventure, et que M. le baron jura, mais un peu tard, de laisser désormais aux Alexandre le soin de fonder des villes. Mais pourtant, l'idée du baron, pour graveleuse, n'en était pas moins géniale : pour peupler un pays qu'y a-t-il de préférable à des gens du métier?
La haute administration qui venait de reconnaître académiquement la nécessité de la colonisation scientifique de la Mana , ne pouvait se déjuger de sitôt.
En 18249 ti*oîs familles du Jura, composées de vingt- sept personnes, furent installées aux frais de l'Etat, toujours sur les bords de la rivière de la Mana, mais non plus sur l'emplacement de la pornographique colonie de M. Milius. Les Jurassiens Furent déposés à huit kilomètres seulement de l'embouchure de la rivière.
La nouvelle colonie , plus morale , plus apte^ mieux installée, réussit mieux. Les trois familles avaient intelligemment été pourvues de toutes les choses nécessaires. Le site était réellement bien choisi. Les colons avaient, à proximité, de grandes forêts, de grandes savanes et des terres basses. L'entreprise devait réussir. En effet, le bétail se multiplia rapidement. Les riches et grasses terre des savanes donnèrent de magnifiques récoltes de maïs, jusqu'à trois et même quatre par an. Tant que les Jurassiens ne s'adonnèrent qu'à des cultures qu'ils avaient déjà pratiquées en France, ils réussirent parfaitement. Il faut aussi rendre justice à l'administration d'alors, et dire qu'elle fut assez sage pour ne pas bureaucratiser ou militariser la petite colonie.
Mais bientôt nos Francs«Comtois abandonnèrent les cultures qui leur avaient procuré une large aisance, pour s'adonner à celles de la canne et du coton qu'ils supposaient plus lucratives. Malgré l'insuffisance de bras, d'outillage, de capitaux, de connaissances techniques, la réussite des
petits colons , devenus subitement planteurs , fut complète. Ce fut un malheur. Dans l'enthousiasme du premier moment, nos hommes écrivirent à leurs amis de France pour les engager à les rejoindre. Les enfants du Jura arrivèrent par dizaines, par centaines, sans capitaux, et, ce qui est pis, sans amour du travail. L'espoir d'une fortune rapide, la séduction du luxe, envoyèrent à Mana quantité de ces mauvais colons, de ces dévoyés ambitieux et fainéants comme l'émigration en recrute tant. 1 /encombrement fut une première cause de misère; un trop prompt découragement amena la ruine. Le noyau primitif ayant l'habitude du pays et de ses cultures eût dû revenir au bétail, au maïs, faire les bois; mais, honteux de ne pouvoir réaliser les promesses inconsidérées qu'il avait faites., il s'obstina dans la voie fausse qu'il avait indiquée aux amis, et préféra courir au désastre que de revenir à la modeste aisance des premiers jours.
Quand une famille part avec ses bras et quelques milliers de francs coloniser en pays neuf, elle ne doit compter que sur l'aisance qui, à la génération suivante, deviendra la fortune. Mais à rêver autre chose il n'y a qu'ignorance et folie. C'est déjà bien beau de changer la misère du manouvrier contre l'aisance du propriétaire. La colonie végéta jusqu'en 1826. A cette époque, elle fut rapatriée tout entière. Il est à remarquer que pas un de ces Européens n'aVait été malade. Dont acte : le Jura peut s'acclimater aux savanes de Guyane.
Les Académies et l'Adniinistration s'étaient donc trompées? Non. De 1828 a 18479 un bourg se fondera à Mana. Là où les filles ont échoué les nonnes réussiront. L'histoire de la fondation de Mana est en vérité des plus étranges. Celui qui, en frappant du pied la terre, fera sortir le bourg de Mana des marécages où il dormait comme
dans les Limbes depuis le commencement des âges, ce n'est pas un homme, mais une femme, une femme, il est vrai, que l'auteur de René et des Natcliez appelle un grand homme : Madame Javouhey, fondatrice et supérieure de Tordre des sœurs de Saint-Joseph de Clûny. Madame Javouhey offrit au gouvernement de reprendre à son compte l'œuvre abandonnée, et voici comment elle la mena à bonne fin. Elle organisa à l'embouchure de la Mana, non loin de l'ancien campement des familles du Jura, une espèce de réduction composée de religieuses de Cluny, d'enfants trouvés et de travailleurs libres engagés. Elle débuta avec 38 religieuses, quelques enfants trouvés et 39 engagistes, qui, en i83i, au bout de trois ans, leur contrat ayant expiré, l'abandonnèrent. Malgré ce départ, l'établissement continua à prospérer. En t835, le gouvernement accorda à l'a mère Javouhey que les nègres de traite, libérés en vertu de la loi du 4 m^rs i83i, seraient successivement envoyés dans son établissement pour y être préparés à l'émancipation complète par le travail et les bonnes mœurs. Le gouvernement avait bien raison de confier ces gens-là à Madame Javouhey, car sans doute il aurait été incapable d'en tirer un aussi bon parti qu'elle le fit. Elle en reçut en tout 55o. Madame Jouhey, de 1828 à 1847, mena sa ménagerie philanthropique d'après Tancienne règle des jésuites du Paraguay. De l'habileté, beaucoup de discipline, de l'ascendant, et pas mal de bâton : c'est un régime qui réussit quelquefois avec certaines gens. Voici pour le moral.
Pour le matériel, l'économiste Javouhey avait son plan comme Henri IV, Richelieu, Trochu, et tous les grands hommes» Il était en trois points, ce qui est tant soit peu mystique et toujours de bon gont. Il consistait en ceci : exploiter les bois, élever le bétail, cultiver la canne pour
5o HISTOIRE DE LA COLONISATION FRANÇAISE
faire du rhum. Les l)udgets de la religieuse se soldèrent par des bénéfices énormes. En 1847, le bourg de Mana,qui comptait six cents habitants bien portants , devint le cheflieu d'un treizième quartier de la Guyane. Le bourg n'a pas déchu, ce qui est curieux dans cette colonie; son rhum est toujours renommé , et les Manaouayes , — c'est le nom générique des six cents citadins nègres inventés par la mère, — sont de plus en plus persuadés que Madame Javouhey fait partie, à un titre quelconque, de la Très Sainte Trinité.
Le résultat n*est pas colossal sans doute, mais n'est -il pas plaisant de montrer comment nos plus illustres administrateurs de la Guyane n'ont été que de petits garçons ;i côté de cette brave femme?
Mais pendant que Javouhey s'escrimait à Mana, ces Messieurs avaient martel en tcte. On était dévoré du désir de faire quelque chose. On voulait annexer le Contesté. Faut-il l'attribuer à l'influence du pacifique roi Louis-Philippe? toujours est-il que les gouverneurs de cette époque furent aussi pritchardistes que possible. Ces hommes belliqueux, mais timides, se bornèrent à bâtir une guérite à Mapa, sur le lac du même nom, à cinquante lieues de l'embouchure de l'Amazone. Pendant quatre ans, de i83G à 1840, les Brésiliens rirent dans leur barbe. Puis, dans un accès de mauvaise humeur, l'empereur Don Pedro somma nos héros d'avoir à rengainer leur factionnaire. C'est ce qui porte dans l'histoire le nom de Convention Franco- Brésilienne pour la non-occupation réciproque du Mapa. Car, bien entendu, le gouvernement de la paix à tout prix s'était exécuté avec un sourire poli.
Alors la honte et le ridicule extérieurs étaient secondaires dans la colonie. La crise intérieure était autrement grave.
EN GUYANE. 5f
La philanthropique diplomatie anglaise nous avait interdit la traite en i836. Depuis, les ateliers se vidaient. De nouveaux arrivés ne comblaient plus les vides occasionnés par la mort. Une crise commerciale avilissait le prix des denrées d'exportation. Les entreprises languissaient, les plantations se maintenaient à peine ou s'endettaient. Ce fut dans ces circonstances malheureuses que la métropole porta un coup terrible à la colooie. L'esclavage fut aboli en i848. Tel un médecin qui 9 pour en finir avec un malade fiévreux, complètementanémié,luipratiqueraitune énergique saignée.
Sixième époque : République de 1848.
Seconde émancipation des esclaves.
L'émancipation de 1848 avait ruiné à peu près totalement les planteurs. A la suite de la crise^ découragés, ils vivaient dans l'insouciance et l'imprévoyance. Criblés de dettes par la crise, ils n'avaient pu constituer de capital de réserve. Ils avaient vécu au jour le jour, prélevant tant pour cent pour servir les intérêts de leur dette, mais n'en amortissant pas le capital, attendant pour cela la reprise des affaires. L'émancipation vint les surprendre au milieu de leur quiétude résignée, et ils se virent, avec leurs ateliers déserts, un matériel inutilisable, des dettes, nulle avance, presque aussi pauvres que leurs esclaves. Une indemnité dérisoire, qui ne fut même pas payée intégralement, n'était guère de nature à amoindrir le mal. A la Martinique, à la Guadeloupe, où des fortunes sérieuses avaient eu le temps de s'établir sur des bases solides, les planteurs purent supporter le choc; les petits blancs et les mulâtres, en proportion beaucoup plus forte, soutinrent le travail; et dès qu'on put recourir à l'immigration hindoue ces colonies retrouvèrent l'ancienne
prospérité. En Guyane, les colons ruinés vécurent en vendant leurs bijoux, en se faisant petits fonctionnaires, en recourant aux expédients* Cependant cette époque de marasme et de désespoir ne devait pas durer longtemps. Quelques années après la proclamation de la liberté des esclaves, trois événements considérables inaugurent une nouvelle époque, la plus étrange et à bien des égards la plus triste, l'époque actuelle, Tépoque de Tor. Ces trois événements sont : la transportation, Timmigration asiatique, et la découverte des placers.
Septième époque : La transportation.
Dites à un paysan de Basse Bretagne, qu'un monsieur qui dispose pendant trente années consécutives de trois mille ouvriers qu'il ne paye pas peut faire bien des choses, il vous répondra qu'il le croit bien. Tenez le même langage à un directeur des forçats de la Guyane, il vous assurera qu'il est impossible de faire quoi que ce soit avec les éléments en question. Toute l'histoire de la transportation dans la colonie dont nous suivons les développements est là en quelques lignes.
Pendant la crise dont nous parlions plus haut, des décrets successifs du Prince-Président, puis de l'Empereur, créaient en Guyane un ordre de choses nouveau : la colonisation pénaleétait établie. Un décret du 8 décembre 1 85 1, attribuait à la Guyane et à l'Algérie les affiliés aux sociétés secrètes et les repris de justice en rupture de ban. Aimable confusion des hommes de cœur et des bandits dont nous ne nous étonnerons pas, car nous sommes à six jours seulement du coup d'État. Les décrets se succèdent comme des roulements de fusillade. Décret du 27 mars i852, qui gratifie notre colonie
des détenus du bagne et des forçats libérés qui faisaient une demande de « nouveau séjour. » Décret du 3i mai j852, qui nous attribue les déportés d'Algérie qui depuis leur arrivée auront encouru une peine afRictive ou infamante. Décret du 20 août i853y qui nous vaut les réclusionnaires et les condamnés aux travaux forcés des différentes colonies françaises. Enfin la loi, — ce n'est plus un décret , c'est une loi, — du 20 mai i854, dit que les anciens bagnes de France sont supprimés, et avantageusement remplacés par la transportation en Guyane.
Napoléon III, enfin Empereur, se vengeait de la légitime opposition qu'il avait rencontrée. Le décembriseur ne pensa qu'à se venger. Il savait l'histoire des convicts du sud australien , car il se piquait à ses heures d'économie politique. Que fit-il? Il envoya péle-méleau bagne les Delescluze et les assassins; la consigne pour les garde-chiourmes fut et fut seulement : cruauté pour tous. Napoléon 111 proscrivit ses ennemis, mais il ne le fit point en utilitaire. Personne ne s'aperçut qu'il faisait en Guyane un essai de colonisation pénale. On comprit seulement qu'il venait d'inventer pour les républicains un bagne plus affreux que les autres.
Les cinq décrets pouvaient être pourtant l'origine de la rénovation de la colonie. Les transportés, utilisés à faire des routes, des ponts, des canaux, des travaux de dessèchement dans ce pays où manquent encore tous les travaux préparatoires , eussent rendu à la colonie des services inappréciables.
On les employa à des œuvres extravagantes. Dispersés aux quatre coins du pays, dans les petits Ilots du littoral, sur la côte, dans les forêts de l'intérieur, on s'amusa à leur faire couper du bois, scier des planches, cultiver la canne à sucre, les épices, pour le compte du gouvernement. Au lieu d'enrichir la colonie par des travaux préparatoires, Tau-
torité sembla avoir pris à tâche de la ruiner en faisant avec ses forçats une concurrence illégale et antiéconomique à l'industrie privée. Cette œuvre immorale et béte fut accomplie, heureusement, avec toute la maladresse qu'il était possible d'y mettre. Sans cela le travail libre^ découragé par la concurrence insoutenable du travail des ateliers pénitentiaires, aurait émigré en masse. 11 nVn fut pas ainsi. Un pénitencier n'était pas plus tôt établi qu'il était abandonné. On avait à peine commencé à travailler les bois qu'on abandonnait le chantier pour aller cultiver ailleurs les arbres à épices. Et le bagne voyageait de clairière en clairière, de rOyapock au Maroni, du coton au tafia. Chaque rivière eut tour à tour son petit pénitencier; aucun des quatorze quartiers de la colonie ne put sur ce point se montrer jaloux de l'autre. Les pénitenciers flottants, bien connus sous le nom de pontons, voyageaient de rivière en rivière. C'est là ^qu'étaient soumis à un dur régime, sous la conduite de garde-chiourmes, les républicains récalcitrants et les malfaiteurs endurcis. La transportation tenait la Guyane assiégée. L'administration impériale, dont la sollicitude s'éveillait pour les forçats au fur et à mesure que les déportés politiques disparaissaient de leurs rangs, eut bientôt des attentions touchantes pour ses aimables pensionnaires. On retira petit à petit les ateliers des localités insalubres qu'ils étaient chargés d'assainir. Chaque nouveau gouverneur arrivait avec un système merveilleux, élaboré à Paris, dans le silence du cabinet, à coups d'auteurs latins. Ce système bien plus humain, beaucoup plus efficace, cent fois supérieur à celui du gouverneur précédent, était le plus souvent abandonné dans la même année pour des méthodes encore meilleures. Après trente années de tâtonnements comiques, l'administration aujourd'hui en a pris son parti : elle n'essaye plus rien du tout. Jl faut admirer toutefois ce tour de force : il v a cin-
quante moyens d'utiliser la transportation; il n'y en a qu'un seul de la rendre improductive. Ils se sont mis au moins vingt-cinq, et ont passe trente ans pour obtenir ce dernier résultat. A un moment donné pourtant on (ut sur le point de réussir, de faire quelque chose;, heureusement que l'autorité y mit bon ordre. Ladite autorité, qui ne pensa pas sérieusement pendant une seule heure à faire tracer des routes par ses forçats, avait, petit à petit, concentré les transportés sur les rives du Maroni. iJi fut appliqué un des soixante-douze systèmes de l'administration à l'imagination fertile : le système des concessions. Système inférieur, mais qui devait toutefois donner des résultats. Cinq villages naquirent; des concessionnaires plus ou moins libres, isolés des camarades embrigadés, cultivaient les légumes d'Europe, les denrées coloniales. L'un des cinq villages, Saint- Laurent, devint rapidement une petite ville. Cela devenait inquiétant. L'administration, dans sa moralité et sa clairvoyance, ne pouvait donner aux honnêtes gens de Cayenne le spectacle dégoûtant de la richesse insolente des transportés de Saint-Laurent. On parla de l'âme de la colonie, de plaie,* de lèpre; des citations morales furent faites en toutes les langues. Une série de mesures bien combinées ruinèrent la ville pénitentiaire, jeune et insolente rivale de l'antique Sodome. Et la colonisation pénale reprit son caractère moral. Aujourd'hui les consessionnaires de Saint-Laurent surveillés, tracassés, administrés comme on ne doit pas l'être même en enfer, — il leur faut trois signatures pour vendre une carotte, — ne cultivent plus les denrées d'Europe et du Tropique, mais seulement le farniente. Et des Iles du Salut au Aeuve Franco-Hollandais, nous assistons à un spectacle édifiant : les transportés livrés à l'œuvre la plus moralisatrice que l'on connaisse encore. Cette œuvre, cette pensée, sortie, comme Minerve, toute armée du cerveau de quelque
grand administrateur méconnu, consiste à faire rouler aujourd'hui des brouettes de pierre de tribord à bâbord de rétablissement pénitentiaire, et, demain, de faire ramener ces mêmes pierres de bâbord à tribord; et ainsi de suite pendant l'éternité.
En résumé, l'administration n'ayant pas eu le bon sens tout bourgeois d'employer la transportation aux travaux préparatoires, qui manquent encore complètement et sans lesquels il n'y aura jamais d'immigration sérieuse, se servit de ces milliers d'ouvriers et du budget afférent, qui est de six millions par an, à faire aux quatre coins de la colonie, à tort et à travers, et le plus souvent en dépit du bon sens, des essais administratifs de culture, d'exploitation forestière et pastorale, aussitôt abandonnés qu'entrepris par les petites vanités brouillonnes qui se succédaient au pouvoir. On avait des mortalités de 62 pour cent par an, comme, par exemple, au pénitencier de la Montagne d'Argent. Et cette autorité scieur-de-long et jardinier, savez- vous ce qu'elle a fait avec cette force gigantesque qui peut se représenter par le travail de cent milUe ouvriers pendant un an, appuyés sur un capital de cent millions? Rien, rien, rien!
On a piétiné sur place, pataugé dans la boue pendant trente ans, et aujourd'hui, en l'an de grâce 1886, tout est encore à commencer. Il est des grands hommes de Cayenne, qui demandent avec des pleurs et des cris le retrait de la transportation. Il serait plus intelligent d'utiliser cette force colossale, que de se voiler la face en la voyant passer. S'il existe un administrateur en France capable de faire travailler en Guyane aux travaux préparatoires, transportés et récidivistes, qu'on l'envoie de suite à Cayenne comme gouverneur à vie et avec des pouvoirs illimités.
En même temps que l'administration dépensait en entreprises baroques les ressources de la transportation, les
colons gaspillaient, avec guère plus d'intelligence les for* ces que d'un autre côté l'immigration leur fournissait.
Les i4|00o esclaves émancipés en 1848 furent transformés en électeurs par un décret solennel. Mais le sacrement fut impuissant à en faire des producteurs. Ils restèrent fainéants comme avant la descente de la Grâce , et il fallut chercher d'un autre côté.
I^es poètes qui dirigeaient les affaires de la seconde République ne paraissent pas s'être beaucoup préoccupés de la Guyane. Les gouverneurs, de leur côté, ne pouvaient prendre des immigrants à leur compte^ pour leur faire accomplir les travaux préparatoires nécessaires. Nulle compagnie non plus, compagnie à puissant capital, en pos* session de vastes espaces et d'avantages sérieux, ne se forma pour le défrichement, la mise en culture, l'exploitation des terres guyanaises. L'émigration ne vint pas encore de là.
Ce fut sans plan et sans méthode, au hasard des goûts et des besoins particuliers, que se fit le recrutement des émigrants; de sorte que l'immigration, à faible courant, irrégulière, inappropriée servit aussi peu que possible les intérêts généraux de la colonie.
De 1854 à 1869, pendant que les directeurs de la transportation se livraient à leurs désopilantes expériences , les colons demandèrent des émigrants à l'Afrique. On les rerecruta sur la côte de Krou, à Libéria, au Dahomey, au Gabon. Plus de mille furent introduits. Mais en 1869, des philanthropes maniaques firent interdire ce recrutement, sous le prétexte ridicule qu'il encourageait les guerres entre les petits potentats de la côte. Ces populations dégradées et abruties n'en continuèrent pas moins leurs perpétuels combats, seulement, au lieu de vendre leurs esclaves aux recruteurs français qui leur donnaient la liberté, le
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bien-être et bientôt les droits politiques, elles recommencèrent, tout simplement, à les manger.
En i86f, nos négromanes, qui venaient de déployer tant d'ardeur pour protéger leurs bien-aimés Africains, firent demander à l'Angleterre la permission de faire la traite des Hindous. Il ne s'agissait que d'Aryas, de Dravidiens ou de Kouschites; c'était moins grave. L'Angleterre faisait une assez bonne opération : en nous vendant ses Hindous des castes dégradées, elle débarrassait l'Inde de l'exubérance de sa population, de la lie de ses castes, et ne donnait, en même temps, à nos colonies qu'une population rachitique rongée de syphilis. Et encore, au bout de treize ans, en 1874 9 quand elle vit qu'on avait tout de même trouvé moyen d'utiliser les parias gangrenés au physique et au moral qu'elle nous avait généreusement cédés à un prix respectable; quand elle s'aperçut que cette engeance valait pour nous encore mieux que rien du tout, son but n'étant pas atteint, sous prétexte de mauvais traitements infligés à ses sujets, elle nous ferma les ports de rinde. Trois mille coolies avaient été introduits dans la colonie. Depuis 1860, nous avons aussi introduit quelques centaines d'Annamites. L'immigration asiatique eût pu toutefois rendre de sérieux services, si la fièvre de l'or ne s'était emparée de la colonie.
Les partisans de l'immigration africaine se sont de nouveau agités en 1882, sous le couvert d'un nègre enrichi de Cayenne, dont quatre ou cinq intrigants multicolores tirent les ficelles. L'échec a été aussi complet qu'il devait l'être avec de pareilles gens.
Des efforts sont faits actuellement pour attirer l'immigration chinoise, si utile, mais si périlleuse. Douze ou quinze fils de Han, établis à Cayenne, menacent déjà de se rendre maîtres de tout le commerce de la place.
Chinois, Hindous , Nègres ont leurs partisans et leurs détracteurs parmi les créoles qui disputent doctement sur la question.
Les administrateurs insulaires et les mulâtres de couleur foncée tiennent pour le nègre. Ils sont forts comme des Turcs sur leurs principes, et capables de pousser leurs arguments jusqu'aux dernières limites de la logique. Les uns pour avoir de l'avancement, les autres parce qu'ils sont orfèvres, vous parlent sans broncher de l'assimilation à peu près immédiate d'un anthropophage du Congo à un citoyen français ayant quatre-vingts générations de civilisation. Dès qu'ils seront capables de porter un pantalon et un bulletin de vote, est-ce que les nègres ne seront pas Parisiens comme vous et moi?
Les mulâtres à peau claire, les épiciers européens et deux ou trois fonctionnaires, demandent l'immigration coolie. Ils ne veulent pas être soumis à la tutelle. des nègres. Ils veulent des auxiliaires et non des égaux ou des maîtres. Au nom de la civilisation , ils demandent que les destinées du progrès dans la colonie ne soient pas confiées à la race la plus fruste de la terre. Les coolies sont doux , pacifiques, intelligents, ils peuvent rendre de grands services; en les traitant bien, ils fournissent plus de travail que les nègres, médiocrement laborieux de leur nature.
Enfin un petit groupe, peu nombreux, tient pour l'émigration chinoise.
Il est une quatrième immigration à laquelle personne ne parait plus penser, et qu'il ne serait peut-être pas mauvais d'étudier : c'est l'immigration blanche. J'ai fait justice plus haut de la légende qui fait de la Guyane un pays inhabitable pour l'Européen . Les causes qui ont fait échouer les diverses entreprises de colonisation par les Français sont connues. Je voudrais que la colonie fût utile aux
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Français. Je ne vois pas pourquoi les contribuables métropolitains feraient les frais de ridicules essais de transplantation de nègres, de la côte de Guinée à la côte de Guyane. Je ne vois pas pourquoi ces mêmes contribuables donneraient à grands frais des sauvages à la civilisation, pour envoyer ensuite chez ces pseudo-civilisés nos enfants en tutelle. Faites plutôt de la colonisation blanche basée sur une hiérarchisation de races.
Que la France, que d'intelligents capitalistes, industriels, entrepreneurs, de puissantes sociétés bien montées , aménagent ces belles terres de Guyane pour y transplanter, après les travaux préparatoires faits par une race inférieure quelconque, ceux des pauvres et des courageux du vieux pays qui voudront, la hache et la charrue dans les mains, venir conquérir dans ces terres nouvelles la véritable indépendance, la véritable liberté, Taisance et peut-être la richesse.
Que les bons électeurs actuels et leurs congénères futurs nomadisant dans les forêts du littoral, soient novés dans une population française étagée depuis la côte jusqu'au plateau intérieur. Sinon, que l'on se range à l'avis de ceux qui disent qu'il n'y a rien à faire pour nous dans ce pays , et qu'on agisse en conséquence' Car le satu quo nous ridiculise, comme disait si justement Jules Duval.
En 18549 un ouvrier des mines d'or de Minas -Geraes , Indien brésilien appelé Paulino, découvrit des pépites en arrachant de la salsepareille dans une crique du haut Âpprouague. Un coolie, qui l'accompagnait dans son voyage, l'aida à fabriquer les rudimentaires appareils encore aujourd'hui en usage dans la colonie pour l'extraction de
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l'or des alluvions des rivières. Paulino ne savait pas notre langue. Un honnête homme, qui était un homme de valeur, Prosper Chaton , ancien consul de France à Para , traduisit en français le petit rapport du Brésilien. Mais au lieu de s'associer avec Paulino, songeant à faire la fortune de la colonie avant de songer à la sienne propre, il courut informer le gouverneur local. Chaton mourut pauvre, après avoir dédaigné vingt fois la fortune. Ce fut un vieux blanc créole, d'une des plus honorables familles de la colonie, M. Félix Couy, qui exploita le premier les placers, de concert avec Paulino. Le premier placer de la colonie fut celui de l'Arataye, dans le haut de l'Âpprouague. Couy y fut assassiné, et, peu après, Paulino mourut à l'hôpital de Cayenne dans le dénuement.
Ce n'est pas à gens comme Chaton et Couy que la fortune réserve ses faveurs. Quelques vauriens sans conséquence, un portefaix, un charbonnier, un maçon, un tonnelier, un palefrenier, par toutes sortes de procédés obscurs, mirent tout d'abord la main sur quelques millions. Successivement les criques de l'Approuague, du Ouanari, de l'Oyapock, de l'Orapu, de la Comté, du Kourou, de Sinnamary, de la Mana et duMaroni, furent fouillées, tournées et retournées en tous sens. Des sommes énormes furent englouties dans ces recherches. La population tout entière émigra aux placers, où une très petite partie gagna de l'argent, et où une bien plus forte se ruina.
Ije travail des placers , qui consiste à retourner les boues des criques et des marais, décima la population ouvrière. Tous les ans il se faisait des vides qu'il fallait combler. Mais l'étrangeté de la vie du Grand-Bois, l'appât d'un salaire élevé, l'espoir secret de voler des pépites, maintenaient le marché convenablement approvisionné de travailleurs. Coolies, nègres, Chinois, Martiniquais, aFfluèrent,
et bientôt la fine fleur des aventuriers français sembla choisir la colonie comme lieu de rendez-vous. Tout travail agricole fut abandonné, toutes les industries locales tombèrent. La colonie vécut au Grand-Bois. Les déceptions, les dépenses infructueuses, la jalousie, la rage de la fortune rapide donnèrent à la recherche de l'or un caractère forcené. On se précipitait dans tous les sens dans les hauts, aussi loin que possible, avec la fièvre, jouant son va-tout, empruntant pour le rejouer encore, et cela finissait parfois par la mort ou par le déshonneur. On se disputait , on s'escroquait les placers. Directeurs , employés, dégoiîtés de faire la fortune d'un maître qui la veille était leur valet, paressèrent et parfois volèrent. Les ouvriers suivirent l'exemple, et volèrent aussi. L'industrie de l'or volé s'établit à Cayenne. L'ouvrier descendu de la mine savait bien , et sait toujours, à qui vendre le produit de ses larcins. Avec l'argent que vient de lui compter en cachette l'honorable épicier du coin , avec les économies qu'il a faites pendant une année de travail , il mène pendant deux mois une vie de débauches et d'orgies. L'or ne lui coûte pas, il le prodigue. Quand le malheureux n'a plus un liard, fatigué, énervé, délabré, hébété, il remonte, mourir. A quoi tout cela a-t-il servi? A avilir l'ancienne population et à en amener une autre encore plus méprisable; à tuer toute agriculture et toute industrie, et à faire renchérir le prix de la nourriture , des logements et des objets de première nécessité à un prix monstrueux; à faire mourir quelques milliers de jeunes gens dans la forêt, qui n'en demeure pas moins vierge. Qu'a-t-on fait des 5o ou 55 millions d'or extraits des alluvions? La plus forte partie a été dépensée en extravagances ou ^en nouvelles recherches; l'autre a été placée en France en rente sur l'État, par cinq ou sixCrésus de trouvaille. Ces truands de la veille, milords
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du lendemain^ crèvent maintenant dans leur peau de vanité et d'arrogance.
En somme, la colonie a été rufnée. Le plus clair de sa richesse, le capital emmagasiné en terres cultivées, instruments de culture, appareils industriels, a disparu. L'or trouvé au placer y est retourné , et a été incorporé aux boues des criques sous forme de recherches infructueuses. Le crédit de la colonie est perdu. Les habiles de la contrée s'étant habitués à vendre aux financiers parisiens des placers déjà épuisés, les capitalistes métropolitains considèrent maintenant comme une duperie toute opération faite avec un placérien cayennais. L'aristocratie européenne des placers de Guyane, d'anciens marchands de bœufs, d'anciens sergents, d'anciens cuisiniers, malgré ses décorations et ses places au conseil général, est reçue d'une singulière façon, quand il lui arrive de se présenter aujourd'hui dans le cabinet d'un homme d'affaires parisien.
Si seulement ces faquins avaient songé à faire servir l'industrie aurifère à la prospérité générale de la colonie, comme cela s'est passé partout ailleurs! Mais il n'en a été rien. Pas une route, pas un canal, pas une institution de plus!
Celui qui a vu de près pendant deux ans cette population nouvelle, son égoïsme étroit, sa vanité ridicule, qui a vu combien était réduit le groupe des hommes honnêtes et intelligents de la colonie, ne peut qu'être inquiet à l'endroit de la France équinoxiale.
Quand le dernier placer sera épuisé, que la dernière bâtée sera lavée, que la gangue sera vide, qu'arrivera-t-il? La colonie se trouvera avec moins de bras, moins de courage, moins de crédit et moins de capitaux qu'en i854 et même qu'en 1680.
L'époque de l'or d'alluvion touche à sa fin ; dans dix ans
elle aura complètement disparu ; après cette maldonne de quarante ans, quel jeu va jouer la colonie?
On nous saura gré de faire grâce de l'histoire administrative de cette dernière période. Nous avons montré la transportation inutilisée y les placers nuisibles, l'immigration gaspillée. Ces trois faits remplissent l'histoire. Inutile de broder sur cette trame la biographie des frêles roitelets qui ont successivement émargé au budget des gouverneurs pour la somme annuelle de 4S9O00 fr.
Après deux siècles d'efforts, 3o,ooo Français et 3oo millions dépensés, pouvons-nous dire que nous avons créé une Guyane française?
La population qui est de 25,ooo habitants, celle d'un canton de la métropole, ne compte pas, parmi les créoles, cent Français d'origine française, moins que la population d'une commune métropolitaine. Le reste est une arche de Noé, 011 se coudoient nègres^ mulâtres, coolies. Chinois, Annamites, Martiniquais, Hollandais, Surinamois, Anglais, Portugais, Arabes, Kabyles, Brésiliens, Yankees, Japonais. On parle toutes les langues dans ce milieu cosmopolite : l'anglais, le portugais, l'espagnol, le chinois, l'annamite, l'arabe, le berber, le malabar, le tamoul , le créole martiniquais , le créole cayennais et même le français. Celui-ci fume l'opium, celui-là le haschich, les civilisés chiquent, ceux-là mâchent le bétel. Ici on \ote, là on danse comme au Congo, plus loin c'est une fête hindoue, les soldats de Mokrani s'arrêtent dans les rangs en marche, sous l'œil du garde-chiourme, et adressent leur prière à Mahomet. Je vois un turban, plus loin un fez, le costume de Pékin, celui deTokio; je distingue un burnous, la gandoura des Soudaniens, des nègres en chapeau à haute forme, des gens en calembé. d'autres nus. Le drapeau français flotte au-dessus de tout cela. Des officiers nègres, des fonctionnaires coolies, des administrateurs
à type incertaiu, qui nous viennent de je ne sais où et n'ont jamais vu la France, circulent dans ce musée. Je me sentirais aussi bien chez moi à Singapour ou aux iles Fidji. Cela, un prolongement de la métropole ! un quatre-vingthuitième département! Passons vite, car les 3o,ooo Français que l'ineptie administrative a assassinés sur ces rivages se lèveraient en masse des tombeaux inconnus où ils reposent pour nous faire entendre leurs protestations indignées.
Quelques honnêtes vieux créoles blancs se lamentent dans leur coin comme Jérémie, sans espoir. Ceux-là seuls ne méprisent pas la terre, et ils sont honnis pour ne pas la mépriser. Une de nos communes moyennes fait plus de culture que toute la Guyane actuelle, de TOypoack au Maroni.
Quand le dernier placer aura été épuisé, ce qui aura lieu d'ici quelques années, toute industrie aura disparu ; il restera à peine, par-ci par-là, quelques chantiers de bois.
Sans industrie et sans agriculture, un pays n'a pas de commerce. Celui de la Guyane, si l'on n'y comprend pas la vente de l'or, est actuellement de quelque 100,000 fr. à l'exportation.
Quand l'or aura disparu, la colonie ne sera plus qu'une vaine ombre, un fantôme de colonie, une possession sur le papier. La France Équinoxiale n'aura plus de réalité tangible. H restera une ville de Cayenne avec des maisons vides, comme celles du village abandonné de Goldsmith. On trouvera deux ou trois bouts de route ne conduisant nulle part, même pas aux dix ou douze hameaux, formés de carbets aux toits de chaume, disséminés dans la forêt de la côte, et qu'on appelle pompeusement aujourd'hui les chefslieux des quartiers. Après trois cents ans, nous n'aurons pas fait plus de travaux préparatoires que n'en feraient en six mois les Américains dans un de leurs districts du Far- West.
Tout sera à recommencer.
La rare et multicolore population créole, non seulement n'a pas incorporé au sol ses capitaux, mais ne les a pas conservés dans la colonie. . Chacun a vécu au jour le jour, payant la viande dix francs le kilo quand c'était nécessaire, mais n'élevant paset ne cultivant pas. Les individus enrichis à la mine ont compris d'instinct la nécessité d'une culbute. Ils ont immobilisé leurs capitaux en les plaçant en rentes sur l'État. Ils dépensent leurs revenus à acheter des électeurs, à solder des harems de négresses. D'ailleurs, ces messieurs émigrent les uns après les autres vers la métropole, ou ils s'en vont cacher, dans quelque petit village bien obscur, leur nullité tarée et leurs richesses. Les deux ou trois cents personnes intéressantes et respectables de ce milieu contaminé, désespérées du présent, épouvantées de l'avenir, impuissantes, se résignent en gémissant.
La situation est triste. Après trois siècles, cent expériences malheureuses, pas de travaux préparatoires, pas de population, pas de capitaux, pas de vie économique, et le peu qu'il y a de tout cela, c'est Cayenne, une nuisance.
Le progrès, la colonisation, le peuplement ne peuvent venir d'agents intérieurs, la mise en branle du peu qui existe ne peu être obtenue par des propulseurs locaux, car ces agents, ces propulseurs n'existent pas.
Il n'y a pas non plus à compter sur l'administration métropolitaine, pour toutes sortes de raisons qui fourniraient matière à tout un chapitre. Entre autres, parce que depuis trois cents ans Tadministration française a échoué dans toutes les tentatives qu'elle a faites en Guyane. Et aussî parce que cette administration métropolitaine, qui pourrait faire encore aujourd'hui ce qu'elle a fait déjà dix fois : risquer et perdre sur cette terre quelques milliers de Français et quelques dizaines de millions de francs, se désintéresse aujourd'hui de sa colonie.
Y a-t-il à compter sur les capitalistes et les hommes d'affaires de l'Europe? Quel Rothschild prêtera son argent, quel grand administrateur, ses lumières? La Guyane, de longue date, a mauvaise renommée. Et nos placériens actuels, par les opérations louches qu'ils ont lancées sur le marché de Paris, ont enlevé à la France Equinoxiale le peu de crédit qui lui restait encore.
Nous ne chantons pas le De profondis; nous constatons simplement ce qui est. Pas de population, pas de capitaux, pas de crédit. La ruine totale est proche. Eh bien ! c'est peut-être de cette dernière catastrophe que sortira la renaissance. La colonie, dans ses limites incontestées, a pour 10 milliards de bois d'ébénisterie et de construction; ses savanes peuvent nourrir 600,000 têtes de bétail; les terres basses et les terres hautes se prêtent aux cultures de tous les climats. Avec une immigration préparatoire tenue en tutelle, nous pourrions faire exploiter tout cela. Mais aurons-nous l'intelligence de renoncer au système de colonisation sentimentale que nous appliquons si volontiers partout ? Il est très probable que non. Alors, prenons une résolution virile, à la suite de laquelle on ne pourra plus, selon la très énergique expression de Jules Duval, nous jeter à la face l'exemple de cette colonie « comme une injure et comme un défi ! »
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