‹ La France équinoxialeChapitre 23 sur 57 · Jahurias · texte numérisé non relu

Jahurias

19. Corocoros, Haut-Kérari, de la famille Cobbéo. :>.o. Ipécas. Haut-Içana, de la famille Baniva.

21. Omauâs. Aux sources du Uaupès et dans le haut de TApaporis.

Il s*en faut que ces tribus soient toutes bien connues et qu'elles offrent toutes le. même degré d'intérêt.

Les Omauas seraient de grands fabricants de curare et pratiqueraient la circoncision. Leurs hamacs sont renommés. Ils sont en communication, mais d'une manière fort irrégulière et fréquemment interrompue, avec les gens de Neiva. Les Omauas sont de la religion de Jurupari.

Les Cobbéos portent les cheveux très longs et leurs femmes les portent rasés. Ils les enroulent en une seule tresse . qui leur tombe derrière le dos et ressemble à une carotte de tabac. C'est dans le pays des Cobbéos, sur les bords du Codiari, que se trouvent de curieux monuments souterrains, espèces de cryptes ou temples souterrains, anciens vestiges sans doute de 'la civilisation chibcha, mais sans aucune trace d'ossements, de poteries, ni d'étagères en pierre pour supporter des urnes funéraires. Ce sont des souterrains revê-

T. II. Il

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tus intérieurement de murs et de voûtes en pierres de taille, dans lesquels coulent parfois de petits igarapés. Ils ont pour ces constructions un respect effrayé et religieux. On sait que les Chibchas avaient l'habitude de dissimuler la sépulture des chefs sous le lit d'une rivière dont ils détournaient momentanément le cours. Ces cavernes artificielles, avec ou sans igarapé, ^s'appelaient bobedas (Voir Cieza, Simon, Piedrahita,.elc.). Comme les Chibchas avaient l'habitude de dessécher les morts du commun dans des a barbacoas » à feu doux et d'embaumer les chefs, on aurait des chances de trouver des momies dans les bobedas du Codiari.

Les Cobbéos sont déjà mélangés d'Omauâs.

On trouve, à ce qu'on assure, du cristal de roche sur les bords du Codiari.

Il existe plusieurs tribus Cobbéos mal connues; elles parlent toutes un même dialecte, le cobbéo.

Les Tarianas et leurs alliés, les Banivas, sont peut-être les tribus les plus intéressantes de la contrée. Elles ont plusieurs mots caraïbes dans leurs langues Q|t semblent appartenir à cette grande famille.

Les Tarianas {javis^ tigres) du temps du P. Gregorio ne formaient qu'une seule nation, soumise à un seul tuxau. Maintenant, il y en a deux, l'un à Panoré, l'autre à Jauarité. \jà tuxau unique de iSSa exerçait une autorité absolue sur sa tribu, bien plus rigoureuse que celle qu'exercent aujourd'hui les deux tuxaus , de plus, il avait une grande autorité dans tout le Uaupès. Jauarité était alors le grand centre des Uaupès, et cette hégémonie durait, parait-il, depuis longtemps. Pour les Tucanos, ils étaient dès lors divisés en plusieurs groupes.

Les Tarianas paraissent être la tribu guerrière de la contrée, en même temps que la tribu sacerdotale. Ce sont eux qui possèdent le tambour de guerre, un bois cylindrique

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avec une fente peu ouverte. Il faut trois hommes pour le soutenir. On le frappe à coups réguliers, comme pour le toc* sin, avec une grosse baguette emmanchée dans une palette de caoutchouc. Il résonne peu dans la salle même où on le frappe. Mais, au loin, il fait un grand bruit parfaiteaient distinct, et sinistre, et il s'entend, parait-il, d autant mieux au dehors, que la maison dans laquelle on le frappe se trouve mieux fermée. Aujourd'hui, les guerres sont rares, et on se sert principalement du tambour pour appeler aux dabucuris et aux cachiris. Les Tarianos ont aussi à peu près le monopole des macacarauas : ils sont les plus fanatiques des Indiens de la rivière. Leur langue, qui se rapproche du baniva, passe pour la pUis difficile des girias du Uaupès. Les Tarianas racontent qu'ils ont formé Tavant-garde des nations du Uaupès. ils auraient pris en* core plus au nord que les Banivas et les Cobbéos, par la contrée du Guaviare. Ils ne durent pas beaucoup se mêler aux Chibchas, sur le flanc des territoires desquels ils durent passer, car on ne trouve aucune trace chibcha dans leurs mœurs actuelles. D'ailleurs, à l'époque du voyage probable des Tarianas, les Chibchas devaient être déjà soumis aux Espagnols. Les Tarianas ont pour vassaux les Piratapuyas et les Juruparimiras (gens de Jurupari).

^ Les Macus sont, à bien des égards, une des nations les plus intéressantes du Uaupès. De Manàos aux Andes, les Maciis sont les esclaves des autres tribus. Ils errent dans les forêts, sans habitations, vivant sous les arbres et changeant pour ainsi dire tous les jours de campement. Us sont timi-> des et effrayés; dès qu'un Indien parlant un autre dialecte parait au milieu d'eux, ils reprennent leur route dans la forêt, cherchant des retraites encore plus cachées. Us vont rarement en pirogue, mais ils connaissent admirablement la forêt, dans laquelle ils ne se perdent jamais. Ce sont pro-

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bablement les vestiges d'une ancienne race aborigène réduite en esclavage par les tribus conquérantes : Tarianas^ Tucanos, Uananas, Banivas. Les regatôes apprécient les Macùs comme chercheurs de salsepareille. L'épithète de c( Macù » est injurieuse dans la contrée pour les autres Indiens.

Les Desanas sont des métis des Maciis et d^s autres tribus. Ils sont également vassaux-nés. Un peu moins sauvages que les Macns, ils habitent entre ces derniers et la grande rivière.

Les Sous-Ouananas en sont encore à Tépoque de la pierre polie, et dans leur pays on trouve beaucoup de ces instruments.

Ces trois tribus, ainsi que les Juruparimiras et les Piratapuyas, doivent appartenir à la race aborigène réduite.

Géographie p/ijsique. — La géographie physique de la contrée est connue dans ses grands traits.

De Trovao à Jutica, en remontant , on compte treize jours de canotage, dont un demi de Trovao à Yù, un jour de Yiî à Micura, deux jours de Micura l\ Ananà, uu jour d'Ananâ à Taraquâ, un jour de Taraquâ à Panoré, un jour de Panoré :i Ivilurapécuma, un jour et demi d'Ivitura à Juquira, un jour de Juquira à Jauarité, un jour de Jauarité à Umari, un jour d'Umari à Cariirù, deux jours de Carurû à Jutica.

Santa-Lucia se trouve à un jour dans le Paporis, soit à un jour de Jauarité.

De Taraquâ à Turigarapé du Tiquié, on remonte pendant dix jours : huit jours jusqu'à Maracaju, sept jours jusqu'à Uiraposo, six jours jusqu'à Tucano.

Voici la liste des cachoeiras du Uaupès. Les plus importantes sont écrites en italiques :

Patiorc^ Pinopinô, Oy a pissé, Jaiiarité^ Acaricâ, Mucura,

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Umari, Abacaba, Japû^ Arara, Gui, Jandù, Jabiiti, Juruti, Caruru, Cimelerio, Mapaty, Tapiiracanga, Tapiirajùra, ^acaréy Juiica, Pacù, Macocô, Anana, Mutum, Tapioca^ Tucunaré , Taïassù 9 Jracapuriy Acurày Tatû, Miritis, Mutualto, Acaïca, Jurupari, Jui. Au-dessus de Jurupari cachoeira, il n'y a plus que la petite chute de Jui, tout près de celle de Jurupari, puis le rio Uaupès est libre jusqu'à ses sources.

Soit Irente-six cachoeiras principales. De Jauarité à Jui elles se touchent pour ainsi dire toutes. C'est un voyage terrible; il faut décharger sans cesse; on ne passe que deux ou trois cachoeiras en un jour et quelquefois une seule, et ces chutes sont presque toutes plus périlleuses que celles de Sao-Gabriel. Le passage des chutes coiile fort cher. D'abord, chaque cachoeira a son « pratique » qui se fait bien payer. De plus, il vient toujours une foule d'Indiens que Ton n'a pas demandés mais qui exigent tous un salaire, la besogne une fois faite. Il faut s'exécuter; c'est l'usage. Ils ne se contentent pas toujours de perles et de tabac et vont parfois jusqu'à exiger un pantalon ou une chemise.

En haut de Jurupari cachoeira, il y a peu de sitios; l'alimentation est difficile , et le recrutement des pagayeurs presque impossible. Abandonné dans le haut de Jurupari, on aurait des chances sérieuses de mourir de faim.

Dans ces hautes régions, on trouve , paraît-il , quantité de rochers dessinés, racontant la légende du Jurupari.

Les afnuents du Uaupès ont peu de chutes, sauf pourtant le Papori, qui est une longue cachoeira.

Le haut Uaupès est formé de plusieurs petites rivières et a, par conséquent, plusieurs sources. Jesuino Gordeiro, directeur des Indiens, a remonté, en i854, une de ces rivières mères jusqu'à la serra Camareta, où elle prend sa source, non loin des Andes. JoSo-José, inspecteur de Sao-

Peiirff^ fn a remonté one autrr q'ii coauDonique aTec iladÏM.): 3^icobo PaSiela, du rîo 3^e^ro. en a rvamité Mine troftsieme. tf]ui prend sa source (Los le Campo. H 5 a dans b rézion des sources beaucoups de bcs. nfto^ens et pefjti.

Le L'âupes prend sa source principale au bc de FEspeUio 'du VirrÀr , au pied de b serra Camareta. qui a eo^iroo Vx» mètres de hauteur. Il but quinze à \\np. jocns potir remonter de Jumpari cacfaoeira aui sources, et di^ pour retiKinter de Jutica à Jurupari cachoeira. Au-dessus de ce dernier point, b rivière, libre de ctiutes, est considérablement rétrécie et bientôt encombrée de bots tombés.

Sur le haut laupês et sur le haut Apaports habilenl les f>mauas« qui, à Tépoque de Jesuino Cordeiro. descendirent jusqu'à Sâo-Galxîel mais qui, depuis, n*ont pas aliandonné leurs montaenes.

Mœurs. — Les Indiens du Uaupès sont généralement de petite taille. Cependant on trouve diez eux des hommes et des femmes au-des>us de b moyenne européenne. Leur teint %arie du café au bit au chocobt. Leurs traits ont généralement un caractère mongoloïde prononcé. Cependant on trouve dans le nombre des têtes d'un caractère presque entièrement européen. Leurs cheveux sont noirs et lisses, njals pourtant parfois châtains ou même blonds. Us ont une odeur sut generis presque aussi forte et aussi désagréable que celle des nègres et qui ne provient pas de b malpropreté, car ils se bvent plusieurs fois par jour.

>Ialgré leur apparence de docilité, ils sont peu soumis pour b plupart, surtout les Tarianas et les Banivas.

ils sont ivrognes par-dessus tout. On ne les peut gu«pe gou%'ernrfr qu'avec de la cachaça, et, quand ils sont ivres, ils deviennent aisément insolents, violents et cruels.

Toutes leurs fêtes ont un caractère orgiaque. Ils ont le

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<c petit caclliri » qui dure une nuit et le « grand cachiri » qui dure deux ou trois jours. Ils font de ces cacliiris à tout propos, quand la^ fantaisie leur en prend. Us ont aussi un <c dabucuri a laïque, qui est une orgie sans caractère religieux. Dans toutes ces fêtes on boit le cacIiiri, l'ipadù, le caapim, et la cachaça quand on en a. Le caapim est une liqueur enivrante faite avec une berbe qui est peut-être une espèce de cbanvre. Le caapim est très amer. On en prend peu, un demi-verre suffirait pour empoisonner. L'ipadu est la coca des Boliviens macérée dans la cachaca. Avant certaines fêtes, on procède à des insufflations de tabac dans de grandes trompettes, comme chez les anciens Tupis.

A moins de caapim, les femmes s'enivrent moins souvent, moins complètement et moins salement que les bommes dans les cacbiris et les dabucuris. Pourtant, quand elles ont de la cacliaça, elles disputent, et quelquefois victorieusement, à leurs seigneurs les palmes de Tivrognerie.

C'est dans un bois creusé en forme de pirogue qu'ils mettent leur cachiri, c'est autour de cette grande aiige qu'ils dansent. Ils s'appuient de la main droite sur l'épaule de celui qui précède. Le tuxau mène la danse et chante sur un ton monotone les exploits des poissons qui nagent dans les eaux, des oiseaux qui volent dans les airs, et des animaux qui rampent ou qui courent sur la terre. Tous les assistants reprennent en chœur le refrain. Hommes et femmes sont mêlés dans la ronde.

Us ont aussi quelques danses de caractère. Elles consistent à frapper du pied et à battre des mains en cadence en ralentissant ou en précipitant le rythme. A part cela , rien n'est changé à la ronde et au chant, le tout, en somme, assez banal.

Leur vanité est très grande. Les soldats Tarianas inventé par le P. José à Panoré refusèrent de troquer leur bonnet

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de police cootie le titre de « p^g^ * qui kur était oflTeit.

Ils soDt dissimulés, per6des, et parfois ils ne répugnent pas à Tempoisonnenient. Leur poison est extrait d'une plante appelée tara. Le ta^a est une espèce d'arun assez sembbble au moucoumoucou. Ils font prendre Te^Ltrait du ta^a dans le cachiri ou la cachaça. A petite dose il agît lentement, tue par épuisement , enlève Tappétit et le:» forces physiques et morales. On en meurt au bout de trois ou quatre mob, n*a%ant plus que la peau sur les os. A forte dose n rend fou.

Comme dans tous les pays indiens, la nourriture se compose de gibier et de poisson frais ou boucané, de fruits, de farine de manioc, le tout fortement assaisonné de piment. On mange aussi la fourmi « maniquera ». Hais les indigènes sont surtotit friands des « saûbas » et des « maniuaras », grosses fourmis qui croquent agréablement sous la dent et qui sont douces. Les saûbas-reines sont grosses comme des sauterelles.

Les Laupès liabitent de grandes baraques sur le bord des rivières. Ces i>aniques sont consi mites en bois très forts, comme Festego, 1 uacaricua, le paricarana, le bacfaachirana, le taûra, Tumiriiia, tous bois qui pourtant pourrissent au bout de quatre ou cinq ans. La couverture des cases est faite de feuilles tressées des palmiers miriiy, carana, buni et pindo. Ces baraques ont une porte à chaque extrémité. Quinze ménages indiens s'installent à Taise dans une de ces bizarres constructions.

Os baraques, assez souvent, sont pleines de paille et ne paraissent guère plus propres qu'une c^nirie. Ijes hamacs, le mobilier, la case entière sont imprégnés d'odeurs dégoûtantes, provenant du linge sale, des eaux croupies, de détritus non balayés. Quand vous entrez, celte odeur vous prend à la gorge et vous fait reculer si vous n'y êtes pas habitué.

^ Le mobilier se compose de deux ou trois petites malles venant de Manàos ou de Para, de fusils simples, de grandes scies à main, de sabres d'abatis. Des cordes sont tendues d'un poteau à Tautre, supportant cbemises, pantalons et jupes, propres ou sales, séchant ou pourrissant. Des paniers grands et petits, des corbeilles d'arrouman, des sièges indiens hauts de dix centimètres et faits de deux petites planchettes en supportant une troisième concave, des pagayes, des pots de terre, des marmites traînent çà et là. Des nattes volantes bouchent les portes. Des couis, des chapeaux de fabrique locale ou européenne, sont accrochés au hasard avec des sacs k plomb et à poudre, des arcs et des flèches, des harpons, des nasses. Deux piquets près d'une muraille supportent un établi en rondins sur lequel sont alignés des paniers d'une alqueira pour la farine de manioc.

Sous un petit hangar à côté se trouve le four pour cuire la farine, le beijù, le carada.

Une petite flottille de pirogues est souvent amarrée au port. Les Uaupès excellent dans la fabrication de grandes pirogues à trente places, qui se vendent 3o milreis dans le pays et en valent i5o à Manàos. Quelques artistes fabriquent aussi des montarias.

Une curieuse industrie des Uaupès est celle du sel de Carurii. C'est dans le cachoeira de Carurû que l'on trouve l'herbe avec laquelle on fabrique le sel de cuiAie de la contrée. Cette herbe est une plante grasse d'environ o°*,5o de hauteur. On l'arrache, on la fait sécher, on la brûle et on verse à plusieurs reprises de l'eau bouillante sur les cendres. Il s'élève à la surface une écume abondante que l'on retire. C'est le sel : carurû juquira. Il est blanc d'abord, puis il devient grisâtre. Il contient un peu d'eau qu'il faut faire écouler par la dessiccation. Ce sel est un peu amer; mais il remplace le sel ordinaire dans tous

lyo LE UAUPfes £T SES MISSIONS.

les usages. De qui ces Indiens à moitié savauges tiennentils ce curieux procédé?

Chez les Uaupès du bas de la rivière notre vêtement européen est parfaitement connu, mais il est de peu d'usage. Dans le haut de la rivière les hommes portent un a calembé » d'écorce, mais les femmes n'ont pas de tangue. Elles se présentent au visiteur nues comme ver et ont Tair de trouver cela parfaitement naturel. Dans la plupart des tribus qui n'habitent pas les bords de la rivière, comme chez les Cobbéos, les Tatumiras, les Carapanamiras, les Macus^ on va complètement nu^ sans tangue ni calembé. Dans les villages du bas, hommes et femmes sont un peu plus vêtus; les premiers ont un pantalon, les secondes une jupe. La plupart ont des chemises qu'ils mettent pour s'endimancher quand on revêt le costume de ville. Quand ils travaillent, surtout s'ils se livrent à un travail quelque peu pénible , comme l'abatage, l'équarrissage et le transport des bois, ils se mettent presque toujours en calembé. Enfermés dans leurs maisons, les jours de repos, ils simplifient leur costume. Si on entre brusquement à l'heure de la sieste dans une maloca, on a de grandes chances d'y trouver tout le monde en costume de paradrs terrestre. Généralement, ils sont peu ornés, surtout ceux des villages. Ceux de l'intérieur sont peints de rouge gt de noir, au roucou et au génipa. Quelquefois, le tatouage des hommes représente la figure de Jurupari. Certaine pierre cylindrique ou conique, le muirakhan sur laquelle on a tant écrit, est un ornement spécial aux hommes. Hommes et femmes ont de longs colliers de graines, des bracelets, des pièces d'argent suspendues au cou. Les femmes surtout affectionnent beaucoup celte dernière parure. J'en ai remarqué plusieurs, entre les seins bronzés desquelles s'épanouissait, sur la face ternie d'une pièce de cinq francs, le profil bien connu de notre dernier empereur.

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Les mœurs des Uaupès sont surchargées de pratiques bizarres. A rëpoque de la puberté, les jeunes filles se coupent les cheveux très courts et jeûnent pendant un mois. Quand elles sont près d'accoucher, les femmes se retirent dans la forêt, sur le bord "de quelque ruisseau; elles accouchent là sans le secours de personne, et, aussitôt après la délivrance, la mère et l'enfant vont prendre un bain. Quand on vient de faire dans la forêt la chasse aux cochons sauvages, on enterre une têle de pécari dans Tendroit même où Ton a rencontré la bande, afin que la bande ne s'éloigne pas et qu'il en revienne d'autres à l'endroit où Ton a trouvé celle que l'on vient de combattre. C'est ainsi que les colliers f^its de dents de jaguar et de sanglier, portés au cou par les petits enfants, sont des amulettes destinées à les préserver quand ils seront grands, des attaques des bêtes féroces.

La politesse et le cérémonial sont rudimentaires. Entre eux, ils se parlent et se saluent peu ; ils sont médiocrement causeurs et rieurs, sans avoir pourtant la gravité imposante de certains indiens du centre. Quand un blanc arrive chez eux, les femmes se cachent et les hommes viennent le saluer à tour de rôle, et lui offrir dans une petite corbeille plate de leur fabrication, la cassave, le caradà, du poisson boucané, des fruits. Mais ce ne sont point là des dons gratuits. On attend que vous donniez quelque chose en échange, et parfois on se montre exigeant.

On se rendrait mieux compte de l'esprit général de ces races si on pouvait se représenter la promiscuité qui règne à la maloca. Dans leurs grossiers hamacs de miritis, bien inférieurs à ceux que fabriquent les Caboclos, les Indiens dorment côte à côte. Le père dort avec les garçons, la mère avec les filles, coutume qui n'est pas sans engendrer des vices /|*^ incroyables; mais bien rarement l'homme et la femme passent la nuit entière ensemble dans le hamac. Ce serait gê-

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nant. La nuit, ils alhiment de grands feux dans leur baraque. Souvent, surtout s'ils sont malades, ils en allument sous leur hamac.

Les Uaupès n'ont pas la notion précise de la maladie et dé la mort naturelles. Je ne crois pas qu'ils se hasarderaient à affirmer que, sans les mauvaises influences, ils mourraient jamais des maladies qui les atteignent. L^s mauvaises in* fluences sont celles des pagels tant de la tribu même que de la tribu voisine. Les pagets ont le pouvoir de donner la maladie et, quand un homme meurt, il est bien rare qu'on ne dise pas que c'est le paget qui en est cause. Il l'a empoisonné, dit-on, ce qui signifle aussi bien qu'il lui a donné le laya ou qu'il lui a jeté un sort. Les pagets ne se servent point d'esprits à leurs ordres pour donner la maladie ou la mort : ils agissent par influence directe. Ils tiennent leur pouvoir de Jurupari, qui les inspire, qu'ils évoquent et qui se manifeste à eux.

Quand quelqu'un vient à mourir, les parents font entendre des lamentations sur un ton convenu, triste et monotone, jusqu'à ce que l'on ait fait l'enterrement. On pleure beaucoup et on fait l'éloge de la personne morte. Les voisines, les parentes font l'office de pleureuses. On ne les paie pas, mais elles trouvent leur salaire dans un cachiri ultérieur. Après l'enterrement il est d'usage de tirer en l'air des flèches ou des coups de fusil pour tuer le génie qui a fait mourir le défunt. C'est là une vieille pratique qui ne correspond plus à la croyance actuelle.

Les Uaupès n'ont pas perdu complètement la vieille habitude d'enterrer leurs morts dans leur baraque. Cependant, aujourd'hui, grâce aux missions, il y a des cimetières dans les villages. Les Uananas enterrent leurs morts dans les ilôts des rivières. A Jauarité, on trouve encore des cases ruinées et abandonnées, dans lesquelles on avait enterré plusieurs

LE UAUPfes ET SES MISSIONS. I^S

membres de la famille. LesTarianas enterrent toujours le défunt (dans la maloca. Pour les sépultures dans les cases, on ne se met pas en frais de tombe ni d'aucun simulacre extérieur. La case n'est pas toujours abandonnée après Tinhumation. Les Tucanos enterrent aussi le défunt dans la maloca, que la famille abandonne toujours aussitôt pour aller en construire une autre. Au bout de quatre ou cinq ans la maloca a disparu. Au bout d'une génération la forêt a repris ses droits et la sépulture est introuvable.

Ce ne sont plus aujourd'hui les Tarianas et les Tucanos qui boivent la cendre de leurs morts, comme le disait Wallace. Ce sont les seuls Cobbéos. Les gens de cette peuplade enterrent leurs morts; puis, quand les chairs sont pourries, ils lavent les os, les dessèchent, les brûlent, les pilent et, dans les dabucuris, mêlent cette poudre, précieusement conservée, au cachiri, avec lequel ils boivent, ens'enîvrant, les cendres de leurs ancêtres dont ils s'incorporent ainsi toute l'énergie. Cette étrange boisson leur procure des délires extatiques ou furieux.

Chez certaines tribus, les os sont desséchés et mis dans un panier que l'on emporte avec soi quand on déménage. Ainsi font les Macùs. Un individu de cette nation, actuellement domestique du P. Mathieu, perdit, il y a quinze ans, à Castanheiro du rio Negro, sa femme, Tariana de Panoré. Quand elle fut pourrie, il lui nettoya proprement les os et les emporta avec lui dans un panier. H s'installa avec sa relique dans un misérable carbet au fond des forêts de Taraquà. Il passait sesjournéesà jouer avec les fémurs de sa chère défunte, persuadé que, tant qu'il ne cesserait d'être fidèle à la carcasse désarticulée de sa tendre moitié, il ne mourrait jamais lui-même. Cette occupation nlystique, unique passion de sa solitude, avait rendu le pauvre homme à moitié fou. Il se livrait avec son squelette aux plus extravagantes fan-

tai2»ies. Les parents delà morte, à la fin indignés, menacèrent de tuer le pauvre maniaque qui dut se décider, en pleurant, à enterrer son épouse et son panier.

Malgré le culte de Jurupari, qui semble avoir pour objet l'explication mystique et la jtistification de la tutelle des femmes, le beau sexe jouit au Uaupès des libertés les plus gran* des. Les dames prennent, laissent et reprennent leurs maris; les demoiselles prennent, laissent et reprennent leurs amants. J'ai connu à Taraqua une jeune femme qui mit son mari à la porte et désormais refusa énergiquement de le recevoir parce que le malheureux garçon, trois jours de suite, avait été malheureux à la pèche.

Quand on veut une femme, on provoque un cachiri, on fait boire le caapim à Tobjet de son choix et, quand la belle est ivre morte, on la viole. Quelquefois l'épousée, — surtout si, pendant qu'elle était inerte et inconsciente, elle a réellement eu à subir, chose rare, la transformation de fille en femme, — l'épousée est dégoûtée de son mari dès le réveil de l'ivresse et ne passe pas huit jours avec lui. Il en est qui ont été ainsi mariées dans trois ou quatre cachiris. Elles continuent jusqu'à ce qu'elles trouvent quelqu'un à leur

goût.

La demande en règle, de laquelle on se dispense le plus souvent, se fait comme il suit. Le jeune homme fait un présent d*acangataras ou de taïassuranha (dents de sanglier) au père de la jeune fille. Si celui-ci refuse, le jeune homme est éconduit. S'il accepte, la demande est agréée. Le choix de la jeune fille est toujours libre. Les jeunes gens tiennent beaucoup aux taïassuranha, « Cela vaut une femme, » disent-ils. Pourtant le taïassù n'est pas bien difficile à tuer, et il n'est pas indispensable de présenter ces dents, bien qu'il soit de bon goût de faire ce cadeau pour donner une preuve de sa force et de sa vaillance. On attend parfois pour consommer

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le mariage jusqu'au prochain dabucuri. Le plus souvent, on n'attend pas. Si la chose n'a point élé consommée longtemps déjà avant la formalité du caxipim^ le jeune homme prend la jeune fille et vit avec elle. C'est le consentement mutuel qui constitue le mariage. Pendant ce stage^ \e futur s'applique à gagner les bonnes grâces du paget, qui, dans le prochain dabucuri, va remplir les fonclions de prêtre et d'officier de l'état-civil, et ratifier, sanctifier le mariage accompli de* \ant la nature.

C'est une cérémonie grandiose. Le jour solennel arrivé les jeunes gens se présentent devant le paget revêtu de son grand costume, le chef ombragé par la grande acangatara, la tête, les bras et les jambes surchargés d'os, de plumes et de cordelettes. Les mariés n'ont pas non plus négligé leur toilette : Monsieur, peint de frais en rouge et en noir, la pierre cylindrique au cou, des bracelets aux bras, des plumes sur la tête; Madame également repeinte à neuf, couverte de plumes, de colliers, de bracelets, avec des pièces de nickel ou d'argent et des médailles suspendues au cou. Pendant qu'ainsi parés ils se couvent du regard, le paget qui officie prépare la cachaça sainte en invoquant une demi-douzaine de démons et ajoute ensuite du piment pilé à l'affreuse liqueur dont Roméo et Juliette vont ensuite se pourlécher les lèvres. Le paget fait alors un petit discours, souhaite aux amoureux que la cachaça pimentée les préserve du malheur et leur fasse avoir beaucoup d'enfants. Il prêche la fidélité dans le ménage, apprend à la femme qu'elle doit obéissance à son mari et aux deux que, si au bout d'un an ils n'ont pas d'enfants, le mariage est dissoluble et qu'ils pourront se séparer d'un commun accord. Au cas contraire, l'union est en principe réputée indissoluble. Ensuite le saint personnage aborde le grand sujet du salut ; il parle de Jurupari, le grand dieu des Uaupès, il prêche l'accomplissement

du culte et des jeunes, l'instruction des fils dans la croyance de leurs aïeux, le respect et i*obéîssance aux pagets, puis il dit à la femme de bien prendre garde , sous peine de mort, <le jamais regarder Jurupari ou son simulacre. Après cette exhortation , le paget interpelle les mariés par leurs noms respectifs, leur demande s'ils désirent s'unir, et, après leurs réponses affirmatives, après avoir, pour la forme, pris le consentement d'ailleurs bien inutile des parents, il prend l'épouse par la main et la remet à l'époux en disant : ce Voici ta femme ; allez et vivez heureux en observant ce que je vous ai dit. » Chacun va boire le cachiri à la santé des mariés et, après cet incident^ le dabucuri recommence avec une nouvelle fureur.

C'est ainsi que chez les Uaupès se pratique la cérémonie du mariage religieux, après celle du mariage civil qui gît tout entière dans le consentement mutuel ou dans lecaapim.

L'exogamie est la coutume générale. On prend sa femme dans la tribu \oisine, mais sans rapt ni simulacre de rapt. Généralement, l'Indien du Uaupès est monogame. Le travail est équitablement réparti entre l'homme et la femme , celle-ci travaillant moins que celui-là, l'un et l'autre travaillant peu.

On trouve aux Uaupès nombre de femmes d'une taille audessus de la moyenne, vigoureusement charpentées, plantureuses, respirant la santé. L'exhibition de leurs formes, exhibition qu'elles font avec une impudeur coquette et un visible plaisir, fait naître la pensée que ces superbes animaux ont une fonction prédestinée : la reproduction. Leurs flancs robustes donneraient naissance à une belle race métisse. Ces pauvres filles sont d'ailleurs incapables d'inspirer aucun sentiment délicat; elles sont naïvement obscènes, bestiales. On ne peut voir en elles que de belles juments poulinières.

Chacune de ces femmes mel au monde en moyenne six enfants, et pourtant la population diminue. La mortalité des enfants est énorme. Il est difficile de la déterminer, mais le fait que la population diminue est absolument hors de doute.

Ce n'est assuréitieilt point parce que les pagets négligent de faire pour le baptême des cérémonies assez solennelles. Elles sont analogues à celles du mariage, mais encore amplifiées. Les ministres de Jurupari invoquent pendant des heures entières d'innombrables démons et donnent Tun d'eux pour protecteur à l'enfant qui portera son nom. Si l'enfant baptisé par le paget arrive à l'être aussi par le missionnaire, ce nom ne sera pas abandonné, mais sera transformé en surnom.

Des pratiques assez cruelles subsistent encore dans les moeurs des Uaupès. L'a vortement, l'infanticide, le meurtre des enfants infirmes, l'empoisonnement des femmes qui n'ont que des filles, sont pratiqués ouvertement.

Les tribus sont presque toujours en guerre, dans l'intérieur. Dans les villages, de tribus à tribus, on se hait et, si on ne se fait pas la guerre , ce n'est dû qu*à la présence des Pères. Mais, dans l'intérieur, on se tend constamment des embuscades; les hommes sont massacrés, on emmène les femmes et les enfants qu'on vend, quand on le peut, aux régatôes. Heureuses sont alors ces pauvres créatures qui, sans cela, auraient été mangées, car l'anthropophagie est encore pratiquée de temps à autre chez les tribus de l'intérieur. Chacun mange un petit morceau du prisonnier fait sur la tribu ennemie, non point pour assouvir son appétit, mais pour obéir à un rite de vengeance et pour s'assimiler les qualités du vaincu. Quelques-uns des petits Indienrs achetés par les régatôes, élevés dans des familles du rio Negro, ont ensuite servi comme soldats dans l'armée brésilienne.

Plusieurs des petites filles vendues ont été épousées par leurs maîtres.

Chacune des tribus a son dialecte à part. De tribu à tribu , on ne se comprendrait pas du tout sans les mariages, qui^ presque tous exogames, créent des interprètes. Telle tribu n'a pas cinq cents âmes et a son dialecte spécial. On compte au moins quinze dialectes dans le territoire des Missions. Entre eux, les Indiens parlent leurs girias; s'ils sont de tribus différentes il arrive qu'ils ne se comprennent pas du tout. Le plus grand nombre d'entre eux savent fort peu de « liugua gérai )>• Le portugais est presque complètement inconnu. Le patron ne doit espérer se faire comprendre qu'à peu près. La giria la plus répandue du Territoire des Missions estletucano. Cette tribu, étant la plus nombreuse et la plus disséminée, a imposé son dialecte un peu partout.

Remarquons, par parenthèse, que beaucoup d'Indiens, toutefois, parlent deux girias et quelquefois en plus la lingua geraK

On trouverait peu , chez nous, de paysans triglottes.

Pour qu'on puisse étudier les Uaupès il faut connaître le portugais, indispensable pour les relations avec le rioNegro, et la lingua gérai, comprise un peu partout par les pagets et les tuxaus, et aussi le tucano. Le P. Mathieu, perdu depuis sept ans chez les sauvages du Purùs et des Uaupès, ayant la tête pleine d'une demi-douzaine d'idiomes, commençait souvent une phrase en français, la continuait en portugais et la terminait en lingua gérai mixturée de tucano.

L'autorité du tuxau et même celle des pagets est à peu près illusoire. On commence déjà à compter un tuxau par village. Ce morcellement de l'autorité l'a détruite. La licence la plus grande est la loi de la tribu. Les pagets eux-mêmes sont moins respectés qu'autrefois.

LE UA.UPES ET SES MISSIONS. I -yt)

Il est inexact que les Uaupès aient des chefs temporaires, comme le prétend Herbert Spencer, sans doute d'après Wallace qu'il cite souvent. Le tuxau est un roi héréditaire. A défaut d'héritier mâle ou par suite de l'incapacité des fils pour cause d'extrême jeunesse ou de folie, c'est le frère du tuxau défunt qui prend le pouvoir. Ce pouvoir est plutôt nominal qu'effectif; les dépositaires actuels sont de vrais petits rois d'Yvetot; mais il se présente de temps à autre des tuxaus énergiques qui acquièrent une grande influence sur les autres tuxaus et dont l'autorité prendrait aisément un caractère tyrannique n'était l'ingérence des civilisés, soit régatoes, soit missionnaires. Dans toute la région, les familles des tuxaus sont dépositaires de cette autorité depuis une antiquité fort reculée.

Il est également inexact qne les Uaupès constituent des sociétés simples, ce qu'afBrme le philosophe plus haut cité, qui dit aussi que les Uaupès sont sédentaires. Comme nous l'avons vu, les grandes tribus ont des vassaux, et la partie de la population qui n'est pas dans le village n'a pas d'habitation permanente dans la forêt mais change fréquemment de baraque. Tels sont les Banivas du Kairari, les Cobbéos du Codiari, les Tatumiras du Papori, les Carapanamiras de l'Intiparana, les Desanas de l'Içana. Enfin les Macùs sont absolument errants. Ces Macus sont, de plus, les esclaves des autres tribus des Uaupès. Chaque nation Uaupès a un certain nombre de Macùs, qu'elle traite à peu près en esclaves, surtout dans l'intérieur. C'est chez les Macus que les nations Uaupès vont enlever des enfants, qu'elles vendent ensuite aux regatôes au prix d'un fusil simple pour petit un garçon ou une petite fille. Ces ventes sont très fréquentes encore aujourd'hui.

Les missionnaires ne sont malheureusement pas assez nombreux pour faire une bonne police dans toute la rivière.

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En somme 9 les Pères ont cependant accompli ici une grande œuvre. Les villages, comme construction, propreté, confort, ne sont guère inférieurs .à ceux des Caboclos du rio Negro. 11 est bien évident qu'abandonnés à eux-mêmes les Indiens n'auraient pas atteint, de si tôt, ce degré de civilisation relative. Malheureusement, que les missionnaires se retirent et tous les progrès réalisés s'anéantiront, les Indiens déserteront leurs villages et reviendront à leur vie primitive.

Cependant il ne faut pas se faire d'illusions. Il est incontestablequ'aux points de vue de l'organisation politique , — gouvernement, villes, armée, police, — et de l'état économique,— division du travail, marchés, boutiques, — lesUaupès sontencorède beaucoup inférieurs aux populations delà côte et de l'intérieur du continent africain. Mais ce n'est point la faute dés missionnaires. On connaît la répugnance que montre cette race, pourtant intelligente, des Indiens des Amériques occidentales, à abandonner la vie sauvage et à imiter notre civilisation*

Tous les services rendus par les Franciscains n'empêchent pas les régatôes de les attaquer avec violence. « Ils font du commerce y » disent-ils, et ce sont dès concurrents qu'ils maudissent en eux. Mais, à part Venancio qui trafique ouvertement, aucun des autres missionnaires ne fait de négoce. Ce qui a pu prêter à l'erreur, dans certains cas, c'est qu'ils sont obligés, pour acheter leurs provisions et payer leurs hommes, d'avoir des objets d'échange, la monnaie n'ayant pas cours chez les Uaupès.

Le Brésil a là d'excellents auxiliaires. Les Italiens et les Français le servent avec fidélité et dévouement, a Nous iravaillonspour le Brésil qui nous paye, me disait le P. Mathieu. Si nous avions fondé une mission chez les Omauàs, c'aurait été une conquête pour le Brésil. » Au rio Branco c'est la

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mission de Porto Alegre d'Uraricuera qui, en domestiquant , il y a une trentaine d'années ^ les Indiens de cette rivière, a préparé la prospérité actuelle descampos de la contrée. Au moyen de ses missions le Brésil recule petit à petit ses frontières, et c'est incontestablement son droit. Tous ces déserts, contestés ou inattribués, de la région centrale, seront à qui en tirera parti. Aujourd'hui, au Uaupès, tout est brésilien jusqu'aux Omauas exclusivement.

Religion de Jurupari. — Toutes les tribus des Uaupès ont la même religion , religion étrange, peut-être unique chez les nations indiennes des deux Amériques.

Depuis trente-deux ans qu'il y a des missions au Uaupès, aucun missionnaire n'avait pénétré le culte secret des Indiens. Les regatôes n'en connaissaient que les pratiques extérieures mais nullement l'esprit.

C'est dans les circonstances suivantes que, tout récemment, s'est révélé le secret du culte de Jurupari.

Au commencement d'octobre i883, des gens de Jauarité vinrent dire à Coppi qu\in certain Ambrosio avait empoisonné leur tuxau Manoel. Coppi se transporta sur les lieux etfît arrêter Ambrosio; mais les partisans de celui-ci, supposant que le Père dormirait au village, résolurent de l'assassiner pendant son sommeil. Averti parle petit Ypurinan Xico, qui l'accompagnait, Coppi partit à neuf heures du soir, avec quatre enfants comme pagayeurs, et passa, par une nuit noire, la petite cachoeira qui se trouve au bas de Jauarité. Il fit pagayer, sans arrêter^ toute la nuit et tout le jour suivant, jusqu'à l'arrivée à Panoré. Il emmenait prisonnier, et aux ceps dans une autre pirogue, Ambrosio qui n'avait pu échapper .

Le missionnaire commença ensuite une enquête. Ambrosio, sans doute pour corrompre son juge, lui promit une caisse d'objets indiens, bien précieux à ce qu'il disait. La

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caisse arriva et \mbrosio fut déclaré innocent. La caisse contenait deux macacarauas et des paxiuhas. En la remettant au P. José, Ambrosio pleura : a Ne montrez les macacarauas à personne, dit-il, surtout aux femmes qui ne peuvent voir, souspeinede mort, ces emblèmes de Jurupari. » Puis, effrayé de son acte, Ambrosio retourna à Jauarité. Peu après, il fut assassiné, quelques-uns des siens furent blessés, et neuf de leurs sitios incendiés.

Qu'était-ce donc que ce macacaraua?

Le P. José, qui commençait à pénétrer les mystères du culte secret des Uaupès^ voulut essayer l'efTet des macacarauas sur ces hypocrites catéchumènes. Au cours de trois manifestations, il apprit des choses absolument inconnues jusqu*alors sur Jurupari et sa religion»

Un jour, une soixantaine de garçons et de filles se trouvant rassemblés pour le catéchisme , il ferme la porte à clef pour que personne ne puisse fuir et expose les macacarauas. Les garçons poussent des cris d'admiration; les jeunes filles, épouvantées, se cachent les unes derrière les autres et se voilent le visage avec leurs mains.

Le lendemain, le P. José exposa le symlK>le sur sa maison, au sommet d'un mât. Les Indiens, sous la conduite de leurs pagets, se réunirent autour de la cure^ menaçants. Pour les disperser, le P. José tira deux coups de fusil en l'air. Le procédé réussit. Les Indiens rentrèrent chez eux sans décrocher le macacaraua que le P. José descendit bientôt après , et mit en lieu sur»

Le P. José interrogea ensuite les enfants secrètement et obtint des renseignements détaillés sur les jeûnes en l'honneur de Jurupari, les dabucuris, le supplice du poison infligé aux femmes qui avaient Vu le macacaraua, le massacre de ceux qui révèlent le secret des mystères.

Peu satisfait de ses deux premières tentatives , le P. José

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résolut de comnietlre une troisième imprudence. H manda le P. Mathieu à Panoré, et le i8 octobre i883, après la messe y celui-ci, en chaire, exposait le macacaraua pendant que le P. José, à la porte, empêchait les Indiens de sortir. Ce fut un tumulte indescriptible. Les femmes voyant la mort devant elles ^ affolées, ne savaient où se cacher, où fuir. Les pagets soufflaient sur le peuple, et, en ce faisant, suivant la croyance indienne, lui insufflaient la mort. Les Indiens se précipitèrent sur le P. Mathieu pour lui arracher le macacaraua , mais ils ne purent que lacérer Tobjet sacré , ainsi que les vêtements du mbsionnaire qui se défendait énergiquement armé d'un crucifix de bronze dont il donnait de grands coups sur la tête des pagets. Mais bientôt la foule trouve une issue; elle s'échappe par l'escalier de la tour de droite et sort par la toiture. Répandus dans les rues , les Indiens , sous la conduite de leurs pagets , s'attroupent et se groupent menaçants. Les menaces et les vociférations commencent, l'heure est critique. Pendant que le P. Mathieu bataillait à l'intérieur, le P. José était poussé hors de la porte. Là^ un Indien, armé d'un fusil à deux coups, déchargea à bout portant son arme sur Coppi. Par un bonheur étrange, les deux capsules . étaient mauvaises et l'arme ne put faire feu. Alors Coppi, profitant d'un moment de désarroi chez les Indiens ^ qui avaient vu quelque chose de surnaturel dans la mauvaise qualité des capsules et s'étaient en partie dispersés, se rendit à la cure, qui se trouve à côté de l'église, prit son fusil et revint à la porte du lieu saint, prêt à faire feu pour protéger le P. Mathieu. Celui-ci, dans le moment, malgré la solidité de son crucifix de bronze, regrettait fort de ne s'être pas armé d'un couteau comme il en avait eu d'abord l'idée. Les deux missionnaires purent, sans trop de horions, regagner la cure. Les Indiens^ étonnés et comme effrayés

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du bizarre avortement de leur tentative d'assassinat, ne les inquiétèrent pas. 11 était neuf heures du matin. A dix heures, José et Mathieu s'embarquaient, disant aux pagets qui les escortaient encore, menaçants mais sans armes, qu'ils ne reviendraient plus, a On ne peut empoisonner toutes les femmes du village, dit le tuxau, mais toutes iront en enfer. S'il n'y en avait ici que quatre ou cinq qui eussent vu le macacaraua, elles seraient déjà mortes. » Cependant, toute la population féminine de Panoré, attendant la mort, s'était enfuie dans la forêt, et les deux missionnaires peu rassurés descendaienl en toute hâte à Taraquâ. La nuit, les Indiens forcèrent la cure, où ils volèrent <livers objets sans toutefois faire un pillage en règle. Tout finit par un jeûne générai, que les pagets ordonnèrent à la population de la part de Jurupari mécontent. Panoré dut jeûner un mois^ Taraquâ moins souillé , jeûna un jour seulement.

Depuis cet incident, les missionnaires continuèrent à interroger, à confesser, avec plus d'ardeur que jamais , sur le culte du Jurupari. C'est grâce à ces confessions, arrachées à grand peine à la frayeur des enfants , que nous possédons aujourd'hui des idées à peu près exactes sur ce culte singulier. En interrogeant les femmes, ils furent tenus au courant de l'impression produite par l'incident, et les bavardages des indiscrètes indiennes mirent les Pères sur la voie de plus d'une particularité ignorée du culte des Uaupès. Enfin, l'audace des missionnaires amena les pagets à discuter avec eux et à révéler la plupart de leurs secrets. Tel fut le résultat des imprudences héroïques de José Coppi et de Mathieu Camioni.

La religion de Jurupari nous est maintenant connue.

Jurupari [Juru^para^i : issu de la bouche du fleuve), reçut le jour d'une vierge, vierge bien incontestable celle-là, car elle n'avait pas de parties sexuelles. La présence de cette

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vierge sans parties sexuelles intriguait fort la tribu. Un jour les pagets se réunirent chez elle, fumant le tabac« buvant le-cachiri et l'ipadu. Puis les pagets se retirèrent laissant la vierge seule. Ce fut alors qu'eut lieu son Immaculée-Conception. La vierge but tellement du cachiri qui restait qu'elle s'en remplit le ventre , ce dont elle devint enceinte. L» temps venu elle ne pouvait accoucher. Mais un jour qu'elle se baignait dans un igarapé, le poisson appelé tarire lui fit une incision au bas du ventre, « fit le trou, » dit la légende, et l'enfant put nattre.

Les pagets dérobèrent l'enfant du miracle à sa mère et le mirent dans la forêt où il grandit vite. De son corps sortaient des lumières, en remuant les doigts il produisait des sons, de toute sa personne s'échappait un bruit de tonnerre. Les Indiens en étaient émerveillés. Un jour on fit un grand cachiri. Il y assista mais les femmes ne le reconnurent plus. Les femmes ne jeûnaient pas encore. Il dit aux hommes qu'il fallait que toute la population jeûnât, que sans cela il ferait mourir les hommes et les garçons. Peu de temps après, les enfants ayant fait du feu sous l'arbre appelé Uacù , il en tomba des fruits que les enfants mangèrent, malgré la défense qu'avait récemment faite Jurupari de manger de ces fruits, absolument prohibés pendant le jeûne général qu'on observait alors. Indigné de cet acte de désobéissance, Jurupari tua les enfants et les mangea.

Alors eut lieu la Passion de Jurupari. Les hommes se réunirent, firent un grand cachiri, enivrèrent Jurupari et le jetèrent dans le feu. Des cendres de Jurupari naquirent les palmiers paxiubas qui sont les os de Jurupari, des reliques. C'est par un paxiuba né aussitôt des cendres du défunt que l'âme de Jurupari put grimper jusqu'au ciel pendant la nuit même du meurtre. Avant le jour, pour que

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les femmes ne pussent voir la relique vivante de Jurupari, les hommes abattirent le paxiuba de l'Ascension et en firent les premiers instruments sacrés. Le son que les Indiens tirent des paxiubas préparées est la voix même de Jurupari. Et y comme de son vivant le fils de la vierge allait vêtu d'une peau de singe, le Macacaraua (poil de singe) est aujourd'hui-son symbole.

Il y a dans l'histoire de Jurupari autre chose que la légende chrétienne adaptée aux besoins d'une tribu de sauvages , ou autre chose qu'une légende locale habillée d'oripeaux chrétiens. Il suffit de suivre.

Au début y après la mort du fils de lavierge, ce furent les femmes (les femmes jouent décidément un grand rôle dans la religion de Jurupari), ce furent les femmes qui sonnèrent de la paxiuba, revêtirent le macacaraua, évoquèrent Jurupari. Mais celui-ci avait sans doute des raisons pour ne pas aimer les femmes. Un jour il descendit du ciel et en poursuivit une qui avait le macacaraua et les paxiubas. Elle s'arrêta pour uriner puis pour se laver. Jurupari finit par l'atteindre. II la coucha sur la pierre, la viola, et lui prit les paxiubas et le macacaraua. Depuis cette époque les femmes ne doivent plus voir le macacaraua sous peine de mort. Pour ce fait elles vont de droit en enfer, mais afin qu'elles y aillent plus vite on les empoisonne. Toute celte histoire est dessinée grossièrement , mais peu décemment, sur les pierres de la cachoeira d'Arapapa, au Papuri.

C'est depuis l'incident de la femme violée que Jurupari, du haut du ciel, organisa définitivement les fêtes solennelles de sa religion les Dabucuris ou fêtes du fouet. Les dabucuris sont accomplis en témoignage de l'amour et de la crainte qu'inspirent toujours aux Uaupès les mystères terribles de leur grand dieu Jurupari.

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Jurupariy du haut du ciel, a imposé le macacaraua, son ancien costume, pour son symbole. Cest lui qui a choisi les palmiers paxiubas, ses reliques vivantes, pour en faire rinstrumeut à évocations et qui a indiqué le caractère des danses.

Le macacaraua est un manteau noir sans manches, descendant jusqu'à la ceinture, fait de poil de singe entremêlé de cheveux coupés aux jeunes filles lors de leurs premières menstruations, le tout tissu avec des fils de tucum, ce qui est une opération assez difficile. Il est muni d'une tète en tronc de cône servant de masque avec un trou pour la bouche et deux pour les yeux. I^ masque est surmonté de plumes formant couronne; il est diversement orné. Dans les baraques, le macacaraua est soigneusement caché. Il est placé dans un pagara et dissimulé dans un endroit secret. Quand les femmes sont seules elles ne le cherchent pas de peur d'être trahies par leurs compagnes, ou bien si l'une d'elles, poussée par la curiosité, le découvre, c'est quand elle est bien seule, et alors elle se garde de s'en vanter.

Ceci est pour le macacaraua sacré. Ils sont fort rares. Les Uaupès pour aucun prix n'en vendraient un. Les macacarauas profanes ou Juruparis sont une tunique surmontée .d'un casque fantaisiste adhérent au cou. Le tout est fait d'une écorce quelconque diversement coloriée. Les juruparis ont peu de valeur.

Lespaxiubas sont de hauteur d'homme, de dix centimètres de diamètre, creuses, avec un orifice latéral entouré de feuilles que le souffle de l'évocateur fait vibrer. Elles sont peintes en noir. Le son qu'on tire des paxiubas rappelle le mugissement du taureau.

Les paxiubas sont, dans la pratique, moins sacrées pour les femmes. Après qu'on a fini de s'en servir on les met dans l'eau courante d'un igarapé où il n'est pas rare que les

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femmes les découvrent , sans en parier à personne. Cependant, les pagets, quand ils arrivent à apprendre le fait, font semblant de Tignorer.

Mais pour le iiiacacaraua , la défense aux femmes de le voir sous peine de mort est formelle. Aussi bien ont-elles moins l'occasion de le voir que les paxiubas. Il n'y en a que deux, à Jauarité, sans compter les deux qu'Ambrosio donna à Coppi qui les a emportés à Rome. Les gens de Taraquâ prétendent qu'ils n'en ont pas : ils vont en emprunter à Jauarité quand ils veulent faire un dabucuri.

Les cas de femmes mises à mort pour avoir vu le macacaraua sont fréquents. Les pagets savent leur administrer le ta ja de façon à les faire mourir en quelques heures, quelques jours, quelques semaines ou même seulement au bout de quelques mois, comme ils veulent, selon la préparation. Elles ne se doutent pas qu'elles ont été empoisonnées par le paget qui pourtant sait , à quelques heures ou à quelques jours près, la date de leur mort. Quand, au bout d'un temps quelconque, les femmes qui ont vu le macacaraua arrivent à mourir, les autres ne savent pas si elles doivent attribuer cette mort à une vengeance, une punition directe et personnelle de Jurupari , à un empoisonnenàent pur et simple du paget, ou bien à l'eflet d'une puissance spéciale qui serait dans le paget ministre de Jurupari^ de faire mourir par le seul fait de sa volonté, en soufflant sur la personne, la malheureuse qui a vu le symbole prohibé. Et ceci entretient les femmes dans une certaine frayeur vague, peu raisonnée mais profonde, de Jurupari et du macacaraua.

Cela explique tout ce qu'il y a d'horreur sacrée dans la fête du dabucuri.

Les Indiens se préparent au dabucuri par un jeûne de trois jours. Il y a six dabucuris dans l'année. C'est la récolte de certains fruits qui détermine leur époque. Le premier

(labucuri se fait en janvier avec le fruit de Tassahy, le second en février avec celui de Tuciiqui, le troisième en mars avec le fruit du mirity, le quatrième en mai avec celui du patauà, le cinquième en juillet avec celui de l'umariy le sixième en novembre avec la gousse de l'inga. De tous ces fruits les Indiens tirent des boissons enivrantes.

La durée de la fête est de trois jours. Les Indiens y arrivent de cinquante lieues à la ronde. Le jour venu, hommes et femmes, à partir des pubères, se peignent en noir et en rouge. On chante des chansons tristes et monotones, puis les pagets célèbrent les mariages. Ensuite on fait sortir les femmes. Elles sont envoyées dans la foret sous la conduile d'un homme qui ne doit les laisser revenir qu'au moment convenu. Ensuite trois hommes, en grand costume de fête, se mettent à sonner de la paxiuba. Au bout d'une demiheure ou d'une heure, un ou plusieurs Indiens, généralement deux ou trois, déguisés en Juruparis, revêtus du macacaraua , ne laissant paraître que quatre doigts de chaque main , avec des pieds dont ils ne font voir que trois orteils, avec des griffes aux doigts des mains et des pieds, en tout semblables au Jurupari de la légende, font irruption dans la baraque, sautant à quatre pattes dans tous les sens au milieu des assistants et donnant à tort et à travers de grands coups de bâton qui ne sont pas rendus. Un grand silence est observé pendant cette cérémonie solennelle, puis les Juruparis se retirent. On sonne encore un quart d'heure de la paxiuba puis on fait entrer les femmes.

Les flagellations mutuelles commencent. Armés de verges les uns et les autres, les hommes fouettent les femmes et les femmes les hommes. Si un blanc arrive alors, il peut prendre part à la fête en consentant à recevoir quelques coups qu'il pourra ensuite rendre avec usure. Alors l'orgie, la saturnale commence. On fait une grande ronde, chacun

marche à pas cadencés, appuyant la main droite sur Tëpaule de celui qui précède. Chaque danseur a une espèce de flûte dont il tire un son aigre en la faisant passer, d'un mouvement rapide, sur les lèvres, de haut en bas, du front à la poitrine. I^s femmes forment une ronde concentrique.

On tourne ainsi toute la nuit, d'abord lentement, tant qu'on a la possession de soi-même. Mais bientôt tout le monde est ivre de cachiri, d'ipadu, de cachaça ou de caapim : tous dansent, gesticulent, bondissent, comme des possédés. On n'a pas oublié Jurupari, qu'on invite de temps à autre à venir se divertir un peu. Mais il répond, par la bouche des pagets, qu'il ne le peut, que s'il avait des relations avec une femme (ce qui indique bien le caractère de la féte)^ il serait changé en serpent, ou, disent d'autres, il en naîtrait un serpent.

D'abord le costume des danseurs et des danseuses est correct : Tacangatara , les colliers, les bracelets, et le reste. Puis, bientôt, hommes et femmes n'ont plus que la tangue ou le calembé. Ceux-là même qui, au commencement de la fête avaient pantalon ou jupe, ne tardent pas à se débarrasser de l'incommode ornement. Puis, quelques nouvelles flagellations aidant, les tètes se perdent, tournent, et les ardents donnent le signal de se fouetter avec les tangues et les calembés qu'on s'arrache et qui bientôt forment litière et sont foulés aux pieds dans la poussière immonde souillée de vomissements. La nuit se passe en danses, beuveries et débauches. Il s'exhale de la baraque une odeur de roucou et de genipa délayés par la sueur, de tabac, d'ivrognerie et de prostitution. Des enfants des deux sexes, chose monstrueuse, sont là, cherchant ou subissant leurs premiers exemples et leurs premières pratiques de luxure et de crapule. Toute la nuit on entend au loin cette rumeur de gens ivres. De temps à autre on souffle de la paxiuba et on se

flagelle pour surexciter jusqu'au délire la tête et les sens fatigués. Le lendemain, au petit jour, il fait beau voir ce bal éhonté, des démons à tête hébétée , l'œil en feu ou terne, tombés ivres-morts pêle-mêle ou gambadant encore dans un paroxysme nerveux, des oripeaux de plumes et de perles piétines, une atmosphère saturée de tabac, de poussière et de saoûlerie, et, à la clarté pâlissante de lumignons tremblotants, une dernière ronde de quelques forcenés, hommes et femmes, jeunes et vieux, tous nus et souillés^ dansant et chantant encore, énervés et stupides, d'un pas mal assuré et d'une voix rauque, un cancan obscène et fantastique.

C'est par le jeûne qu'on se prépare à cette pieuse cérémonie, car les Uaupès sont fort convaincus. La meilleure preuve se trouve dans les jeûnes réellement rigoureux et fréquents qu'ils s'imposent : jeûne de trois jours pour le dabucuri; jeûne pour évoquer Jurupari; jeûne pour demander à Jurupari de n'être pas mangés par le serpent; — pour que les blessures guérissent; — pour aller au ciel; — et, les femmes, pour avoir régulièrement leurs menstrues. Il y a aussi le jeûne d'un mois pour les premières menstruations, le jeûne pendant l'époque des menstrues, le jeûne de quatre jours à chaque nouvelle lune, jeûne avant la semaille du maïs qui sans cela ne donnerait pas de grains, un autre jeûne en novembre pour la cueillette de l'inga. Et tous, enfants et vieillards, sont astreints à la plupart de ces jeûnes, qui sont des cérémonies propitiatoires pour se concilier Jurupari.

En temps de j^ûne, les hommes s'abstiennent de tout travail* Les femmes pèchent et vont à la roça pour pourvoir elles-mêmes à la nourriture permise. Le jeûne des hommes, et principalement celui d'avant le dabucuri, est fort pénible. Us s'abstiennent de chair, de poisson, de piment, des fruits

de la terre ou de la foret. Ils se nourrissent de beijù et de caradâ avec lesquels ils mangent les fourmis maniquera et saûbas. Le beijii est une cassave épaisse d*un doigt et le caradâ est une galette à peu près semblable, mais faite de tapioca presque pur. Le tout est pris en petites quantités, réglées d'après les habitudes de la tribu. Les jeûneurs souffrent principalement de la privation de piment, leur excitant quotidien, qui leur est comme le vin pour les Européens. Malgré le jeune, ils boivent le ^achiri et prennent aussi de la cachaça, quand ils en ont. Pendant les jeûnes on se livre à des exercices religieux. On va se promener dans la foret avec les paxiubas et on évoque Jurupari. Leur état d'excitation mentale et d'inanition leur procure des visions, et c'est peut-être là le but principal, non raisonné , de ces jeûnes.

Une autre preuve de la sincérité, de la profondeur des convictions des Uaupès, est l'empoisonnement des femmes qui ont vu le macacaraua. Il y a quelques années, pour ce fait, dix femmes furent mises à mort à Panoré, et cinq à Taraquà. 11 y a environ cinq ans, un Père Salgado, en tournée apostolique, reçut deux coups de feu à Panoré pour avoir profané un macacarana. Pour une raison semblable , les Indiens tuèrent, à cette époque, à Jauarité, un soldat de la Commission des limites. Les plus fanatiques, les plus terribles, sur le chapitre du respect dû aux mystères, sont ces mêmes Tarianas si imprudemment provoqués à Panoré par Coppi et Camioni.

La cosmogonie et la métaphysique de la religion des Uaupès est assez difBcile a reconstituer.

Nous avons vu qu'à côté de Jurupari il existait aussi Tu pan. Chacune des tribus des Uaupès a un nom spécial pour Jurupari et un autre pour Tupan mais toutes connaissent les deux noms.

LE UAUPÈS ET SES MISSIONS. igS

Le Tupan des Uaupès ne doit pas être indigène. On sait que le Tupan des Tupis primitifs n'était pas du tout le principe bon. C'était l'expression de la notion abstraite de la cause inconnue, terrible et majestueuse, dont le tonnerre {tup7i) paraissait la plus admirable manifestation. Cétait la cause créatrice et destructrice, une entité ni bonne ni mauvaise. 11 existait de bons génies dont Tupan, trop haut placé, ne daignait point avoir la direction, et de mauvais dont Anlianga était le chef. D'ailleurs les Tupis ne rendaient de culte ni à Tupan ni à Anhanga.

Je ne retrouve rien de cette conception abstraite dans le Tupan des Uaupès. Ce Tupan doit être originaire de quelque antique mission catholique de la contrée. Les missionnaires, comme cela a été fait dans le sud du Brésil, auront assimilé la notion abstraite du Tupan des Tupis, avec la notion concrète du Dieu-le-Père des chrétiens. Les Indiens des Uaupès paraissent se souvenir vaguement de ce Tupanlà par tradition. Ces réminiscences chrétiennes que Ton retrouve dans la notion de Tupan, dans la légende de Jurupari, doivent venir des anciens missionnaires espagnols, avec lesquels, depuis longtemps, les Uaupès, surtout au début de la conquête, ont dû avoir des relations, car ils ont conservé le souvenir de Santa Rosa de Lima, et ils emploient encore aujourd'hui, assez fréquemment, certains vocables espagnols tels que buenoy sombreroy carajo.

S'il en est ainsi, le Tupan des anciens missionnaires est aujourd'hui bien défiguré. Il est devenu un homme grand marcheur, grand voyageur, qui s'amusait, pendant ses pérégrinations à tracer, des dessins sur les granits des cataractes.

D'ailleurs les pagets ne sont pas d'accord sur le compte de ce Tupan; quelques-uns, en petit nombre, célèbrent des fêtes en son honneur : c'est lui, disent-ils, qui a créé tout ce qui existe. Mais beaucoup d'entre eux n'admettent pas

que le Tupan des blancs soit le même que le leur. Le même Tupan, pensent* ils, ne peut pas servir pour les deux races. Quand ils sont ivres ils sont affirmatifs avec arrogance : c( Notre dieu, disent-ils, est plus puissant que celui des blancs» » Mais c'est alors Jurupari surtout qu'ils ont en vue. De sang- froid, ceux qui ont la bosse mythologique établissent une espèce de hiérarchie vague : Jurupari, le Terrible ; le Tupan des Indiens, le Bon ; le Tupan des Blancs, le Puissant. Mais ils ont aussi peu de crainte de ce dernier que d'envie de s'occuper de lui.

Jurupari n'est pas en opposition avec Tupan. Tupan a un caractère universel et vague, Jurupari a un caractère local et précis. Tupan c'est le dieu, Jurupari c'est leur dieu. Ancêtre des Uaupès qui le considèrent comme leur plus ancien aïeul , le père de leur race , comme l'aïeul devenu immortel et dieu après sa mort, il est Uaupès comme Jéhovah est Juif. Aucun Uaupès ne vous racontera l'histoire de ce dieu national, si terrible, sinon sur un ton passionné et convaincu, en y joignant une pantomime expressive. C'est un dieu à eux, bien plus à leur portée que le métaphysique Tupan, auquel ils ne comprennent pas grand'chose, et sur le compte de qui ils sont arrêtés à chaque pas quand on les interroge.

Jurupari a un caractère terrible et mauvais. Il voit avec plaisir chez son peuple l'ivrognerie, la débauche et le meurtre. Cependant il a été créé par Tupan, dont il est en quelque sorte le ministre du mal.

Il est curieux de remarquer à quel point le dieu-ancêlre Jurupari, et le dieu plus ou moins imposé par l'étranger, Tupan, font aujourd'hui bon ménage. Quand Tupan se promenait sur la terre, dit la légende, alors qu'il visitait les rivières et les igarapés des Uaupès, il était toujours accompagné de Jurupari, son guide.

LE I3AUPÈS ET SES MISSIONS. IqS

Jurupari habite avec Tupan, en haut, au ciel, mais il aime beaucoup les forêts des Uaupès, où il se promène souvent et où il se manifeste de temps à autre. Ancêtre terrible, son double immortel n'est pas moins terrible. On le craint comme on le craignait. On Thonore et on lui rend un culte pour apaiser ses Fureurs. Mainte rivière, maint igarapé, mainte cachoeira, portent son nom. Les dabucuris sont les fêtes de son culte et les pagets sont ses ministre^. Ce devait être quelque paget guerrier, vaillant et cruel.

Après leur mort, les hommes vont avec Jurupari si, de leur vivant , ils ont honoré son culte. Mais s'ils ne Font pas honoré , — le chemin est long de la terre au ciel , — ils se perdent en route. Pour les femmes, dans le sentier qui va de la terre au ciel , elles rencontrent à mi-chemin une baraque dont le propriétaire s'appelle Bichiû, esprit inférieur. La baraque est pleine d'objets indiens, tangues, bracelets, etc. Si les femmes ont vu le macacaraua ou Jurupary sur la terre^ elles restent dans la baraque de Bichiu, établissement qui constitue une espèce d'enfer supportable. Si elles n'ont pas vu le macacaraua, elles continuent leur route et arrivent au ciel de Jurupari où elles passent le temps à s'ébaudir avec les hommes en buvant le cachiri. D'autres tribus Uaupès disent que si les femmes ont vu le symbole ou le dieu sur la terre, à leur mort elles sont changées en crocodile ou en serpent. Il n'est jamais question d'aller chez Tupan, qui, décidément ne s'occupe de rien, et pour qui le métier d'Être suprême est une simple sinécure honorifique.

Dans le ciel de Jurupari on chasse, on pêche, on fait des cachiris et des dabucuris^ comme dans le Uaupès. On y vit éternellement, bien mangeant, bien buvant, bien portant. La souffrance et la douleur sont inconnues.

A côté du ciel de Jurupari, de la baraque de Bichiu, des forêts de l'égarement, il y aurait aussi quelque part, dans un

endroit mal défini, une autre espèce d'enfer où les hommes mauvais^ après s'être longtemps perdus en route, finiraient par arriver. Ils y continueraient la vie terrestre, mais malheureux, en souffrant beaucoup. Un Jurupari inférieur aurait le département de cet enfer. D'après des pagets autorisés et compétents, ce lieu de maladie et de misère serait situé tout au fond de la terre.

Telle est cette religion singulière qui, à première vue semble être du chamanisme, du manichéisme ou du dualisme, ou un mélange de réminiscences chrétiennes défigurées et appropriées, mais qui, en réalité, n'est autre que le culte de l'Ancêlre réputé dieu et éternel , avec la croyance à l'immortalité du double.

Certes les réminiscences chrétiennes sont nombreuses. Dans la légende de Jurupari on trouve Tlminaculée Conception (la Vierge-mère); la Passion (Jurupari brûlé) ; l'Ascension (l'âme de Jurupari grimpe au ciel par un palmier géant) ; le fruit défendu (les enfants qui mangent les fruits du uacqui); etc. Quelques vieux pagets savent même que la mère de Jurupari n'était pas indienne, et quelques-uns vont jusqu'à nous donner son nom : elle s'appelait Santa Maria. Mais ce que l'on ne trouve nulle part dans les croyances chrétiennes, c'est le macacaraua , les paxiubas, les dabqcuris, la condamnation à mort des femmes qui ont vu les symboles secrets, — et, au fond, c'est là toute la religion de Jurupari. Une des curiosités et des particularités de la religion des Uaupès est le nombre incalculable d'esprits malfaisants qu'elle reconnaît. 11 y a l'homme des bois qui vous égare; le géant de la forêt, le cauchemar; et d'autres qu'on évoque et qui apparaissent aux dabucuris. Le plus terrible est le Jurupari des bois qui est tout noir et gigantesque. Il n'a pas d'orteils aux pieds. Les orteils lui ont peut-être été mangés par les chiques comme cela arrive à certains Indiens malpropres

de la tribu des Macûs. Pour les Ârapassos, le Jurupari des bois est plus puissant que celui des dabucuris à qui on ne rend un culte que pour que l'autre ne le mange pas.

Le corps sacerdotal des pagets est fortement organisé. Il en existe toute une hiérarchie : les pagets uarassû ou pagets parfaits, qui ont une très grande influence; les pagets assu ou grands pagets; les pagets mirim^ ou apprentis pagets qui sont fort nombreux. L'organisation du pagétisme est peu connue, le secret en est bien gardé. C'est un clergé mystérieux et fermé. Le peuple de la tribu ne pénètre pas les mystères, mystères qui ne se révèlent que par degrés aux pagets, au fur et à mesure qu'ils prennent de nouveaux grades. C'est une espèce de franc-maçonnerie ayant ses dogmes, ses secrets, ses rites, ses initiations^ ses degrés.

Les pagets sont aussi médecins, tirent des pierres et toutes sortes d'objets du corps des malades, font, à leur plaisir, le beau temps, la pluie et l'orage. D'où, par assimilation, les Indiens attribuent le même pouvoir aux missionnaires.

Mais ce sont surtout des exorcistes. Ils chassent les démons qui sont très nombreux : ce sont des ancêtres passés mauvais génies. Les pagets exorcisent la nourriture, les vierges qui vont se marier. Il y a, pour ces opérations, des formules magiques qui varient selon les tribus. Comme dans notre moderne sorcellerie, quand un paget a fait du mal, un autre paget peut guérir le mal fait par le premier. Certains pagets, en petit nombre, agissent par l'intermédiaire de démons qu'ils ont à leur service; mais la plupart agissent directement-, en vertu du pouvoir que Jurupari leur a conféré. Les pagets sont aussi médiums : ils évoquent les esprits des morts. Les Indiens viennent, des extrémités du pays, prier les pagets dé leur faire revoir leurs parents défunts. Les pagets acceptent, ils font venir les morts et vous pouvez alors vous entretenir avec les vôtres depuis longtemps en-

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terres; mais les médiums des Uaupes se font payer cher pour celte besogne.

Chacun peut devenir paget avec le temps, si Tavancement le favorise. Tout est hiérarchie et initiation dans ce pays. Les enfants, interrogés en examen secret par les Pères sur le culte de Jurupari, répondaient invariablement : «Nous ne savons que cela, mais les vieillards et les pagets en savent bien davantage. » Ce qui implique une initiation à plusieurs degrés durant toute la vie. Tous les secrets des Uaupès ne seront pas si aisément pénétrés.

Un des principaux objets des grands dabucuris consiste en une initiation pour les enfants. Vers l'âge de dix ou douze ans on leur montre les paxiubas, puis, vers treize ou quatorze, le macacaraua sacré. Le plus souvent, quand on montre pour la première fois aux enfants soit les paxiubas soit le macacaraua on ne se borne pas à une fustigation symbolique mais on accable de coups les pauvres petits. L'initiation est douloureuse, ce qui s'allie fort bien au caractère mystérieux de la fête. Après avoir initié les enfants les pagets leur disent : « Gardez- vous de raconter ces choses aux femmes si vous ne voulez pas que nous vous donnions du poison. » Et la crainte empêche les enfants de raconter ce que les pagets leur ont défendu de dire, et les femmes de questionner les enfants. Un secret qu'on a pu cacher à des femmes pendant des siècles, n'est-ce pas merveilleux?

Ces pagets ne sont point des naïfs et on aurait grand tort de les mépriser. Bien plus élevés, au point de vue de l'évolution philosophique, que nombre de peuplades placées plus haut qu'eux dans l'échelle de la vie économique et politique, les Uaupès ne sont point fétichistes, ils ont la notion exacte du rêve et ne prennent pas pour des réalités les visions du sommeil. Ils distinguent fort bien le symbole de l'être symbolisé. « Ce n'est pas le macacaraua que nous ado-

rons, disent-ils, le macacaraua n'est pas Jurupari , c'est son image, sa figure {rangaud). d

Malgré son homogénéité, la religion des Uaupès eut cependant son hérésie, il y a de cela quelques années. L'hérésiarque fut un paget d'Umari, Yicente Christo, de nation Arapasso. Vicente Christo parlait avec Tupan, son ami particulier, et, en grand médium qu'il était, il avait trouvé le moyen de faire voir et palper les esprits des morts, au moyen d'un ingénieux mécanisme de son invention. Il se disait le paget des pagets, et le père des missionnaires. C'est à sa prière que Tupan avait «nvoyé ces derniers aux Uaupèâ. Il faisait danser les Indiens autour de la croix, affirmait qu'il était leur Messie, leur Christ à eux. Et bientôt il ajouta qu*il fallait chasser tous ces blancs qui trompaient le peuple indien. Il fortifiait ses doctrines et ses assertions pas un choix varié de miracles cousus de fil blanc. Il aspirait à être quelque chose comme le pape de la religion de Jurupari.

De Sao-Joaqulm à Jurupari-cachoeira tout le monde accourait chez Vicente Christo. Le rusé Arapasso menait douce vie. Quand les regatôes ou les Pères l'interrogeaient, il niait tout. Avec sa religion réformée , ses talents de médecin, ses danses de la croix, ses conversations avec Tupan, le nouveau prophète commençait à fanatiser en sa faveur et contre les regatôes, tous les Indiens du Uaupès. Le rio Negro, craignant de se faire fermer le Uaupès, fut effrayé. Ceci se passait en 1880, à peu près au moment de l'arrivée du P. Venancio à Taraqua. Il fut un instant question d'arrêter le prophète et de l'envoyer à Manaos pour y être jugé. Mais pour quel crime? Quelques regatôes plus pratiques prirent tout bonnement Vicente Christo avec eux, le mirent aux ceps, puis le firent enfermer quelques jours dans la prison de Barcellos. Sa gloire eut à en souffrir. D'autres Christos , disciples ou rivaux, se manifestèrenté Devenu

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moins entreprenant , le Messie du Uaupès ne cause plus aujourd'hui avec Tupan qu'en cachette. On peut engager comme pagayeur ce prophète méconnu.

A côté de rhérésie il y a l'indifférence. Trois jours après la manifestation de Panoré, Jurupari apparut en personne à un vieux paget du village. « Tupan, dit-il, m'a ordonné de vous faire abandonner les dabucuris et mon symbole et de vous soumettre en tout aux Pères, » C'était grave : le dieu abdiquait. Mais le paget fut convaincu de philippiser par un autre paget son voisin à qui Jurupari parla d'une façon authentique : <c Persuade bien aux Uaupès, dit le dieu, que je ne suis pas assez béte pour leur conseiller de m'abandonner. » •

Voici, delà même époque, une autre version d'un autre paget. Le père de Thomas, l'un des pagets de Taraqua, pagayant dans le rio Uaupès, est pris par une tempête, accoste et se met au pied d'un arbre. Il vit alors passer pardessus les plus hautes branches de la forêt, le Jurupari inférieur, celui de l'enfer, revêtu du macacaraua sacré. « Tu te promènes? lui demande tranquillement l'intrépide Tucano. — J'en ai la permission de Tupan , répond le Jurupari inférieur. — Où est Tupan? — Là-haut, au ciel. — Et toi, où habites- tu? — Là, au fond, dit le Jurupari inférieur, en montrant la terre, veux- tu venir? — Non, dit l'Indien qui commençait à s'épouvanter. — Pourtant tu y viendras, dit le dieu de l'enfer en continuant sa route , tu v viendras si tu continues à te comporter mal envers le grand Jurupari. Prends garde de ne pas pleurer un jour dans les tourments de ma demeure, répétait, en s'éloignant, le dieu de l'enfer. On profane les mystères, les ennemis de Jurupari triomphent , vous servez nos ennemis ou bien vous êtes indifférents, le grand Jurupari, le puissant, le terrible Jurupari est irrité contre vous. » Le vieux paget, père de Thomas le

LE UAUPÈS ET SES 3IISSfONS. 20I

paget, était sur le point de perdre connaissance, mais la voix se tût, et le dieu de Tenfer s'évanouit dans l'espace.

D'après les pagets les plus orthodoxes voici exactement au point où Jurupari en serait avec son peuple.

Après la manifestation du i8 octobre r883, Jurupari dit aux pagets qu'il était fort en colère contre les missionnaires à cause de la profanation qu'ils avaient faite de son symbole en le montrant aux femmes; et contre les femmes qui, malgré sa défense si ancienne et si formelle avaient vu le macacaraua. Pour ce crime les femmes n'iraient pas avec lui mais avec Bixiu. Elles ne mourraient pas de suite parce qu'il n'y avait pas de leur faute. Toutefois il était nécessaire qu'un jeûne général fût observé. Et le Jurupari termina en se plaignant amèrement de son peuple qui le délaissait.

Et il a raison de se plaindre, Jurupari. Les pagets, ministres de son culte, ont toujours plus d'influence sur les Indiens que les missionnaires, considérés seulement comme des envoyés de Tupan, mais le zèle se refroidit. Ainsi, depuis la manifestation de Panoré, les femmes témoignent-elles une certaine reconnaissance aux missionnaires. Elles voient une espèce de délivrance morale dans cet étalage du macacaraua fait devant elles sans qu'il leur en soit rien arrivé. Les missionnaires commencent par gagner les femmes, c'est un bon moyen de gouvernement. Pour le peuple, le culte de Jurupari n'est qu'une coutume peu raisonnée bien que puissante* Les pratiques chrétiennes auxquelles il s'habitue avec les missionnaires constituent une nouvelle accoutumance moins puissante que l'ancienne, mais qui un jour sans doute arrivera à la supplanter. En attendant il fait de l'éclectisme. 11 veut conserver ses missionnaires, mais il veut aussi conserver ses pagets; il veut bien aller à la messe, mais il ne veut pas pour cela renoncer aux dabucuris; il aime bien Jésus-Christ son

nouveau dieu, mais il aime surtout Jurupari son vieux dieu. Ce sont deux puissants dieux.

Les Uaupès et la légende des Amazones. — Personne au Uaupèsy pas même les plus anciens pagets, personne n'a la notion exacte de l'origine des tribus de la rivière* Cette notion, bien que vague, défigurée^ méconnaissable, est pourtant la même chez tous les habitants de cette contrée. Mais il faut chercher la ruine sous les monceaux de végétation parasite qui la couvrent. Ce n'est que par induction qu'on peut arriver à tirer la vérité d*un énorme ensemble de faits réu' nis. Il faut ici la démêler au milieu des croyances vagues, des renseignements confus et contradictoires fournis par les sauvages. D'ailleurs celte notion exacte de l'origine ne peut être connue que par les anciens des tribus. La notion d'un événement historique , chez un peuple sans documents écrits, où tout se transmet par la tradition orale, ne peut arriver après plusieurs siècles qu'étonnamment défigurée.

Il en est de l'origine des nations du Uaupès comme de l'exode des Amazones, autre événement local dont nous allons rapprocher le premier. Dans l'impossibilité de donner aux faits une reconstitution positive, il faut, quand on veut faire de l'exégèse, se contenter de vraisemblances et de probabilités. Quelques dessins indigènes, des légendes, les mœurs et la religion locales, c'est tout ce que nous aurions pour édifier nos théories si nous voulions en faire. Mais nous ne pensons qu'à des rapprochements.

Il me semble qu'on trouve dans l'étude des nations du Uaupès l'explication la plus plausible qui ait été fournie jusqu'à ce jour, du légendaire exode des Amazones. Je présenterai successivement mes arguments laissant à d'autres le soin de conclure.

Remarquons tout de suite que le nom même de Uaupès

LE UAUPÈS ET SES» MISSIONS. 2o3

signifie en liipi dans la fuite ou le chemin de la fuites ce qui ëveille tout d'abord l'idée d'un exode.

Sî les nations qui avaient pris part à l'exode avaient présenté primitivement une grande homogénéité, cette homogénéité n'aurait pas été sensiblement altérée jusqu'à nos jours. Or, en niant l'exode, admis par hypothèse, il serait impossible d'expliquer la formation sur place, dans un milieu aussi restreint, n'offrant qu'une seule voie de pénétration, celle de la rivière, d'un nombre aussi considérable de tribus aussi disparates. Car rien n'est plus hétérogène que les tribus du Uaupès. Il n'y a qu'une unité, celle de la religion, religion tellement étrange qu'on n'en trouve son équivalent dans aucune autre nation indienne. La religion est bien une. De la bouche du Uaupès aux Andes, partout on trouve dés Juruparis dessinés sur les pierres, des noms de Jurupari donnés aux accidents géographiques, partout on sonne de la paxiuba, on fait des dabucuris et on met à mort les femmes qui ont vu le macacaraua. Cependant on trouve dans cette contrée une douzaine de dialectes étrangers les uns aux autres, et on ne se comprend pas de tribu à tribu. Le type est prodigieusement disparate et comprend toutes les variétés intermédiaires entre le mongoloïde et l'européen. Et pourtant, chez toutes les grandes nations indiennes de TAmérique du sud, Munducurus, Guayacurus, Cayapôs,on parle une langue unique, les fractions de chacune de ces nations se comprennent fort bien entre elles, et il n'existe pas de différence sensible dans le type, si ce n'est quelquefois, ce qui s'explique aisément, entre les hommes conquérants et les femmes d'une autre race, léguant leur type à leurs filles par l'hérédité sexuelle, ou bien encore chez la famille-chef qui se conserve pure de tout mélange. Mais chez les Uaupès le type présente des variations radicales dans la même tribu, dans

2o4 LE UACPÈS ET SES 3IISSfONS.

la même famille. Comment ces peuples disparates peuventils avoir une même religion , religion elle-même si bizarre? Donc il y a eu exode , car des tribus si différentes les unes des autres ne peuvent se former d'elles-mêmes dans un milieu si restreint et si fermé; donc, de plus, il y a eu exode de nations primitivement différentes les unes des autres.

L'exode des Amazones pourrait nous fournir une explication. Les bandes de femmes guerrières ont dû se grossir en route de femmes mécontentes de diverses tribus, lesquelles, entraînées par le mauvais exemple, auraient abandonné leurs maris qui, eux-mêmes, les auraient poursuivies. Ou bien encore les femmes guerrières, pour continuer la lutte, auront pris en route des alliés, ne pouvant d'ailleurs se passer absolument d'bommes pendant des années consécutives. Arrivée au Uaupès où la lutte se termine grâce aux victoires de Jurupari, Tancienne nation Uaupès, ou de Ja Fuite (des femmes), se trouve grossie d'une foule d'éléments hétérogènes, hommes et femmes, dont le croisement indéfmi a produit, dans la suite des générations, l'étrange complexité de type et de langage que nous constatons aujourd'hui.

Comment expliquera-t-on, si l'on n'admet pas notre hypothèse, celte étrange religion de Jurupari qui n'est en somme qu'une maçonnerie contre les femmes? Une maçonnerie contre les femmes ne s'explique pas si les femmes n'ont pas été à une certaine époque les rivales ou les supérieures des hommes. Ce n'est pas contre les faibles qu'on établit une association secrète, mais contre les forts.

Comment expliquer ces singulières fêtes du dabucuri? N'y voit-on pas une cérémonie commémorative des triomphes de l'Ancêtre, héros terrible et cruel, vainqueur et législateur des femmes révoltées?

•LE UAUPÈS ET SES MISSIONS. 2o5

Qu'est-ce que celle défense faite aux femmes de voir le macacaraua sous peine de mort? On peut dire devant les pagels que Jurupari est /?wc?A/ (méchant, féroce), ils en sont presque fiers. Us ne veulent qu'une chose, c'est qu'on ne montre pas le macacaraua aux femmes. Pourquoi? qu'estce donc que ce macacaraua? Sans doute les macacarauas sont très rares, ils sont longs et difficiles à fabriquer, c'est un objet précieux qui se lègue de père en fils pendant plusieurs générations, mais enfin, sont-ce là des raisons suffisantes pour expliquer qu'on mette à mort les femmes qui voient cet emblème ?

Mais ce macacaraua est une cuirasse guerrière! Il est aisé de vérifier que les macacaranas actuels sont à l'épreuve de la flèche comme il convient à une cuirasse guerrière, et qu'enfin c'est un vêtement qui ne se trouve actuellement chez aucune des nations de l'Amazone, du Brésil, delà Guyane et des Andes. Cette cuirasse guerrière est l'emblème de l'ancienne suprématie des femmes, de leur ancienne révolte.

Montrer le macacaraua aux femmes c'est les exciter à la révolte, c'est porter atteinte à Tordre social établi. Ne savons-nous pas que chez un certain nombre de tribus, ou de nations primitives, les femmes ont exercé tout ou partie du pouvoir politique? Il n'y a probablement jamais eu de femmes vivant seules, mais il est possible que dans telle nation de l'Amazone, elles aient exercé à une certaine époque le pouvoir politique et que les hommes se soient révoltés contre elles, ou bien que ce soient les femmes qui se soient révoltées contre la tyrannie des hommes. De là la légende des Amazones. Jurupari est TAncétre, le paget guerrier qui a vaincu les femmes révoltées ou reconquis le pouvoir politique pour le compte des hommes, et cela après une période de luttes, un exode guerroyant. De même

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que le macacaraua est rancienne cuirasse guerrière, les paxiubas seraient simplement les anciennes trompettes de guerre devenues également objets sacrés.

Le macacaraua, dit la légende locale, était à l'origine le costume des hommes. Jurupari se manifesta et obligea les femmes à jeûner. Mais les femmes ayant repris le macacaraua et les paxiubas, Jurupari se manifesta de nouveau. La femme qui avait le macacaraua et les paxiubas fut terrassée, violée et tuée par Jurupari qui établit qu'à l'avenir les femmes ne pourraient voir sous peine de mort ces objets sacrés. Puis le vainqueur prit le macacaraua pour en faire son vêtement. — Où l'on voit un vainqueur qui remporte une première victoire incomplète. 11 obligea cependant les femmes à jeûner, comme les hommes avaient jeûné jusqu'alors. Mais les femmes se révoltent, leur générale est vaincue et poursuivie par Jurupari qui se fait un trophée de la dépouille des vaincues, réorganise la religion ; institue les dabucuris auxquels on se prépare par le jeûne en commémoration des misères éprouvées pendant la lutte, dans lesquels on sonne de la paxiuba en souvenir des combats livrés , où se manifeste Jurupari le Victorieux, où on se flagelle mutuellement entre hommes et femmes en souvenir des combats , où les Juruparis frappent cruellement tout le peuple, hommes et femmes, en souvenir de la dureté de ce législateur trop cruel qui tuait des enfants pour une désobéissance, mais où on ne répond pas à ces châtiments un peu durs pour ne pas imiter l'ingratitude de ceux qui ne surent pas se résigner au joug de fer du Victorieux.

La tradition raconte que c'étaient des cheveux d'homme que les femmes mettaient dans leur macacaraua. Aujourd'hui ce sont des cheveux de femme que les hommes y tissent , ceux que l'on coupe aux jeunes filles quand elles

ont leurs premières menstrues, l^ tradition dît encore qu'autrefois « les Uaupès avaient les cheveux longs et étaient comme des femmes d, mais que plus tard ils se coupèrent les cheveux o comme les blancs ». Ce qui porte à croire que c'étaient les femmes qui avaient le pouvoir politique, que ce furent les hommes et non les femmes qui se révoltèrent, et que cette révolte eut lieu peu de temps après la conquête européenne. Les femmes^ en signe de supériorité ou par bravade, mettaient des cheveux d'hommes dans leur vêtement guerrier; depuis les victoires de Jurupari les hommes usent de représailles. Cette coutume n'a rien d'étonnant : on connait l'habitude qu'ont plusieurs tribus sauvages d'orner leur costume de guerre de chevelures prises aux ennemis qu'ils ont tués.

Une coïncidence des plus probantes est celle de la tradition de l'exode Uaupès avec la légende de l'exode des Amazones. Les Uaupès, d'après le dire de leurs anciens, viendraient « d'en bas », d'un pays de prairies, et d'un très grand fleuve. Or c'est à l'Amazone, en aval du confluent du. rio Negro, près des savanes du Jamunda, qu'ont été rencontrées les premières Amazones. Les diverses légendes ayant cours sur les Amazones s'accordent à dire qu'elles remontèrent vers le nord. Les Uaupès, originaires de la région du bas Amazone, virent naître dans cette région la guerre des femmes. Les deux partis, toujours guerroyant, se pourchassant, prirent par le nord, probablement par le rio Branco et cette grande zone de prairies qui se trouve dans le bassin supérieur de cette rivière, et arrivèrent du Uaupès par le Mocajahi et le Catrimani, puis la rive gauche du rio Negro.

On trouve à l'embouchure de l'Amazone une grande île et plusieurs igarapés qui portent le nom de Jurupari, nom dont la présence dans cette contrée s'expliquerait diflicile-

2o8 LE lIA.UPis £T SES MISSIONS.

ment sans Thypothèse de Texode des Uaupès actuels. L'élymologie du nom même de Jurupari [Juru-Pard-ij issu de la bouche du fleuve), confirme cette idée.

On trouve un nouvel argument dans le caractère actuel des Indiennes des Uaupès. Trois siècles de servitude en passant sur l'énergie primitive des guerrières ont dû l'étouffer en partie y mais non la détruire complètement, car, dans la vie que mène l'Indien, pour que la femme arrive à être reléguée au rang d'esclave, il faut qu'elle s'y prête quelque peu. Les femmes Uaupès d'aujourd'hui, habiles à la pêche, à la chasse^ à la pagaye, ont encore quelque chose d'héroïque dans leur allure et d'indépendant dans leurs mœurs. En somme elles travaillent moins que les hommes, ce qui est le contraire de ce qui se passe dans la presque totalité des tribus. On ne les bat pas, car elles tireraient, paratt-il, de cet affront, une terrible vengeance, avec l'arme qui a du leur faciliter autrefois leurs succès et qu'elles manient encore aujourd'hui fort habilement : le poison.

Le mariage, pour un mariage exogamique, n'est nullement tyrannique pour la femme. Le consentement de l'épousée est nécessaire. Elles affectent le plus souvent le dédain pour le mariage et font soupirer le prétendant. C'est dans un dabucuri, souvenir symbolique, qu'a lieu le rapt simulé, quand la jeune fille a été enivrée avec le caapim. Si le mariage ainsi conclu lui déplaît, elle ne manque pas de retourner chez ses parents. Si, ce qui arrive assez souvent, le mari habite dans son village à elle, elle met, tout bonnement son seigneur et maître à la porte. J'ai vu une jeune fille de dix-huit ans qui avait déjà été épousée dans trois dabucuris, et qui avait successivement donné congé à ses trois maris qui étaient d'une tribu rivale de la sienne. C'est un fait qu'on retrouverait difficilement chez d'autres tribus. Ici la tribu offensée dans la personne des maris ren-

voyés ne se scandalise pas : elle admet tacitement le droit implicite de la femme. Malgré Jurupari^ les dabucuris et la loi du macacaraua, les femmes n'ont pas été complètement domptées.

Il faut enfin citer parmi les innombrables documents écrits, — je veux parler de ceux écrits sur les pierres des cachoeirasy — le plus remarquable d'entre eux, celui de la cachoeira d'Àrapapa, dans le Paporis, à un jour de JauHrité. Le dessin représente un homme qui poursuit une femme, la terrasse et la viole. « Les femmes ayant repris le macacaraua et les paxiubas, dit la légende, — ou, en d'autres termes, s'étant révoltées, — Jurupari les poursuivit. » Puis la légende concentre la lutte entre Jurupari et une femme. La femme fuyait. Jurupari la poursuivait d'igarapé en igarapé. Enfin il arriva à l'atteindre, la terrassa, la viola, lui prit le macacaraua et les paxiubas, puis la tua. — Rien de plus naturel au chef des hommes que de violer la générale des femmes, révoltées mais enfin vaincues. Toute cette histoire est dessinée sur les pierres d'Arapapa. Un peu plus haut, à Jauarité, le même fait est raconté par une autre légende. L'ennemi était en haut de la cachoeira, il fuyait. Les -Tarianas, embusqués plus haut le surprirent, le foudroyèrent, et il fut changé en rochers. Des dessins de Jurupari sont encore là comme des signatures des conquérants, des victorieux. C'est aux environs de Jauarité, qui est encore aujourd'hui la cité sainte du macacaraua, que Jurupari a dû terminer la lutte par l'écrasement de l'armée des femmes et de leurs alliés.

Resterait à élucider un point. Au début, les femmes et leurs hommes étaient-ils de la même nation? On trouve aujourd'hui, dans les dialectes du Uaupès, un tel mélange de mots purement caraïbes et de mots purement tupis, qu'on est en droit de supposer que l'un des deux

2IO LE IJAlJPKS ET SES MISSIONS,

camps était tupi et Tautre caraïbe. C est sur la frontière qui sépare cesileux grands groupes que se poursuivit J'exode des Amazones. Si Ton en croit le renom de bravoure, d*ardeur impétueuse, des anciens Caraïbes, il serait logique de conjecturer que les anciennes Amazones devaient appartenir à cette dernière nationalité. Ainsi la querelle primilive de préséance domestique ou sociale se serait compliquée par la suite d'une guerre de race, ce qui expliquerait la durée, Tétendue et l'importance de la lutte que termina Jurupari, ainsi que l'impression profonde qu'elle produisit sur les nations qui y prirent part.

Les llaupès nous donnent-ils donc réellement l'explication de la légende des Amazones? Il faudrait être profondément ignorant de la question pour oser se prononcer d'une façon doctorale.

-xAAAAo-

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