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CHAPITRE VII

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Maintenant descendons à Manâos, pour remonter ensuite au rio Branco, et du rio Branco nous rendre, par terre, à Cayenne.

Nous passons encore quelques jours à Taraquâ, après quoi il nous faudra retourner.

Oisweté à Taraqud, — L'oisiveté dans ces solitudes, toutes études faites, toutes notes recopiées; la conscience de n'avoir plus rien à faire, procure une tristesse douce qui devient chère. On laisse passer les jours sans les compter : à quoi bon mesurer la monotone succession des choses? On resterait : à quoi bon partir, aller ailleurs? L'acteur peut voir à l'infini se succéder les décors, lui, ne restera-t-il pas toujours le même? Mais l'homme est inquiet, la nostalgie du déplacement le tourmente.

Un canot arrive du bas, il a déjà tiré une vingtaine de coups de fusil, c'est la nuit. Du village, de nombreuses détonations informent le visiteur inconnu que l'on a entendu son appel. Les échos des forêts vierges répètent les décharges de mousqueterie. Le regatâo apporte des journaux^ une collection de V Ossetvatore Romano pour Cesare Luidgini. Je dévore les nouvelles d'Europe. Toutes plus banales les unes que les autres. Calme plat, depuis quelques années l'humanité fait la sieste, les canaux de la vie sont engorgés.

J*adtnire Taraqiià et le désordre artistique de ses alignements. Je donne des plans au P. Mathieu pour construire une nouvelle église, avec clocher celle-là. Ce serait la merveille de la contrée si le P. Mathieu réussissait à surmonter son temple de cet appendice.

Taraquà est en liesse, c'est Pâques. Je vais voir la messe. ku banc des autorités resplendit le tuxau revêtu d'un costume de soldat brésilien avec un képi surmonté d'un énorme plumeau, et pieds nus. Le fourrier et cinq soldats entendent le saint sacrifice en uniforme, baïonnette au canon. Ils lorgnent les femmes de Taraquà, qui:, pieusement agenouillées et la poitrine nue, allaitent leurs bébés.

Les gens de Panoré sont bien mécontents. Une rixe a eu lieu au sortir de Téglise entre une Amazone de Taraquà et une autre de Panoré. Lequel des deux villages aura définitivement le Père, les soldats; lequel sera définitivement la capitale du Uaupès? On ne fait rien dans l'un de ces villages que par jalousie de l'autre, pour dépasser son rival. De là, rixes fréquentes. Sans le Père ce serait déjà la guerre entre Panoré et Taraquà, entre Tucanos et Tarianas.

Puis, c'est quelque cacbiri. Graves, les pagets se promènent à part, ne se mêlant pas au peuple. Voici un regatao. Il entend d'une façon singulière son rôle de civilisateur des Indiens. Peint comme un Macu, le chef orné de l'acangatara, le blanc mène un cachiri infernal en battant du tambour. Grand chef du vacarme, président de Torgie, il chante des chansons idiotes, et va, pieds et tête nus, hors de lui, ivre, accompagné de la bande hurlante de ses hommes, Caboclos voyous du bas rio Negro qui à grands cris demandent de la cachaça. Ils ont déjà usé ou abusé de toutes les femmes du lieu qui maintenant les suivent en gambadant et en titubant, les seins au vent, la robe tombée, les cheveux en désordre, comme des bacchantes.

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Passe un canot. II s'y trouve une petite fille du goût du regatao. Il n'en faut pas davantage. Le regalao tombe à poings fermés sur le vieil Indien qui ne veut pas livrer l'enfant; et avec sa victime le blanc retourne au cachiri continuer l'orgie. C'est étrange, le plaisir vif que la plupart des hommes civilisés éprouvent à se mêler à la bestialité et aux grossières pratiques des sauvages; à les toucher de près, à les sentir, à se dire qu'elles sont là toutes prêtes, ces horreurs sales et grossières; qu'on peut les savourer ces fruits défendus à saveur acre et forte que prohibe notre civilisation polie. Ici ils s'en donnent à cœur joie, ils ne mettent aucun frein à leurs débordements, ils savent qu'ils n'ont à craindre aucun des fléaux contagieux qui en Europe sont le châtiment de la débauche. Le P. Mathieu est furieux, mais que peut-il faire! Il n'est certainement plus maître chez lui.

Il est éloquent, parfois, ce franciscain. Souvent, en présence de quelque grand spectacle, de fortes idées vous montent au cerveau et des thèses passionnées se perdent dans le silence et l'oubli des forêts vierges. Heureux moments que ceux-là : a Les cadences d'un discours passionné, par leur étendue vague et par leur profondeur, évoquent comme des retours vers les émotions et les idées d'un passé depuis longtemps éteint en nous. »

Mais soudain Ton se tait, c'est que tout à coup les sons d'une boite à musique lointaine viennent de frapper notre oreille. Le regatao est artiste à sa manière. Voici le grand air de la Juwe^ la prière de Mignofiy des morceaux de Lucie de Lammermoor, du Trouvère. \jè milieu et les circonstances prédisposent à certaines émotions. Au son de ces grossiers instruments on sent admirablement, dans le désert, que (c la musique réveille des sentiments dont nous n'aurions pas conçu la possibilité et dont nous ne con-

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naissons pas la signification », ou encore qu'elle tf nous parle de choses que nous n'avons pas vues et que nous ne verrons jamais. »

Et toujours un rayonnement solaire intense, une prodigalité magnifique de chaleur et de lumière, la verdure éternelle des forêts, et l'oisiveté. Ce climat est le soma qui procure l'indifférence. Fatigue, dégoût, tristesse^, ennui du présent, incertitude de l'avenir, tout est effacé.

De temps à autre des scènes triviales viennent nous arracher à notre contemplation. Voyez ces groupes sur la place publique, à deux pas d'ici. Ces vieilles, ces femmes, ces jeunes filles, sont activement occupées à se tuer leurs poux qu'elles mangent en famille. A côté en voici deux, poitrines nues et jupes retroussées, qui sont accroupies et urinent. Ou c'est un paget qui nous conte des histoires de sortilèges. Il ne faut donner à personne une mèche de ses cheveux, parce que si on faisait bouillir cette mèche avec du piment on obtiendrait ainsi que vous tombiez en décomposition. Vos doigts, vos membres se désarticuleraient successivement et tomberaient pourris. Tel est l'effet véridique de cet horrible sortilège. Au son des petites cloches, qui, battues au marteau tintent faiblement et sans poésie, nous rentrons. Au dehors l'orage gronde. Assis autour d'une table les enfants sont là étudiant le catéchisme. Comme nous poussons la porte, l'un des petits Indiens rougit en achevant cette phrase coupable. « C'est égal, Jurupari est grand. » Puis c'est l'histoire du comte Stradelli qui était ici il y a quatre ans. On nous raconte qu'il était fils du Grand-Serpent, et que dans le Uaupès, rien qu'en frappant des mains, il faisait naître des hommes.

Enfin le 3o avril nous partons.

Nous avons au nombre de nos payageurs l'individu qui a tiré sur le P. José. Il s'appuie maintenant, devant nous, de

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raiitorité du P. José pour faire de grandes morales à ses compagnons.

En voyage, le canotage est Tétoffe dont la vîe est faite. Rien de pittoresque comme cela. Maintenant c'est le déjeûner : on mange sous le roufle de la montaria, six dans un mètre cube, obligés de prendre des positions imitant celle des momies des urnes, mangeant salement, à la hâte^ avec un roulis du diable, de mauvais aliments mal préparés, dans une atmosphère embrasée et empestée.

Un re^atao bien ennuyé. — Le i*' mai nous couchons à Sao-Joaquim. Nous y rencontrons un pauvre homme de regalâo bien ennuyé. Il arrivait du Tiquié où il avait recruté dix Macijs. Ces Macùs, si timides qu'ils courent se cacher dans les bois dès qu'ils voient arriver dans leur igarapé un Indien ne parlant pas leur dialecte, feront des serviteurs soumis, pensait notre homme. Eh bien, cette nuit, ils ont tous gagné la rive à la nage et se sont enfuis. Un vent de fuite souffle en ce moment sur les Uaupès qui travaillent au rio Negro. Il y a quelques jours, des Cobbéos du Cadiari, qui faisaient depuis deux mois du caoutchouc dans une estrada des environs de Barcellos, se sont sauvés dans des pirogues avec lesquelles ils vont passer, sans vivres, pour se rendre dans leur tribu, toutes les cachoeiras du rio Negro et du Uaupès.

Les chutes sous la pluie, — Nous passons les cachoeiras, de Sao-Joaquim à Camanâos, par un épais brouillard distillant une pluie fine. Puis la pluie tombe à torrents et il faut tenir fermée la portière de la montaria. Il fait un bruit épouvantable au dehors; on ne sait si c'.est la pluie^ Forage ou le grondement des chûtes. Je regarde par un trou mais je ne vois que nos hommes qui se sont mis tout nus pour ne pas mouiller leurs pantalons; la pluie remplit le ciel. Dans notre prison il fait noir et il fait chaud, nous nous voyons à peine, Roche et moi, et nous étouffons. Mais nous ne nous mouille-

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rons pasy à moins de sombrer dans la cachoeîra. Nous sommes emportés par un courant furieux. Dieu comme on est secoué! nous sommes dans des remous. J^ouvre la portière, la pluie nous inonde, mais impossible de nous reconnaître, on ne distingue pas à trois pas. On ne se verrait pas mourir. Les Indiens sont impassibles, silencieux, attentifs, Tceil fixé sur notre périlleux sentier des eaux, interrogeant les rochers, les tourbillons et les sauts, pagayant fiévreusement. Mais c'est trop se mouiller. Je referme la portière et allume une pipe. Maintenant mon cher, grâce à la vitesse de train express avec laquelle nous sommes emportés dans les cataractes, nous allons, en peu de temps, passer nos vingt et une chutes, et dans quelques heures nous saurons si nous sommes morts ou en vie. Recommandons notre âme à Jurupari, et, comme il convient à des sages, goûtons, en attendant l'avenir, les douceurs du calumet de paix.

Je revois à Sao-Gabriel mon vieil ami Rocha Lima, le père de la charmante professora, ainsi que le vieil Aguiar et son fils Carlos.

En cinq heures de course folle nous passons le reste des cachoeiras.

Les Cacuris. — Quand nous manquons de vivres, mes Indiens, peu scrupuleux, vont dévaliser les cacuris. F^es cacuris sont des parcs, faits en rondins fort rapprochés, qu'on établit en rivière, à une anse, à un remous du courant. Une large porte est ménagée du côté de la poussée des eaux. Le courant pousse le poisson qui n'ayant pas l'habitude de remonter reste prisonnier dans le cacuri. On fait dans ces parcs des pèches miraculeuses.

L'arrivée au sitio. — Cependant nous ne souffrons pas de la faim. Je connais beaucoup de gens au rio Negro, et quand il y a nécessité j'aborde à un si tio. Les sitios ne peuvent se dérober à mes investigations quand la faim presse. Ils ont beau être

masqués par les bois noyés de la rive^ ou situés sur le bord de quelque igarapé intérieur, je sais parfaitement les découvrir. Les Caboclos retrouvent pour me recevoir les qualités de la race brésilienne, Thumanité et l'hospitalité. Sortant du port du silio, quelques vingt pas avant d'arriver à la ca^e, je Trappe des mains en demandant la permission d'entrer. On me fait asseoir dans un hamac et on m'offre du café, parfois des cigarettes. Souvent le maître du lieu et ses hommes sont seuls à me recevoir, les femmes et les enfants fuient pour l'ordinaire et vont se cacher dans les autres pièces ou aux environs de la maison. Généralement les femmes ne se mettent pas à table avec nous. Cette table est une simple caisse ou natte mise à terre, autour de laquelle on s'assied sur des sièges indiens ou à la turque. Ce n'est que dans les cases très pauvres que l'on mange avec les doigts et que l'on n'a que de la farine de manioc. Dans les maisons plus aisées, on trouve du riz, des biscuits, des conserves, parfois du vin et de la bière. La cachaça est bien reçue et appréciée partout. Quand on en a, c'est alors que la familiarité s'établit vite. Les femmes rentrent. Les beautés] du cru ne se font pas scrupule de s'extraire leurs chiques devant vous. Si vous en avez, elles se font un véritable plaisir de vous en débarrasser et s'acquittent de cette délicate besogne avec une élégance toute spéciale. Les hommes, que la cachaça a rendus loquaces, m'interrogent. Ceux qui ont quelque instruction parmi eux me prennent pour un chercheur d'orchidées. Quelques commis-voyageurs fleuristes, anglais et allemands, qui ont exploité la région, leur font croire que les végétaux parasites sont ce qu'il y a de plus précieux dans leur pays. Ils attachent aussi une grande importance à l'exploration des affluents et des sous-affluents de la grande rivière. Chercheur d orchidées et découvreur d'igarapés, telles sont les spécialités qu'ils m'attribuent.

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Le désert des eaux. — Nous relra versons les déserts du rio Negro. Nous voici dans une pirogue qui roule horriblement à chaque coup de pagaye, dans le grand espace presque lacustre qui se trouve au-dessus de Xibaru. Nous sortons du parana du Jacaré. Ici c'est le désert des eaux avec des aspects d'océan. C'est la région des trovoadas, aussi longeonsnous prudemment la rive. Nous allons lentement, car nous arriverons avant le vapeur, aussi nos Indiens en prennent-ils à leur aise. Ils s'arrêtent pour manger de tous les fruitsqu'ils voient sur le rivage; dissertent longuement sur telle feuille, tel oiseau ; font de grands gestes en causant à voix basse ; timides, futiles et bavards. De nuit ils ne voient rien et pagayent mieux.

Il nous faut attendre à Thomar le vapeur qui n'est pas encore remonté.

Histoires de regatoes. — Des regatôes sont réunis an village, attendant; pour utiliser leurs loisirs ils jouent. Plusieurs vont perdre la valeur des marchandises qu'ils ont apportées. D'autres racontent de bonnes histoires. C'est dans ces conversations que l'on apprend comment ces commerçants nomades entendent le trafic avec les Indiens civilisés de la contrée. Avec leur belle égaritea bien peinte, ils arrivent au port d'un sitio. Us sont connus. Les femmes, les jeunes filles, savent que le regatao a des colifichets, des flacons d'odeur, des parures. On distribue aux hommes la cachaça à profusion. Quelquefois, pour que la cachaça opère plus vite, les jeunes filles, les femmes, demandent elles-mêmes au regatao un peu de laudanum. Encore un peu et voici le père, les frères, ivres et ronflant. Mais les beautés du sitio ne dorment pas. Elles veulent des parures, des flacons d'odeur, des foulards. Et comme elles connaissent les petites faiblesses du regatao, elles savent comment s'y prendre pour obtenir les objets qu'elles désirent, et sans

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payer. Toutes seront servies. Mais il faut pourtant que le regataose dédommage. lien voie les femmes, ses complices, chercher tout le caoutchouc de la maison, et, y en eût-il cinqgante kilos, il ne laissera en échange que quelques litres de cachaça. Quand les hommes seront dégrisés, ils pourront, grâce aux soins attentifs du regatao, s'enivrer encore, et ils ne songeront pas à se fâcher.

Ils sont là, de toutes nationalités, ces regatôes : Brésiliens, Caboclos, Vénézuéliens, Grenadins, Boliviens, Portugais; je remarque un Italien, un Français, un Paraguayen. Grâce à eux, Texploitalion des produits spontanés de la forêt se fait avec une activité fiévreuse.

Le 29 mai, au matin, nous descendons avec le vapeur y///dird. A Ayrao, Roche s'arrête pour aller faire une pointe chez les Jaurapiris. Deux mois plus tard, il devait rentrer en France. Le 3i mai au soir, j'arrive à Manâos.

yue (T ensemble sur le rio Negro. Décadence du rioJVegro. — Le rio Negro est presque désert. Le nombre de cases habitées, de la frontière du Venezuela à Manâos, dans les villages, ne dépasse pas 91, se répartissant ainsi : Cucuhy, i; Marabitanas, 6; Sao-Marcellino, 6; Guia, i; Sao-Felipe, 2; Snnta-Anna, 4; Sao-Joaquim, i; Sao-Gabriel, 10; Sâo- Pedro, 4; Sao-José, 4; Aruti, 4; Castanheiro, 4; Santa- Izabel, 2; Thomar, 6; Moreira, 7; Barcellos, 10; Carvoeiro, 4; Moura,6; AyrSo, 8; Muirapinima, i; Tauapeçaçu, 1.91 cases habitées en permanence pour toutes les provaçôes du rio Negro! c'est moins que pour le seul San-Carlos. la bourgade vénézuélienne frontière. San-Carlos est située aussi sur le rio Negro, un peu au-dessus de Cucuhy. San- Carlos compte plus de cent maisons peuplées d'Indiens ; Indiens laborieux, mais, aussi, tenus en tutelle.

Le rio Negro brésilien a environ 3oo habitants civilisés d'origines très diverses : Amazonenses, Paraenses, rio Ne-

groenses, Cearenses, Maranhâoenses^ Portugais, Caboclos divers, Vénézuéliens, Grenadins, Boliviens, Paraguayens, Français. Il ne s'y trouve pas d'Anglais. La population totale est d'environ 3,ooo individus pour une superficie de 3oo,ooo kil. carrés, sans compter le bassin du Uaupès. Soit I habitant par cent kil. carrés.

Le rio Negro est, par ordre d'importance, la dernière rivière à caoutchouc de l'Amazonie. A peine fournit-il 100,000 kilog. de gomme par an. Le commerce total de la rivière s'élève environ à un million de francs dont 600,000 fr. à l'exportation et 4oo,ooo fr. à l'importation. Ce commerce est fait par vingt-sept négociants petits ou grands.

H n'y a plus d'industrie au rio Negro. Cependant on y fabrique encore quelques hamacs. On en fait de mirity qui se vendent de 20 à 25 $, de tucum qui se vendent de 5o à 70, de carauâ (carata), de 100 à 4 00 $.

Le terrain du rio Negro est, en somme, assez pauvre; mais, argileux et pierreux avec peu de sol végétal, il ne présenterait pas de grands obstacles aux défrichements.

Les habitants actuels se plaignent que la rivière et ses paranas n'aient pas de poissons et que la forêt soit pauvre en gibier. La vie est assez difficile dans la contrée. Quand le vapeur mensuel arrive quelques jours en retard c'est la famine, de Tauapeçaçu au Uaupès : plus de farine, plus de pirarucu; les regatôes jeûnent.

Le rio Negro est en décadence. Il y a un siècle, à l'époque de la domination portugaise, Barcellos avait 4,000 habitants et était alors le chef-lieu de la capitainerie du rio Negro, Manàos n'existait pas encore, Thomar avait 3,ooo âmes, Sao-Gabriel 3,ooo, Marabitanas 3,ooo. Dix villages ont disparu de la carte et tous les autres sont aujourd'hui successivement amoindris. Alors les fabriques d'indigo, de tissus de tucum, les plantations de café, de roucou, de coton,

étaient prospères; le rio Negro exportait plus qu'aujourd'hui. Sa population était au moins de 20,000 individus. Deux grandes tribus, les Manaos au sud du rio Negro et les Barès au nord, peuplaient les povoaçôes. Aujourd'hui une douzaine d'individus au rio Negro savent encore quelques mots de Barè ou de Manao, mais les deux tribus se sont éteintes, usées par les blancs.

Jadis la forteresse de Sao-Gabriel et la capitale, Barcellos, valaient au rio Negro tout un personnel de grands fonctionnaires tant militaires que civils. Aujourd'hui dans tout le rio Negro il n'y a pas un seul conseil municipal constitué. Les seuls fonctionnaires chargés de donner à ces déserts la couleur de l'organisation nationale sont de pauvres Caboclos illettrés qu'on appelle pompeusement inspectors et subdelegados et qui remplissent plus ou moins les fonctions de gardes-champétres.

Recrutement des Indiens, — Ce q'est pas avec des éléments Rio-Negrenses que les deux ou trois douzaines de regalôes qui animent la rivière doivent de pouvoir faire récolter le caoutchouc, la piaçaba et la salsepareille. Presque tous leurs travailleurs ont été recrutés dans le Uaupès.

C'est au Uaupès que se rendent les regatôes pour faire leurs enrôlements. Là ils trouvent des malocas importantes, des villages ayant jusqu'à deux cents et trois cents habitants. Le regatao laisse au tuxau une certaine quantité de marchandises et emmène un nombre proportionnel d'individus. 11 est bon de parler la lingua gérai qu'entendent presque toutes les tribus, sinon il faut se servir d'interprète ou s'exprimer par signes. On peut enlever vingt, quarante, soixante Indiens, selon la quantité de marchandises dont on dispose et la bonne volonté du tuxau et de la tribu. Le regatao donne séance tenante des noms portugais à ses hommes pour s'habituer à

les reconnaître, puis il les emmène avec lui. Il leur donne à chacun un pantalon ou une chemise quand ils sont arrivés à la case ou au baracao. Il ne les paie pas, le paiement a été déjà déposé entre les mains du tuxau. Il les nourrit de farine de manioc et de pirarucù y et leur distribue assez régulièrement de petites rations de cachaça et de tabac. Les engagés ne travaillent généralement que pendant la saison du caoutchouc , de décembre à avril , quelquefois deux mois seulement, quelquefois ils s'évadent au bout de huit jours. S'ils sont employés à la piaçaba, la saison dure toute l'année, mais ils ne veulent généralement travailler que quelques mois, après quoi ils demandent à retourner au Uaupès. Peu à peu ils apprennent la lingua gérai et le portugais; ils ont des dispositions pour apprendre les dialectes étrangers. Ils sont doux, soumis, fainéants et ivrognes. Il ne faut jamais leur donner d'une seule fois une bouteille de tafia, car ils la boiraient en un quart d'heure , ce n'est que coup par coup qu'il faut leur octroyer l'eau -de-feu.

'Ce sont d'assez médiocres travailleurs. Us ne font guère plus de 2 à 3 kilos de borracha par jour. Les Caboclos en font de 3 à 4« L^s femmes. Indiennes ou Caboclas, font généralement 1/2 kilo ou un kilo de plus que les hommes et peuvent fournir une moyenne de 4 kilos par jour de travail.

Le patron vend à ses engagés divers objets; ils font chez lui des dettes que celui-ci exagère et que ceux-là ne payent pas ou payent mal. En moyenne chaque homme revient au patron à près de 3oo $ pour la saison , soit environ 4 fr. par jour, dettes, nourriture, logement, habillement, tout compris; et peut rapporter jusqu'à un conto de reis, soit 2,5oo fr., au pair, ou de 10 à 12 fr. par jour. Mais il en est beaucoup qui travaillent peu, mal, et payent à peine la dépense qu'ils font à l'en gagiste. Il parait plus pratique de

regatiar^ d'acheter la goiimie aux Indiens et aux Caboclos que d'avoir des hommes à soi. On dit toutefois que la plupart des regâtoes sont sans scrupules et que c'est par l'audace de leurs friponneries et l'exagération de leurs indélicatesses qu'ils arrivent à gagner de l'argent.

Au rio Negroles meilleurs seringueros, les Indiens et les Caboclos non engagés travaillant à leur compte, fournissent chacun par saison une moyenne de 20 à 25 arrobas (de 3oo à 375 kil.). Au Purùs où la masse des seringueros est Cearense, la moyenne par homme et par saison est de [\o à 5o arrobas. Le chiffre total des seringueros du rio Negro parait être d'environ 800 individus.

Les dépenses à faire pour se procurer des hommes sont très variables. Les uns ne vont, ou n'envoient leurs recruteurs, que jusc|u'à Sao-Joaquim, d'autres vont jusqu'au Codiari ; les uns ne laissent pas au tuxau pour plus de 20 $ de marchandises par homme, d'autres en laissent pour plus de cent; les uns sont heureux avec leurs Indiens : pas ww ne s'enfuit; d'autres voient fuir, pendant le voyage même de retour, leurs hommes déjà payés et vêtus. D'aucuns sont plus malheureux encore, leurs Indiens sont arrivés nus dans de grandes ubâs achetées par le patron, celui-ci les a habillés, ils lui ont fait des achats, et ils s'enfuient au bout de quelques jours, volent les ubâs, des fusils, du caoutchouc, tout ce qu'ils peuvent emporter, bien disposés à ne jamais payer ce qu'ils doivent, et allant reprendre chez le tuxau les marchandises qui sont le prix de leur engagement. On peut courir après : si on ne les rattrappe pas en route, arrivés dans leur village, peints à neuf, mêlés aux autres Indiens, le patron ne les reconnaîtra plus. On ne peut pas plus compter sur les Indiens, disent les regatôes, que sur une poignée de puces. Heureusement que ces mauvais sujets se mettent rarement en tête d'assassiner le patron.

Ces Indiens sont les plus grands Fuyards du monde. Trai- (ez-Ies bien, traitez-les mal, rien n'y fait. Ils vous laisseront en n'importe quel moment du voyage, à la veille de terminer une expédition de deux mois ; et qu'ils soient vos voisins, vos parents, peu leur importe. Si vous n'êtes pas sûr de votre équipage, prenez garde de descendre à terre : vos hommes vous planteront là, fuiront en masse, et vous laisseront sans canot, sans bagages, sans vivres, sur une plage, un rocher, une île déserte. Il y a quelques années un Anglais voyagait au rio Negro. Cet Anglais était un grand philanthrope; il traitait ses Indiens comme lui-même, avec force boites de conserves, force café, force cachaça. C'était le bon maître selon l'Évangile, il parlait toujours doucement à ses hommes qui étaient comme ses enfants. Un soir il pleuvait. On accoste, on fait du feu, on dine, on dort dans

. une petite ile au milieu du rio. Le lendemain matin, de bonne heure, quand l'Anglais appela ses hommes pour les réveiller, il ne trouva ni homme, ni canot, ni farine, ni rien. L'équipage s'était éclipsé pendant la nuit, laissant là le

. philanthrope, aussi seul que Robinson après son naufrage. .Six jours plus tard, une pirogue qui d'aventure longea le petit ilôt y trouva un blanc à moitié fou et à moitié mort de faim, qui mangeait des feuilles. C'était le pauvre Anglais, qui pleurait de rage.

Les objets que préfèrent les Indiens pour contracter l'engagementsont les fusils, les haches, sabres et couteaux, les toiles, le plomb et la poudre, les petites malles. Ces engagements n'ont rien de bien défini, ni en durée ni pour les conditions. Le regalao cherche généralement à exploiter ses hommes autant qu'il peut, et ceux-ci se sauvent quand la fantaisie leur en prend. Nulle autorité n'intervient ni ne peut intervenir. L'autorité est chose illusoire au rio Negro. Les engagés nouveaux sont plus honnêtes, moins exigeants,

moins vicieux que ceux qui ont déjà travaillé avec les civilisés. Plus on les a pris loin et moins, généralement, ils pensent à s'en aller. Cependant quelques douzaines de Cobbeos viennent déjà de s'enfuir de chez leurs patrons du bas rio Negro.

On n'a guère de prise sur les Indiens , car ces gens-là n'ont pas de besoins. Un Indien prend de l'étoffe chez un regatâo. Il va travailler au caoutchouc pour payer sa dette. Au bout d'un mois, il a fait assez de gomme pour s'acquitter. Il pourrait travailler trois mois encore et acheter d'un seul coup pour trois années de provisions. Il ne fait plus rien. « Pourquoi travaillera i-je, dit-il, j'ai payé ma dette. » Et que l'on ne suppose pas que c'est par conscience que l'Indien s'est acquitté envers le patron. L'Indien est calculateur, il sait que s'il ne paie pas, le regatao se paiera en nature, sur la roça, la femme, la fille du débiteur, et surtout qu'à l'avenir il refusera au mauvais payeur tout crédit nouveau. C'est finterét bien entendu qui est la loi morale de l'Indien.

Région très peu densément peuplée d'une population de qualité médiocre, terre sans culture et de peu de commerce, tel est ce rio Negro, pays neuf et pourtant en décadence, qui n'a jamais cessé d'être un désert et qui pourtant compte déjà bien des ruines, riche de son sol et de ses produits spontanés, mais dépérissant faute de bras, de bonne émigration, d'émigration européenne.

Mandas. — La merveille du rio Negro et de l'Amazonie est Manâos, la jeune, belle et ambitieuse capitale, le Saint- Louis de l'Amérique du Sud.

A quelle cause Manâos doit-elle sa prospérité actuelle? A plusieurs, sans doute; mais incontestablement c'est surtout au récent développement de la navigation à vapeur que Manâos doit d'être ce qu'elle est aujourd'hui.

Les bateaux à vapeur, qui ont été le signal d'une véritable révolution économique dans l'Amazonie en même temps qu'ils ont été le moteur le plus énergique du progrès de la contrée^ ont fait la fortune de Manàos.

C'est le 25 mars 1874 qu'arriva à Manâos le premier vapeur venu directement d'Europe. Dix ans plus tard, le 24 février 1 884 > le vapeur Espirito SantOy de la Companhia Brazileira, inaugurait le premier service direct entre Manâos et Rio de Janeiro par les ports du Sud.

Aujourd'hui aucune autre ville de l'empire , et peut-être de l'Amérique du Sud, ne possède un plus magnifique réseau de navigation à vapeur.

Des subventions considérables sont payées annuellement aux diverses compagnies. La Compagnie de rAmazone^ pour ses innombrables services, touche i35 contos; la Compagnie de Mandas, 36 ; la Red Cross Line, 4o> pour cinq voyages annuels entre Manâos et Liverpool via Para, Lisbonne et le Havre ; la Booth Line^ 3o, pour trois voyages annuels entre Manâos et New- York; la Companhia Brazileira^ 72, pour étendre jusqu'à Manâos les trois voyages mensuels qu'elle faisait de Rio au Para. Enfin une subvention de 36 contos, pour six voyages par an entre Manâos et le Havre par Para et Lisbonne, a été offerte à une compagnie française, celle des CJmrgeurs Réunis ^ qui hésite à accepter et va sans doute se laisser évincer au profit d'une compagnie allemande ou d'une compagnie italienne qui ont déjà fait leurs offres.

Ce qui donne un chiffre total de 3 1 3 contos soit de 6 à 700,000 fr. pour les subventions annuelles aux compagnies à vapeur. Il suffit de consulter les deux tableaux ci-dessous pour se rendre compte que ce n'a pas été là de l'argent mal placé.

Revetius Impériaux de la Province de VAmazone.

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