CHAPITRE Vm
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Difficultés et dangers davoyage, — Après plus d'un mois d'attente à Mandos (3i mai -9 juillet), je trouve enfin une occasion pour le rio Branco : un senhor José Thomé Gonçalves, fils des Alagoas récemment établi à TUraricuera, m'offre passage à bord de son batelao. Quinze jours auparavant j'avais déjà cru rencontrer une occasion : le i4 juiï^ je m'étais rendu à Tauapeçaçu m'informer d'un batelao qu'on m'avait dit en partance pour le haut rio Branco. C'était une fausse alerte ; le 22 j'avais dû rentrer à Manâos.
On ne peut guère trouver qu'à Manâos des occasions pour le haut de la rivière : ce sont les grands bateaux des fazendeiros, qui descendent chargés de bétail et remontent chargés de marchandises. Mais on peut arranger, à Moura ou à Carvoeiro, un canot et trois ou quatre hommes pour remonter jusqu'à Boa Vista. Toutefois, ce n'est pas du jour au lendemain, et on peut parfaitement perdre quinze jours, même un mois, avant d'avoir trouvé son affaire.
Le voyage n'est pas sans présenter quelques dangers. D'abord vos hommes peuvent très bien vous abandonner sur une plage où vous aurez des chances sérieuses de mourir de faim. Ensuite il y a les Indiens du Jauapiry. Ces ex-cannibales ont été trop récemment domestiqués par le directeur du Musée Botanique de l'Amazone, M. Barbosa Rodrigues.
23o LE RIO BRANCO.
Les pauvres sauvages se livrent presque quotidiennement aux fantaisies les moins rassurantes. Ils pillent les gens de Moura et les batelôes qui passent et massacrent de temps à autre quelques civilisés.
Enfin, deux incidents tragiques tout récents donneront à mon voyage un cachet de pittoresque et de dramatique assez alléchant. Il y a quelques mois, un nommé Miranda, employé de mon hôte à Manàos, M. d'Anthonay, mourait aux environs de Vista Alegre, dans ce même batelao qui m'emporte. Le mystère de sa mort se complique encore de la disparition de toutes ses valeurs, qui ne furent jamais retrouvées.
Le second incident a pour moi un intérêt tout spécial. Fernando, fazendeiro du haut rio Branco, partit en i88a de Sao Joaquim, se dirigeant sur Manàos. Il emmenait avec lui une vingtaine d'Indiens, qui tous Tabandonnèrent bientôt. Celui qui s'enfuit le dernier fut le ouapichiane José, qui se trouve précisément être le patron de mon hôte, José Thomé Gonçalves. Depuis, Fernando ne reparut plus. José l'avait abandonné vers la source de l'Ânauà. Les uns disent que ce José aurait assassiné Fernando; d'autres que Fernando serait mort de faim ou aurait été tué par les Indiens ce bravos » ; d'autres, enfin , que l'infortuné voyageur serait prisonnier d'une prétendue Maloca des Femmes. Or, l'itinéraire que suivit Fernando jusqu'à l'endroit où il disparut est aussi celui que j'entends parcourir.
Une légende du rioBranco : la Maloca des Femmes (i). — Cette Maloca des Femmes est une légende du rio Branco, que là-bas chacun vous raconte pour le pittoresque sans y ajouter grande foi, que chacun, Indien ou civilisé, arrange un peu à sa manière, et que nous reproduisons ici pour montrer de combien de façons l'imagination populaire est capable de triturer
(1} La MaJoca (prononcez Maloque) des Femmes : La Maison, la Tribu des Femmes.
cette malheureuse légende des Amazones. D'ailleurs, la Maloca des Femmes a peut-être un fond de vérité ; pourquoi pas?
Ily aurait, assure-t-on, dans Tintérieur, du côté des sources de TAnanâ ou du Jauapiry, une tribu de femmes vivant seules, ou du moins gardant pour elles, avec un soin jaloux, le gouvernement de leurs malocas. Ce ne seraient ni des femmes répudiées ni des guerrières ; il faudrait chercher Torigine de la petite nation dans une association d'hétaïres. Ces femmes sont de couleur claire et d'une beauté remarquable, beauté surtout passionnelle et provocante, ce qu'expliquerait la sélection et l'atavisme. On trouverait chez elle un phénomène fort rare chez les populations indigènes de l'A-mérique : la pratique habituelle du vice lesbien avec la particularité physique qui y a donné lieu. La Maloca des Femmes ne serait qu'une association de plaisir, un couvent de jouisseuses, héréditairement expertes, savamment et passionnément voluptueuses. Le plaisir constituerait leur principale occupation, le but de leur vie, et elles s'y adonneraient autant que peut le supporter leur constitution physique. Elles feraient peu de cas des hommes qu'elles ne connaîtraient qiie comme à-point, pour varier le plaisir, et aussi pour en obtenir des filles. Pour les enfants mâles, elles les immoleraient peu après leur naissance dans des cérémonies solennelles. Elles ne veulent point créer de castes d'hommes asservis, elles les prennent de rencontre, le plus souvent en les faisant prisonniers sur quelque tribu voisine. C'est plus piquant, et en somme moins périlleux pour le maintien de leur état social. Elles admettraient aussi des engagés volontaires. Les femmes se nourrissent bien et nourrissent bien leurs hommes ; l'usage des aphrodisiaques est fréquent. Elles ont entre elles des amantes dont elles se montrent fort jalouses, mais elles ne le sont pas de leurs hommes, dont elles se partagent honnêtement les forces surexcitées par le tf con-
guérécou (i) » . Elles ont des magasins, des cuisines, des maisonnettes privées, des salles communes de plaisir, des bosquets. Elles usent d'ornements de fêtes, de parures à la mode des anciens Tupis, mais vont ordinairement dans un état de nudité complète, sans tangue. De même les hommes n'ont pas de calembé(2). Quand ceux-ci sont arrivés à un état d'impuissance incurable, ce qui arrive généralement aux approches de la quarantaine, tout en les utilisant pour certaines jouissances secrètes qui ne sont pas sans douceur ni compensation pour ces malheureux, bien qu'ils les provoquent sans les partager, les femmes emploient ces retraités de l'amour à la culture des jardins et à la pêche. Pour elles , elles se réservent la chasse et la guerre. Ce qui leur assure le succès dans les expéditions qu'elles entreprennent ou dans les attaques qu'elles ont à repousser, est une habileté extraordinaire à déployer des ruses vraiment diaboliques et aussi la connaissance profonde qu'elles ont de poisons subtils avec lesquels elles empoisonnent leurs flèches. Elles sont d'ailleurs fort habiles au tir de l'arc. Et pourtant, en somme, leur humeur est douce, pacifique et bonne. Dans leurs fréquentes orgies elles ont assez souvent des accès de fureur hystérique, n'engendrant pourtant que bien rarement des maladies nerveuses, des rixes ou des violences.
Région des Jauapirjs. — C'est dans le bas rio Negro, en face de la région des Jauapirys, que me fut racontée pour la première fois l'histoire de la Maloca des Femmes. Je ne rencontrai jamais les Lesbiennes de l'Amazone, qu'il est permis de traiter en mythe. Malheureusement on ne peut se conduire de même vis-à-vis des Jauapirys. Les trop fréquents assassinats et les quotidiennes exactions commises par ces Tobas du rio Negro, ne permettent pas aux civilisés
(1) Le conguérécou est un aphrodisiaque local.
(2) Le calembé est la feuille de vigne des hommes ; et la tangue celle des femmes.
de douter de leur existence. Hâtons-nous d'aborder à cette région peu hospitalière, mais fort intéressante.
Le bas rio Negro est plutôt un archipel qu'une rivière. De chaque côté du cours d'eau véritable sont lesparanas, espèces de fausses rivières, canaux naturels, parfois au nombre de huit ou dix de chaque côté, se rattachant àlartère principale, et coulant entre des îles innombrables. Parfois ce» paranas ne sont pas plus larges qu'un ruisseau, parfois ils sont plus larges que la Seine ou la Loire à l'embouchure. Us présentent une topographie de labyrinthe, des perspectives bizarres, des échappées fantastiques qui animent la monotonie de ces forets vierges, toujours silencieuses, que ne réussissent pas à égayer les rares oiseaux qui les habitent. On ne rencontre personne dans ces paranas : c'est le désert. A peine, demyriamètreen myriamèlre, quelque petit sitio caché dans la forêt et révélé le plus souvent par la pirogue du seigneur du lieu, un pauvre diable d'Indien qui va niarescar (pêcher). Encore le poisson est-il fort rare ; o n en trouve seulement dans les lacs et pendant la saison sèche. Le centre de pêcherie de toute la région est un grand lac d'environ dix kilomètres de longueur, sur la rive gauche de la rivière, en face d'Ayrao. C'est dans ce lac-golfe que se jettent le Cunamahuaû et le Curiuahu, le double affluent d'entre Anavillana et Jauapiry. Seulement rattachés entre eux par les besoins de la pêche et de la navigation, les sitios, perdus dans le désert des bois et des eaux, vivent dans un état d'isolement presque complet. Actuellement (juillet i884), par frayeur de la bechiga (variole), qui sévit à Manàos et fait de terribles ravages dans les rangs de la population indigène, ils se mettent mutuellement en quarantaine. Quand la variole s'abat sur l'un d'eux, elle tue toute la famille, et le dernier attaqué meurt sans avoir personne pour lui fermer les yeux et préserver son cadavre des vautours.
Ces sitiosy de Manàos à Âyrao, sont beaucoup plus nombreux sur la rive droite que sur la rive gauche. D'Ayrâo à l'embouchure du rio Branco , il n'y a plus un seul sitio de ce dernier côté, tous sont rive droite. La rive gauche ne possède réellement qu'une maison civilisée : le sitio-fazenda du capitâo Hilario, petit vieux mameluco intelligent et hospitalier. Ce sitio est situé sur le grand parana d'Anavillana, entre la rivière du même nom et le rio Piaû. Tous les villages, tous les centres en formation : Tauapeçaçu,Muirapinima, Ayrao, Moura et Carvoeiro, sont rive droite.
Cet abandon presque complet de la rive gauche est dû à la présence des Jauapirys et autres Indiens bravos. C'est dans les forêts de cette rive qu'habitent, des portes de Manâos à la bouche du rio Branco, des Indiens féroces qui, depuis la fin du siècle dernier, sont la frayeur du bas rio Negro. Les plus connus de ces Indiens sont ceux qui habitent le rio Jauapiry, en face de Moura , qu'ils ont attaqué plusieurs fois, ce qui leur attira à diverses reprises de terribles représailles de la part des habitants du village. Une chaloupe de guerre stationne à Moura pour protéger les civilisés. On appelle ces Indiens Jauapirys, du nom de leur rivière, mais ils se donneraient, parait-il, à eux-mêmes le nom du Uaïmiris(i). Ou, peut-être encore , ce nom ne serait-il qu'un sobriquet donné par les autres Indiens, mansos, de la contrée. Il est bien difficile de faire l'ethnographie de ces tribus , et à plus forte raison leur histoire ; cependant il est un certain nombre de données qui paraissent aujourd'hui incontestables. Les Caîmiris seraient de la même famille que les Krichanas du haut Uraricuera. Il y a une vague histoire d'un exode par le Takutù, exode à la suite
(l)Uaîmiris, en français : Ouaîmiris. J'ai vainement essayé de soumettre tous ces noms à une loi orthographique unique. Je ne pouvais adopter toujours l'ortliographe française ou toujours l'horthographe portugaise, ou faire toujours un choix logique. Le lecteur qui m'aura suivi jusqu'ici saura fort bien se tirer d'affaire.
duquel la nation krichana se trouva divisée en deux par* ties, celle du haut Uraricuera, celle du Jauapiry. La langue des Uaïmiris ofTre beaucoup d'analogie avec le krichana , le porocotOy le macuchi, le chiricumo (la langue de ces derniers est connue par Tintermédiaire de Chiricumos mansosdu haut Amajari). Krichanas, Macuchis, Yarecunos, Porocotos, Chiricumos j formaient au siècle passé , dans le haut bassin du rio Branco , un groupe compacte de tribus bravas. Mais les Uaïmiris ne doivent pas être de race krichana pure. La population indigène du bas Jauapiry et du bas Taruman est composée en majeure partie d'Aroaquis et de Pariquis subjugués par les tribus bravas venues du nord. Les Uaïmiris doivent renfermer beaucoup d'éléments Aroaquis et Pariquis. Ces Uaïmiris habitent au bas de la première cachoeira du rio Jauapiry. Au-dessus de la cachoeira se trouvent d'autres familles krichanas, plus pures , ou peut-être mélangées de Cucoachis et de Chiricumos. Ce sont les Kirichamans et les Cuilias qui habitent le rio Jauapiry, les premiers au sud, les seconds au nord; et les Assahys qui habitent entre le Moyen Jauapiry et le Moyen Urubii (de Silves), occupant probablement les sources du Piaù et de la Coieira. Ce sont ces Assahys qui empêchent la tribu manso des Uayeués de descendre à Manâos. Ceux qu'on a vus des Uaïmiris, Kirichamans, Cuitias^ Assahys, étaient peu adroits au tir de l'arc et leurs flèches étaient grossières et primitives. Us ne connaissaient pas l'urari et l'art d'empoisonner les flèches.
Le Taruman Assu , petite rivière qui débouche dans le rio Negro, un peu en amont de Manàos, est presque aussi redouté que le Jauapiry. Au-dessus de la première cachoeira du Taruman Assu, se trouvent, parait-il, des mucambos d'esclaves fugitifs et de soldats de Manaos , assassins déserteurs. Ces mucambos sont fort hostiles et les civilisés ne s'y aventurent pas. Au-dessus de ces mucambos, le rio, bordé.
dit-on, de petites savanes longues et étroites, serait habité par une tribu féroce et nombreuse , puis, plus haut, par les Assahys, de famille krichana.
Ce groupe compacte de tribus bravas se continue jusqu'au versant sud de la cordillière de Caiirrid par les Cucoachiset lesChiricuumos. Ces tribus ne sont point des tribus belliqueuses faisant la guerre aux civilisés et aux mansos, ce sont des tribus canaémés^ comme dirent les Indiens du haut Branco , c'est-à-dire des tribus d'assassins de profession , élevés de génération en génération au meurtre et au vol, tuant pour le plaisir de tuer, ne mangeant point leurs victimes mais utilisant leurs tibias pour faire des flûtes, leurs dents pour faire des colliers. Tout ce qui n'est pas de la tribu ou de l'association de tribus est immolé par les canaémés aussitôt qu'ils le peuvent. C'est leur façon à eux de comprendre le patriotisme et d'appliquer le précepte antique : étranger, ennemi. Ces canaémés (ont penser à telles sectes sivaîstes de l'Inde. Les tribus mansas ont une peur terrible de ces bêtes fauves, avec lesquelles elles- n'entretiennent aucune relation, si ce n'est celle de victime à assassin. Des Indiens d'une douzaine de tribus différentes, m'ont affirmé qu'il existait chez les canaémés une corporation de pagets (prêtres-sorciers), disposant d'une grande influence. La chose parait d'autant plus probable que l'on sait que les diverses tribus canaémés sont alliées et plus ou moins solidaires.
Laissant derrière moi la rive des canaémés, j'arrivai enfin à la bouche du rio Branco. C'était le i4 juillet. Je ne manquai pas de fêter comme je pus le glorieux anniversaire. José Thomé Gonçalves, républicain ardent, s'associa avec enthousiasme à ma manifestation. Les hommes civilisés n'ont qu'un petit nombre de moyens de manifester leur joie. José et moi nous étions pauvres : nous brûlâmes de la poudre .toute la journée, les échos ordinairement muets du bas rio
Branco retentirent des décharges répétées de notre mousqiielerie à bon marché. Je guettai l'effet sur les Indiens qui ramaient le batelâo. Ils avaient cru d*abord à une attaque des canaémés, puis ne voyant pas apparaître le moindre Jauapiry, ils nous regardèrent avec étonnement. Le patron ^ un Uapichiana, expliqua à ses camarades : ce Nrouaré caraï aouna caïmène, » dit-ii. Ce qui signifie à peu près : oc Tous ces blancs sont à moitié fous. »
Naifigation au gancho et à la forquilha. — Pour remonter le rio Branco en batelao, à l'époque des grosses eaux, on grimpe lentement et péniblement le long de la rive en s'accrochant avec le gancho (crochet), et en poussant à la forqiulha (fourche), dans les branches des arbres, les lianes , la végétation aquatique.
L'été le batellâo est poussé au varejào (perche) dans l'étroit et peu profond chenal qui serpente entre les plages sablonneuses presque ininterrompues de la rivière.
Dans le rio Negro les batelôes ne naviguent que dans les paranas. On évite de prendre le large, à cause des U\woada$ (tempêtes) presque toujours terril^les dans cette rivière, d'autant plus qu'il est impossible de trouver un refuge, les ingapôs (marais, terres noyées) qui bordent les rives des îles ou de la terre ferme, s'étendant pendant l'hiver à de très grandes distances et constituant un infranchissable labyrinthe. En avril, au bas rio Negro, les deux rives de terre non inondées sont certainement distantes de plus de soixante kilomètres, depuis Ayrao jusqu'à Tauapeçaçu.
L'hiver comme l'été, au rio Negro, à la descente de la rivière , on laisse toute la nuit le batelao aller à la dérive, ce qui fait toujours faire un peu de chemin. Dans cette rivière, la rame longue (une pagaye emmanchée d'un long bâton) est seule employée.
Pour descendre le rio Branco, l'été, on va au varejao
238 LE RIO BRAWCO.
comme pour remonter ( à la même époque). L'hiver, on va
à la rame longue comme au rio Negro.
Dans les deux rivières, la dilTérence entre la crue et Té-
tiage est d'environ lo mètres dans le bas des rivières et
4 dans le haut.
Lesbatelôes, employés d'une façon spéciale et exclusive
pour transporter le bétail, sont de grands bateaux plats
pouvant charger de dix à trente bœufs. Leur équipage se
compose de huit à dix hommes , presque toujours Indiens du
haut rio Branco, et d'un patron.
Pendant Tété, on met jusqu'à vingt jours pour descendre
le rio Branco en batelao, et dix seulement pendant l'hiver.
En hiver, on met de cinq à dix jours pour descendre le rio
Negro, et en été à peu près le même temps. Pour remonter,
on perd en moyenne quinze jours au rio Negro , et au rio
Branco quarante l'été , soixante l'hiver.
Une montaria bien équipée monte de la bouche du rio
Branco à Boa Vista en dix ou quinze jours. L'été, il faut
qu'elle prenne par la bouqhe de Boyassii , les deux autres embouchures sont presque à sec. Une bonne chaloupe à vapeur peut monter en trois jours et descendre en deux.
Pour la navigation de Manàos aux campos du rio Branco, il faut tenir compte de cette particularité que l'itinéraire étant coupé par l'Equateur, on a l'été au rio Branco (de
.Carmo et au-dessus) quand on a l'hiver au rio Negro, et inversement. Au rio Branco, l'été dure de septembre à mars et au rio Negro de mars à septembre.
C'est avec les plus grosses eaux que nous remontons le rio Branco. Le courant est tellement fort que nos rames longues ne peuvent le vaincre. Nous improvisons les deux instruments de rigueur. Le gancho est une latte de quatre à cinq mètres, munie à une extrémité d'un bâtonnet solidement fixé par des cordes ou des lianes et faisant crochet.
Ijàforqiiilha^ un peu moins longue mais plus forte, est munie à une extrémité d'une fourche naturelle. Le batelao rasant la rive, les Indiens accrochent leur gancho et tirent fortement sur leur instrument pendant que deux hommes font effort en sens contraire avec les forquilhas.
On navigue ainsi sous bois , les branches éraflant la tolda, le fragile toit en voûte, fait de feuilles de palmier, insuffisante protection de l'embarcation contre les intempéries et les accidents du voyage, abri médiocre qu'envahissent les fourmis projetées par les secousses des branches frôlées. Les piôes, les cara panas, les mosquitos, les carapatos, dérangés par notre manœuvre , se répandent en nuage autour de nous. Il faut être occupé sans cesse à chasser ces insectes et à se débarrasser des fourmis et des punaises qui se promènent sur le corps. Les conditions les plus avantageuses pour naviguer de la sorte, sont de rencontrer des arbres ou des arbustes assez élevés , donnant prise aux ganchos et aux forquilhas , et sous lesquels le batelao puisse passer librement.
Souvent, plusieurs fois par jour, quand le courant est trop fort, on envoie la montaria donner de l'espia au batelao , ce qui augmente un peu la vitesse. L'espia est un gros et long câble , généralement fait de piaçaba , que l'on attache devant à quelque forte branche et sur lequel on tire. On remorque ainsi la lourde embarcation comme si l'on était dans les cachoeiras.
Parfois le gancho n'accroche pas bien aux branches et le courant emporte le batelao pendant quelques centaines de mètres, lui faisant perdre ainsi plusieurs heures de peine.
Fréquemment les hommes des ganchos, et surtout ceux des forquilhas sont , à la suite d'une impulsion trop vive, projetés à la rivière, ce qui provoque une hilarité générale de la part des camarades plus heureux ou moins maladroits.
Vu de la rive opposée, le batelao allant au gancho et à
24o LE RIO BRANCO.
la forquilha , fait TefFet d'une immense araignée, cheminant avec lenteur le long de la rive, à laquelle elle se cramponne avec ses longues pattes.
Et Ton va ainsi, dans les insectes, car il y en a beaucoup pendant l'hiver sur les rives du rio Branco. Le voyageur anglais B, Brown (1860), prétend le contraire. Cest que ce voyageur remonta la rivière pendant l'été, en décembre. Il est évident que dans le chenal que les eaux se ménagent entre les plages de sable, il ne saurait y avoir beaucoup d'insectes. Mais si Brown était allé chasser sur les rives et quelque peu dans l'intérieur, il aurait, bien qu'il se trouvât alors en été, gardé au moins pendant quelques jours un cuisant souvenir de ces « pragas », qu'il représente comme n'existant qu'en quantité négligeable. Les carapanas, mosquitos et principalement les pioes, cessent à l'entrée de la région des campos qui en est complètement libre. Mais toute la région de la forêt vierge en est infestée, principalement aux environs de Carmoet de la Caclioeira. Toutefois, même dans ces endroits « privilégiés », les « pragas » du rio Branco sont encore bien plus supportables que leurs émules, ceux du Mapa et du Puriis.
Le rio Branco est plein d'îles comme le rio Negro. Au rio Branco, elles forment le plus souvent une ligne occupant le milieu de la. rivière. Pendant tout l'hiver, ces îles sont inondées ainsi que les rives à une grande distance dans l'intérieur. On ne peut alors s'aventurer qu'en montaria dans les ingapos.
Des lacs innombrables, immenses ou minuscules, bordent les rives jusqu'à la région des campos. Au siècle passé, les habitants des povoaçôes, aujourd'hui disparues, ne naviguaient guère dans la rivière, mais par les lacs qui bordent json cours et qui communiquent presque tous entre eux ou avec la grande artère.
Les marais occupent aussi une immense étendue. Quand on voyage l'hiver dans celte contrée, on entend poser à chaque instant celte question : « Est-ce terre ferme? »
L'hiver, la navigation n'est pas sans présenter quelques périls. Plusieurs fois, de gros arbres ou des palmiers pourris, ont manqué d'écraser le balelSo dans leur chute. Plusieurs fois ils s'abattirent à quelques pieds de notre embarcation, cinglant le flot avec violence et nous faisant danser comme sur une mauvaise mer.
En quelque saison que ce soit cette navigation présente peu d'attrait. Les rives sont bordées d'embaûbas, petits arbres à tige creuse et aux feuilles larges, dans le genre de celles du figuier. Chaque pied d'embaûba est couvert, de la ligne des eaux aux dernières feuilles, d'une multitude innombrable de ces fourmis terribles que les Brésiliens appellent Jorniiffus (le fogo. Ce supplice , joint à celui des pragas, suffirait à enlever tout charme à la navigation au rio Branco, surtout pendant l'hiver. De plus, il y a l'ennui de ne pouvoir se livrer à aucun travail intellectuel dans une embarcation où règne à peu près en permanence un nuage de fumée. Il y a toujours un Indien occupé à faire la cuisine de Téquipage. La préparation d'une cuisine dont un nègre ne voudrait pas vaut au passager des maladies d'yeux. Pour descendre, il y a encore un inconvénient de plus. Le batelao étant chargé de bœufs, on ne peut que vous aménager à l'arrière une petite prison d'un mètre carré, où vous ne pouvez même pas tendre votre hamac. Le bétail, enfin, ne pouvant supporter un long voyage sans amaigrir considérablement ou mourir en forte proportion, on n'accoste pas une seule fois de Boa Vista à Manàos. Le batelao cheminant, un Indien va, dans la montaria, couper le capini (l'herbe) pour la nourriture des bœufs.
Fuite d Indiens, — Avant de poursuivre notre description
du rio Branco, parlons de suite de TinconvënieDl ordinaire et le plus grave des voyages en batelaos : la fuite des Indiens.
Ces Indiens sont fugitifs en diable, le meilleur traitement n'y fait rien , les plus horribles perspectives ne les effraient pas.
Voici deux histoires de fuites arrivées au début de noire voyage :
Un Indien est en fuite, il a volé une des deux montarias du bord. Le maître, mon ami José Thomé, se jette dans l'autre et poursuit le drôle deux jours et deux nuits. L'Indien, après s'être perdu dans les paranas, ne trouvant plus sa route et craignant de mourir de faim dans ces déserts, guette le passage du batelao, qu'il finit par rencontrer. José Thomé raille amèrement le fugitif, mais il ne le frappe pas. 11 lui dit simplement : « On t'exécutera ce soir. » Après le dfner, sur l'avant, long interrogatoire à la lueur d'une lampe fumeuse qui fait plus noire encore la nuit obscure qui nous environne. Remontrances sévères, puis l'exécution. Un Indien, celui dont la toile qui paye son travail a été volée par le fugitif, s'arme d'un fer de bêche et en frappe à plat de grands coups dans la main du pauvre diable, qui hurle de douleur avec des contorsions pitoyables, mais bientôt passe à des lamentations déchirantes, quand José Thomé lui inflige à son tour, avec une ardeur croissante, le cruel châtiment. Lesautres Indiens sontlà, rangés encercle, impassibles et silencieux, autour du supplicié et du bourreau. Le supplicié reçut environ une cinquantaine de coups. Ensuite José Thomé lui fit attacher les mains derrière le dos^ lui fit mettre les poucettes, et l'envoya se coucher dans cette position sur une planche de l'avant, le ventre en bas, à la pluie. Le lendemain, malgré ses mains endolories et meurtries, il rama tout le jour comme les camarades. José Thomé était blanc, il avait été élevé à Rio de Janeiro, et, en somme, n'était pas cruel. Il pensait qu'à chaque milieu spécial convient un
genre spécial de pénalité. Les Manielucos sont moins humains. C'est sur la plante des pieds, le fugitif étant maintenu sur le dos, qu'ils font appliquer jusqu'à cent coups de fer de bêche, avec des radinements qui mettent le malheureux dans l'impossibilité de marcher pendant plus de quinze jours. Très habile : l'Indien pourra toujours travailler, mais il ne sera pas de sitôt en état de prendre la clef dés champs.
Veut-on savoir pourquoi et comtnent les Indiens fuient? Voici l'autre histoire. Le batelao avait encore plus d'un mois et demi à faire avant d'arriver à Boa Vista. La tripolaçao (l'équipage) se composait de cinq Indiens. Les hommes étaient bien traités : café le matin, thé le soir, bonne farinha, carne secca, cachaça, et José Thomé et moi nous nous donnions la peine d'aller chasser pour nous et ces messieurs. Une nuit, après une chasse pénible sous la pluie, nous dormîmes profondément. Deux Macuchis profitèrent de la circonstance pour s'enfuir. L'un d'eux était une espèce de brute, un être stupide; l'autre, un garçon de mine avenante, doux, souriant, aimable, intelligent et soumis. Tous deux paraissaient satisfaits, contents de leur sort. L'un dormit, l'autre resta éveillé pour prévenir son compagnon r|uand l'heure serait venue. A minuit, ils pénétrèrent sous la tolde où José, moi et un Macuchi, dormions. Les deux fugitifs s'emparèrent des paquets de toile qui constituaient leur paiement (un paiement véritablement généreux), volèrent de la farinha, du fromage, des biscuits, du tabac, des outils pour la culture de la roça, causèrent longuement à voix basse avec le troisième Macuchi, burent ensemble notre cachaça, firent un chibé^ une cigarette, puis les voleurs firent présent de quelques biscuits à leur compatriote, qui restait parce qu'il n'aurait pu retirer sa malle sans nous réveiller, et les deux drôles partirent après avoir fait leurs adieux à l'ami qui les chargea de commissions pour la maloca. José
et moiy fatigués de notre chasse sous la pluie^ dormions d'un sommeil de plomb. Ils volèrent la seule iliontaria qui restât, et entreprirent leur voyage avec une mauvaise pagaye. Le lendemain, le troisième Macuchi, sans se faire prier, raconta tout, sans forfanterie comme sans embarras, simplement, comme si ceùl été la chose la plus naturelle du monde, et nous mit au courant des particularités les plus accessoires du projet de voyage de ses amis. Le complot était fait depuis plusieurs jours, le Macuchi en question savait tout, mais, dans ce cas, jamais un Indien ne trahit un autre Indien, à moins qu'il soit d'une tribu différente. Le lendemain, notre homme rama tout le jour et toute la nuit de Tair le plus indifférent. La dissimulation et la placidité sont les caractères distinctifs de l'Indien. Les fugitifs savent qu'ils seront probablement pris et rossés (et en effet ils le furent), que JoséThomé, après leur avoir repris ce qu'ils lui ont volé ne les paiera peut-être pas, ils savent tout ce qu'il leur en coûtera, ils sont bien nourris et bien traités à bord, pourquoi se sont-ils enfuis, violant leurs engagements, laissant le batelao dans la presque impossibilité de continuer le voyage? « Parce que, dit le Macuchi dénonciateur, ils s'ennuyaient à bord. » Que faire avec de pareilles gens? Mais la fuite dedeux Indiens n'estrien, il arrive de temps à autre que toute la tripolaçao s'enfuit laissant Vencarregado (le patron) tout seul, dans quelque région déserte , avec le batelao chargé de bœufs ou de marchandises. Et il est impossible d'obtenir une pénalité quelconque contre ces misérables. Si le fazendeiro a la naïveté de s'adresser aux autorités, il lui sera répondu par ce cliché d'une école connue : a Les pauvres sauvages, ils ne savent ce qu'ils font, ils sont plus à plaindre qu'à blâmer. »
Sitios et poi^oaçbes. — L'alimentation n'est pas difficile à se procurer dans les voyages au rio Branco, le gibier et le
poisson sont abondants, par suite de Tétat désert de la rivière. Il n'y a pour ainsi dire pas dliabitants de la bouche à Boa Yista. I^ population a suivi les Indiens, que Ton ne trouve plus aujourd'hui que dans la région des Campos. Aussi le rio Branco jusqu'aux Campos est-il le paradis du chasseur et du pécheur. Pacas, cutis, veados, antes, mutums, cujubims, araras sont très communs. De nombreuses bandes de pécaris traversent les forêts. On dit ceux du Mocajahi et de TAnautî les plus féroces de la contrée. Les onças (jaguars) sont rares. On n'en trouve guère qu'aux environs des fazendas nationales où les Indiens les chassent à pied, au fusil, et à cheval, au lazzo. Parmi les poissons, il faut citer comme les plus intéressants de la faune du rio Branco, le pirarucu, le peixe-boï, la pirahyba, la piranha, les gymnotes, les botos, le surubim, le jandiâ, le tucunaré. Parmi les tortues, des tracajas et des matamatàs très nombreuses ainsi que d'énormes tartarugas. L'été, les tartarugas se rencontrent en quantités innombrables , et les plages de sable sont pleines de leurs œufs. Parfois tel balelâo revient avec une économie de
cinq* à six douzaines de tartarugas, économie faite sur le nombre de celles tournées, en passant, pour la nourriture quotidienne.
L'embouchure du Chéruini, rivière lacustre de peu de cours, est à peu près à égale distance de l'embouchure du rio Branco et de l'ancienne povoaçâo de Santa-Maria. Il y a, au Chéruini, un peu dans l'intérieur, dans la région des lacs de cette rivière, quelques sitios, une demi-douzaine au plus, peuplés d'Indiens, de Mamelucos et de Zambos, qui y vivent de chasse, de pèche, et de la culture des rocas.
Santa-Maria était rive gauche. Il n'y reste plus rien. Il est même impossible de dire d'une façon précise : la
povoaçao était ici. Les Portugais avaient établi le village sur une bande de terre ferme d'environ deux kilomètres' de largeur sur dix de longueur, la première que Ton rencontre depuis la bouche du rio Branco. Par derrière est un marais qui, l'hiver, s'étend, complètement inondé, jusqu'au rio Jauapiry qui est voisin. C'est cette particularité qui permit autrefois aux Indiens du Jauapiry de se montrera Santa-Maria, qu'ils pillèrent, ce qui contribua à faire abandonner la povoaçao bientôt désertée par les Indiens mansos qui la peuplaient. Ce marais du Jauapiry est peut-être une ancienne bouche de la rivière qui se serait déversée alors dans le rio Branco par le lac Boyassn ou le lac Chibedaucur. La région entre ces lacs et le rio Branco, sauf la terre ferme de Santa-Maria, est inondée tout l'hiver.
Un peu en amont de Santa-Maria, sur la même rive, se trouvait Pesqueiro^ ancienne pêcherie royale pour l'approvisionnement de la petile garnison de Sao-Joaquim. Pas un vestige; la forêt a tout repris.
L'igarapé grande d'Agua Boa de Taparà débouche un peu au-dessus de Pesqueiro et du lac Boyassù. On a remonté cette importante rivière pendant douze jours sans trouver de cachoeira ni d'Indiens. On dit que Taparâ et Jauapiry ont un cours à peu près parallèle.
Le premier silio que l'on rencontre sur les rives du rio Branco est celui du vieux Portugais Bernardo Correio qui fait du bois pour les chaloupes à vapeur et s'occupe des pêcheries. Ce sitio est rive droite, un peu au-dessous du lac de Cuarena et à une portée de fusil en amont d'un canal naturel qui fait communiquer le Cheruini et le rio Branco, canal appelé du nom caraïbe de Mataruni.
Le lac de Cuarena^ qui débouche dans le rio Branco, un peu au-dessus de Bernardo Correio, se relie à une série de lacs qui s'étendent vers le nord , et dont le dernier dé-
bouclie près du Carmo. Ce sont les lacs Méguédé, Curimau, Ciiruaii. L'hiver, chacun de ces lacs communique avec le rio Branco. Ces lacs établissent la communication la plus directe entre Bernardo Correio et le Carmo. Au lac de Cuarena, il v a une douzaine de cases habitées. Les habitations sont peu dispersées et forment un village qui est le plus important du bas rio Branco. La population est composée d'Indiens, de nègres et de métis des deux races.
En face de cette série de lacs, sur l'autre rive, se trouvent les deux grands lacs Boyassusinho et Matamatà.
On ne trouve absolument aucun vestige de l'ancienne povoaçao du Carmo. Elle était située en terre haute et jamais inondée, comme Santa-Maria. Un peu au-dessus du Carmo existent actuellement trois silios de métis vivant de privations et de fièvres plutôt que de travail : Gerenaldo, Claudo et Espirito Santo. En face, sur l'autre rive, on trouve le grand lac Curiaciî.
On rencontre ensuite l'embouchure d'une importante rivière, le Catrimani aux sources lointaines et mystérieuses. Il viendrait de la Parime et communiquerait avec le Padauiri et le Daïmini. On dit que le Catrimani, le Mocajahi, le Padauiri et le Maracâ, prennent leurs sources dans un marécage, au pied de la serra Parime. Quelques débris de la nation Paochiana parcourent les forets du Catrimani.
Un peu en amoilt, même rive, c'est l'embouchure de l'igarapé d'Agua Boa d'Enuini, embouchure aussi large que celle du Catrimani. L'Enuini n'est cependant qu'un petit cours d'eau. Il descendrait de la haute serra de Tapiirapecù et traverserait les campos qui sont au pied de cette chaîne de montagnes. On a vu, parait-il, dans le haut de l'Enuini quelques bandes de ces Indiens bugres^ mal connus et redoutés, que l'on signale également dans les campos de Caracaraï et à la cordillera de Concessâo.
Après avoir trouvé, sur la rive droite, la bouche du grand lac Musû, et sur la gauche, celles des lacs Aricurà, Assahytuba et Capitari, on arrive au confluent de TAnauà et du rio Branco. VAnaud est désert dans son cours moyen et son cours inférieur. Au siècle passé, Gama d'Alnieida fit de cette rivière, jusqu'aux environs des sources, un excellent relevé. Aujourd'hui Cucoachis et Chiricumos défendent le haut Anauâ. On trouve, des campos de peu d'extension au moyen Anaua et au Barauana. C'est dans ces campos que s'établirent quelques Uapichianas, il y a une quarantaine d'années, mais ils durent se retirer à cause de la longueur et de la difficulté des communications avec le rio Branco. Ces campos de l'Anauà et du Barauana ne se rattachent pas à ceux du Takuti'i. On y rencontre, assuret-on, une quantité considérable de bœufs sauvages qui se seraient enfuis des fazendas au commencement de ce siècle.
En montaria, on remonte l' Anauâ cinq jours sans rencontrer de cachoeiras, puis elles se succèdent sans interruption jusqu'aux sources. On en compte plus de cinquante principales. Dans cette région, la rivière est étroite de vingt-cinq à quinze mètres; l'hiver, elle n'a pas plusd'un mètre d'eau, et Tété elle est à peu près à sec. Au siècle passé, les Indiens du moyen Anauâ communiquaient avec ceux des sources. Ils comptaient dix jours par terre, des premières cachoieras au Uachara. L'Anauà, disent les pêcheurs d'aujourd'hui , est la casa des tartarugas et des mutums.
Un Indien uapichiana, Bento, qui habite aujourd'hui le Cahuamé, fut pris enfant par les Cucoachis, qui massacrèrent son père et sa mère, imprudents visiteurs venus de Carmo chez ces canaémés. Les Cucoachis élevèrent l'orphelin. Ils vivent, dit celui-ci, dispersés dans les bois, habitant de petites huttes, très peureux des civilisés, se réunissant
par petites bandes pour attaquer les Indiens inansos des tribus voisines.
Après avoir passé, sur la rive droite, Tigarapé Uaïmi et la bouche du lac de Carapanatuba^ on arrive à deux sitios situés sur une plage à laquelle on a donné le même nom qu'au lac. Carapanatiiha se compose de deux cases uapichianas fort misérables, celle de Marco et celle de Laoriano.
Un peu en amont, même rive, est la bouche de l'émissaire du la go grande do Jacaré, et ensuite, rive gauche, Tigarapé, le lac et le village à'Jnajatuba. Inajatuba est plus important que Carapanatuba. Près de la bouche de l'émissaire du lac se trouve le village, composé de quatre cases. La population se compose de Uapichianas descendus du haut rio Branco. Dans l'intérieur, sur les bords de la rivière qui tombe dans le lac d'Inajatuba, se trouvent des campos, commencement de ceux du, Barauana. Il existe dans les campos d'Inajatuba des bœufs sauvages que les Uapichianas du village vont chasser. Les seigneurs du lieu sont les quatre Indiens Gaêtano, Maximiano, Simao et Laoriano. Ils parlent plus ou moins le portugais.
Un peu en amont, même rive, à la bouche de l'igarapé do Carneiro, le Portugais Vasconcellos a établi un grand seringal. Le caoutchouc est très abondant dans ces parages et d'excellente qualité.
On laisse ensuite, rive droite, les lacs des Ciganos et do Rey, et ^l'on rencontre ensuite le Majarani, grand déversoir du Gitrimani , bras septentrional du delta de cette ^rivière. Pendant l'hiver le Majarani communique avec le Mocajahi par l'intermédiaire de l'igarapé Pialui.
Du Majarani au Mocajahi, sur la rive droite, on ne trouve pas une seule rivière, mais seulement de petits igarapés et de petits lacs de savane.
25o LE RIO BRANCO.
En face de la bouche du Majarani se trouve celle de Timportante rivière lacustre d'Auia. L'Âuia communique, dit-on, avec le Barauana par le lac d'Annobom. De son côté, le Barauana communiquerait dans son cours moyen avec le cours moyen du Yaua Parana par une rivière lacustre étroite, espèce de canal naturel. Et ce canal naturel communiquerait aussi avec TAuia. Les Uapicliianas établis il y a quarante ans dans les campos du Barauana et de TAnauâ, vérifièrent à plusieurs reprises ces diverses communications. Ce serait le lac Annobom qui serait le grand distributeur des eaux dans ce district géographique, alimentant à la fois le Barauana, TAuia et le Yaua Parana.
Plus haut, on trouve, rive droile, les bouches des lacs ^ do Frio et Uuayauarana, et ensuite Vista Alegre.
Vista alegre est construit sur l'emplacement d'un petit village disparu : Inajatuba l'Ancien. Il n'y a encore qu'une case à Vista Alegre, celle d'un gentilhomme portugais, Bento Manoel da Cunha Fiuza, qui, après je ne sais quelle tempête, a trouvé là le port et le refuge. Il se laisse vivre, encore jeune, dans sa chaumière de Vista Alegre, chassant et péchant, en compagnie d'une Indienne Uapichiana qui lui a donné deux jolis garçonnets blonds et pales.
Au-dessus de V^ista Alegre, même rive, on laisse le lac d'Engenhio où il y eut, au siècle passé, une usine à sucre.
Un peu plus haut, toujours même rive, l'emplacement de Tancienne povoaçao de Santa-Maria-VeUia^ dont il ne reste pas le moindre vestige.
En amont, de l'autre côté, Caracaraï^ point où aboutit l'estrada (chemin) du docteur Haag. Cette estrada contourne les cachoeiras ; les fazendeiros la délaissent, prétendant^qu'elle ne saurait leur être d'aucune utilité. Il n'y a pas la moindre baraque à Caracaraï.
On entre ensuite dans la région de la cachoeira. En face de
la grande chute (cordillera de Sao-Felipe) se trouve un sitio appartenant à Dona Liberata, de Boa Vista, et gardé par un Paochianaet sa famille.
On passe la cachoeira sans difTiculté, grâce aux deux bons « pratiques » du pays, le nègre Antonio Baretto Muratu et le Zambo Peixote da Silva. Les Indiens de la contrée, fils des campos ou des montagnes, n'entendant rien à la navigation des grandes rivières, ces pratiques sont nécessaires.
La caclioeira. — L/i cachoeira, qui occupe une si grande place dans les conversations des fazendeiros du rio Branco, la maudite cachoeira qui paralyse les communications entre les Campos et Manaos, est une série de rapides causés par la cordillère qui limite au sud les bassins du Mocajahi et du Yaua Parana. Le rio Branco coule entre trois des chaînons de cette cordillère, chaînons peu élevés et assez distants du fleuve pour qu'on ne les distingue que confusément des deux rives. A l'ouest, c'est la serra de Caracaraï, à l'est, celles de la Cachoeira et du Castanhal. Les rapides sont au nombre de sept, qui sont, du sud au nord : Caudo ou Rabo, Bota Panel, Pancada Germano, la Cachoeira ou cordillère de Sao-Felipe, Cujubim, Colovelo et Cimeterio. Cujubim est sur la rive orientale, on ne le passe que quand on suit le parana du même nom, qui commence à ce rapide et s'unit au rio Branco après un cours long et sinueux, au-dessus du Rabo. Il y a aussi à la Cachoeirinha un rapide dangereux pendant quelques mois de l'année. Le parana de Cujubim passe entre la serra do Castanhal, riche en toukas, et cellede la Cachoeira. On met trois jours pour le remonter en batelao et cinq heures pour le descendre, tant le courant est rapide. Mais, outre qu'il n'évite niCotoveloni le Cimeterio, il estpresqu'à sec pendant l'été et donne à peine passage aux petites mont arias.
Ces rapides font un tort considérable aux fazendeiros du
haut rio Branco. Sans ces rapides, les bateloes pourraient en tout temps remonter jusqu'à Boa Vista, et une petite chaloupe à vapeur appropriée pourrait faire un service mensuel qui ne serait pas interrompu, même pendant les trois mois de grand été et viendrait prendre les bœufs aux ports mêmes des fazendas.
Pour obvier à Tinconvénient de ces rapides on a essayé ou proposé les moyens les plus fantastiques.
On a d'abord fait Testrade Haag, qui n'a guère d'utilité, car, ne faisant que contourner la cachoeira, elle obligerait à embarquer les bœufs pour les débarquer à la bouche nord de l'estrade et les rembarquer à la bouche sud. Or, l'hiver, l'estrade est noyée, et, de plus, on n'en a pas besoin, les bateloes passant alors la cachoeira sans difficulté. L'été, la bouche sud de l'estrade aboutit à une plage immense, sans port, et où on ne trouve pas même un corral pour recevoir le bétail.
Plus tard, sous le ministère Dantas, on donna i8o contos de reis à un M. Alexandre Dantas, sous le fallacieux prétexte d'ouvrir une picada de Manaos aux campos du rio Branco. Lapicada, dont la longueur serait d'au moins 5oo kilomètres, aurait à traverser plus de 200 kilomètres de terres noyées et se tiendrait presque constamment sur les territoires des tribus bravas. Étant connues la ténacité et l'habileté de tels beaux fils, on peut prédire qu'aux mains de certains faiseurs de contrats avec les provinces, la picada du rio Branco deviendrait une source de revenus faciles. On pourrait voir chacun de ces messieurs, après quelques lieues parcourues et quelques contos dépensés, revenir la poche lourde de rapides économies, se disant vaincu par les fièvres ou les Indiens bravos. La picada supposée faite, en voilà pour un mois et demi de voyage pour un bon marcheur. Dans un désert aussi malsain, sans ressources, le piéton mourrait in-
failliblement de fatigues et de Faim si les Indiens bravos ne le tuaient pas. Pour des bœufs, c'est trois mois de voyage dans cette forêt vierge. On pourrait en conduire dans Testrade autant qu'on voudrait, il n'en arriverait jamais un seul à Manàos. Il est vrai que les ejfithousiastes qui ont entendu parler du Transcontinental et du Transsabarien, parlent de faire un chemin de fer de Manaos à Sao-Joaquim. Voyezvous d'ici le gouvernement brésilien, dont les finances sont si prospères, qui a déjà couvert tout l'empire de voies ferrées (celle de Rio à Babia n'est pas encore acbevée), qui va dépenser quelques dizaines de millions pour un chemin de fer destiné à conduire huit cents bœufs par an à une capitale de province !
Un projet plus sensé, pratique et raisonnable, est celui d'une estrade qui irait du Mocajahi, limite sud du campo, à un point muni d'un port, même l'été, au sud de la cachoeira. On éviterait ainsi d'embarquer les bœufs plus d'une fois. L'eslrade coûterait peu, car elle traverserait des campos sur plus des deux tiers de son parcours.
Mais l'idée rationnelle par excellence, idée dont tous les fazendeiros se font les apôtres, est celle de la canalisation de la cachoeira. Une faible somme, comparativement, suffirait pour faire sauter les pierres à la dynamile, régulariser et approfondir le canal. Ce qu'on reproche ici à l'administration, ce n'est pas d'enrichir ses protégés, c'est de ne pas les enrichir dans des entreprises intelligentes, utiles à la chose publique.
Citons, avant de laisser la cachoeira, le joli paranamirim de Matapi, marqué, mais à tort, sur quelques cartes, comme affluent de gauche.
Au-dessus de la cachoeira. — Au-dessus de la caxoeira, après avoir laissé, sur la rive droite, le lac do Rey (près duquel commence l'estrade Haag), et le lac Arauari, et sur la rive
254 T.E RIO BBANCO.
gauche, le lac da Concessao, dont les environs sont très riches en bois de conslruclion pour les batelôes, on trouve également, rive gauche, l'ancienne povoaçao de ConcessàOy dont il n'existe plus aucun vestige. .
Au-dessus de l'île de Concessao et de l'île de Sao-Felipe, se trouvait, rive droite, la povoaçao de Sao-Felipe, dont il ne reste pas trace aujourd'hui.
Un peu plus haut, rive droite, en face de l'embouchure du Yauâ Parana, se trouve Cachoeirinha^ où Ton compte quatre sitios cultivés par des Paochianas civilisés. Le YauàParana a plus d'eau et est plus important que le Cuit Âuaû. Il a beaucoup de cachoeiras. Le bréo abonde dans ses forêts. Personne ne Ta remonté jusqu'à ses sources. Un peu en amont de l'embouchure du Yauar (yauaou, yauar : chien), sortant du lac do Joao,se trouve le double igarapé Sabina,ainsi appelé du nom de la maîtresse d'un commandant du fort, qui, maltraitée par son seigneur, se réfugia dans les forets de ce ruisseau.
Après avoir passé l'embouchure du Cuit Auaû, on arrive à celle du Mocajahi, rivière malsaine, aux sezôes (fièvres intermittentes) terribles, mais riche en bois de construction navale. La température y est extrêmement humide, et la terre riche, fertile et puissante. C'est dans le Mocajahi que se trouve le gros de la nation des Pachoianas, au-dessus de la troisième cachoeira, dans une contrée fiévreuse, froide et humide, parmi des forêts de cacaoyers sylvestres, dont on ne se donne pas la peine de récolter les fruits, près de grandes forêts de miritis, que les Paochianas utilisent en fabriquant des hamacs avec les fibres du précieux palmier. Ces Paochianas sont du type de la race aborigène à laquelle appartiennent les Macus. Ils sont osseux, barbus, ont les yeux obliques et les pommettes saillantes, comme des Annamites. Ils s'attachent plus aux blancs que les autres Indiens, sont moins fugitifs, moins voleurs, mais sont maladifs.
On ne s'imagine généraleraent pas combien est désert le bassin du rio Branco. Dans tout le bassin sud-ouest on ne trouve qu'une seule tribu. Entre le Mocajahi, le rio Branco, le rio Negro et le Padauiri, il n'y a que les Paochianas. Jadis les Paochianas occupaient la serra Tapiirapecu, les campos qui s'étendent au pied de son versant oriental, le Catrimani, le Majarani, l'igarapé Piahu, tout le Mocajahi et une partie du Daïmini. Aujourd'hui on n'en trouve plus guère que dans le cours moyen du Mocajahi où ils ont six malocas. Soit au plus cent cinquante Paochianas au Mocajahi et peut-être deux cent cinquante dans toute la région !
On rencontre ensuite, rive gauche, la grande serra Carauma , qui est la plus haute du rio Branco moyen. Le baromètre y donne au sommet i,i5o mètres. On y trouve beaucoup de porcos do matto, de veados, et, au sommet de la montagne un lac où abondent des poissons petits et moyens. Le Carauma est coupé au sud par une entaille profonde où coule l'igarapé Memek où l'on a trouvé de l'or. Le rio Branco coule pendant une vingtaine de kilomètres au pied de cette imposante masse de Carauma. Dans le prolongement nord, Santa-Rita, qui fait partie du même massif, la Pointe Araracuara , qui se détache du Carauma pour s'avancer sur le rio Branco, le lac de Santa-Rita, riche en poissons.
Un peu au nord, même rive, se trouve la serra Pelada, peu élevée et composée de trois massifs distincts. A la serra Pelada vivent deux célébrités. Pepena, tuxau des Macuchis du Takutiî, fut malheureux. Une fois, il annonce solennellement au commandant du fort de Sao-Joaquim que toute la tribu des Yarecunas va se révolter. Levée de boucliers chez les civilisés du rio Branco. On marche, à pied et à cheval, conlre la tribu rebelle et on ne rencontre pas un seul guerrier sous les armes. Pepena paya de quelques semaines
256 LE RIO BRilTrCO.
de ceps la panique qu'il avait causée. Depuis, ses Indiens allèrent se civilisant, oublièrent l'obéissance, ses filles se mirent à chausser des bottines et à exercer l'industrie très civilisée de la prostitution. Vieux, fatigué, ennuyé : « Je ne veux plus être tuxaii, i> dit un jour Pepena, et il ne l'est plus. Il a abandonné la maloca du Tucano, sa capitale, et avec toute sa famille, y compris ses intéressantes demoiselles, coqueluche des gourmets du campo, il s'est retiré à la serra Pelada, non loin d'un autre grand débris , l'illustrissimo senhor tenente Lima, qui, n'ayant pu s'entendre avec ses supérieurs, prend ici une douce retraite dans la fazenda d'un de ses amis absent. Deux Dioclétiens à la Nouvelle Salone de la serra Pelada.
Nous sommes en plein carapo. Dans le bas Mocajahi on trouve déjà deux fazendas, celles d'Ëduardo et celle de José Thomaz ; à Agua Boa et à Auaye Grande , rive droite, deux autres appartenant à Dona Iximiana ; au Sâo-Lourenço, rive gauche, celle du Cearense Barbosa. Puis c'est Auayesinho avec le silio de Joâo Antonio, rive droite ; puis même rive , celui de Joao Rodrigues ; ensuite , rive gauche, la fazenda de Cavalcante à Cunhan Poucan; au delà de l'igarapé du Pani , même rive, les deux fazendas de S5o-Pedro , celle de Coelho et celle de Carlos; et enfin, un peu en aval de Sao- Pedro et en amont de Cunha Pucan , sur la rive droite , Boa Vista , la capitale des campos du rio Branco.
Le village le plus important , ou pour mieux dire le seul village du rio Branco, est Boa Visla. Ce fut le 20 juillet que j'y arrivai, après avoir rapidement remonté le rio Branco, ayant eu la bonne fortune de rencontrer une chaloupe à vapeur, mais malade pourtant , des fatigues de mon précédent voyage. Ma bonne chance , qui dura encore vingt-quatre heures, me fournit, le 21, l'occasion de partir pour l'intérieur avec une tripolaçao toute prêle. JoséThomé, qui ve-
nait lentement avec son batelao, n'ayant pas voulu payer une remorque, n'arriva à Boa Visla qu'après quarante-cinq jours passés à remonter le rio Branco : seize de l'embouchure au Carnio, six du Carmo à l'Ânauây six de l'Anauâ à Carapanaluba, six de Carapanatuba à Vista Alegre , un de Vista Alegre à la cachoeira, deux pour passer la cachoeira, huit de la cachoeira à Boa Vista.
Boa Vista date de vingt ans environ. Le village, bâti sur un coteau dominant la rivière, en plein campo , se compose d'une vingtaine de cases assez petites, toutes couvertes de paille, parfois blanchies à la chaux, mais généralement propres et confortables. L'église est encore en construction. Boa Vista a une école primaire, fréquenlée avec une remarquable assiduité : j'y compte quarante garçons et vingt filles. La population de Boa Vista se compose de blancs , de Mamelucos, et d'Indiens qui servent de domestiques et travaillent pour les blancs. Je compte à Boa Vista deux Européens, le sympathique José Campos, de nationalité portugaise, et l'Italien Salvator Baroni. Les autres blancs sont Amazonenses , Paraenses" et Cearenses.
Grâce à sa situation dans un endroit élevé, Boa Vista ne souffre pas des grosses eaux. La plupart des cases des civilisés , au rio Branco et à l'Uraricuera , situées presque toutes sur le bord de la rivière , prennent, aux années de grande crue, un mètre d'eau et plus.
Ces années de grande crue se constatent à peu près tous les dix ans, ainsi que les années de grande sécheresse.
Aux années de grosses eaux , la petite crue (repiquete) de novembre, appelée Bojassù, gonfle tellement la rivière que son flot, trouvant alors le rio Negro presqu'à sec, descend tout entier sans se mêler jusqu'à Moura , et est reconnaissable jusqu'un peu au-dessus de Manaos. Aux années de grande sécheresse cette repiquete n'a pas lieu et le rio Branco
258 I.E RIO RRÂirCO.
reste presque sec jusqu'en mars, avril et même mai, et pendant tout ce temps la navigation est interrompue.
Les environs de Boa Vista , bien que beaucoup plus sains que les terres du Matto Gérai, sont moins salubres que les terres du reste des campos. L'été , des sezôes spéciales, assez bénignes, il est vrai, s'abattent sur la population; la toux de guariba, espèce de coqueluche, fait des \ictimes chez les enfants et attaque même les adultes. De plus, ce canton est peu fertile. La terre est sablonneuse et très sèche. Quand Tété se prolonge, la sécheresse est funeste aux pâturages et encore plus aux plantations, aux roças, d'ailleurs fort rares dans ce district.
Tel apparaît le rio Branco de l'embouchure à Boa Vista. Cette région, aujourd'hui presque déserte, était jadis plus peuplée. Comme au rio Negro , on va foulant des ruines sur un sol vierge.
En 1787, les povoaçôes du bas rio Branco, aujourd'hui abandonnées, comptaient 98 1 habitants : ]65 pour Santa- Maria, 21 5 pour Carmo, 244 pour Sao-FeUpe, 286 pour Concessao, 21 pour Sâo-Martinho (à la bouche du Cahuamé, près de l'actuel Boa Vista). Mais dès lors, à la suite de révoltes d'Indiens , la décadence commença et fut tellement rapide qu'en 1797 le rio Branco était presque désert. Le voyageur portugais Francisco José Rodrigues Barata , qui visita alors le rio Branco , dit , en substance , ce qui suit :
A cette époque les fazendas ne faisaient que de naitre. La fazenda de Sua Majestade comptait environ 3oo têtes de bétail, et deux fazendas particulières, chacune autant, soit en tout 900 têtes. Barata ne croyait pas à la prospérité des fazendas du rio Banco, parce que, disait-il. Tété, il y a peu d'eau, et les troupeaux sont obligés d'aller loin pour boire, et que les serras où le bétail peut aller se mettre à l'ombre sont très éloignées. Aujourd'hui (i885) on compte dans les
campos du haut rio Branco, trente-deux fazendas particulières, et, au totale ces fazendas et les fazendas nationales possèdent 20,000 têtes de bétes à cornes et 4^000 têtes de chevaux.
La population de Santa-Maria n'était plus que d'une trentaine d'Indiens sans agriculture ni commerce. Pesqueiro, qui était au dix-huitième siècle une importante factorerie de poisson et de tartarugas pour les employés aux démarcations au rio Branco, était ruinée en 1798. On n'y trouvait plus que quelques Indiens cultivant le manioc, et un soldat. Elle fournissait encore un peu de farinha, de poisson et de tartarugas à la petite garnison de Sao-Joaquim. Il n'y avait plus au Carmo qu'une' vingtaine d'habitants. Personne à Santa-Maria- Velha , personne à Concessao. A Sao-Felipe, une douzaine d'Indiens sans commerce ni agriculture. A Sao- Joaquim, en 1798, il y avait un lieutenant-commandant, un sergent, un caporal, une vingtaine de soldats réguliers et quelques Indiens du rio INegro , soldats auxiliaires. Un anspeçada (espèce de sergent) était chargé de l'administration de la fazenda de Sa Majesté. Aujourd'hui il n'y a plus à la bicoque de paille et de boue de Sao-Joaquim qu'un sergent et quatre hommes. Encore ces cinq factionnaires ontils élu domicile à côté : ils passent la plus grande partie de leur temps à la fazenda voisine de Sao-Bento, où l'on héberge par pitié ces pauvres diables qui sont des mois sans toucher leur paye. L'hiver, la forteresse est inondée, l'été, les fourmis de feu la rendent inhabitable.
Après avoir recueilli à la hâte ces renseignements historiques et statistiques, je regardai de l'autre côté de la rivière. Les contreforts des montagnes centrales se dissimulaient à demi dans les brumes de l'horizon oriental. A Boa Yista, on dit aller à l'Uraricuera , aller au Mocajahi,au Catrimani, mais quand il s'agit d'aller là, de l'autre côté de la rivière.
26o LE RIO BRANCO.
au Levant y alors on dit : « aller dans Tinlérieur. » De l'autre cote de la rivière, une fois passées les montagnes qui sont derrière Sao-Pedro et Cunhan Pucan, c'est Tintérieur, Tinconnu, redouté, formidable, a Puis, quelle idée d'aller à pied, est-ce qu'on va à pied dans ces contrées! On va à cheval ou en montaria, on fait un tour puis on revient. Et vous allez vous enfoncer, à pied, dans l'intérieur, toujours plus loin dans l'intérieur, jusqu'où? Jusqu'à la mer! Et seul, tout seul, dans une région où l'on massacrait, il y a trois ans, Fernando et ses vingt hommes! Mais qui étes-vous donc? C'est folie, vous voulez vous suicider? » Je partis de suite et quand on me vit traverser la rivière et accoster à Sâo-Pedro, les bonnes gens de Boa Vista n'étaient pas encore revenus de leur ahurissement.
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