‹ La France équinoxialeChapitre 27 sur 57 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

-"xwriUWVVwoi

Malade, — Je partis et m'enfonçai rapidement dans l'intérieur avec mes hommes. Malade de mes précédents voyages, livré, et pour de sérieuses raisons (i), au plus cruel accablement moral, je m'affaissai vers la fm de juillet pour ne plus me ^élever de Irois mois. Tantôt en proie à une sombre prostration , tantôt agité par les surexcitations de la fièvre, passant de l'atonie du désespoir à un bruyant délire qui frisait la démence, j'allais, de maloca en maloca, len-

(I) Manaos, Je 9 juin 1S84.

Monsieur le Secrétaire de la Société de géographie commerciale de Paris,

Je lis dans le Bulletin de mars de la Société de géographie cotmnerciale une lettre relatÎTc à mon expédition. Permettez-moi d'y ajouter deux mots nécessaires.

M. le gouverneur de la Guyane ne m'a point chargé d'une a mission politique » ayant pour objet d'étudier « la question du territoire contesté ». On fait beaucoup de bruit depuis quelque temps autour de celte affaire. JMgnore si M. Chessé a des vues secrètes sur la question ; pour ma part je dois déclarer ici , une fois pour toutes, qu'il faudrait bien des terrKoires comme ceux du Mapa et des TumucHumac pour faire naître en moi des convoitises patriotiques. M. Chessé me chargea, lin mal 1883, d'étudier au fioint de vue scientifique, et principalement au point de vue des sciences géographiques, les territoires qui avoisinent notre colonie de Cayenne. Je ne vois rieu là dedans qui soit de nature à surexciter si fort le chauvinisme de nos voisins. Encore un peu, les rédacteurs du Gram-Para et du Brésil prêcheraient 4an$ leurs colonnes l'extermination des « gringos ». Je n'ai jamais non plus pensé à eiplorer la demi-douzaine les États de l'Amérique du Sud. Mon seul rêve a toujours été de mettre à exécution un vieux et séduisant projet de voyage, du rio Negro à l'Atlantique par les tribus de l'intérieur.

Une chose malheureusement vraie est que , pour économiser nos quelques sous, nous voyageons comme des derviches. M. Roche est parti le mois passé , pour visiter les tribus anthropophages du rio Jauapiry et du Tarouman, en costume d'Indien, avec un havresac contenant quelques petites boites à musique, du papier et des instruments de précision. Il doit me rallier dans le haut rio Brancu, à trois

tement, chaque jour de marche nécessitant plusieurs jours de repos, obligé de perdre du temps pour arranger très souvent des hommes, ceux qui avaient vu pendant quarantehuit heures mon état inquiétant ne voulant plus m'accompagner.

Je ne les oublierai jamais ces heures sombres. Je revois encore mon spectre pale, amaigri et débile^ errant au milieu d'une douzaine de sauvages dans les déserts du rio Branco. Les pieds enflés et couverts de pustules , le corps couvert de plaies, des dartres qui vous rongent aux articulations, la fièvre dans le sang, pas de nourriture, des Indiens qui ne cherchent qu'à vous aider à mourir pour piller vos bagages : si ces tortures peuvent effacer quelques péchés, il devra m'être beaucoup pardonné.

Quand on est exténué par la marche , la fièvre et les privations , on éprouve une répugnance physique insurmontable à faire le moindre mouvement et une incapacité presque absolue de penser. Il semble que les nerfs ni le cerveau ne fonctionnent plus. Les idées sont confuses, difflciles, on est beaucoup au-dessous d'un enfant. Et c'est souvent dans ces moments qu'il faudrait avoir la décision énergique, prompte et sûre. La pensée s'en va, les yeux se troublent, vous ne pouvez ni lire ni écrire, vous rêvez constamment, cheminant machinalement dans le campo ou la forêt, sous le feu d'un soleil de 4^*^ ou dans l'atmosphère humide et , tiède du grand bois. Votre surexcitation nerveuse devient du délire , vous parlez , criez, gesticulez, menacez, pleurez ; et

mois de voyage par terre de son point de départ. De là, nous cheminerons par les

tribus de l'intérieur jus([u'à la côte. Y arriverons-nous , et si nous y arrivons,

qu'est-ce qui m'y attend?... Vais-je être pris entre deux autorités, celle du ministre

et celle du gouverneur? Si , pendant que je serai chez les tribus de l'intérieur, les

crédits prévus et supprimés ne sont pas rétablis d'une façon quelconque , je ne sais

vraiment pas ce que je deviendrai

A. CoionEAU.

{Bulletin de la Société de géographie commerciale de Paris.)

quand quelque Indien vous demande ce que vous venez de dire dans cette langue qu'il ne comprend pas, vous répondez tout étonné qu'il ne vous souvient pas d'avoir ouvert la bouche. Vous arrivez enfin à ce moment après lequel vous avez si ardemment soupiré à chaque pas que vous faisiez dans la voie douloureuse : vous vous laissez tomber dans votre hamac. Alors tous les membres tremblent , les dents se serrent, les lèvres se contractent, agitées d'un mouvement convulsif, les yeux roulent dans leurs orbites, aucune position n'est bonne, impossible de dormir, la tête est pleine d'un feu pesant, la respiration est oppressée et haletante, une soif inextinguible vous serre la gorge et toute l'eau du ruisseau ne vous désaltérerait pas; le cauchemar de la marche se poursuit, les nerfs, fortement ébranlés, continuent à transmettre au cerveau les sensations de fatigues et de douleur récemment éprouvées, vous ne connaissez plus la sensation de la faim, mais une autre plus générale et plus profonde, celle de l'épuisement, vous sentez votre énergie vitale brisée, évanouie et comme gisante à terre. Après une heure environ, tout l'organisme s*étant affaissé dans une prostration profonde, en commence à éprouver une volupté spéciale, on croit que l'on meurt et on s*abandonne avec joie à cette âpre jouissance. Il parait doux de fuir l'horrible vie et de descendre enfin dans le néant. Pendant la nuit, la sensation de la douleur revient vive et tenace et avec elle la conscience de la. vie. Il faut souvent deux jours pour que l'équilibre se rétablisse et un jour de fatigues et de privations le détruira de nouveau.

Je ne les oublierai pas ces journées lugubres. Vivant de la vie sauvage, sans cesse aux prises avec la maladie, n'ayant guère en perspective que la mort, j'en arrivai à m'abstraire de toutes les circonstances extérieures, à m'isoler dans un mode d'être profondément intime, tout meta-

physique et de spéculations abstraites, et qui dédaignait ou même ignorait la vie réelle.

L'effort de la méditation philosophique nous élève au-dessus de la souffrance et de la douleur, au-dessus du plaisir et de la joie, au-dessus de l'ennui, au-dessus de lavie. C'est la délivrance, le nirvana entrevu par le philosophe oriental.

Ce qu'il y a de plus intéressant dans un voyage d'exploration, ce sont les observations psychologiques qu'il permet de faire sur soi-même. Il est vrai que cela ne fait guère le compte des Sociétés de Géographie. Tputefois ce ne fut pas la préoccupation du « connais-toi toi-même » qui m'empêcha de prendre des notes pendant mon voyage à Paraouname. C'est que je n'avais jamais élé aussi près de mourir d'épuisement, c'est qu'il m'est arrivé alors à plusieurs reprises de craindre sérieusement de perdre la raison. J'écrivais peu, mes notes de ce premier voyage sont vagues et confuses, et si je n'avais repassé une autre fois dans cette contrée , je ne me hasarderais pas à en parler aujourd'hui. Arrivé à Paraouname Dekeuou, j'y restai longtemps, quinze joun», peut-être un mois, mourant, seul, abandonné, aux mains d'une vieille Àtorradi. Je me rabattis dès que je pus sur Maracachite, où j'achevai de me guérir. Je commencerai par l'étude de Maracachite, mon itinéraire de Maracachite à Paraouname Dekeuou.

Maracdchite. — Maracachite se compose de deux villages distants de huit kilomètres environ l'un de l'autre. Ix Nouveau Maracachite est à l'est des chaînes du Surrâo et du (Jandrâ, l'Ancien Maracachite est sur les bords de l'igarapé du Caual, affluent du Cuit Auau. Il y eut jadis un autre Maracachite, le Maracachite Antique, sur la rive septentrionale du Cuit Auau, mais il n'en reste plus au* jourd'hui vestige. L'Ancien Maracachite fut fondé à la mort d'un tuxau vénéré du Maracachite Antique. Le Nouveau

Maracachite a la même origine. Une fois, il y a quelques générations de cela, le tuxau du Vieux Maracachile mourut des fièvres. Depuis cette époque tous les enfants moururent en bas-âge dans le village. Le successeur du tuxau décédé dut fonder un autre village, le Nouveau Maracachite, qui est situé dans des conditions moins avantageuses, mais qui aura du moins l'avantage de n*étre pas maudit, au moins jusqu'à la mort du tuxau actuel.

11 y a aujourd'hui six cases au Nouveau Maracachite i celle du tuxau Luc et celles de Raymundo, de Domingo, de Joâo, de Clementino et de Laoriano. Au Vieux Maracachite il y en a sept, celles de José Caraco, de José Grande, d'Antonio, de Pedro Ayrup, deManoel, de Manduk, de Pedro. Total : treize cases pour les deux villages et une cinquantaine d'habitants. Tous sont Uapichianas, dix environ entendent et parlent le portugais, encore le parlent-ils fort rarement. Je n'ai entendu parler que uapichiana àMaracachite.

Ils sont vêtus, mais ils se donnent souvent le plaisir d'oublier qu'ils sont civilisés. De fréquents cachiris leur rappellent la vie antique. Encore aujourd'hui, la plupart se passent une épingle dans la lèvre inférieure, et, en temps de cachiri ils se tatouent le visage avec une aiguille trempée dans le génipa. Les femmes, au-dessous de leur jupe et de • leur chemise, conservent des anneaux de perles à la cheville, au-dessus du mollet, à l'avant-bras et en sautoir sur la poitrine. Toutefois leur accoutrement a l'européenne les a fait renoncer à la tangue.

Le type des habitations est exactement l'ancienne maloca, sans absolument rien de civilisé. Il n'y a pas la moindre différence entre une case de Maracachite et une case du hautTrombetta. C'est un rectangle ou un cercle de gros pieux fichés en terre et attachés entre eux avec des lianes, avec un toit de feuilles supporté par des poutres non équar-

266 DAKS LES PRA.IRIES.

ries et très légères. C'est le réfectoire, le dortoir, le « home » de la famille indienne. C'est très chaud , mais parfois ce n'est pas trop malpropre et cela ne sent pas trop mauvais.

Les sens de Maracachite ont de bonnes rocas avec du manioc, des bananiers, des ananas, des papayes, de la canne à sucre, des ignames, des bâtâtes, des giromons. Ils n'usent que de cassave, mais ils font de la farinha pour la vendre à Boa Vista. Leur territoire de chasse et de pêche est excellent. Les petites montagnes du Surrao et du Uandrâ abondent en gibier de plume et de poil, le Cuit Auaù en poissons délicats.

Us sont assez laborieux pour des Indiens. Ils n'aiment pas beaucoup à aller faire des voyages de bateloes pour les blancs, ils estiment que vingt milreis (quarante francs) pour trois mois de travail , ne constituent pas une rémunération suffisante. Mais ils vont sans, répugnance travailler à Boa Yista ou aux environs, tirer et équarrir des bois, aider au calfatage des bateloes, construire des cases.

Les femmes sont assez bien traitées. On les charge, il est vrai, des plus lourdes corvées : la culture de la roça, le transport des fardeaux, mais on ne les maltraite pas. On voit passer ces malheureuses, ployant sous le faix de leurs panacous chargés des produits du jardin ou de bois à brûler, qu'elles vont elle-mémes couper avec la hache : elles sont presque souriantes et ne souffrent pas de leur sort. Il est vrai que pendant les vingt-six mois que j'ai passés en contact quotidien avec les Indiens je n'ai jamais vu un homme battre une femme, mais non plus jamais Tembrasser, lui faire des caresses, lui prendre la taille, la regarder tendrement.

A Maracachite, on laisse les enfants des deux sexes, jusqu'à Tâge de dix à douze ans, vaquer dans le costume sauvage. C'est-à-dire qu'ils portent des bracelets de perles, blanches, bleues et surtout rouges, la couleur la plus ap-

DAJÎS LES PRAIRIES. 26'J

préciée, au-dessus de la cheville, au-dessus des genoux et quelquefois à la ceinture, niais qu'ils ne font que plus tard connaissance avec la toile. Les petites filles sont ornées d'une tangue mignonne, en perles fines.

Hommes^ femmes et enfants portent tous des noms portugais, à Maracachile. Pourtant pas une femme, pas un enfant ne parle cette langue. Les mariages réguliers sont inconnus dans la contrée, le mariage régulier est le mariage religieux, mais il n'y a pas un seul prêtre dans tout le rio Branco. Pourtant, bien que mariés à la sauvage, les couples paraissent affectionnés, unis, et les divorces, qui seraient pourtant si faciles, sont rares.

Leur vie est calme et douce. Ils se lèvent avant le soleil, prennent presque de suite leur premier repas et en font deux autres dans la journée. Il y a aussi des jours de disette où l'on ne connaît que la cassave et le piment. Ces * jeunes sont dûs à la paresse, l'incurie, l'imprévoyance des Indiens. En général les gens de Maracachite vivent bien. Cependant avec leurs excellentes roças, leurs excellents territoires de chasse et de pèche, ils devraient vivre beaucoup mieux encore, Mais ils ne peuvent faire violence à leurs habitudes nationales. De temps à autre, environ deux fois par semaine, ils vont chasser ou pécher, font un mou- (juin de leur chasse ou de leur pèche et laissent complètement épuiser la provision avant de faire une nouvelle battue. De là les jours de famine. Ils ne s'en vont travailler à Boa Vista que quand ils ont besoin de quelquesuns des objets indispensables à leur ménage primitif : toile blanche, toile bleue, indienne, fusil, plomb, poudre, capsules, haches, sabres, couteaux, malles. Dès qu'ils ont les objets qu'ils désirent, ils vont se reposer à la maloca. Ils aiment beaucoup la cachaça, mais ils ne pensent jamais à travailler quelques semaines de suite pour s'en foire une

provision. Ils cullivent un peu de tabac, qu'ils préparent mal et qui ne sufTit généralement pas à leur consomma* tion. La plus grande partie de leur vie se passe dans le hamac, à se balancer en fumant des cigarettes, ou à se promener les uns chez les aulres pour causer et pour boire le cachiri.

Il existe bien peu de différence entre le caraclère de rindien civilisé, ayant plusieurs générations de civilisation, et celui de Tlndien sauvage. C'est toujours la même placidité, la même froideur, la même indifférence, et aussi — je ne parle que des Indiens de Guyane, — je ne sais quel esprit pacifique, peut-être plus apparent que réel. A Maracachite on ne me donnait qu'un titre : caraï (blanc), et tous me tutoyaient. Il y a quelques bonnes gens parmi eux, honnêtes et dociles. Mais la plupart sont malins, sournois, inhospitaliers, insolents, et ne. cherchent qu'à tromper le blanc, le gruger, le voler et se moquer de lui. Mais il n'est pas exact que ces défauts soient exclusivement Tapanage de ceux qui sont civilisés.

La vie à lamaloca, — J'étais là, installé dans la maloca de Joâo, m'habituant à vivre de la vie indienne. C'est le matin : le premier éveillé frappe sur un tambourin jusqu'à ce que tous sautent du hamac , et, en attendant , il promène à pas accéléré sa barbare musique autour de la case. Puis c'est le balayage. Chaque groupe de la famille balaye le coin de la maloca où il dort. Alors je vois arriver la petite fille a Déésoùli » qui vient, en se frottant les yeux, donner à manger aux tortues captives. Ces petits jabutis sont amarrés par un trou pratiqué à l'arrière de la carapace et fixés dans l'intérieur de la maloca à un piquet quelconque , dont ils ne peuvent s'éloigner de plus de cinquante centimètres. Moins heureuses que les chèvres, les pauvres tortues n'ont là rien à brouter, elles doivent attendre que leur jeune

geôlière leur apporte la pitance. Maintenant le soleil se lève derrière les montagnes de Caïirrit(i). Le campo devient un lac d*or. I^s cordillères de la cachoeira, de ConcessSo, du Yauar, de Caïirrit, d'un bleu intense, doré aux sommets, nous dérobent les mystères de la Terre du Levant. L air est frais, le ciel souriant, les monts sont nobles et solennels, le calme, la joie de vivre se répandent sur la terre. « Caïmène, » me dit Déésouli. Elle a raison la petite sauvagesse : c'est beau, en ' effet. Il n'est âme si empoisonnée qui ne se sentirait renaître ici telle qu'elle était aux anciens jours. Recommandé aux élégiaques, s'il y en a encore.

La campagne de Maracochite, — Parfois, fatigué de la solidarité de la maloca (on est jusqu'à quarante sous le même toit, et quand l'un fait un mouvement dans son hamac tous les autres le ressentent), j'allais, pour être seul avec moi-même, errer dans la savane. Les promenades sont agréables aux environs de Maracachite, tout le campo est sillonné de sentiers qui mettent à nu le sol sablonneux aussi blanc que les roches de mica qui émaillent la prairie et les montagnes. De jour et de nuit, par endroits, la fumée du campo qui brûle, monte droit vers le ciel dans une chaude et lourde atmosphère que n'agitent pas les vents endormis. Les Indiens n'ont pas de bétail ; ils brûlent la prairie l'été pour détruire les serpents et les insectes et aussi pour éclaircir les serradas (jungles) que traversent les sentiers. Je me rendais du Nouveau Maracachite au Vieux Maracachite distant d'une heure et demie, et du Vieux Maracachite au Cuit Auaii distant d'une demi-heure. Le Cuit Auaii est le vivier de Maracachite. Nous allions y faire de grandes pêches. Nous attaquions à la flèche ou au harpon les poissons délicats : le surubim, le jandiâ, le tucunaré, ou bien nous semions dans la

(1) Caîirrii, ou Caïirrid. Le son de la finale est intermédiaire entre celui du t et celui du d.

rivière des herbes enivrantes (|ui nous permettaient de faire des pèches miraculeuses. Je faillis m'y noyer une fois, dans ce Cuit Auaù, et sans le tuxau Luc, qui me ramena inerte à la rive, j'eusse incontestablement péri. Toutefois cette noyade fut moins complète que ma première de la rade de Cayenne. D abord Teau douce est plus agréable à boire que Teau de mer, et ensuite je m'essayai au Cuit Auaû à nager un peu. A ma troisième noyade je nagerai parfaitement. Toutefois après l'incident de mon ami Luc, à qui je décerne ici une médaille de sauvetage, je pris garde à ne plus m'embarquer dans des pirogues trop chargées^ destinées à la navigation

d'une rivière encombrée de bois tombés. Cette leçon me

coûta toute ma pharmacie et tous mes instruments de précision, sauf une montre et une boussole. Mais qu'importait cela? Ne nourrissais-je pas un peu alors le projet très sérieux de me faire Indien pour jamais, sans aucun esprit de retour, et de me mettre à fonder ma tribu !

Le Cuit Auau est embarrassé de sinuosités nombreuses, de cachoeiras , et est plein, par endroits, d'arbres tombés. Pour le remonter au montaria , on met trois jours, de l'embouchure au Maracachite Antique, et trois autres jours de ce point au confluent du Capiuara. Du Maracachite Antique à Boa Vista, par le Cuit Auaii et le rio Branco, on met quatre jours. La voie du Cuit Auau n'est pas pratique. C'est au port du Maracachite Antique, sur les berges et au fond du lit de la rivière, que se trouve la maracachite ( le malachite) qui a donné son nom au village. Le malachite est blanc, brillant, transparent, d'aspect gélatineux, de la forme et des dimensions des écailles de poisson. On le trouve en cet endroit en petite quantité. Au troisième massif de la serra du L'uandrâ, à l'extrémité méridionale de celte montagne, on en trouve davantage. Les Indiens disent que la nuit : « La maracachite ronfle. » Plusieurs foisje me rendis du Nouveau Maracachite

à Sao- Pedro. Il v a six heures de marche. Celte voie est bonne pour i*été y de septembre à mars, à pied et à cheval, mais rhiver, il y a beaucoup d'endroits noyés.

La porte ctim^asion. — Un jour je fis Tascension du Uandra, escalade d'énormes rochers branlants, que soutiennent ou qui soutiennent des arbres géants. Arrivé au sommet, sur une plate-forme qui domine le levant, ayant à mes pieds des blocs gigantesques ressemblant à des murailles cyclopéennes, à des châteaux-forts demi écroulés, je vis Luc me toucher l'épaule et étendre la main du côté de TOrient. « Les Anglais, » dit-il. J'avais , en effet, devant moi la frontière anglaise (i). Je ne distinguais que le campo infiniment plat, avec ses igarapés de miritis, ses rivières aux rives boisées, et ses lies de matto , qui ne paraissent elles-mêmes que comme une herbe guère plus haute , le tout jaune et pâle , avec quelques blanches flaques d'eau , sous un grand vent frais que j'entendais, que je voyais souffler en bas, à mes pieds. Cet immense territoire, qui se prolonge au nord-ouest jusqu'au Venezuela , peut, un jour, alimenter de bétail tout le Brésil du nord. C'est le campo du rio Branco. Mais où est la frontière ? Elle suit de petits ruisseaux ou d'imperceptibles ondulations, ou pour mieux dire, elle n'existe pas, car il y a là une longue zone contestée entre l'Angleterre, le Brésil et le Venezuela. Mais quelle que soit la frontière choisie, ce sera toujours une frontière ouverte, La Pacaraïma est une barrière sérieuse, Caïirrit plus encore, mais entre Caïirrit et la Pacaraïma, c'est la porte d'invasion. Les Brésiliens se tourmentent fort de cette zone neutre, ils accusent les Anglais d'embaucher les Indiens et d'enlretenir des agents sur le territoire brésilien. J'ai entendu quelquefois, il est vrai, quelques Indiens du Takutu, dire, quand ils étaient ivres : « I am

(1) Toute celte région est contestée. Voir la Carte des Territoires contestés de Guyane.

Englisliman, » mais on aurait tort d'attacher à ces faits isolés plus d'importance qu'ils n'en raéritent. La vérité est que les deux Anglais établis au Repunani ne donnent point leurs marchandises aux Macuchis et aux Uapichianas par pur esprit de propagande, mais, bien au contraire, que les Indiens n'obtiennent un fusil à un coup, valant vingt francs, qu'en échange de deux mois de travail. Les Macuchis, les Uapichianas et les Atorradis de la frontière, sont beaucoup moins civilisés que ceux des bords du rio Branco : les hommes vont de calembé et le$ femmes de tangue. Les deux maisons anglaises de Repunani me font l'effet de se préoccuper beaucoup plus de payer le moins possible leurs Indiens que de leur apprendre à écorcher la langue de Shakespeare et à fétichiser la religion de Sa Très Gracieuse Majesté. Les Indiens, d'ailleurs, sont bien désintéressés de ces belles choses. Ce qu'ils acceptent le plus volontiers des Anglais , ce sont les pièces d'un demi-schelling et d'un schelling, qui, passées en colliers, ornent, jusqu'à Maracachite, le cou des enfants. Mais l'effigie importe peu à nos gens. J'ai trouvé dans les colliers des pièces grecques, italiennes et françaises.

Toujours de ma plate-forme du Uandra, on me montre le Yaraouronne, pic d'aspect sinistre, où l'infortuné Fernando traversa Caïirrit en 1882. Mes Indiens me fournirent des détails sur son expédition. Le grand man de Chuna ayant montré à Fernando une espèce de parchemin de naturalisation anglaise, le voyageur, agacé, jeta le papier au feu, dès lors tous les nègres, alors nombreux, qui étaient dans la zone neutre, refusèrent de prêter secours à l'expédition. Fernando s'aliénait les indigènes par des abus de pouvoir. Il avait commencé son voyage par le fort et avait emmené dix Cearenses avec lui. De maloca en maloca, la bande allait abusant des choses et des gens. Sa mauvaise réputation la précédait. Fernando violait les femme , pillait lesroças,

tuait les volailles, levait de force les hommes à son service , et payait quelquefois. Il se conduisait comme en pays conquis. A son approche les Âtorradis désertaient leurs malocas. Au passage de Caiirrit, la plupart de ses hommes s'enfuirent. Bientôt il resta seul avec trois Ouapichianes , dont un, José Coronel, celui qu*on accuse de l'avoir assassiné, s'en alla aussi bientôt. Fernando, dit ce José, errait dans la forêt, sans boussole, décrivant des cercles, revenant tout confus à son point de départ après des semaines de marche inutile. Il dût mourir de faim avec ses deux Uapichianas ou être assassiné par les Chiricumos. Des Atorradis affirment avoir trouvé sous un ajoupa de la forêt les trois cadavres dont les vautours fouillaient le ventre et les yeux.

Puis nous revenions a la maloca de Joao. La petite Déésouli m'attendait, souriante, sur la porte, pour m'offrir une calebasse de cachiri. On me fêtait dans cette maison. Je crois même que ces braves gens m'aimaient, bien qu'ils n'y eussent aucun intérêt.

Pour mon malheur, il m'a manqué jusqu'à ce jour une qualité essentielle pour devenir complètement Indien. C'est ici le lieu de traiter de la grosse question du cachiri. Le cachiri est moins une liqueur de fête qu'une boisson rafraîchissante, les Indiens en boivent constamment et en ont toujours à la maloca. C'est leur vin. On en fait de maïs, de manioc, de bananes, de canne à sucre, d'ananas. Quand on organise une fête, le cachiri est fait dans un énorme tronc d'arbre creusé , qui a de trois à quatre mètres de longueur sur près d'un mètre de diamètre. Ce tonneau primitif est le principal meuble de la maison. Le cachiri, c'est la poésie de la vie indienne. C'est lamour, la haine, l'enthousiasme et l'oubli. C'est l'ivresse. J'atteste le ciel, ou tout ce qu'on voudra à la place du ciel, que je n'avais ni préjugés ni scrupules. Je pense un peu, comme le poète, que la liqueur importe peu.

Eh bien , je n ai jamais pu in'habituer au Cachiri. Or, on ne peut s'attacher sincèrement à quelqu'un qui ne sait pas, quand il le faut, voir trouble avec les amis. Et voilà comment on manque des vocations.

En voyage. — Il en est qui sont heureux. Quand ils s'en vont prendre le train à la gare d'Orléans, le grand homme du jour, l'état-major de la coterie à la mode, les accompagnent pour les embrasser au moment solennel. Des délégués des Sociétés savantes leur font la conduite. Arrivés sur le théâtre de leurs opérations, les voilà qui commandent à tout un bataillon de porteurs et d'auxiliaires, et qui se mettent à correspondre avec des ministres. Les indigènes les appellent de toutes sortes de noms sonpres. Moi aussi j'ai mon sobriquet, mais bien modeste : le petit blanc (caraïmiri). Et je suis tout seul, malade, oublié ou abandonné, et toute ma force est d'inspirer aux sauvages de la pitié pour ma faiblesse. Il est vrai que je n'ai pas de peine à réussir à être pitoyable. Ah! si je ne devais avoir affaire qu'aux sauvages! Mais il est moins difficile d'obtenir de la compassion de la part d'un cannibale qu'un peu de clairvoyance et d'équité de la part de certains mandarins de ma connaissance. Et c'est pour cela que, fugitif errant sans lendemain, je regrette de ne pouvoir m'habituer au cachiri.

En route l (i). — Letuxau Luc, Cochade, Henri, Jacquot, Courati, prennent les devants avec moi, les femmes et les enfants ferment la marche.

Nous traversons les sources du Surrao méridional par l'orage et sous la pluie. C'est la fin de l'hiver. Il est encore un peu tôt pour parcourir le campo à pied, le mauvais temps détériore la pacotille, les igarapés, encore pleins, qu'il faut passer à gué, les marais, les flaques d'eau, la pluie,

(1) A partir de ce paragraphe j'ai adopté pour les noms géographiques, du moins autant qu'il m'a été possible, notre orthographe française.

en ont rapidement fini avec les chaussures et rendent la marche difficile et douloureuse. J'eus htentôt les pieds blessés et enflés, la fièvre me prit et une maladie de peau commune dans le pays, Tempigen, espèce d'eczéma, se déclara dès les premiers jours. Cette lèpre hideuse, occasionnée par une alimentation trop échauffante, et aggravée par l'appauvrissement du sang, devait être ma compagne fidèle pendant tout mon voyage. Je ne m'en guéris qu'en France, en me traitant à l'arsenic.

Dans la savane, brûlée par endroits, courent des biches efTrayées, qui, à notre approche vont se cacher, craintives, derrière quelque buisson lointain d'acajou sauvage.

Dans une jungle épaisse, où s'ébattent des milliers d'oiseaux d'eau, nous passons le Coumourari, qui va au Cach Ouâ. Un peu plus loin, c'est l'Aouatac Âouâ (en portugais Uajaba), dont les dix ou douze bras alors à moitié taris coulent dans une haute et sombre forêt de deux à trois kilomètres de largeur. L'hiver, le Uajaba inonde toute sa forêt. Ensuite c'est l'igarapé du Cajui qui se rend au Courimata. Oiuaniame, — Nous arrivons au village ouapichiane de Ouaîniame, composé de trois cases proprettes et confortables, celles de José Capiuara, de Raymundo et de Clementino. Déjà, ici, personne ne parle plus portugais. Ouaîniame est sur une coltine dominant des bas-fonds inondés. De Maracachite à Ouaîniame, en six heures de marche, nous avons traversé plus de trente fois des rivières, des ruisseaux^ des marais ou des bas-fonds. C'est trois mois plus tard qu'il eût fallu commencer ce voyage. En décembre et en janvier, et jusqu'en mars, si la repiquete de Boyassii n'est pas forte, igarapés et miritizals sont à sec, et les grandes rivières sont sans eau aux passages.

En arrivant à Ouaîniame, nous rencontrons un pauvre enfant tout triste, maigre et chétif, qui vient, dit^il, de che7/

2'jb DANS LES PRAIRIES.

les Âtorradis. C'est un orphelin qui, maltraité par ses maîtres, s'en va seul, avec un morceau de cassave, chercher à Maracachite ou à Canaouani, une protection plus douce, près de gens plus civilisés. Je veux l'emmener avec moi, mais il refuse, il dit qu'il veut aller voir les blancs de la grande rivière et garder leurs tapiirs (les bœufs) dans les prairies. Quand les gens dé Maracachite l'auront un peu restauré, civilisé et habillé, il s'en ira, un beau soir, dans les fazendas, sans remercier: ses amis, sans même leur dire un mot .

D'ici nous apercevons Âraouachode le mal famé, montagne isolée qui ressemble à une gigantesque molaire de cinq cents mètres de hauteur. Elle est fertile, mais malsaine et inhabitée : des fièvres mortelles la défendent. Près de ce pic le Cuit Âuau a de hautes cachoeiras au-dessus desquelles la rivière n a plus assez d'eau pour des pirogues.

yémbrosio. — De Ouaïniame nous nous dirigeons vers la case d'un Uapichiana, appelé Ambrosio, située à cinq heures de marche. Le nom portugais, comme dans tous les cas suivants, n*indique nullement que son possesseur entende cette langue. L'Indien ayant une fois dans sa vie travaillé pour un blanc, le blanc lui donne un nom et l'Indien qui n'en avait pas auparavant garde le cadeau. \\ est des Indiens qui meurent sans comprendre le portugais, et qui, dans le courant de leur existence se sont pourtant appelés successivenient Pedro, José, Manoel, Cardoso, Raymundo, et le reste. Ces braves gens aiment à changer d'appellatif.

Nous constatons avec plaisir l'absence de pragas. Nous n'en trouvons que sur les bords des grandes rivières, au Takutii, à l'Urubûi

Il nous faut passer à gué le Courimata, qui a inondé sur plus d'un kilomètre. Nous ne savonss'il donne pied. J'envoie un homme faire des sondages, c'est-à-dire traverser la rivière.

Nous n avons d*eau que jusqu'au cou. Les femmes, qui, par coquetterie, avaient mis une jupe pour m^accompagner, se •défont ici sous mes yeux de ce dernier ornement. Et nous nous jetons tous dans les eaux froides du torrent, en riant bien fort, pour nous réchauffer.

Un peu plus loin nous passons leTounatouna (en macouchi: de l'eau, de Teau). LeTounatouna est un peu moins large mais un peu plus profond que le Courimata. Luc, vaillant et fidèle, me donne la main et guide avec sollicitude lé pauvre « petit blanc » qui ne sait pas nager. Les femmes rient, d'un petit rire moitié affectueux, moitié moqueur. Ah ! c'est que les femmes indiennes nagent toutes comme des poissons. Cependant les dents me claquent quand je sors de l'eau. Toute cette hydrothérapie, qui serait excellente en d'autres temps, est mauvaise pour quelqu'un qui a la fièvre. Après m'avoir vigoureusement friclionné, mes Ouapichianes (i) m'entraînent dans une marche forcée au grand soleil.

D'un pied léger, sur un bâche pourri, nous passons ensuite le Paouich, qui va au Caracha loua, lui-même affluent du Ouamoucou Ouaou, qui se jette dans leTakutu, un peu au sud de la serra do Piao.

Le campo change d'aspect. Mamelonné, ses coupoles étincellent de roches de quartz et de mica, blanches et brillantes. Sur un coteau voisin, couvert de quelques hectares de forêt épaisse à frondaisons verdoyantes, nous remarquons des nappes capricieuses de couleurs vives, estompant la masse sylvestre. La forêt vierge est en floraison éternelle, chaque essence fleurit à son époque. Maintenant ce sont les taouaris qui sont vêtus de ces magnifiques frondaisons couleur fleur de pêcher.

Nous laissons à notre gauche le sentier qui va au fort •

(t) Orthographe française de Uapichiana.

éloigné d'ici de deux jours de marclie {ink heures, 60 kilomètres), puis nous arrivons à la bicoque du vieil Âmbrosio.

Nous nous rendons en quatre heures de la case d'Âmbrosio à celle de Leopoldino.

Leopoldino, — C'est une région de rivières, presque toutes larges et profondes, se rendant au Takutiî par le Ouanioucou Ouâ. C'est d'abord le Saarou, sur les bords duquels se trouvent la case du Ouapichiane Pedro Chato et celle de son voisin le Yarecuna. Le Yarecuna a ici des amis à danser, ce sont des gens de l'Amajari, qui ont fait douze jours de marche pour venir boire le payaouarou chez leur compatriote. Tous ont le chef orné d'acangatares défraîchies. L'orchestre est au grand complet : la petite flûte, faite d'un tibia de biche, marie ses sons doux et nasillards à la voix plus martiale du tambourin. Une chanson monotone se balance sur ce rythme sauvage. Puis c'est le Caracha Joua avec la case de Joao, et le Tébéhuée avec les trois cases de Raymundo de Maracachite, de Raymundo Barbado et de IVIanduk. On arrive ensuite au Ouamoucou Ouâ, la plus grande rivière de cette étape. On l'escalade en grimpant sur les brandies de deux ou trois arbres tombés dans son lit. Vient ensuite l'Acajou Grande, qui coule dansun large marais encore inondé. £n sortant du campo demi-boisé de cette rivière, on débouche sur le talus occidental d'une savane dénudée et on voyage sur la crête d'un magnitique belvédère naturel, d'oii l'on peut contempler dans toute sa beauté la superbe chaîne du Youroucouque. Puis, au pied des deux jolies petites" montagnes de Paochide et de Queubaïde, au milieu d'une grande plaine herbeuse, on découvre trois cases, celle de Pedro de Maracachite et celles de Leopoldino et de son fils. Nous arrivons tard à la grande maloca de Leopoldino (un civilisé qui parle portugais), et nous partons de bonne heure pour la serra Cochade qui est à quatre heures d'ici.

Cocluide. — Nous passons le Queubaïd Oiia dans un des ravins delà serra Queubaïd. Ensuite après avoir traversé une petite forêt couvrant un des escarpements de cette contrée accidentée, après avoir passé la petite rivière du Souroumiou, nous arrivons à la case d'un Macouclii. Il n'est pas rare de trouver ainsi des groupes ma couchis en plein pays ouapichiane, ou inversement. La carte ethnographique de la contrée ne serait pas facile à dresser. Les deux tribus des Macouchis et des Ouapichianes, bien qu'ennemies, se sont complètement pénétrées. Le vieux Macouchi parie un peu ouapichiane, mais sa femme n'entend pas un mot de ce dialecte. Leur fils parle très bien les deux langues. Un peu plus loin, c'est la case de mon cuisinier, le Ouapichiane Henri, qui me fut fidèle pendant un mois. Le brave garçon étaitdoux et soumis et il avait certaines qualités que je prisais fort. Quand il était ivre, mais seulement quand il étaitivre, il parlait un peu anglais et portugais. A jeun, il affirmait, avec raison peutêtre, être incapable d'entendre un mot de ces deux langues. Puis après avoir traversé TOd Ouâ, qui va directement au Takutu et le Bitch Ouà, ainsi nommé, depuis quelques années, parce qu'on y trouva alors un pécari récemment mort de vîeiiresse, on arrive a deux cases situées en face de la serra Cochade. Une de ces cases appartient à un vieux paget, l'autre à un grand jeune homme, Ouapichiane blond, ayant le type absolument européen, ainsi que ses quatre sœurs qui habitent avec lui. Ici tout est nu, on ne voit que des tangues et descalembés. On distingue très bien la serra do Piao, qui est rive gauche du Takulii. La contrée entre Cochade et la serra do Piao est à peu près déserte. A la serra do Piao demeure le Ouapichiane Raymundo, qui parle portugais et a fait un voyage chez les Maonpidiennes et les Ouayéouès. L'immense chaîne de Cuando Cuando (i) s'étend devant

(1) Prononcez Couandou Couande.

28o DANS LES PRAIRIES.

nous, brumeuse, au nord-est. Passant ie Takulii, qui ici a plus de cent mètres de large, je fais l'ascension de Cochade, sur un des sommets de laquelle on me montre l'emplacement où fut Tenelte, ancien centre ouapichiane aujourd'hui complètement disparu^ mais dont les Indiens du voî^ sinage entretiennent encore les antiques plantations de bananiers.

Vite fête à Cochade. — Malgré les piôes qui nous exaspèrent le jour, et les carapanas qui nous empêchent de dormir la nuit, je prends du plaisir à Cochade. Je demeure dans la case du vieux paget. C'est un très grand médecin, mais qui se fait payer très cher. 11 parle d'un ton ferme, autoritaire et convaincu : il a pour lui la science et la religion qui, pourtant , ne lui ont encore donné ni pantalon ni chemise. Il est vrai que la grande âme du philosophe sauvage est bien au-dessus de besoins aussi factices, fruits pernicieux d'une civilisation corrompue. Et qui n'aimerait à vivre dans ta belle prairie, ô vieux paget! Écoutez, c'est la nuit. Il tombe du ciel ce pâle et mélancolique clair de lune , dont l'Equateur a le secret. De l'hospitalière maison de Pedro s'échappent, par la porte grande ouverte, les mugissements du cachiri. Des artistes indigènes soufflent , avec des contorsions de possédés, dans leurs sonores téiquiems, espèce de cornemuses, ressemblant pour la forme, les dimensions et le son aux paxiubas du rio Negro. Les vieillards se sont ornés le front de quatre raies noires transversales, dessinées au génipa, c'est le tatouage national dans les grands jours. Le gros bois creusé est plein jusqu'aux bords d'un cachiri de canne qui m'a paru presque bon. Les quatre sœurs de Pedro , toutes les quatre jeunes , et trois de leurs compagnes en visite à la case de Cochade , les cheveux dénoués , la gorge émue, la bouche ouverte et souriante, heureuses, dirigent une danse gracieuse que l'on mène en rond autour du grand

vase aux libations. Leurs mains sont petites et dans ces petites mains des espèces de castagnettes frémissent et rendent un son criard et un peu énervant. Leurs pelils pieds battent encadence l'argile durcie qui sert de parquet. Elles chantent, c'est la chanson indienne , mélopée étrange, douce et triste, chant à la fois passionné et résigné, que toute une race comprendrait, qui , du Canada à la Terre de Feu , remplit d'émotion l'âme de l'indigène, et que le blanc, égaré dans cette scène d'un autre âge, écoute étonné et ravi. Elles sont ici les nymphes mythologiques! Où trouver un visage plus agréable et plus doux , des formes plus pures , un modelé plus ferme, des attaches plus fines, plus de grâce dans les mouvements , plus de jeunesse et plus de poésie? Fatiguées, les jeunes danseuses se laissent tomber dans leur hamac, s'abandonnant à un rêve, leur beau corps qui se livre aux caresses du regard frémissant d'une émotion voluptueuse, l'œil perdu dans le vague, pensant peut-être à quelque chose. Et pendant que les téiquiems mugissent toujours dans le silence de la nuit et du désert, voici les jeunes filles qui sortent, et trottinent , jolis petits animaux nus , dans la prairie doucement baignée des flots de lumière tendre qui tombent de la Phébé des tropiques, et vont , avec de grandes calebasses percées qu'elles portent sur la tête, chercher de l'eau au Takutû , qui coule là-bas au pied delà montagne. Oh! il y aura des mariages cette nuit chez les Ouapichianes de Cocha de!

De retour chez Leopoldino nous y voyons arriver des visiteurs. Ce sont trois habitants de TourouDekeuou, un homme et une femme ouapichiane, et un Paochiane, qui vont chez des amis du Amajari à une douzaine de jours d'ici. L'un est vêtu d'une acangatare et d'un paletot, l'autre d'un haut chapeau gris et la femme de perles. Tous trois sont tatoués au roucou.et au génipa; on voit qu'ils ont mis leur costume

de fêle» Quand ils arrivent à la case , l'un d'eux dit du dehors quelques mots pour informer de la visite. Déjà les gens de Leopoldino , qui s'étaient tenus sur le seuil de la porte tant qu'ils n'avaient vu les visiteurs que de loin, étaient rentrés dans la maison selon l'usage de la politesse indienne. Les voyageurs, ayant déposé leurs panacous, attendaient. Un instant après , les femmes portèrent aux arrivants des calebasses pleines de cachiri , bientôt les hommes sortirent à leur tour, tout le monde but et une longue conversation s'engagea.

La terre Aiorradi. — Je laisse derrière moi la terre hospitalière des Ouapichianes et fais route vers le sud. Je vais visiter les Âtorradis , la plus belle des nations du massif de Caïirrit. Dans cinq heures nous serons à Ouichbine, le premier village Atorradi.

Dans un campo magnifique, nu, sans un arbuste, dominé par un ravissant panorama de montagnes, nous passons le Courati qui va au Takutii, en coulant entre Ouarriouée et Youroucouque ; puis le Manoua , qui va au Ouamoucou Ouâ et vient de la serra Pelladinha ; puis le Cach Ouâ , qui coule dans un marais au pied de la serra Maouada. Ensuite le campo devient accidenté , herbeux ou boisé , semé de hauts rochers noirs ; nous longeons la longue serra du Marourâ et traversons plusieurs ruisseaux qui vont à l'Apacana Ouà ou au Marourâ Ouâ; puis après avoir traversé le Quararaba Ouà sur un pont indigène fait d'un arbre jeté en travers, mais actuellement immergé , et d'une liane tendue guidant la marche et sur laquelle s'appuie la main, nous arrivons au joli petit village de Ouichbine, dans un des plus beaux sites de la contrée , entre les montagnes de Marourâ, de Curimiao, de Ouichbine et de Caïirrit. C'est le premier village que nous rencontrons depuis Maracachite. Nous avons d'abord trouvé une case habitée •et deux en

DANS LES PRAIRIES. a83

construction 9 puis un groupe de quatre petites maisons coniques très rapprochées et entre lesquelles on a ménagé une petite place publique bien sarclée. Il y. a à Ouichbine une \ieilie Zamba venue de Ouaraïp.

Le grand centre Atorradi était autrefois au lac des Ciganos (Sasas), ce lac est un marécage fort étendu pendant rhiver, mais l'été presque à sec , que fait le Ouararaba , en amont de Ouichbine 9 au pied de Maroura Dekeuou. On l'appelle Chichirane , par corruption de chichire carichie ( chichirc : sasa, carichie : lac).

Ouichbine. — De Ouichbine on découvre toute la partie septentrionale de la cordillère de Caïirrit jusqu'à Ouacoume et au delà. La chaîne à laquelle on donne plus spécialement le nom de Caïirrit Dekeuou (montagne de la Lune) est par le travers du village. Cette chaîne a bien quinze cents mètres d'altitude absolue. Elle inspire aux Atorradis une frayeur superstitieuse. La montagne est maudite. Il n'y a personne là, personne n'y va chasser, on en a peur. Il y a des tribus de canaémés, des Chiricoumes, des Coucoichis sur l'autre versant. L'an passé elle prit feu toute seule et brûla plusieurs jours, mais de jour seulement, de midi au coucher du soleil , la nuit elle ne brûlait plus. Il en arriva de même à Touaroude.

Avec les forêts de la cordillère de Caïirrit on entre dans le Matto Gérai. Toute celle chaîne est inhabitée, excepté peut-être le versant sud où on a des chances de trouver des canaéniés.

Près de Ouichbine, le Cuit Auaû n'a plus que quelques mètres de largeur. Il vient de Ouanaourou, passe à l'ouest de Cariboine et de Chacoade et à l'est de Caïirrit et de Ouarouha.

L'explorateur Fernando. — Mon prédécesseur Fernando est bien connu ici. Il a laissé chez les Attoradis le plus mau-

vais souvenir. « Pour fuir les brigandages de ce misérable qui \iolait nos femmes et nos filles, pillait nos roças et nos poulaillers , me disent les Atorradis , nous nous dispersa*mes dans les bois et les montagnes. Aujourd'hui notre nation est morcelée, divisée, affaiblie. »

Ce digne fazendeiro, entrepreneur de picada pour l'occasion , allait , armé d*un drapeau brésilien grand comme une montagne, et accompagné, tant qu'il y eut de la cacbaça, d'une dizaine de ses compatriotes , chenapans du Ceara. Il se faisait (rainer de force dans son hamac les jolies filles qu'il rencontrait. Il est bien possible que le drôle ait tout simplement été assassiné par les Atorradis, peu endurants de leur naturel et qu'indignaient les ignobles procédés de ce répugnant vaurien.

CouratL — A trois heures de Ouichbine est Courati, autre petit village atorradi composé de trois cases. Nous nous y rendons en passant d'abord le Courati, large et profond tor- * rent alors presqu'à sec; puis le Ouadicou Ouâ, où se trouve une autre case atorradi, celle d'Antonio; et enfin trois petits igarapés qui se rendent également au Courati , la rivière de Chacoade. Nous avons contourné la montagne de Ouichbine en prenant par de hauts plateaux à demi boisés.

De Courati nous nous dirigeons sur une autre capitale des Alorradis, Matiouiouine, située sur la rive droite de TLVubiî.

Nous passons une autre fois le Courati, puis le Queubaïd Ouà, joli ruisseau aux eaux claires, et nous nous dirigeons vers le sud, longeant les flancs de Ouarriroude et de Chacoade. Nous avons sept heures de marche de Courati à Matiouiouine.

Matiouiouine. — Nous passons des igarapés à bordure boisée, riouirre Ouà , le Ouaraboutoune Ouâ , le Sacara loua, puis longeons Cariboine, coupons dans une forêt le torrent

appelé Tiquierre Ouâ, et après avoir escalade une chaîne de petits contreforts et les collines qui longent rilrubù , nous arrivons à un gué de cette rivière, large en cet endroit d'une' vingtaine de mètres et profonde d'un mètre cinquante. Un peu au delà , à l'est d'une jungle épaisse qui borde le cours d'eau , Matiouiouine, offrant, dispersées au milieu d'un immense a campo limpo », ses quatre maisons habitées et six autres en ruines. Matiouiouine doit son nom à une petite montagne voisine, de forme conique, et située sur la rive gauche de l'Ouât Ouâ (l'Urubii).

On se tue assez bien par ici. Deux assassinats ont été commis la lune dernière à Matiouiouine par le fils du vieux Mondoui, mon hôte de Ouichbine. J'ai ce garçon-là dans ma troupe , il a l'air très doux. Dans un cachiri, il a assassiné de propos délibéré deux de ses camarades qu'il a criblés de coups de couteau. Il ne dormait plus dans la case de son père, de peur de la vengeance des parents de ses victimes. 11 se cachait dans la forêt et ne se séparait pas de son . cpuidarou (casse-tête). Maintenant il se trouve en sécurité auprès de moi. 11 parait m'affectionner.

Nous allons contourner Touaroude au nord. Nous passons d'abord le Derre Ouâ ^ puis arrivons à deux cases atorradis situées sur les hauts plateaux que domine Touaroude. Ces deux cases sont bonnes, ovales, en clayonnage d'argile formant murailles. Ce sont les meilleures de la contrée, du rio Branco au haut Trombetta , avec celles de José Capiuara de Ouaïnyame et de Leopoldino d'Aouarriouée. Jci les femmes font une poterie grossière.

Voyage autour de Touaroude, — Des deux cases de Touaroude on voit très bien Caïirril et ses prolongements, et la lune (probablement un petit lac) qui a donné son nom à la chaîne. On ne peut dresser, en voyage, une bonne carte de cette cordillère. De ce coté-ci seulement je distingue trois

chaînons parallèles qui, à Toeil, se confondent presque , et dont il est bien difficile de donner le dessin et Torienfation. Dans le cas particulier de Caïirrit, la difficulté toujours grande de corriger Toptique est énorme. Enfin il y «, de plus, une particularité fort gênante : toutes ces montagnes ne sont pas nommées; les Atorradis confondent les massifs et ne connaissent les noms que d'un petit nombre d'entre eux. Il faudrait aller soi-même explorer la chaîne, mais comme aucun des Indiens de la contrée ne consentirait, pour une telle l>esogne, à accompagner le voyageur, il faudrait amener un équipage d'Européens,

Quatre heures après notre départ de Matiouiouine , nous arrivons sur les bords de l'Aikoué Ouâ. Nous avons suivi un sentier neuf à peine tracé. Ils ont abandonné celui qui passe au sud de Touaroude, d'ailleurs aussi mauvais et plus long, à la suite de meurtres commis dans cette région par les canaémés de Ouacoume et de Ouarouname.

Nous avons encore sept heures de marche avant d'arriver a Namatchi Ouâ, autre centre atorradi. Nous passons au nord de la forêt de Touaroude, dans un campo broussailleux fortement mêlé de matto. Après l'escalade d'une petite montagne couverte de silex blancs et jaunes, le passage du Poucourite Ouà et de huit ou dix ruisseaux se rendant à cette rivière ou au Namatchi Ouâ, nous traversons cette rivière de l'Agami (Namatchi signifie agami en ouapichiane). La rivière de l'Agami est, à l'endroit où nous la traversons, presque aussi large que l'Urubn à Matiouiouine. Le village où nous nous arrêtons se compose de trois maisons, dont une seule est habitée. Çà été une rude journée aujourd'hui. Le temps parait beaucoup plus long dans le matto que dans lé campo : dans la forêt il n'y a pas d'horizon et il faut regarder où l'on. pose les pieds, dansla savane on contemple un panorama toujours changeant et l'on rêve. Étrange pays

que celui du versant orienlal de Touaroude ! Ici le campo est sillonné de sentiers innombrables que les tapirs ont tracé dans leurs courses quotidiennes pour aller vaquer à leurs afTaires. Plus loin, une bande de pécaris sort de la forêt et se rue sur ma troupe qui, étonnée et un peu effrayée, a le temps seulement de tuer un de ces animaux. Dans cette région , les cochons sauvages, loin d'être féroces comme ceux du Mocajahi et de TAnanà, fuient Thomme, même quand ils sont attaqués. Plus loin , une forêt basse et grêle de laquelle émergent les plumeaux gigantesques des miritis; dans le campo limpo, d'étranges amoncellements de pierres au sommet desquels sont juchés des palmiers de toute espèce ; dans un coin de forêt , en grand nombre , des ajoupas et des mouquins, œuvre des Âtorradis ou peut-être des Canaémés; parfois, du sommet d'un plateau , une grande échappée d'horizon vers les lointains de l'orient , on voit alors les serras de la rive droite du Takutù isolées, ne formant nullement cordillère, jetées au contraire là comme au hasard; et dans le sentier mal dessiné , les ronces , les herbes coupantes déchirent les vêtements , les mains et le visage.

Namatchi Oud. — Je m'installe dans une case qui a été abandonnée à la suite de la mort de son propriétaire, qui a été enterré dans son domicile , ici, sous mon hamac. Les trois cases sont situées au milieu du campo limpo, et comme toujours, non pas exactement sur un point culminant, mais un peu à côté. D'ici nul horizon , on ne voit pas une mon* tagne , pas même Touaroude. Pour embrasser l'ensemble de ce système il faut aller jusqu'à Chouna. De là on distingue très nettement Touaroude qui, avec sa grande coupole centrale et ses deux tourelles latérales, rappelle le Trocadéro. Les deux contreforts occidentaux, Poucourit Dekeuou et Doudare Dekeuou, les contreforts septentrionaux Coumati Ouâ Dekeuou, Aïkoué Ouâ Dekeuou, Cassoumi Ouâ Dekeuou

et Oiiarrire Ouâ Dekeuou s'accusent nettement. Au sud, on voit se dessiner les hauts plateaux qui relient Touaroude à Ourouaye Taoua. Et enfin, au nord-est , Namatchi Dekeuou qui donne son nom à notre rivière et à notre village (i).

H y a dans la case à côté deux pagets de Oiiintiae qui curent un vieux.. Ce sont deux frères, l'un est paget-maitre et Tautre apprenti. Le paget-maitre a un ornement singulier et passablement complique. Cela consiste en une longue corde de coton, munie à chaque extrémité d'un petit bonnet de fer-blanc et fixée par une épingle à la lèvre inférieure. Un cordon pend de chaque côté de la lèvre et est pour ainsi dire rivé à chaque bras par une plaque solidement maintenue par un fil de tucum, qui serre fortement l'avant-bras. Les deux pagets sont ivres du cachiri qu'ils ont bu et de la fumée de tabac qu'ils ont avalée pour s'inspirer. Ils chantent à tue-téle un air monotone et banal, qui symbolise la maladie, puis la maladie mise en fuite. Le patient chante aussi, également ivre. D'ici à peu, tous, sans doute, vont danser.

Le vieux, qui me prend en amitié, me fait des confidences. Il va parfois chez les Taroumans acheter des grages a manioc, inslrumenls que les Taroumans sont seuls a fabriquer dans la contrée. Il me parle aussi des Ouayanas (les Roucouyennes de Crevaux), nation qu'il connaît de nom, et chez laquelle voyageait, me dit- il, il y a plusieurs lunes déjà, (c un bon chef blanc ». Quand je lui apprends que « ie bon chef blanc » était mon frère et qu'il a été tué par des canaémés, le bon vieux, indigné, brandissant son arc, me demande si c'est loin. Il faudrait quelques jours de marche, en effet, à un malade surtout, pour se rendre de la rivière du Namatchi, au pays des Tobas. Et puis ce n'est pas la

(1) Dekeuou et iaova signifieni montagne en ouapichiane et en atorradi; et Oud, riifière.

DAISS LES PRAIRIES. 289

peine d aller si loin pour trouver des canaémés. Le mois passé , les Chiricouines de Yaraouaroune tuaient deux Atorradis de Namatchi, qu'ils surprenaient à la chasse. L'un d'eux est celui dont le cadavre mutilé repose là, tout près, sous mon bamac. .

Les Mucambos . Cliouna. — Cliouna n'est guère qu'à deux heures de INamatchi. On passe le Takutii à une cachoeira , dans un endroit où la rivière a encore une trentaine de mètres de largeur, puis on traverse un petit affluent, le Ouame Ouà , et l'on arrive à Chouna. Des collines déboisées qui bordent le Takutu, on embrasse un magnifique panorama. Grâce à la transparence de l'atmosphère , on peut distinguer les serras les plus lointaines du système de dïirrit : Ouinliae, qui donne ses sources au Takutù, le rio Branco de l'est; Yamara, Paraouname, Ouachare, Oimo, d'où descendent le Repunani, le Cuyuuini,le Yayore, l'Anaua et le Camo Oua.

Le village de Chouna , bûti sur la rive droite duTakutù, à un quart d'heure de cette rivière, est établi dans le territoire contesté anglo-brésilien. Il ne se compose aujourd'hui que de deux cases abandonnées, temporairement habitées par des gens du Dad Ouâ. Il y avait là, il y a quelques années, une dizaine de cases habitées par des descendants d'esclaves ne* grès fugitifs du Brésil. Leurs derniers survivants sont partis pour le haut Couitaro. Les cases des nègres étaient absolument identiques à celles des Atorradis et dispersées comme elles dans le campo limpo. Au lieu d'enseigner quelques rudiments de vie civilisée aux Indiens, les nègres se firent Indiens eux-mêmes. Ce qu'ils avaient connu de la civilisation n'était pas de nature à leur inspirer la, religion de la chose. Les deux cases du Mirire Ouadur, les trois cases du Dad Ouà, sont aujourd'hui peuplées de métis Zambos et Zambas. C'est tout ce qui reste du passage deâ nègres à Chouna.

290 DAIVS LES PRAIRIES.

Ouaraïp. — Nous allons maintenant visiter Ouaraîp, le mucambo du haut Repunani , en terre contestée entre le Venezuela et l'Angleterre. Nous traversons le Mirire Ouaour, large et profond comme le Namatchi Ouà, et cheminant dans uncampo plat, ennuyeux, sans horizon, qui rappelle celui de Macapâ, sans trouver de faite de partage tant soit peu sensible entre les eaux qui vont à l'Essequiho et celles qui vont à TAmazone, passons successivement le Camourari, l'Âparouné, le Pariké, le Ouaouaïre, le Repunani, ruisseau large de dix mètres avec cinquante centimètres d'eau , le Ouaraïp Ouà, puis, après onze heures de marche depuis notre départ de Chouna, arrivons enfin au village de Ouaraïp.

Ouaraïp est le premier village anglo-contesté que je rencontre, aussi n'irai-je pas plus loin dans cette direction. Je voulais voir un ce mucambo » sous pavillon anglais, mais ce n'était guère la peine. Ouaraïp a huit cases habitées, mais à part trois nègres qui vivent là à Tindienne, tout est atorradi, sauf une demi-douzaine de métis. Il n'y a que les trois nègres qui eqtendent un peu l'anglais, encore n'y en a-t-il qu'un seul qui le parle à peu près passablement. Le great attraction de Ouaraïp est un petit lot de cinq chevaux mansos que les nègres ont achetés à l'Anglais du bas de la rivière en échange de canots qu'ils lui fabriquent ici. Ouaraïp est comme Matiouiouine ou Ouichbine, on v trouve assurément bien moins de civilisation et de ressources qu'à Maracachité ouà Canaouani. Les cases, fort misérables, sont éparpillées dans un coude du Ouaraïp Ouà, au milieu d'un cainpo broussailleux. Je ne trouve rien à acheter, ni caras, ni volailles, ni gibier, ni poisson.

Je vois faire du cachîri à la mode antique. Celte opération du masticage par les femmes est bel et bien dégoûtante. Rien qui refroidisse comme de voir cracher dans un pot.

DAÎÎS L^ES PKAIRIES. 29 1

par une vieille sauvagesse édentée, le breuvage qu'on a l'effronlerie de vous offrir ensuite.

Les nègres sont partis dans l.i' forêt , dans le Matto Gérai, chercher du timbo : c'est de cette liane qu'ils se servent pour enivrer le poisson. Us ne reviendront que dans huit jours, je ne les attendrai certainement pas.

Adieu Ouaraïp. Si les chauvins brésiliens se donnaient la peine de faire ce voyage, ils n'auraient pas une si grande ire contre l'Angleterre, qui ne s'occupe guère d'eux de ce côté-là. Tout ce qu'on raconté de l'activité anglaise sur la frontière est faux. James Percy, à Duruwow, est un vieux brave homme très ivrogne, qui a pour monomanie de faire dans chacune des tribus voisines le plus grand nombre possible d'enfants. Il en a douze qu'il a reconnus et adoptés, il en a de mères ouapichianes, atorradies, macuchies, paochianas et négresses. C'est sa manière à lui de faire de la propagande par le fait. Je rencontrai un de ses fils au passage du Repunani. Son père l'avait précédemment envoyé passer un an à Demerari pour le désauvagîser un peu. Le jeune homme était en quête de sa sœur et de sa maman. Depuis quatre ans passés elles n'étaient apparues à la maison du vieux Percy. Percy junior, depuis trois semaines, battait la forêt et la prairie pour retrouver ces deux membres de sa famille. Rien»

H y a un autre Anglais à Couandou Couande. On le dit marié, mauvais, dur, avare, âpreau gain. Les Indiens l'exècrent.

En somme, ces deux messieurs, si tant esl qu'ils font de la propagande annexionniste, ont si mal réussi, que je puis affirmer qu'il n'existe pas, dans toute cette région, plus de dix Indiens capables de comprendre, en anglais, autre chose que les deut vocables « match » et « Godclam ».

De retour à Chouna , je me dirigeai vers l'éxtrémilé orientale du campo. On passe le Dad Ouâ, l'Adorère Ouâ, le Mi-

rire Ouaoure et oa arrive aux deux cases ouapichianes de Paraouname. D'abord ie sentier traverse un campo limpo fortement mamelonné, puis le sentier cesse brusquement, et il faut se diriger au jugé à travers des campos broussailleux vers les habitations qui sont sur la lisière du grand bois.

Paraouname. — Les Ouapichianes de Paraouname forment un petit peuple de vingt-cinq individus environ, hommes, femmes et enfants, vivant en dehors de toutes relations, non seulement avec le monde civilisé, mais encore avec le monde sauvage. Us restent parfois jusqu'à quatre années sans recevoir de visites. Leurs voisins, les Âtorradis, n'ont pour ainsi dire pas de communications avec eux. Ces malheureux avaient entendu parler des blancs, mais ils n'en avaient jamais vu. Ni étoffe, ni sabres, ni haches. Comme instruments de fer, quelques mauvais couteaux. Us vivent fort misérables, ne s'aventurant guère à la chasse, par peur des canaémés leurs voisins-, ne péchant pas faute de lacs ou .de rivières. Je m'arrêtai là une quinzaine de jours à chasser, et franchis, accompagné de mes fidèles de Maracachite, les sources très rapprochées les unes des autres du Repunani, du Cuyuuini, du Yaore. Mais je ne pus déterminer ni Luc ni les gens de Paraouname à passer avec moi la chaîne de partage, pour voir ces terribles.Chiricoumes qui font tant de peur à leurs voisins.

Malade et seul aux niains dune vieille Indienne. — Puis un jour, en revenant de chasser, je me rappelle que je tombai inerte sur le sol en voulant regagner mon hamac. Depuis quelques semaines j'avais fréquemment le délire. J'avais complètement perdu l'appétit. Ma vue se troublait. Chaque accès de (lèvre me faisait perdre connaissance. J'avais des hallucinations. Cette fois je tombai pour de bon. Ce devait être au commencement de septembre. Je dus garder le dé-

lire une quinzaine de jours environ. Quand je revins à moi j'étais dans une maloca vide, \e soleil était haut J'avais froid, une vieille Indienne, grande et maigre, était debout près de mon hamac, me chantant la chanson du pagét, la chanson qui fait guérir. Mes hommes , fatigués d'attendre, étaient re-^ partis à Maracachite avec mes malles, toute la population de Paraouname les avait accompagnés, seule la vieille que je voyais près de moi s'était dévouée. Bonne et chère vieille Indienne! Pourquoi nos sentiments d'affection et de haine sont-ils également impuissants ! Ce n'est que dans les romans que l'on peut combler ses amis et se venger de ceux qui vous font souffrir. Je ne puis même pas donner le nom delà vieille ouapichiane, elle m'a dit qu'elle n'en avait pas, elle s'ap-* pelaiLtout uniment u Mascounan » : la vieille, la grand'mère.

Je fus repris bientôt d'un ardent désir de vivre. Je voulus guérir, et je guéris.

Voyage solitaire dans le désert. — Bien que très faible et sans provisions, ce ne fut pas sans regret que je revins sur mes pas. Malheureusement il est des cas où Pon ne peut entreprendre de se lancer d'une fois dans un grand itinéraire et où il est nécessaire d'essayer le terrain, de tâtonner, de s'y prendre à plusieurs reprises.

Le hamac roulé sur l'épaule, le couteau de chasse au côté, le fusil à la main, la sacoche en sautoir, après avoir embrassé Mascounan qui avait envie de pleurer, je repris d'un pas léger le chemin de Chouna. Seul, bien seul dans le désert, seul avec moi^ sans un liard, sans le moindre bibelot d'échange, avec l'illusion d'être seul sur la terre, seul à contempler la scène du monde : je me suis toujours senti soulagé dans de pareils moments. Rien n'est plus propre à élever au-dessus des ennuis, des sottises, des turpitudes et des impuissances de la vie réelle que ce dialogue muet de la pensée et de l'infini.

Je revins ainsi à Maracacbite, tantôt seul, tantôt avec un compagnon de route , niais, moins heureux que messire Jehan Froîssart, je n'avais ni escarcelle ni destrier. J'allais un peu au hasard, heureux et riant tout seul. Et quand j'arrivai à Maracachite, je fus pris de ce regret amer qui nous envahit, quand, touchant le port après une heureuse traversée, on sent qu'il n'est point possible de prolonger le beau voyage de quelques semaines , de quelques mois , d'une éternité.

Incendie de la savane. — La nuit, en route, ou dans quelque maloca où l'on avait bien voulu me laisser accrocher mon hamac, je m'abimais des heures entières dans la contemplation de l'incendie du campo. Âh ! c'est un bien beau spectacle que celui de la prairie en feu , la nuit.

Sur la montagne, c'est un triangle de feu qui s'avance, projetant vers le ciel des étincelles qui tourbillonnent. La flamme dévore les herbes, lèche les rocs, traverse sans les incendier des bouquets de forêt, bien qu'elle se roule, se vautre, à leurs pieds. Le lendemain, le mont, calciné et noir, dépouillé de sa parure d'herbes jaunes comme des moissons mûres , paraît avoir été tourmenté par quelque brûlante commotion volcanique. Les quartz et les micas, qui, la veille, blancs et brillants élincelaient sous le soleil, paraissent avoir été passés à l'encre de Chine.

A l'horizon , sur le plateau , c'est une sinueuse rivière de feu d'où s'échappent, comme des vapeurs, des nuages de fumée rougeâtre. On voit s'ouvrir de fantastiques perspectives, ici c'est un auto-dafé, là , ce sont les palmiers que l'optique et l'imagination font promener comme des géants dans les flammes , les pieds dans le feu , la tête dans la fumée. Un coin de l'enfer apparaît. Et toujours un crépitement sinistre , que par un étrange effet d'acoustique vous croyez être sur vos talons quand vous détournez la tête.

Dans la plaine, on ne voit que la fumée qui, par moments s'élance et bondit. Le Moscou de Napoléon r*" ou le Paris de la Commune sont là, en bas. Puis l'incendie monte, escalade, grimpe sur les hauteurs, on croirait que la flamme court embraser le ciel. Le feu s'étage , un grand fleuve de feu descend en cascades, deux, quatre, dix affluents , des lacs , s'inscrivent au fur et à mesure sur cette carte pyrotechnique. Ou encore, l'incendie s'est ordonné en corps d'armée, voici le centre, voici les ailes, l'avantgarde et l'arrière-garde. Le crépitement c'est la fusillade. Maintenant c'est une ville qui brûle, ses remparts présentent un front de feu. La ville est à moitié noircie, l'incendie s'achève, le combat flnit faute de combattants. Çà et là, rochers et palmiers dessinent des ruines de palais dans la fumée.

On laisse tomber une allumette enflammée dans le campo, et, s'il y a du vent, en voilà pour toute la nuit. Je m'offrais souvent ce plaisir.

L'hiver on n'a rien de ces beaux décors, c'est le campo nu , tel quHl est , sans poésie , sous la pluie, couvert d'eau, sous un ciel gris.

De Namatchi Ouu je me rendis à Courati par un autre chemin, celui qui suit la rive droite du Takutii.

Les paysages de Takutù, — Il me fallut deux jours, soit environ quinze heures de marche , pour me rendre de Namatchi à Courati. J'avais un morceau de cassave dans ma poche et je savais que les ruisseaux ne me manqueraient pas en route. Ce campo de la rive droite du Takutii est absolument nu et presque complètement plat. Cependant, comme on se maintient constamment sur des plateaux d'une certaine altitude, les horizons ne sont pas trop limités. Ayant passé le Takutu de bonne heure, près de Namatchi Ouâ, j'arrivai, comme le soleil était encore haut, à

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Chitecarire fie tigre du fond des eaux), point où l'on passe le Takulù pour la seconde fois et où un ajoupa a été construit pour abriter les voyageurs. Le Takutû, à Chitecarire, a plus de cent mètres de largeur, on le passe à un amoncellement de pierres formant barrage. 3'escaladai gaiement les rochers, puis, plongé jusqu'au cou dans le courant rapide , il me sembla un instant que ces eaux vivantes emportaient avec elles, vers le lointain océan , tout ce qui en moi avait pu causer et pouvait causer encore et mes souffrances et mes dégoûts. Et après un dîner fait d'un peu de cassave et d'eau de cachoeira, je dormis d'un sommeil profond iet calme et me réveillai rajeuni.

J'avais encore huit heures de marche à faire pour arriver à Courati. On m'avait indiqué à Namatchi Ouâ le nom de tous les cours d'eau que j'aurais h traverser. Hier c'étaient le Ouaïpoî, le Tukutu , le louirre Ouâ, le Takeubarre Ouâ, le Pacoubâ loua, le Queubaïd Ouâ, puis une seconde fois le Takutii. Aujourd'hui je passerai Berriade Dekeuou, du sommet de laquelle on découvre toutes les chaînes entre Touaroude et Caïirrit; Couyarare Ouâ, Seurane Ouâ, l'Urubu, large de cent cinquante mètres, à un l^arrage de pierres alors presque complètement à sec ; je longerai Tourouanare Dekeuou et passerai le Queubaïd Ouâ et le Courati Ouâ, pour arriver au village de Courati, chez mon ami Manduk.

Le sentier indien m'est familier, je n'ai nullement crainte de m'égarer, et puis consacrer toute mon attention à l'étude du paysage et de la topographie locale.

Cette promenade de deux joui's, entre Namatchi et Courati, par la rive droite du Takutii, est une des plus belles que l'on puisse faire. Le campo en maint endroit couvert de pierres, souvent aussi mal pavé que telle rue de Manaos, est constamment élevé et domine des horizons de monta-

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gnes, successifs ou étages. Au fond de ravins mollement dessinés, desigarapés boisés serpentent entre deux collines. Du sommet de Berriade , l'œil embrasse un nombre incalculable de montagnes, les unes éparses dans la plaine, isolées, sans ordre apparent, les autres faisant partie de la grande cordillère ou se rattachant à son système. A Test , c'est Okodé , Bachaïroud sur la rive droite du Takutu, Diaétame, Tebourou sur la rive gauche. Au nord-est, c'est l'importante chaîne du Takutu, Dinoïdeaux sources du Chaouaroure; Touroucoiroude, Piniade, Mamide, Berriade, Ridié Dekeuou importantes et éparses dans la plaine, Rhadè, plus élevée, Réouerade ; Tourou Dekéou etSirire, grandes montagnes d'environ mille mètres d'altitude, centres ouapichianes de quelque importance; Coichinte, Cochade, que nous connaissons déjà. A l'ouest, c'est la chaîne de l'Urubû, dont les sommets septentrionaux atteignent environ huit cent mètres, Youroucouque , Pirilade, Tambarre, Maroura, Courimian, Ouroumide, Aniparapade, Araouadine, Mouriroude, mais dont les sommets méridionaux sont beaucoup moins élevés : Tourouanare, Saakerade, Mououroude , Mourouide, Rematoue, Ouarriroude. Toutes ces montagnes forment autant de soulèvements distincts et ne sont soudées entre elles que par le plateau. La vallée de l'Urubiî, plate et peu encaissée, coule au milieu de la chaîne. Ces montagnes de l'Urubu, avec leurs contours nets, les étranges vallées qu'elles ménagent entre leurs soulèvements parallèles, leurs singulières dénudations dessinant un plan, un niveau ou une tranche de prairie sur leur masse boisée, sont au nombre des plus curieuses de la contrée. Telle, de la base au sommet, d'un côté est boisée, de l'autre nue. Une autre est gazonnée jusqu'à la moitié de la hauteur et son sommet est couvert de hautes foréis. Ici sont deux montagnes jumelles, l'une est couverte de hauts cèdres

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noirs, lautre est une savane. Parrois, sur un haut mont boisé, c'est une immense diagonale large d'une centaine de mètres et couverte d'une herbe jaunie, faisant mieux ressortir par le contraste le vert noir, que l'éloîgnement fait paraître bleu foncé, de la foret voisine. Ou encore ce sont des acajous chétifs grimpés à l'escalade de la montagne, parmi de gigantesques blocs blancs et noirs^ qui sont là en équilibre , immobiles , arrêtés , comme craignant d'écraser dans leur chute les pauvres petits arbustes qui sont si modestes à leurs pieds. Quelques-unes sont complètement pelées, telles que Queubaïde, Pelladinha, Maouade, Tourouanare, Ouarrîroude, Berriade, Okodé, Bachaïroud, mais toutes ces hauteurs s'élèvent à moins de deux cents mètres au-dessus du plateau. Il semblerait que la forêt ne commence qu'au-dessus d'une certaine altitude. Cependant il est des pics boisés dès la base dont le sommet est nu : on dirait une tête chauve. D'aulres fois , toute la montagne est boisée , sauf une grande clairière de gazon sur un flanc.

Au-dessus de la chaîne de l'Urubiî apparaissent tous les chaînons de Caïirrit : Arikiriède, aux dimensions exiguës; Caïirrit, la montagne par excellence, la plus élevée et la plus massive de la contrée; Baroudane , sa doublure; Ouanaourou , Cariboine , Chacoade et Ouarriroude , toutes parallèles entre elles ; puis les chaînons du sud qui se perdent dans le vague des lointains bleus, Yaraouaroune gigantesque et mal famé, qui ressemble à une tour crénelée; à ses pieds Camayoue et Parouraît , qui se rapprochent de l'Urubu; Ouarouname, où il y a, dit-on, des canaémés comme à Yaraouaroune ; Ouacoume , qui donne ses sources à l'Urubu, et où vit une petite tribu de Macouchis fort peu en odeur de sainteté auprès des Ouapichianes et des Atorradis.

DANS LES PRA.1RIES. 2iJC)

L'Urubu, lui-même (Ouât Ouâ) n'est pas sans intérêt. C'est au contraire une rivière qui mériterait une étude spéciale. Ses bords sont riches en escargots , absolument semblables à ceux de notre Europe, mais qui, Tété, sont tous morts. Ce n'est que l'hiver qu'ils sont vivants. Entre les rochers de la rivière on trouve les boucoudis, gros coquillages, espèces d'huftres d'eau douce, qui, de même que les escargots, né se trouvent vivants qu'à l'époque des grosses eaux. Enfin, les rives de l'Urubu sont un des paradis des piôes, des mosquitos, des maringouins de toute la gent des pragas.

Chez Manduk, je ne trouve que les femmes et les enfants. L'homme est allé « chez les blancs ». Les enfants m'accompagnent ù Maracachite. Nous allons coucher au Maroura , distant de cinq heures , et demain nous irons du Maroura au village , distant de onze heures de la rivière.

Retour à Maracachite et a Boa Vista. — Nous prenons un nouveau sentier. Nous suivons d'abord la rive droite du Courati , puis nous passons dans un campo limpo quelque peu accidenté le Courati Ouâ, le Quinia Ouâ, l'Iouîrre Ouâ, igarapés à miritizals; puis le Ouadic Ouâ plus important, le Maca Ouâ, près duquel se trouvait, il y a quelques années, un petit centre Atorradi, nous traversons Ouichbine, dont les habitants ne peuvent dissimuler l'étonnement qu'ils éprouvent en me voyant encore vivant ; et, après avoir longé environ deux heures le Courati et le Cuit Auaii qui restent à notre gauche, à droite le Ouararaba et le Maroura, nous arrivons à cette dernière rivière , torrent profondément encaissé , alors à sec.

Le lendemain nous notis rendons à Maracachite par l'Apacana Ouâ, le Cach Ouâ, le Courimata Ouâ, l'Aouatac Aouâ, le Bayecoure Pouna et le Coumourari. L'hiver, cette roule est impraticable, les rivières profondément encaissées

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roulent de deux à quatre mètres d'eau, et les Indiens n'ont jeté de pont sur aucune d'elles. Ils les passent à la nage, ce qu'il leur serait impossible de faire s'ils avalent une malle sur la tête. L'été, phénomène constant dans la contrée, les igarapés ont moins d'eau dans la partie inférieure de leur cours que dans la région des sources. Ce sont les miritizals qui donnent de l'eau , de la boue et des jungles. Maintenant le sentier est assez bon. A. droite et à gauche on trouve beaucoup de miritizals qui semblent faire cercle autour du voyageur. D'abord le grand miritizal de l'Apacana , grosse rivière de marécages, qui, l'hiver, inonde sur plus de deux kilomètres. Le Cach Ouâ se passe presque à sec, à un barrage de pierres. Â partir de là tous les igarapés coulent dans des jungles, jusques et y compris le Coumourari. Le plus laid de ces passages est celui du Bayecoure' Pouna (la Piste du Tigre) qui, l'hiver, donne deux kilomètres d'eau et de boue. Actuellement (octobre), les terres sont à sec clans le cours inférieur des rivières.

En arrivant à Maracachite, je n'y trouvai pas au grand complet mes fidèles Ouapichianes ni mes bons hôtes de Paraouname. La plupart s'étaient dispersés, soit dans les fazendas, soit dans les malocas. Mais toutes mes malles étaient là, chez Joao, intactes; pas un paquet ne manquait à l'appel. En me voyant arriver, les Ouapichianes manifestèrent une joie que je crois sincère, «r Nous t'avons abandonné parce que nous croyions que tu allais mourir et nous ne voulions pas qu'on nous accusât de t'avoir tué. 3» Chaque peuple a ses mœurs. Je savais trop bien que les gens de Maracachite disaient vrai pour leur garder rancune.

J'allais passer quelques jours à Boa Vista pour compléter mes provisions. Les bons fazendeiros furent presque aussi admiratifs que devaient l'être plus tard les gens de mon village. Il va sans dire qu'aucun civilisé des campos n'avait

DANS LES PRAIRIES. 3oi

jamais fait le voyage de Paraouname. Leurs connaissances géographiques ne dépassent pas le hameau de Ouaînyame, et les agents indiens qu'ils envoient dans Tintérieur pour leur recruter des hommes ne dépassaient pas Ouichbîne. C'est pourtant bien simple d'aller à Paraouname et d'en revenir, n Docteur, me dit un jour sentencieusement mon ami le capitao Alfredo Venancîo da Souza Cruz, les grandes actions sont comme les montagnes , il faut les regarder d'un peu loin pour les apprécier, de trop près on ne les voit pas. »

"nA/WV"

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