‹ La France équinoxialeChapitre 32 sur 57 · ÉTAT ÉCONOMIQUE ET SOCIAL · texte numérisé non relu

ÉTAT ÉCONOMIQUE ET SOCIAL

dont elle parle à peu près le dialecte. Les Jarecunas, qui sont presque aussi nombreux que tous les Macuchis ensemble, n'ont qu'un seul tuxau, Ignacio, qui a sa maloca à un igarapé du bas Âmajari. Ils possèdent le Parime, le Maruaye et le haut Surumù.

Les Jarecunas et leurs voisins \es Chiricumos, qui habitent phisà l'ouest, sont également mansos, mais ils sont ennemis et souvent en guerre entre eux.

Encore plusà l'ouest, dans le bassin derÂraricapara(a/*a/7: petit ara, caa : dans le bois, para : rivière), affluent de gauche de rilraricuera à peu près de l'importance du Âmajari, sont les Porocotos qui sont en guerre «vec les Krichanas. Cette rivière d'Araricapara est, dit-on, la plus « encachoeirèe » du hautrio Branco.

Les Macuchis, Yarecunas, Krichanas, Porocotos, Chiricumos et les tribus du Jauapiry parlent à peu près la même langue.

C'est l'Uraricuera qui se peuple aujourd'hui. Les éléments sont déjà fort mélangés, partie Uapichianas, partie Macuchis. Les deux nations vivent paisiblement côte à côte ou mélangées, bien qu'elles soient ennemies, a Ce sont les Macuchis,disent les Ouapichianesdu petit village delà Missao, qui tuent les Ouapichianesdans le Maracaset non les Maracanas; ils nous tuent, nous font rôtir et nous mangent. »

La longue chaîne qui se trouve au sud de l'Uraricuera est peuplée presque exclusivement deOuapichianes. C'est là que vit, à la serra Taïana, un'des guides de Schomburgk, indien qui s'est donné, et porte depuis quarante-cinq ans, le nom du célèbre voyageur hanovrien, son ancien maître.

Aucune de ces tribus ni aucune de celles de la Guvane ne parle la lingua gérai.

Dans cette partie de la Guyane on trouve un assez grand nombre de mucambos ou refuges de fugitifs. Les princi-

paux sont ceux de Chouna, sur la rive droite du Takutu, dans le contesté Anglo- Brésilien. Les descendants des réfugiés se sont retirés au Dad Ouâ dont la population est aujourd'hui zamba.

Plus à Test on trouve Ouaraïp, sur la rive droite du Repunani, avec trois ou quatre nègres brésiliens et quelques Zambos et Zambas. Plus loin encore, aux sources du Cuitaro, se trouve un autre niucambo.

Ces trois mucambos parlent ouapichiane. Seuls, deux nègres de Uaraip parlent anglais.

A l'autre extrémité de la contrée, on sait qu'on trouve également des mucambos. Ceux du moyen Taruman, peuplés de soldats déserteurs et de nègres esclaves de Manàos, ceux du bas Trombelta , peuplés de nègres esclaves. Ces deux groupes de mucambos parlent portugais.

Enfin il y a les mucambos du contesté Franco-Brésilien : Cachipour, où tout est nègre et où l'on compte environ 70 individus anciens esclaves ou fils d'esclaves. Counani, nègre et mulâtre^ et Zambo, esclave ou fils d'esclave, comptant 3oo individus; Mapa et les Lacs, peuplés de soldats déserteurs et de leurs métis, au nombre total de 600 environ. Ces trois groupes du mucambos parlent portugais. A Counani on entend le créole de Cayenne.

Notes ethnographiques. — Les Indiens du haut rio Branco forment des sociétés rudimentaires sans subordination ni centre d'autorité, sans organes distincts ni fonctions spécialisées, immobiles et comme figées dans l'homogénéité embryonnaire. Chez ces Indiens, la propriété n'existe pas. L'appropriation individuelle est réduite au strict nécessaire des besoins de la nature, une maison de lK)is et de paille, un abatis planté de manioc, les engins de chasse et dépêche. La pèche et la chasse fournissent aux besoins. La plus grande partie du temps n'est pas utilisée. Quand le père meurt, la case

3y8 ÉTAT ÉCONOMIQUE ET SOCIAL

(c'est la quinzième qu'il a construite, puisqu'elles ne durent guère que trois ans) est abandonnée, brûlée, et les enfants vont en faire une autre. Les vêtements qui appartenaient au défunt, ses parures, les engins de chasse et de pêche sont enterrés avec lui ou détruits. L'hérédité n'ayant rien à léguer n'existe pas. Et cela est ainsi aussi bien chez les Indiens ci* vilisés que chez les sauvages. Aucune organisation sociale, pas de chefs, car on ne peut appeler ainsi les tuxaus et les pagets actuels. Cette absence de propriété empêche la formation d'un agrégat social et de tout progrès. La clémence du climat et la richesse d'une terre immense et déserte, le tem* pérament indifférent de l'Indien, sont les causes principales de la bizarre situation économique et sociale de ce peuple.

Ceux qui ont travaillé avec les blancs, qui ont vécu dans les villes, revenus à la maloca, ne changent rien au type héréditaire de la vie indienne. Ils pourraient avoir une case meilleure, adoucir leur régime alimentaire, cultiver pour vendre, faire des provisions pour les mauvais jours, s'adonner à quelque industrie : rien; la paresseuse poésie de la vie indienne renforcée chez eux du puissant instinct anceslral les subjuguent et ils vivent en sauvages comme devant, ne gardant delà civilisation que le pantalon et la chemise.

Il n'existe nulle part de division du travail, tous chassent^ pèchent, cultivent leur roça, construisent leur case, coupent et cousent leurs habits quand ils ont de la toile. Il y a à peine division du travail entre les hommes et les femmes, car celles-ci aussi, et même assez souvent, flèchent le gibier et le poisson.

Peuplades singulières que ces peuplades du haut rio Branco! Elles vivent sans chefs, sans travail, sans besoins, sans autre propriété que quelques pieds de manioc et un carbet, sans aucune magistrature publique, sans organisation politique ou sociale aucune, sansreligion, sans idéal, dansun état

vérilablement anarchique, dont le calme profond et la froide apathie ne seraient peut-être pas de nature à plaire beaucoup aux esprits un peu exaltés de nos anarchistes contemporains.

L'uniformité de leurs mœurs donne un caractère d'unité à toutes ces tribus, cependant elles présentent entre elles des différences telles qu'on peut les considérer comme constituant autant de nations distinctes. D'une tribu ù l'autre, langue, type, tout diffère. Elles offrent autant de dissemblance entre elles que le font les nations européennes. Un Uapichiane diffère plus d'un Moonpidienne qu'un Français d'un Espagnol ou un Anglais d'un Russe.

Le grand obstacle à toute modification de ces sociétés, c'est qu'elles ne s'accroissent pas en nombre. Mais pourquoi ne s'accroissent- elles pas en nombre? Chasseurs et pécheurs ils sont assez nombreux pour le territoire qu'ils habitent. Le chasseur ne devient pas agriculteur tout d'un coup, historiquement il y a une phase intermédiaire, le travail esclave. Le travail esclave suppose le développement d'un certain appareil militaire: or^ ce développement a été rendu impossible par le voisinage des blancs, ce qui explique comment les Indiens, chasseurs et pécheurs, n'ont pas progressé en Amérique depuis la conquête européenne. Là où elles ont diminué, pourquoi ont-elles diminué? Les nations les plus voisines des blancs, et ce sont celles-là même qui ont disparu, n'ayant pu s'adapter à Tordre de choses nouveau, empêchées de mener leur ancien genre de vie, incapables de se transformer en si peu de temps, sont mortes, quand les blancs ne les ont pas prises en tutelle.

Il est un fait connu, c'est que les tribus primitives composées de quelques groupes de familles vivant éparses, ne s'agrègent pas volontairement pour constituer de grandes sociétés. La diversité des dialectes, le manque de sociabilité,

4pO ÉTAT ÉCONOMIQUE ET SOCIAL

les habitudes héréditaires de la vie sauvage, sont autant d'obstacles qui s'opposent à ce que les tribus se groupent spontanément. Cette cohésion ne peut être réalisée que par la force. La guerre a été le principal moteur delà civilisation primitive. C'est grâce à la guerre que la civilisation naissait dans l'Amérique du Nord avec la Confédération des Six nations. En Guyane, les indigènes ne possédaient qu'un état militaire fort grossier lors de l'arrivée des Européens. Depuis lors il était impossible que cet état militaire se développât. Par suite, pas de cohésion, de croissance, de spécialisation et enfin de progrès. C'est faute du développement normal d'un séculaire état de guerre que les Indiens de Guyane sont, entre tous leurs pareils, si peu nombreux, si disséminés, si dépourvus de civilisation originale, même rudimentaire. Les progrès accomplis par les tribus guerrières du centre du continent sont, en effet, incomparablement plus considérables.

Mais depuis la conquête , nulle part les Indiens n'ont progressé qu'avec un régime approprié. Le régime social le mieux approprié au génie des Indiens, est celui d'une tutelle intelligente. Les Jésuites l'avaient bien compris au Paraguay.

Il est curieux de constater que, en dehors de cette tutelle, ce sont les tribus qui se civilisent le plus vite qui disparaissent aussi le plus rapidement. Tels sont les Uapichianas. Les Uapichianas se civilisent plus vile que les Macuchis. Ils aiment à apprendre leur dialecte aux civilisés, beaucoup d'entre eux à Canauani, à Maracachite et à l'Uraricuera, parlent portugais. Les Macuchis sont beaucoup plus rebelles à la discipline de la civilisation. Ils n'aiment pas à enseigner leur langue aux blancs. Ils sont insolents, insubordonnés. Conclusion : les Uapichianas étaient, il y a un siècle, la tribu la plus importante du rio Branco, aujourd'hui ils sont à

DU RIO BKANCO. 4^ -

peine au nombre de mille. Les Macuchis, an contraire, sont aujourd'hui beaucoup plus nombreux qu'au siècle passé. Ils forment la tribu la plus importante de la contrée, on en peut compter trois ou quatre mille.

La dépopulation, en somme, estrapide.il existe encore un assez grand nombre de tribus, mais la plupart d'entre elles ne se composent que de quelques cinquante ou cent individus.

Les indigènes actuels du haut rio Branco sont de petite taille, cependant il est des tribus oii la moyenne n'est pas inférieure à la nôtre, chez les Moonpidiennes par exemple et les Uayeoués. Les femmes sont généralement fort petites. Chez certaines tribus, comme chez les Taroumans, par exemple, on dirait des enfants.

Ils sont assez bien constitués et bien portants, la proportion de leurs malades n'est pas très forte. Je ne crois pas cependant que la moyenne de leur état sanitaire vaille beau coup mieux que celle des Européens. Dans certaines tribus comme chez les Taroumans, on trouve beaucoup d'infirmes de naissance : boiteux, borgnes, mauvaises vues. Ils prennent peu de soin de leurs malades, et leurs médecins, les pagets, dans les cas un peu graves, ne font pas de cures bien merveilleuses.

Tous ces Indiens du haut rio Branco, sauf ceux dits civilisés, sont aujourd'hui réfugiés au-dessus des cachoeiras. Je ne connais pas une seule exception à cette règle. Ils fuient les civilisés qui ne se font pas faute de les poursuivre dans leurs derniers retranchements, sans y réussir toujours.

Quelques-unes de ces tribus sont réfugiées dans le centre des forêts vierges, loin de tout cours d'eau de quelque importance. C'est surtout à l'époque du cabanage de Para, en 1837, que plusieurs Indiens compromis dans la révolution se retirèrent dans l'intérieur où ils formèrent des groupes hostiles aux blancs, groupes aujourd'hui trans-

4o2 ÉTAT ÉCONOMIQUE ET SOCIAL

formés par Tadjonclion des Indiens des tribus primitives : ces nations bravas sont inabordables.

Il est difficile de se faire une idée exacte de la faible densité de la population de la contrée. J ai fait une statistique pour une étendue grande à peu près comme un déparlement français. Du rio Branco au Takutu, et du Cuit Auau à la hauteur de Cochade on compte, sur une superficie d'environ 49S00 kil. carrés une population de 3oo habitants, soit i/i 5 d'habitant au kil. carré. Mais la moyenne générale dépasse de beaucoup ce chiffre; la population indienne est considérablement plus dense dans les régions qui échappent à l'action des blancs; le groupe indien de la contrée comprise entre rio Branco, Oyapock, Atlantique, Amazone et chaine de partage, contrée qui mesure environ 5oo,ooo kil. carrés, doit compter près de 25o,ooo individus.

Cette population est extrêmement disséminée. Les plus grands villages sont généralement de dix cases.

La vie sauvage, l'état de nature, développent bien peu chez ces populations les penchants altruistes. L'Indien est d'un égoïsme extrême, qui n'est égalé que par son extrême imprévoyance. Chacun pour soi, la vie est difficile, malheur à ceux qui ne savent pas se pourvoir. Il supporte d'ailleurs fort bien les privations et ne se plaint jamais. Il ne connaît ni la pitié ni la douleur morale, ni l'ennui. Il est assez indifférent à la mort. Sa puissance de dissimulation est vraiment étonnante. L'Indien est capable de nourrir un projet des mois entiers, sans en laisser rien paraître à ceux avec qui il vit. Il ne dit jamais à l'avance ce qu'il va faire, il agit presque toujours sans rien dire, et, quand il est obligé de parler, s'il est, par exemple, votre domestique^ pour les choses les plus extraordinaires, il ne vous avertira qu'au moment même d'agir. Ce sont là peut-être des qualités dans rélat de guerre, mais des défauts anti-sociaux dans

rétat de paix. Ajoutons que les Indiens sont vindicatifs. Entre eux, ils s'assassinent très bien, froidement, presque toujours par trahison. L'Indien n'est guère susceptible d'attachement ni de reconnaissance. Les bons traitements, les bons paiements, l'humanité n'ont guère prise sur lui. Il prend tout cela pour de la faiblesse de la part du blanc. Mais il est très sensible aux démonstrations de la force et c'est là son seul ressort.

Ils sont très froids. De braves gens qui, une demi- heure après, m'accablaient de démonstrations d'amitié, quand ils arrivaient dans la case où je me trouvais, allaient, sans me regarder, se jeter dans leur hamac on ils restaient immobiles, muets, faisant exactement comme s'ils ne me voyaient pas. Et cependant, depuis quatre heures ils étaient informés de mon arrivée, et depuis quinze jours ils m'attendaient, et enfin ils m'avaient fort bien vu en entrant. Mais c'est l'usage de se reposer un peu avant d'engagei* la conversation.

Dans maintes occasions j'ai pu constater cette étonnante froideur. Un Indien, depuis quinze jours en visite chez un ami, part pour ne plus revenir, peut-être jamais. Quand il s'en va, sans embrassade, sans serrement de main, sans phrase d'adieu, sans même regarder son ami en face, il borne ses démonstrations à jeter négligemment quand il sort de la case cette phrase dite d'un ton indifférent : « Je m'en vais. »

Us rient souvent de bon cœur en se racontant des histoires, mais jamais, pas une seule fois, je ne les ai entendu se quereller, se fâcher, et encore moins vu se battre. Ils se tuent, mais sans bruit, avec calme. Pour eux, rien n'est, ou plutôt rien ne semblerait devoir être dramatique.

Us sont discrets, ils ne donnent jamais leurs renseignements tout d'un coup; ce n'est qu'à la longue, quand ils

4o4 CTAT ÉCONOMIQUE ET SOCIAL

VOUS connaissent, et peu à peu. lis sont jaloux de leurs secrets qu'ils n'ainnent pas à révéler. Us sont sérieux.

Pourtant ils ont des gamineries étranges. J ai parié de la manie qu'ils ont d'accrocher aux branches des arbres, le long des rivières, des objets hors d'usage comme de vieux paniers, du vieux linge, des boites de conserves vides; ou bien chaque fois qu'ils voient passer un oiseau, de l'ajuster et de faire le geste de le tuer, comme font nos enfants. Un jour que j'avais fêlé une glace ronde de voyage, je la donnai à Tun d'eux, un vieux, qui grimpa l'accrocher à la cime d'un grand arbre qui avait poussé isolé sur un banc de rochers au milieu du Yaore. Puis, fier de son exploit, le vieux bonhomme vint me montrer l'objet qui brillait, en disant d'un ton grave : « Camo » (le soleil).

Ils sont fort obstinés. Quand ils ont dans la tête de fuir, rien ne peut les empêcher d'exéculer leur projet. On en a vu se décider à traverser à pied, pour se sauver d'un batelao où ils travaillaient peu et étaient incontestablement aussi bien qu'à la maloca, cinq cents kilomètres en grande partie noyés. La plupart meurent alors en route.

Les Indiens sauvages sont fiers. Ils ne reçoivent pas de cadeaux, mais font avec vous échange de produits et de services. Ceux qui sont civilisés sont beaucoup moins délicats, ils acceptent fort bien des cadeaux des blancs mais ils ne leur en font jamais, ils sont même mendiants au superlatif. Si vous les en croyiez, vous leur donneriez toute votre fortune pour une journée de travail. Ils considèrent volontiers le blanc comme une Providence qui dispense, sans que cela lui coûte rien, couteaux, sabres, haches, chemises, pantalons, fusils, plomb et poudre à l'Indien; comme le bon Dieu dispense la pluie, gratuitement, sans qu'on ait rien fait pour la mériter. Aussi ont-ils toujours la main tendue.

Les Indiens sont généralement cli£istesy par excès de froideur. Pourtant la polygamie n'est pas rare chez eux. Chez la plupart des trihus, on trouve des Indiens ayant deux ou trois femmes, généralement sœurs. Quand ils n'en veulent plus, ils les renvoient sans aulre forme de procès. Mais c'est surtout pour les faire travailler à la roça et à la case qu'ils s'associent des compagnes supplémentaires.

Agassiz nous dit que a chez les Indiens de l'Amérique du Sud, le mâle et la femelle diffèrent moins que chez les races supérieures. » Il faut placer cette idée au nombre de ces généralisations prématurées dont les savants sont si amoureux. Après six mois de promenade en vapeur sur l'Amazone, on s'imagine connaître à fond les Indiens pour quelques douzaines qu'on a observés. Mais après trente mois de vie intime avec ces mêmes Indiens, on commence à comprendre que rien n'est complexe et contradictoire comme les caractères physiologiques et psychologiques de cette race. Et cela, non pour toute l'Amérique du Sud, mais même pour un petit groupe d'Indiens, les Indiens de Guyane. Il est tentant et facile de déduire une loi générale de vingt ou trente exemples observés en passant.

Ce serait se faire une singulière illusion que de s'imaginer que les Indiens bugres nous considèrent comme supérieurs.

Notre civilisation les étonne, mais ne provoque pas leur admiration. Nous sommes des êtres différents mais inférieurs. L'Indien n'a pas besoin de nous et nous avons besoin de lui. A quoi nous sert d'avoir des maisons de pierre, des vêtements compliqués, des instruments bizarres? Quand vous êtes seul avec eux, le sentiment que vous leur inspirez avec toute votre supériorité est celui d'une commisération dédaigneuse. Installé à demeure chez eux, à la longue on leur en impose, on arrive à les dominer.

4o6 ÉTAT ÉCONOMIQUE ET SOCIAL

En voyage, seul et malade, je leur faisais pitié.

Notes économiques et politiques. — Les campos du rio Branco sont une des plus belles contrées de TAmazonie et assurément la plus belle de la Guyane avec la région des campos de la rive gauche de l'Amazone.

Les campos du rio Branco sont le meilleur district de la province de l'Amazone pour la colonisation européenne. Le climat en est sec et sain, la terre est fertile, les travaux préparatoires seraient presque nuls La seule nuisance existante est cette cachoeira qui empêche la prairie d'être rattachée à Manàos par un service à vapeur. La cachoeira canalisée, chose qui serait de la plus grande facilité, une ligne mensuelle à vapeur de Manâos à Sao-Joaquim promouvrait un immense progrès. Une forte chaloupe d'un tirant d'eau de soixante-six centimètres pourrait faire ce service toute l'année. La difficulté, l'irrégularité et la lenteur des communications actuelles gênent le développement du rio Branco.

Cependant si les progrès du Rio Branco sont lents ils sont sûrs. L'industrie de l'élevage n'est pas menacée des banqueroules qui frappent parfois les industries minières et celles des produits spontanés de la forêt.

Une autre cause qui entrave le développement de la prospérité des fazendas est le peu de crédit que trouvent lés fazendeiros auprès des aviadores de Manàos. On sait très bien qu'avec les fazendeiros on est sûr de n'avoir rien à perdre, mais on ne se soucie pas d'opérations petites et lentes. Ce sont les borraclieiros qui font prime.

Pourtant l'avenir le plus positif et le plus immédiat de TAmazonie est là. Les campos du rio Branco et de l'Oyapock-Aniazone seront peuplés de blancs que le reste de la Giivane sera encore désert.

D'ailleurs, dès aujourd'hui, il est aisé de constater les

rapides progrès des fazendas des prairies du rio Branco. Depuis 1877, la progression a été telle que, dans les fazendas privées, le nombre des habitants et la quantité du bélail ont triplé. En même temps le prix du bétail s'est sensiblement élevé. Aujourd'hui un bœuf vaut dans les fazendas 5o milreis (i) et un cheval 80. A Manàos, le prix du premier est de 100 milreis et du second de i5o.

On compte aujourd'hui au rio Branco un peu plus de 20,000 têtes de bêles à cornes et de 4^000 têtes de chevaux. Celte forte proportion des chevaux est nécessitée par Timmense étendue des pâturages.

Les fazendas nationales ne comptent guère plus de 9,000 têtes de bétail.

Toutes les fazendas se trouvent sur la rive droite du rio Branco, et à TUraricuera. Au Takulu et sur la rive gauche du rio Branco, on ne compte que quatre fazendas avec 1,000 têles de bétail. La somme totale des fazendas est de 32.

Les fazendas nationales (Agua Boa, Sao-Bento, Sao- Marco, Xiriri et Surumu), comprenant le grand et riche espace situé entre le rio Branco, Agua Boa, le Pari me , le Takulu et le Surumu, vont, parait-il, être divisées en petits lots et vendues aux particuliers; ce qui serait incontestablement une chose très heureuse.

La population civilisée du rio Branco, blancs, métis et indiens vêtus, est de 1,000 individus. Le commerce est d'environ 40O7O00 fr., dont 200,000 pour l'importation et 200,000 pour l'exportation. Celte dernière est alimentée presque exclusivement par la vente du bétail. [\o batelôes de bœufs descendent annuellement des fazendas pour Manaos, dont 24 appartenant à des particuliers et

(1) Le milreis brésilien Yaut, au pair, 2 fr. 50; et le conto dereis (un million de reis), 2,500 fr.

4o8 ÉTAT ÉCONOMIQUE El SOCIAL

i6 aux fazendas nationales. Ces batelôes doivent descendre la cachoeîra avec leur cargaison, ce qui nécessite la présence du pratique de la cataracte qui prend 2^ milreis pour passer un batelao, soit pour descendre soit pour remonter. Il y a deux pratiques qui peuvent se faire à eux deux environ un conto de reis par an.

Les batelôes qui conduisent le bétail de rio Branco à Manâos sont actuellement les seuls movens de communication réguliers entre cette ville et les fazendas. Le tonnage de ces batelôes s'évalue en têtes de bétail. Les plus petits sont de i5 têtes, les plus grands, de 35. Il est rare que les particuliers affrètent un remorqueur loo milreis par jour, c'est trop cher. Ils ne peuvent non plus profiter du vapeur du rio Negro par la même raison : les vapeurs demandent, de Carvoeiro à Manâos, lo milreis par tête de bétail. Une compagnie de Manâos, qui a fait un contrat avec les fazendas nationales pour acheter ses bœufs, a actuellement un remorqueur à vapeur qui, en raison de son fort tirant d'eau qui est de près d'un mètre, ne peut naviguer que six mois; de septembre à mars les eaux sont trop basses au rio Branco pour que le vapeur puisse le remonter. Pendant l'époque des grosses eaux, le remorqueur fait à peu près un voyage tous les mois mais à intervalles irréguliers. La Compagnie de l'Amazone envoie parfois un de ses petits vapeurs au rio Branco, mais cela très rarement, seulement quand Son Excellence le Président de la Province veut visiter cette rivière. Le plus petit vapeur de la Compagnie ne pourrait naviguer que trois mois par an au rio Branco.

Il y avait, il y a quelques années, du moins à ce qu'on assure, dans les campos du rio Branco, près de 10,000 têtes de bétail sauvage, bœufs surtout et quelques chevaux. Ils se trouvaient au Maruaye et aux sources du

Parime. On en trouve toujours quelques-uns dans les campos de TAnana, du Barauana et d'Inajatuba, mais la grande bande a disparu. Elle s'est probablement réfugiée dans quelque campo lointain des serras centrales.

Il serait difTicile d'utiliser ce bétail sauvage. On ne pourrait domestiquer les bœufs, on ne pourrait que les tuer et en faire de la carne secca et des conserves. La cbasse aux bœufs sauvages est difficile et périlleuse. Pour la faire, il faudrait de bons vaqueiros, une nombreuse (( ca^alaria » et de bons fusils ou même des fusils de guerre. Cependant les Indiens d*Inajatuba et de TAmajari en tuent toujours quelques-uns. Il est vrai que pour ces derniers, c*est le plus souvent des bœufs égarés des fazendas voisines qu'ils tuent.

Les campos du rio Branco sont immenses. Ils mesurent environ i5o,ooo kilomètres carrés. Us commencent sur la rive septentrionale du Mocajahi et du Cuit Auau et s'étendent, à l'est jusqu'au Couyououini, à l'ouest jusqu'au Maraca, au nord jusqu'aux montagnes centrales.

Les produits du rio Branco sont riches et variés, mais ils sont peu cultivés. Le café donne de magnifiques résultats, U en est de même du cacao que l'on trouve un peu partout à rétat sauvage, principalement de la bouche à la cachoeira, dans les forêts des deux rives. L'indigo pousse à l'état sauvage dans les campos du Takutu. La salsepareille est abondante dans les chaînons de la Pacaraïma. On trouve dans les forêts la vanille, le sumahuma, le mungubeira, les castanheiros et quelques bonnes qualités de bois, tels que le caapiranga, le carajiru, la jutaicica.

Le tabac du rio Branco est un des meilleurs de l'Amérique du Sud. Les Indiens préparent grossièrement le tabac dont ils ont besoin pour leur consommation. Cette culture serait très rémunératrice. Un homme peut fournir par an

4lO ÉTAT ÉCONOMIQUE ET SOCIAL

de trente à quarante arrobas de tabac et ce tabac se vend à Manàos 90 milreis Tarroba.

Le copahu et la quinine se trouvent, dît-on, dans les montagnes de rintërieur, principalement à la Pacaraîma et à la Parime.

Le caoutcbouc n'est pas rare, de la cachoeira à Temboucbure, sur les rives, et sur les bords des lacs. On en trouve aussi beaucoup dans les forêts du haut Essequibo et du haut Trombetta.

On trouve du sel gemme dans les petits lacs de la Pacaraîma. De Boa Vista à la serra do Viado se Irouve un grand banc de pierre à chaux et de pierre à plâtre qui souvent affleure la terre et ne se trouve jamais à pUis d'un mètre de profondeur.

Tout le sol de la Guyane est ferrugineux. On trouve du fer oolithique à la surface du sol dans les campos du rio Branco. Mais il n'est pas certain qu'il se trouve en assez grande quantité pour que l'exploitation soit lucrative.

Au Surumu, au bas Takutu , au Parime, au Maruaye, on trouve en grande quantité les- pierres à feu du rio Branco. Ce sont de pelils silex ovoïdes de couleur vermillon, que l'on rencontre à quelques centimètres dans la terre du campo. Dans cette même région , les cristaux de roche, blancs mais surtout bleus, sont également fort communs.

Citons enfin de magnifiques silex blancs et jaunes qui sont extrêmement abondants dans toute là région des prairies.

Il y a au rio Branco une grande abondance de poisson et de gibier, abondance qui s'explique par l'état désert du pays. Le pirarucu, le peixe boî, les pirararas sont extrêmement répandus dans les lacs et les rivières, ainsi qu'une grande variété de tortues : tartaruga, Iracaja, ja-

DU RIO BRANCO. 4ll

butiy cabeçuda, inatamata. Dans les forêts on trouve les porcs sauvages, les tapirs, les veados, les agoutis, les pacas, les tatitus.

On trouve assez peu de tigres dans les campos et ils font peu de tort aux fazendas. Les serpents venimeux, malgré Tbabitude de brûler le campo, sont assez nombreux et tuent passablement de bœufs et de cbevaux.

De toutes les rivières de TÂmazonie, le rio Branco est peut-être la seule qui n ait pas de regatôes. Cela est du à ce qu'on ne trouve dans la contrée aucun produit naturel exploité : ni caoutchouc, ni salsepareille, ni piaçaba. Les fazendeiros font eux-mêmes à Manàos leurs approvisionnements et leurs achats des marchandises avec lesquelles ils payent leurs Indiens.

Les Indiens au rio Branco sont payés cinq teslôes (i) par jour comme au rio INegro, mais ils sont mieux nourris. On leur donne généralement avec leur farine de manioc un peu de viande séchée et de pirarucu. Leurs patrons les endettent généralement n)oins que ceux du rio Negro.

Une des questions les plus intéressantes qu'on ait à étudier dans la région du haut rio Branco est celle des territoires contestés.

Il existe le contesté Anglo-Brésilien et le contesté Anglo- Vénézuélien. L'Angleterre réclame la limite Takutu-Surumu-Cotinga; le Brésil, avec plus de logique, la ligne de partagé des eaux. Cette zone neutre où il ne se trouve aucun établissement anglais ni brésilien mesure environ 3oo kilomètres de longueur sur 4o de largeur et sa superficie est d'environ 12,000 kilomètres carrés.

Le Venezuela réclame pour limite le fleuve Essequibo

(1) Cinq testdes : 1 fr. 25.

Page 1