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RETOUR EN FRANCE

De Boa Vista à Mandas. — 112 février. — Je descends avec Motta, le très aimable a professor publico ». Rendus ingénieux par la misère, nous faisons du café d'infusion de maïs brûlé et nous sucrons avec du miel de canne. Recommandé aux gourmels.

L'homme que Campos avait envoyé au batelao chercher les lettres nous a passés par le travers d'une grande ile. Si j'ai des nouvelles je les laisse derrière moi. Voici un an que la malechance me poursuit sans se démentir un seul instant.

Il y a quelque soixante ans, les Jouroupichounes qui habitaient les serras du bas Mocajahi étaient jaloux de leurs voisins les Paraouillanes. qui habitaient un grand village, celui de Concessao, qui étaient vêtus, civilisés, faisaient le commerce avec les blancs. Un jour, les Jouroupichounes convièrent les Paraouillanes à un immense cachiri. Tous les Paraouillanes de Concessao, derniers survivants de leur nation déjà bien réduite, s'y rendirent. Le lieu du rendez- vous était un peu en amont de Concessao, sur une plage de la rive droite. Les Jouroupichounes eurent soin de boire peu. Quand les Paraouillanes furent ivres, les Jouroupichounes les massacrèrent traîtreusement. Deux seulement échappèrent dont un, octogénaire, vit aujourd'hui au Cahuamé, c'est le dernier Paraouillane. Depuis le massacre, la plage funeste

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est appelée plage de la Disgrâce. Oa dit qu'il existe encore un petit nombre de Jouroupichounes qui vivent, isolés des Paochiaiiasy aux serras. du bas Mocajahi. Ce sont peut-être eux, les Indiens bravos que l'on signale dans la région.

Je vais chercher la grande nouvelle avec une grande indifférence. Ma philosophie a singulièrement évolué. Depuis quelque temps j*assiste à ma propre existence en spectateur désintéressé. Je regarde se dérouler les événements, s'agiter les personnages, se tisser ma biographie, avec autant d'indifférence que si je faisais de l'histoire ancienne.

Nous trouvons sur les plages en ce moment-ci à découvert quelques cases temporaires de pécheurs de tartarugas. On fait peu de manteiga en ce moment. Dans tout le rio Branco, il n'y a pas plus d'une douzaine de familles qui soient occupées à ce travail. Il ne faut pas s'illusionner sur la qualité du beurre (manteiga) de tartaruga. C'est simplement une espèce de graisse faite avec les œufs fondus de celte tortue. On l'emploie pour remplacer la graisse, mais ce serait une singulière erreur de croire qu'on peut le manger sur du pain. Les « vireurs de tartarugas » vont le plus souvent vendre leurs captures à Manaos. Une tartaruga qui ne vaut que 2 ou 3 milreis au rio Branco, se vend de 10 à i5 dans la capitale de la province.

Un peu au sud de Carmo , nous passons l'Equateur et prenons l'hivernage. Cependant le rio Branco, même dans cette partie de son cours, est au plus bas étiage, souvent l'egaritea s'ensable.

Dès ici les pécheurs nous mettent en garde contre les Jauapiris. La catéchèse de ces Indiens par l'apôtre botaniste Barbosa Rodrigues a eu de singuliers résultats. Les Jauapiris pillent maintenant avec impunité les batelôes et les sitios; les habitants de Moura et du bas rio Negro sont obligés de s'enfuir. M. Barbosa Rodrigues dit et écrit que ce

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sont les blancs qui ont tort et ses cannibales qui sont de vrais progressistes. Toujours d'après les pécheurs.

Nous sortons du rio Branco le i^ mars, après huit .jours d'égaritea depuis Boa-Vista.

N'étaient les Jauapiris, nous pourrions nous rendre de la bouche du rio Branco à Manaos par les paranas intérieurs. A l'époque du grand hivernage au rio Branco, époque qui coïncide avec la grande sécheresse du rio Negro, à peu près vers juin ou juillet, les eaux du fleuve des savanes remplissent tous ces paranas jusques et y compris celui d'Anavillana. Maintenant c'est l'étiage dans ces paranas qui ont pourtant encore un minimum de un mètre dans les chenaux.

Après Carvoeiro et Moura, l'Inini et le Jahu^ nous arrivons à Ayrao. De là, nous traversons, et un peu en aval du lac où débouchent le Cunamabuau et le Curiuahù^ nous prenons leparana d'Anavillana. Le parana d'Aravillana est le chemin des monlarias, des batelôes et des chaloupes à vapeur qui le prennent non seulement parce qu'il est un peu plus court, mais surtout pour éviter les trovoadas, fréquentes dans la grande rivière. I^ vapeur delà Compagnie de l'Amazone prend par la Bahia de Boyassù, immense épanchement peu profond du rio Negro qui s'étend de la pointe de Tatucuara au village deTauupeçaçu.

Leparana d'Anavillana est coupé de trois rivières : l'Anavillana, le Piaû et le Coieira. A la bouche sud du parana se jette l'Arara, puis en aval, avant d'arriver à Manaos, sur la même rive, leTaruman Mirim et le Taruman Assù. Les plus importants de ces cours d'eau sont la Coieira et le Piau ; TAnavillana,rAraraet les Tarumans sont beaucoup moins considérables. C'est aux sources de ces rivières qu'habiteraient les Assahys. On trouve de petites campinas le long de ces cours d'eaux, dans la partie moyenne et peut-être aussi dans

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la partie supérieure de leur cours. A l'Arara et aux Tarumans, on a tiré autrefois beaucoup de bois de construction pour les besoins de Manâos, aujourd'hui ces rivières n'en possèdent plus.

Toute la rive gauche , la rive des paranas, d'Ayrao à Manaos est d\ine terre rocheuse spécialement mauvaise, impropre à la culture, très pauvre en chasse comme en pêclie. Au contraire, les rives voisines du Solimoens sont riches et fertiles, et le poisson et le gibier y abondent.

De Manaos à Ayrao, la rive gauche, fort élevée, est un véritable rempart de rochers. Ces rochers ont servi jusqu*à ce jour, d'une façon à peu près exclusive, à la construction des maisons de Manaos. Ce rempart naturel a quelques mèlres de hauteur et de profondeur. On n'a pas la peine de les extraire, mais seulement de faire éclater les blocs à la poudre. C'est un granit d'un grain dur, assez difficile à travailler. On le retrouve aussi à Pedreira (Moura). Jusqu'à ce jour, les Portugais, qui vont avec leurs goélettes charger des pierres sur la rive des Paranas, n'ontguère dépassé la pointe de l'Arara.

Les paranas sont assez peuplés. Avant d'arriver à l'établissement du capilâo Hilario, je compte deux sitios sur un parana mirim; du capilao Hilario au Piau trois autres, trois encore sur la rive droite de cette rivière, cinq sur le parana du côté du Piau, deux sur la rive droite du Coieira, trois sur cette rivière près du parana, une au lieu dit Tucuman sur un parana mirim, deux avant d'arriver à l'Arara, un à Tatucuaraen face du sitio de Paricatuba. Au Taruinan mirim on fonda, il y a une vingtaine d'années, la colonie de Santa- Fzabel qui fut peuplée de deux cents Cearenses qui se sont depuis tous dispersés. On trouve un silio un peu en amont du Taruman mirim. On compte une vingtaine de sitios sur les deux rives du Taruman Assù.

Ces habitants des sitios, des paranas ou des environs de Manaos, sont de pauvres diables d'indiens ou de métis qui, malgré leur proximité delà capitale, proximité qui leur assurerait l'aisance s'ils travaillaient, vivent, grâce à leur insouciance et à leur paresse, dans la dernière misère, plus mal logés et plus mal nourris que les Indiens civilisés du rio Branco.

Aujourd'hui, vendredi 6 mars, le treizième jour de notre navigation depuia Boa Vista, anniversaire de mon départ de Frafnce, il y a quatre ans, nous arrivons à Manàos.

Abondantes nouvelles de France. Je tiens enfin le mot de l'énigme.

Depuis le commencement de ma mission coloniale, trois ministères ont successivement présidé aux destinées de la France, et aux miennes.

Le premier m'ayant envoyé, le second, naturellement, m'a désavoué, et, naturellement, le troisième me rétablit(i). Pourvu que celui-là ait le temps de régler ma situation avant qu'un quatrième arrive pour me plonger dans le néant !

ManâoS'Pard. — I^ i4, je pars pour Para à bord du très

(1) Paris, 3t novembre 1884.

« Monsieur l'Agent consulaire.

« Veuillez faire savoir à BL Condreau, professeur au lycée de Cayenne, en

mission scientifique dans les territoires qui s'étendent entre la Guyane française et le Brésil, qu'il est autorisé à s'embarquer pour la France aussitôt qu'il lui sera possible.

« Vous ajouterez que j'écouterai avec intérêt les renseignements qu'il voudra bien me donner de vive voix au sujet des péripéties diverses de sa difficile et périlleuse mission.

a Recerez, etc.

« Jules Ferrt. »

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confortable vapeur ^a/iiVz, de l'excellente Companhia Brazileira, qui fait le service de Rio de Janeiro à Manâos. Le Bcûiia, très bon marcheur, puisqu'il fait en deux jours et deofii ces 1 ,600 kilomètres que la Compagnie anglaise de la Red-Cross- Line met près de trois jours à descendre, s'ensable fort malheureusement au ParanaBeijù, un peu en avaldTtacoatiara. Nous n'arrivons à Para que le 19, avec deux jours de retard. Un excellent souvenir aux officiers, au confort, à la propreté, au bel arrangement du vapeur de cette compagnie brésilienne déjà célèbre, qui pourrait faire envie à beaucoup de ses émules d'Europe.

En meir. France ! — Le 2 avril, départ de Para pour le Havre, à bord de VÀmazonense de la Red-Cross-Line . Escale à Funchal, la gracieuse capitale de Madère, à Lisbonne, la noble reine du Tage.

Les journaux delà ville m'apprenaient la chute du cabinet Ferry. Me voici au quatrième ministère prévu!

Et le 23 avril i885, après un voyage ininterrompu de j2i mois et t3 jours à travers les Guyanes et l'Amazonie, après un séjour ininterrompu de 49 mois et 17 jours dans ces contrées équatoriales, je débarque enfin au Havre et salue cette terre de France que, si souvent, j'avais désespéré de revoir jamais.

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