MILLIONS DE FRANCS
Importation totale 331 311 2.53
Allemagne 203 191 169
France 77 69 25
Hollande 42 37 37
Des quatre tableaux ci-dessus, il résulte qu'en 1901 par rapport à 1900, le total de nos envois de sucres bruts et raffinés a diminué en quantité de 90 630 hundredweights, soit de 4 604 tonnes et en valeur de 7 751 000 francs. Mais nos ventes ont tellement augmenté depuis 1896 (notamment en ce qui concerne les sucres raffinés : 208 p. 100, tandis que celles de l'Allemagne ne s'accroissaient que de 20 p. 100) qu'on peut espérer que le fléchissement de 1901 ne sera que passager et que nos producteurs sauront conserver et même fortifier la forte position qu'ils ont acquise sur le riche marché britannique.
Notre consul cite encore les fromages (nous n'en fournissons pas 2 millions sur 160 millions importés), les volailles, bref tous nos produits agricoles et, comme un refrain, cette conclusion revient toujours : « Nous devons entreprendre Téducation commerciale de notre paysan ».
La cause de cet état de choses est le manque d'union entre nos petits producteurs. Ils devraient, à l'exemple des paysans danois, dont les ventes ont, depuis 1899, augmenté de 9 millions de francs, adopter le principe fécond de la coopération : le syndicat d'exportation. Nos dévoués professeurs d'agriculture départementaux, qui dans bien des cas ont été les initiateurs du mouvement syndical en ces dernières années, devraient, comme ils l'ont fait en ce qui concerne les laiteries coopératives, étudier et faire connaître les organisations syndicales d'exportation, grâce auxquelles les Danois poussent si vigoureusement leurs ventes d'œufs.
Et pour l'industrie, il en est de même. Si nos industrieuses petites villes du Jura ne détiennent pas le monopole anglais, c'est qu'elles ignorent l'Angleterre, sa langue, ses besoins et ses goûts. Si nos industries scientifiques de Paris savaient où porter leurs offres, elles auraient un débouché dans tout le monde britannique : c'est une maison parisienne qui a fourni les appareils du grand phare de Bombay. La Suisse nous a ravi la fourniture du chocolat, parce qu'elle connaît le public et le commerce britanniques. Notre Bon Marché a vu doubler ses affaires par le seul envoi de catalogues rédigés en anglais. Nos
soieries même, malgré l'état florissant de leur commerce, ont encore à gagner ou à regagner du terrain :
Le marché britannique est le grand marché mondial de soieries et, comme le dit excellemment notre Commission des Valeurs en douane, il est le « régulateur des affaires internationales pour les étoffes de soie ». II est pour nous un riche et large débouché où nous occupons le premier rang; 43 p. 100 de l'importation est d'origine française. Sans se laisser décourager par le fléchissement passager de nos ventes depuis 1898, nos industriels doivent faire tout leur possible pour accroître leur clientèle en Angleterre.
Et, à cet égard (disait encore la Commission dans l'un de ses derniers rapports), il est certain que c'est sur le marché de Londres que doivent se porter tous les efforts de nos exportateurs de soieries. Ce marché est libre; la fabrique anglaise ne fait pas à la nôtre une concurrence redoutable; il ne s'agit pour nous que de l'emporter à armes égales sur nos concurrents allemands, suisses et italiens. Nous croyons fermement que la fabrique lyonnaise maintiendra la supériorité qu'elle a su acquérir et que le chillVe de nos exportations en Angleterre reprendra bientôt sa marche en avant.
De toutes les pages de ce rapport, une vérité se dégage : c'est que, malgré les bénéfices énormes que nous en retirons, nous ne savons pas encore exploiter notre domaine anglais. Et ceci vaut la peine d'être médité par nos gouvernants : si nos députés avaient toujours devant les yeux les tableaux du commerce franco-britannique, un certain nombre de questions
so poseraient à eux. La prcmiùre (pour ne prendre ici que nos alïaires étrangères) toucherait à notre régime douanier : notre lourde armure de protection est-elle vraiment utile, nécessaire à la sauvegarde et au bon fonctionnement de notre travail?
Il est possible que des circonstances passagères nous aient jadis imposé cette armure. Mais les circonstances n'ônt-elles pas un peu changé? Notre imlustrie et notre agriculture elle-même ne sont-elles pas gênées ou dévoyées par telle de ces défenses protectionnistes?
Voici deux régions normandes, aptes aux mêmes produits et peuplées des mômes paysans. Outre le blé qui leur fournissait le pain quotidien, elles vivaient jadis du colza qui leur donnait leur argent liquide. Les huiles minérales sont venues ruiner la culture du colza. L'une de ces régions normandes a cherché un [nouveau travail; elle l'a trouvé dans sa laiterie et sa basse-cour : par son port de Honfleur, aujourd'hui, elle fournit le marché anglais. L'autre, plus voisine de l'Angleterre, aurait dans le port de Dieppe un merveilleux instrument de trafic, si elle daignait changer aussi ses routines et travailler utilement. Mais ce pays de Caux est aux mains de grands propriétaires absents, dont les fermiers ignorants ne cherchent que le minimum d'efforts et le minimum de risques. Ils se tiennent au colza ou au lin, qui ne peuvent en aucune façon servir la richesse nationale, mais pour lesquels l'État leur donne une prime ou leur installe à ses frontières des droits protecteurs.
Est-il admissible longtemps encore que l'argent des contribuables entretienne cette routine et cette inintelligence? Malgré les barrières que nous mettons en travers de ses importations chez nous, l'Angleterre jusqu'ici nous a gardé ses portes grandes ouvertes. Mais peut-être se lassera-t-elle un jour de « cette stupide générosité », comme disent ses Fair Traders : elle nous menacera de représailles. Ce jourlà, devrons-nous sacrifier notre commerce anglais à l'inertie de nos protectionnistes?
Voici une autre question non moins grave. Dep^iis vingt ans, nous courons le monde en quête de marchés coloniaux : est-ce bien là vraiment que peut fleurir notre commerce? Il faut, paraît-il, que nous ayons des colonies. Les colonies, je l'accorde, nous peuvent être utiles. Mais la mode coloniale est fort dispendieuse. Si nous voulons conserver nos colonies, ayons aussi la richesse pour les entretenir. Et cette richesse, ce n'est pas l'énergie qui chez nous en peut être le facteur principal : c'est le savoir.
A chacun son rôle. Avec leur refrain dantonesque : « De l'énergie! encore de l'énergie et toujours de l'énergie ! » nos coloniaux nous proposent sans répit l'exemple de l'Angleterre. Mais John Bull ne peut vivre qu'en déployant ses muscles dans les aventures coloniales. Quant à nous, l'humanité veut bien reconnaître que notre cerveau est de qualité supérieure. En restant chez nous, sans brutalité ni homicides, sans violents efforts de biceps, nous pouvons gagner une large vie. Entretenons, si l'on veut, nos muscles,
l)'»iir garder notre prestance et nous défendre à l'occi-ion. Mais sachons bien qu'en nos biceps gît le liiiiindre de nos espoirs et que le problème de Texish lice est pour nous bien plus simple que pour les Anglais.
Nous avons un peuple ingénieux d'ouvriers et de ['Mvsans qui ne demandent qu'à travailler et à péris «lionner leur travail, et nous avons à nos portes un iiuirché tout préparé, qui ne demande qu'à recevoir (■( à bien payer nos produits. La seule difficulté, le seul obstacle que nous ayons à vaincre, est notre 1»! opre ignorance. Notre peuple ne sa/7 pas encore allcindre et exploiter ce marché tout voisin. Il n'en a inunc expérience restreinte et fragmentaire. Il lui en faudrait une science complète et méthodique. Chaque progrès qu'il fera dans cette science se traduira, au décuple, par un progrès de sa fortune. Je crois que la poursuite de ce progrès devrait être le premier souci de notre gouvernement.
Aupi'ès de celle-là, toutes les autres questions me paraissent sans importance : tout au moins, elles me semblent ne venir qu'en seconde ligne. Mais il nous faut savoir que celle-là est vitale, et il nous faut savoir aussi que déjà nous l'avons aux deux tiers résolue.
Car les efforts heureux de notre enseignement primaire et de notre enseignement supérieur transforment, ont transformé déjà, dans notre armée du travail, la masse des soldats et les cadres du grand âtat-major. Reste l'enseignement secondaire, qui
devrait fournir au travail national ses officiers intermédiaires et qui, malheureusement, ne les fournit pas encore. Faute de ces officiers, toute l'organisation périclite. Le contact n'existe pas entre Tétalmajor et les troupes; le savoir et l'impulsion d'en haut n'arrivent pas jusqu'en bas. Entre le peuple qui travaille et l'élite qui travaille encore plus, l'enseignement secondaire forme la bourgeoisie à contrepied du rôle qu'elle devrait tenir. Et quand on a suivi la dernière enquête de notre Parlement sur cet enseignement secondaire, on a le droit de ne pas escompter avec confiance les résultats de la réforme. Au cours de cette enquête, chaque fois qu'un témoin interrogé essayait de parler chilïres et intérêts matériels, il fallait, dans cette réunion d'avocats, entendre les cris de la majorité : « Et la culture désintéressée, monsieur, qu'est-ce que vous en faites? »
La culture désintéressée! J'ai toujours essayé de comprendre cette étrange alliance de mots : je dois avouer que jamais encore je nai réussi. L'idée de culture me semble indissolublement liée à l'idée d'intérêt : je n'ai vu cultiver la treille que pour avoir le raisin, et les parterres que pour avoir les fleurs... Je dois reconnaître pourtant une fâcheuse vérité, c'est que notre enseignement secondaire et la bourgeoisie qu'il prétend cultiver se désintéressent en effet de notre travail national, et que toute la nation en soulTre grandement. Les effets directs en sont désastreux et les effets indirects sont pires encore : en bien des rencontres, rien ne contribue autant que cette instruction
déplorable à doter les Françaises de ces maris donl mon Ang-lais nous parlait tout à l'heure.
Et c'est encore une question que notre commerce franco-britannique peut mettre en son vrai jour : la femme a-t-clle chez nous la place légale, la culture intellectuelle et les droits personnels que son travail lui mérite? Il n'est pas besoin de droits politiques assurément. Mais au centuple nous reg-agnerions, en argent liquide et en puissance commerciale tout ce que nous dépenserions pour éclairer, perfectionner et délivrer le travail de nos femmes, pour relever leur condition et leur savoir, pour ne pas laisser leur initiative et leur intelligence s'user en pure perte sous la tyrannie d'entraves juridiques ou d'associés indignes. Le travail de la Fi'ance est pour une moitié, pour la meilleure moitié, le travail des femmes françaises : il ne serait pas inutile peut-être que nous tinssions compte de ce grand fait dans nos mœurs et dans nos lois.
Et le commerce franco-britannique soulèverait bien d'autres questions encore. Pour tout dire, si je connaissais dans notre parlement un groupe de députés vraiment radicaux, j'entends, par là, soucieux de réformes vraiment utilitaires (car les Anglais n'ont inventé le radicalisme, mot et chose, que pour cela), je leur conseillerais la lecture journalière du rapport de M. J. Périer : chaque jour ils y trouveraient, j'en suis sûr, nouvelle matière à réflexions. Le seul intérêt ne doit pas régir nos affaires publiques ni, surtout, nos affaires étrangères : nous avons des devoirs et des
traditions envers les hommes et envers les idées : j'ai toujours soutenu que les concessions financières du Sultan ne devaient pas nous rendre complices de ses massacres arméniens. Mais, si nous voulons porter allègrement le noble fardeau d'une politique souvent désintéressée, n'oublions pas la nourriture quotidienne, qui seule peut nous en donner la force : un bon commerce profitable nous est la première condition d'un beau rôle humanitaire. Et voilà pourquoi l'entente franco-anglaise m'a pour toujours semblé la première nécessité de notre vie nationale.
Politique de principe et politique d'affaires. — Les exig'ences des financiers. — La richesse française. — La France et Thumanité. — Devoir et intérêt. — Mœurs financières. — Finance et épargne. — Finance et revenus. — Finance et emprunteur. — Entente franco-allemande. — Les recouvrements de Guillaume IL — La sécurité nationale.
Après tant de « révélations » sur la rivalité qui mit aux prises MM. Delcassé et Rouvier, sur les orageuses séances du Conseil des ministres, qui aboutirent à la démission de M. Delcassé, sur le rôle de l'empereur allemand en ces affaires françaises, et sur l'humiliante panique dont furent saisis les chefs de notre gouvernement, il est temps peut-être de rechercher quelques-unes des causes profondes qui nous jetèrent en cette crise de mars-juin 1903.
De mai à novembre 1905, on a pu lire dans nos journaux nombre de théories sur nos relations internationales. La plus systématique, je crois, et la plus claire fut énoncée dans Gil Blas du 9 mai, par M. Eu-
gène Destcz, en un court article intitulé les Deux Ecoles, dont voici quelques extraits :
La lutte entre M. Rouvier, président du Conseil, et M. Delcassé, ministre des Affaires étrangères, semble vouloir entrer dans une phase nouvelle. Cet antagonisme devait fatalement éclater à la pleine lumière, étant données, non pas les divergences d'opinions des deux hommes politiques, mais leurs différences radicales de conception en ce qui touche les grandes questions économiques...
Les causes intimes des conflits (entre les peuples) se trouvent localisées en un même foyer : le régime économique des pays qui se combattent en vue d'atteindre un objectif commun : l'argent... Les nations tendent, ainsi que les individus, vers un bien-être plus grand, que la richesse financière seule peut leur permettre d'atteindre. De ces tendances générales est née, tout naturellement, une école de diplomatie nouvelle. M. Rouvier, en tant que président du Conseil, constitue un prototype de celte école nouvelle, alors que M. Delcassé a voulu, quand même, demeurer l'homme des formules surannées... M. Delcassé est le formaliste. M. Rouvier est l'homme d'affaires dans toute la netteté du terme.
M. Rouvier a appris la lutte à cette rude école des Levantins, natures complexes et fuyantes, avec lesquelles la prompte décision et le sens pratique des choses sont les armes indispensables. Une longue carrière politique au travers de jours troublés a complété son éducation, l'a cuirassé d'un scepticisme de trempe solide qui lui interdit l'émotion aux heures difficiles et lui laisse lu pleine disposition de soi-même... M. Rouvier, non pas président du Conseil, mais ministre des Finances, a compris que, sur le terrain financier et pacifique, le chemin à parcourir serait court qui permettrait à la France de dire qu'il ne s'accomplira pas une grande affaire financière sur le marché, sans elle. C'est là une conception devant laquelle M. Delcassé est resté hermétiquement fermé...
M. Rouvier no possède ni idées personnelles préconrues, ni idées générales absolues. 11 est l'homme des circon- >liinces; voilà pourquoi jamais aucun «'vénement ne le trouvtia désarmé, pourquoi il restera toujours à la hauteur de s;i tâche, grâce à sa souplesse d'action et à sa fécondité d'idées.
M. Rouvier apporte, dans ses procédés de gouvernement, la « diplomatie économique », alors que M. Delcassé n'a jamais voulu tenir compte du facteur économique en matière de diplomatie.
Qu'on le veuille ou non, l'argent est la plus puissante de toutes les forces du monde; les nécessités économiques dominent, indiscutablement, la vie des peuples. Et cette force, tandis que M. Rouvier cherche en toutes circonstances son meilleur point d'application, M. Delcassé, lui, affecte de l'ignorer.
En ce parallèle, il est trop visible que toutes les sympathies de l'auteur vont à l'un des personnages : M. Rouvier lui-même, s'il avait tenu la plume, aurait été plus équitable pour l'œuvre de M. Delcassé; combien — hélas! — est peu fondé le reproche d'avoir « ignoré » pendant sept ans (1898-190.')) les exigences des financiers! De ce long ministère, qui nous fut utile et glorieux, les seules fautes difficiles à oublier vinrent, au dedans comme au dehors, de faiblesses envers la finance.
Pour ne rappeler qu'une affaire importante, nous avons, tous, encore présentes à l'esprit les conditions que la finance mit à l'accord franco-anglais : le maintien des dettes égyptiennes au taux actuel, alors qu'une conversion immédiate eût permis d'abaisser grandement ce taux, pour le bénéfice du peuple et du gouvernement égyptiens. Et en Turquie, n'est-ce pas
une politique vraiment financière, qui depuis cinq ans a fait de nous les complaisants d'Abd-ul-Hamid, les détrousseurs de concessions sur le cadavre de l'Arménie, et qui nous a conduits au corps-à-corps avec Guillaume II, notre rival dans les bonnes grâces du Sultan '? n'est-ce pas là une application magistrale des théories énoncées plus haut?
Il faut donc rendre à chacun son dû : pendant sept années, M. Delcassé fut toujours accessible, trop accessible parfois, aux doléances et suggestions des financiers. Mais, durant les ministères Waldeck-Rousseau et Combes, — tout changea avec le ministère Rouvier, — il semble qu'il n'ait d'ordinaire fait aux intérêts de la finance que la part qu'il jugeait équitable, qui lui semblait conforme et utile aux autres intérêts de la nation.
J'ai dit trop clairement ma pensée là-dessus pour qu'il me soit nécessaire d'y revenir. Je doute cependant que l'on puisse nier mon souci d'une « diplomatie économique » : je fus le premier, presque le seul, à déplorer l'inertie — tranchons le mot : la désertion — de notre politique dans la récente affaire de Panama; s'il se fût trouvé à la tète de notre gouvernement un Ferry ou un Palmerston, si nos ministres des Finances et des Affaires étrangères n'eussent pas reculé devant cette épithète de « panamiste », qui désormais ne rapportait que des insultes, ce n'est pas deux cents,
1. Voir le chapitre de mon livre l'Affaire marocaine: le discours de Tanper.
c'est trois ou quatre cents millions de francs que les Etats-Unis auraient dû rembourser à Fépar^ne française. J'aurais voulu qu'à Panama on défendît un bien vraiment national, acquis par notre travail, que Ton récupérât les sommes efTeclivement et utilement dépensées, et que l'on sauvât la fortune de notre petite éparg-ne.
Je ne méconnais donc pas que la France est la première capitaliste du monde actuel; que Paris peut et doit être le marché de l'or; que nous avons trente milliards exposés dans l'univers en placements plus ou moins sûrs ; et qu'il n'est pas de peuple, blanc, noir ou jaune, qui, par ses fonds publics ou ses sociétés industrielles, ne soit notre débiteur. Et je ne méconnais pas davantage que tout gouvernement français a, parmi ses devoirs essentiels, la protection, la défense, l'aide continuelle, bref, le maintien et l'affermissement de cette richesse nationale. Plus un gouvernement se targue chez nous de générosité démocratique, et plus il devrait accorder de soins à ce chapitre de ses devoirs.
Tous ces placements, en effet, ne sont pas le monopole de quelques rentiers, banquiers, boursiers et gens d'affaires : c'est la masse de notre peuple qui, par le travail quotidien et par la manie vertueuse de { l'épargne, a constitué cette richesse dont les revenus f vont à tous les Français, surtout aux plus méritants, aux plus humbles.
Que demain quelque cataclysme mondial englou tisse ces trente milliards : mille ou dix mille de nos
gens riches y laisseront peut-être tout ou partie de leur fortune; mais dix ou vingt millions de petites gens, de vieilles et pauvres gens, seront ruinés, privés du nécessaire, jetés au désespoir et à la faim.
Protéger et guider notre épargne au dehors, en garantir les placements, en défendre les revenus, grand devoir de notre diplomatie assurément! mais non pas le plus grand ni le seul.
Avant d'être riche, il faut être; avant de conserver les capitaux, il faut conserver Texistence de la nation. En mettant les choses au pire, il pourrait arriver que les placements de notre épargne fussent engloutis : une France pauvre serait encore la France. Car ce ne sont pas les plaies d'argent, même les plus profondes, qui sont les plaies mortelles, et ce n'est pas l'argent qui donne toujours, aux nations et aux individus, l'existence la meilleure, je veux dire : la plus heureuse et la plus digne.
Si nous avions à choisir pour l'avenir de notre peuple entre la vie somptueuse de l'Espagne conquérante — aux siècles où les pays de l'or, les Eldorados des deux mondes en faisaient le coffre-fort de l'Europe, où sur tous ses quais roulait l'argent des galions — et la pauvre, l'indigente vie de la Grèce salaminienne ou de l'Ecosse puritaine, quel homme d'Etat, vraiment digne de ce titre, pourrait hésiter? qui même parmi nos politiciens aurait, en public, le front d'hésiter?
La dignité et la noblesse de notre vie nationale doivent passer avant la richesse du particulier et de la nation. Notre peuple a toujours pensé que bonne
renommée vaut pour lui mieux que ceinture dorée. Quand, de toutes parts, nous arrivent les témoignages de cordiales sympathies, quand les nations occidentales rivalisent dans leurs démonstrations d'amitié, au lendemain de nos ententes avec Londres, Rome, Madrid, Lisbonne, il me paraît inutile d'insister sur ce premier principe que la France tient d'abord à l'aft'ection et au respect du genre humain.
C'est là vérité banale, en apparence, truisme, lieu commun dont usent, en toute occasion, même les plus « levantins » de nos orateurs et de nos politiciens, et, pour garder l'oreille de notre peuple, ils doivent ajouter encore que l'indépendance et l'intégrité de la patrie, le maintien de nos traditions nationales d'humanité, de liberté, de sympathie pour les faibles, d'attachement aux droits de l'homme et des peuples, sont parmi leurs soucis primordiaux...
Mais autre chose est de proclamer une vérité; autre chose de la pratiquer et, surtout, de la comprendre.
Puisque l'on nous parle des « nécessités qui dominent la vie des peuples » il faudrait bien voir que ces nobles formules ne sont pas de vains mots, que la politique de principes n'est pas seulement la plus honnête et la seule avouable, mais qu'elle est aussi la plus avantageuse, la plus nécessaire, et que, seule, elle peut faire vraiment les affaires de la nation, lui donner sécurité et prospérité.
Pour la sécurité nationale, on pense avoir presque tout fait quand on a garni de troupes nos frontières, de coupoles blindées nos forteresses, de munitions nos arsenaux, armé de bons fusils et de beaux canons nos régiments, d'énormes cuirassés et d'innombrables torpilleurs nos côtes métropolitaines et coloniales.
C'est bien en fait la première condition de notre sécurité : les toasts de Guillaume II en prouveraient l'importance vitale aux plus incrédules; seuls, peuvent encore la nier quelques dilettantes en servage d'utopies ou en adoration perpétuelle devant les dogmes et les hommes d'outre-Rhin.... Mais cet attirail guerrier ne suffit pas.
A cette besogne militaire, on pense que la diplomatie ajoute le couronnement suprême par un habile travail d'ententes, d'alliances, d'amitiés ou de neutralités, par un double et triple réseau de combinaisons défensives. Seconde condition, presque aussi nécessaire que la précédente; à elles deux, elles permettent d'escompter sans trop d'alarmes l'avenir tout proche : un bon chien de garde et quelques bons voisins écartent d'ordinaire les brigands et les loups, même à l'orée de cette forêt sauvage qui s'appelle l'Europe bismarckienne.
Mais ces deux conditions réunies ne donnent encore qu'une sécurité provisoire, précaire. Si les financiers
trouvent toujours, outre leur sûreté personnelle, leur Iténéfice en ces syndicats de peuples, — qui ne vont jamais sans quelque emprunt public ou privé, — et en ces commandes d'armes, — qui ne se traitent jamais sans le courtag^c des banques et sociétés de crédit, — peut-on dire que cette politique nécessaire soit toujours favorable à la prospérité de la nation?
La sécurité parfaite et la prospérité durable exigent quelques autres facteurs, que la finance le plus souvent ignore, dédaigne ou même contrecarre, mais qui, tous, me semblent découler d'une règle générale de conduite, dont la nécessité va s'imposant davantage aux peuples comme aux individus.
Le résultat le plus net de toute notre civilisation moderne, des relations plus nombreuses, plus rapides et plus intimes entre les compartiments et les communautés de notre planète, des montagnes percées, des océans franchis, des continents reliés par le télégraphe et la navigation, des marchés et des Bourses chaque jour plus solidaires, bref le résultat le plus net de notre science appliquée à la transformation de l'univers est aussi de transformer l'humanité, de l'amalgamer tout entière en une sorte de grand corps unique, où les peuples les plus divers et les plus éloignés, devenus membres ou organes, auront, ont déjà chacun son rôle à jouer, sa tâche particulière : rôle important ou secondaire, tâche obscure ou glorieuse, mais rôle toujours utile, et tâche nécessaire.
Dans le présent déjà, dans le proche avenir surtout, c'est cette utilité — je ne dis pas : cette grandeur — du rôle mondial, qui fait et fera la valeur des nations et, par suite, leur seule chance de durée et de bonheur.
Car à ce grand corps de Thumanité mondiale président les mêmes lois qu'à chacun des organismes individuels ou sociaux dont le secret fut livré à nos recherches scientifiques : les membres sans emploi s'atrophient; les organes inutiles disparaissent. Mal logée sur la planète trop étroite, pressée au dehors par les éléments hostiles, au dedans par le besoin d'une justice plus équitable et par le désir d'une vie moins pénible : l'humanité demain ne pourra, ne voudra plus nourrir que les peuples qui lui servent; elle se libérera de ceux qui l'exploitent ou la gênent. Au banquet de la vie mondiale, il faut que chacun paie sa place en monnaie d'aloi ; ceux-là seuls garderont toujours leur rang, que l'humanité jugera indispensables à son bonheur.
Sommes-nous indispensables à la vie de l'humanité, au bonheur du monde? de toute notre énergie, avec toutes les facultés et toutes les ressources dont la nature nous a pourvus, nous efforçons-nous de devenir plus indispensables encore à cette vie et à ce bonheur? Cet examen de conscience nationale s'impose à chacun des peuples, mais plus impérieusement à nous autres, Français.
Il est, à mes yeux du moins, une vérité indiscutable que, sous mille formes, trop souvent peut-être,
j'ai répétée à mes lecteurs : c'est que la nature a mis notre France en telle situation géographique, et Ihistoire a mis. notre peuple en telle situation morale, que nous tenons à Paris le carrefour central des routes et des intérêts de l'humanité.
Plus les hommes, les marchandises et les idées circuleront à travers les continents et les mers, pardessus les frontières pacifiées, entre les nations et les races conciliées, plus notre France devra percevoir les bénéfices, mais mieux aussi elle devra comprendre les devoirs de cette grande charge.
Si nous venions jamais à négliger ces devoirs; si notre France cessait dètre le foyer accueillant et réconfortant pour toutes les idées généreuses, pour tous les "hommes de paix et d'équité, et le passage libre, commode, pour toutes les transactions pacifiques, pour toutes les relations d'échanges et de pensée : soyons sûrs que notre descendance ne conserverait pas longtemps ce pays privilégié ; elle en serait chassée ou dépossédée par la coalition des forces envieuses et par le mécontentement de l'humanité complice.
Nous ne savons pas suffisamment que notre « douce » France est une terre privilégiée entre toutes, que sa situation, son climat, ses productions, Iharmonieux et avantageux système de ses côtes, de ses fleuves, de ses plaines et de ses monts en ont fait la plus « humaine » des contrées, aussitôt que le travail de la civilisation s'en est emparé. Lo vieux Strabon — qui pourtant connaissait et décrivait les régions
bénies de la Méditerranée levantine, hellénique, romaine et espagnole — exprimait déjà son admiration de cet organisme composé à souhait « comme eu vertu dune prévision intelligente », et nos politiques devraient lire et relire et méditer Tinlroduction géographique que mon maître Paul Vidal de Lablache a mise à ÏHisloire de France d'Ernest Lavisse. Ils comprendraient mieux, je crois, quelques-uns de nos devoirs nationaux et de nos risques : on ne légitime, on ne conserve longtemps ses privilèges que par l'intelligence de leurs obligations et Taccomplissement de leurs charges.
Dès aujourd'hui, si nous voulons vivre, nous devons considérer que notre intérêt est dans la prospérité de Tunivers.
Notre travail national n'a chance d'être estimé et bien payé que par une humanité riche et pacifique. Notre idéal, comme notre caractère national, n'a chance d'être compris que par des hommes moins asservis à l'oppression de la nature et de la souffrance. Nous sommes un peuple de luxe et de gaieté. Nous pouvons fournir le monde de douceurs et de « braveries » ; mais ni sur notre terre, ni dans notre sol, nous ne trouverions à le fournir de quelqu'une de ces marchandises qui répondent aux besoins vitaux de la foule : notre champ de blé, nos trous à charbon, nos minières, nos troupeaux, nos forêts, et même notre vignoble, peuvent-ils faire concurrence aux champs et aux troupeaux américains, aux houillères et aux mines anglaises ou yankees, aux forêts
FCNANCE ET DIPLOMATIE 89
polaires et équatoriales, et même au vignoble méditerranéen?
Nous ne produisons que petitement, mais bellement, non pour la bètc humaine, mais pour l'homme civilisé : aux progrès de la civilisation est lié le progrès de notre richesse.
On nous dit que cette richesse même est notre meilleur moyen de servir Thumanité et de transformer le monde parce que « Targent est la plus puissante de toutes les forces ». J'admets, si l'on veut : laissons aujourd'hui de côté l'œuvre — plus étendue et plus profonde à mon gré, — de nos lettres, de nos sciences, de nos arts, tout le travail de notre esprit et de nos mains; ne considérons que la puissance de notre richesse. Nous avons une énorme réserve d'énergie en nos capitaux, et nous avons en notre épargne une source presque intarissable d'argent liquide. Il est d'un intérêt national, aussi bien que mondial, que cette énergie ne dorme pas, que cette source ne se perde pas sans bénéfice pour nous-mêmes et pour les autres.
Notre finance rend donc à la nation et à l'humanité un très grand service, en dirigeant au dehors le trop-plein de notre épargne et en exigeant de cette richesse exportée le maximum de revenus. Est-ce à dire que la direction et le contrôle des seuls financiers doivent présider à cet exode, et que leurs seuls désirs ou besoins doivent ordonner ces placements? Est-ce à dire surtout que la vie internationale doit être soumise à leurs combinaisons?
Par métier, la finance accepte tous les revenus, d'où qu'ils viennent. Elle a toujours partagé l'indifférence de cet empereur-financier, pour qui les fermages n'avaient aucune odeur. Dans le ventre ouvert des Arméniens et des nègres, dans le sang des Russes et des Japonais, parmi les cris et les malédictions des peuples, dans la bourse de l'aigrefin ou dans le salaire du travailleur, partout, d'une main toujours adroite, la finance pèche l'argent, — pourvu qu'il soit au titre légal.
Par métier aussi, la finance prête à toutes gens qu'elle croit solvables, aux égorgeurs comme aux bienfaiteurs de nations, aux entrepreneurs de ruines et de misères, aux gâcheurs de vie et de liberté, comme aux ouvriers de bonheur et de progrès, comme aux champions de vérité et de justice. Elle s'associe aux avant-gardes et aux batteurs d'estrade de la civilisation, comme aux matamores, traînards et goujats de l'arrière-queue... Est-il de notre intérêt national, est-il aussi de l'intérêt humain qu'une force française, la plus puissante des forces françaises (disent les financiers), soit à travers le monde appliquée au service de toutes les affaires?
Une France, qui mettrait ses efforts à devenir une usurière, prêteuse à la petite semaine, tentatrice des jeunes peuples et pourvoyeuse des vieux absolutismes, n'exciterait bientôt que le mépris et la haine des hommes : pour vivre et prospérer, il nous faut l'amitié du genre humain; notre richesse, comme nos autres énergies, ne doit travailler qu'aux entreprises
d'affranchissement et de progrès, aux seules affaires de grand jour et de bonne foi; elle ne doit toucher de salaire que d'un labeur effectif et efficace, en cherchant avec notre profit le bénéfice matériel et moral de nos clients.
Aussi je vois bien comment, par la finance, notre diplomatie peut nous gagner Ihumanité. Mais jamais je ne pourrai admettre que, par notre diplomatie, la finance entreprenne d'exploiter les nations.
Faire « dire par la France qu'il ne se traitera pas une affaire sur le marché sans elle! » Mais je voudrais au contraire que la France proclamât aux quatre coins du monde que jamais sa signature et sa responsabilité ne sont engagées dans une affaire louche ou véreuse, que jamais le drapeau national ne couvrira les entreprises de financiers marrons, que jamais le canon national ne se fera le recouvreur de leurs créances. Et je ne doute pas qu'une telle politique, servant les intérêts généraux de la nation, serve mieux encore les intérêts particuliers de l'épargne.
Finance et épargne : termes souvent unis, mais non pas inséparables; associés indispensables l'un à l'autre, mais dont chacun peut avoir la prétention de mener l'autre au but de ses p^-opres désirs. Les financiers parlent très haut dans les conseils de notre France démocratique : étant les procureurs de l'épargne, qui est la nation, ils se disent les tuteurs de
la démocratie, et nous voyons dame Finance envahir les ministères au nom de l'intérêt universel. A mon gré, le travail d'aujourd'hui, qui, tout en nourrissant la nation, construit l'épargne de demain, aurait beaucoup plus de droits à surveiller la machine gouvernementale. Même en admettant les ambitions des financiers, on ne saurait confondre les nécessités de la finance avec les besoins de l'épargne.
Notre épargne, surtout la partie démocratique de cette épargne, désire, sans doute, retirer de ses placements au dehors le maximum de revenus; mais elle veut, avant tout, des placements assurés, de tout repos, de longue durée. Si toujours elle pouvait choisir en connaissance de cause, jamais elle n'hésiterait entre un faible, très faible revenu et un placement risqué : sobre, regardant au loin vers l'avenir, plaçant pour ses fils ou ses neveux autant que pour elle-même, elle aimerait toujours mieux vingt, trente, quarante années de coupons à 2 p. 100 et le remboursement de ses actions, que cinq ou dix années de coupons à 10 p. 100 et le risque de son capital.
Prenez maintenant les cotes de la Bourse et suivez les oscillations des valeurs au cours des vingt années dernières. A travers toutes les crises de la politique intérieure et mondiale, où sont restés les placements les plus durables et les plus sûrs que nous ayons faits au dehors, sinon en ces affaires de grand jour et de bonne foi, en ces entreprises de civilisation et de progrès, dont nous parlions tout à l'heure? Pense-t-on que notre épargne ne serait pas satisfaite et tranquille,
si son porleleuilic n'était garni que de Suez, par exemple, ou de Chemins lombards'^
Mais pour la finance ces placements assurés, durables, ne sontquel'objectifsecondaire; les gros revenus mêmes, qu'elle se vante de nous procurer, sont avant tout pour elle moyens d'appât. Intermédiaire dun jour entre l'épargne française et l'emprunt étranger, tenancière du pont qu'elle jette de l'un à l'autre, la finance veut d'abord toucher son droit de péage, sa commission, et la plus grosse qu'il se peut. Que notre épargne trouve au dehors du 4 et du 5 p. 100 et qu'elle ne le paie que 96 ou 98 francs : la finance, à coup sûr, ne peut que s'en réjouir, parce qu'alors les affaires lui arrivent en nombre et qu'avec les transactions, ses péages se multiplient. Mais l'important pour le financier est d'acheter 92 ou 94 francs le titre d'emprunt que l'épargne lui rachètera 96 ou 98.
Or, quels sont les emprunteurs qui, forcés de subir les conditions de la finance, lui laissent les commissions les plus fortes? Quels sont les titres qui, ne pouvant s'offrir d'emblée au grand public, doivent se concilier d'abord la complice réclame des gens de Bourse?
Ce sont les emprunteurs douteux ou décriés, les Abd-ul-Hamid, les rois Milan, les khédives Ismaïl (je ne puis citer que les prodigues « classés » et les bandits notoires), ce sont les affaires chancelantes ou risquées, Sucreries du Sahara ou Chantiers du pôle (je ne puis citer que des entreprises imaginaires), que la finance est enchne à choisir. Maîtresse de notre diplomatie, sur quels clients étranges elle éten-
drait notre protection, et de quels titres elle gonflerait notre portefeuille!
Si Ton veut un exemple restreint, mais concret, voyez seulement ce que cette politique financière a fait à Constantinople, depuis qu'en notre ambassade s'est installé l'un de ses fidèles. Entre l'Homme malade qui s'en va, perd pied, succombe sous l'avarie et la sénilité, et les jeunes nations, chrétiennes ou musulmanes, qui s'éveillent, surgissent et seront les maîtresses demain, quel client semblons-nous avoir adopté depuis cinq ans? quel protégé semblons-nous défendre contre la force des choses et contre l'indignation des hommes?
En novembre 1905, le jour où l'Europe, toute l'Europe, même l'Allemagne, vint heurter à la Porte et exiger un peu de justice en faveur des Macédoniens, ne fut-ce pas une honte, un désastre national que nous ne fussions que les derniers, de mauvaise grâce, en serre-files, et qu'au lieu d'un ambassadeur, parlant haut et clair le langage de l'équité, nous n'eussions là-bas qu'un chargé d'affaires, faisant de son mieux peut-être, mais ne pouvant pas faire ce que la France aurait dû?
Et le jour prochain où croulera cette ruine ottomane, sera-ce un bénéfice pour notre épargne que notre argent soit allé à la police, à la garde, aux gaspillages du Sultan, au lieu d'aller aux routes, aux écoles, aux champs et aux villes du Cretois, du Macédonien, de l'Arménien, ou même de l'Albanais et de l'Arabe?
La finance elle-même se rend bien compte que ni la nation ni l'épargne ne sauraient admettre longtemps ses façons d'agir, si l'on n'offre pas à l'une de gros revenus et quelques garanties, si l'on ne donne à l'autre quelques bonnes paroles.
Pour les revenus, notre épargne, comme on sait, n'a pas de prétentions exorbitantes : ne pouvant obtenir chez nous que le 2 1/2 ou le 3 du 100, elle appelle gros revenu le 4 1/2 ou le 5, que les financiers ne sont jamais en peine de lui promettre ni même de lui trouver au dehors. Mais pour les garanties, notre épargne est plus exigeante, et la finance, plus embarrassée. Ah! si l'on pouvait annoncer et prouver à tous nos petits rentiers que la diplomatie et la force de la nation seront toujours au service des capitaux engagés, [que notre flotte se mettra en route et nos ambassadeurs en uniforme, dès qu'une créance, quelle qu'en soit la valeur intrinsèque et morale, semblera en péril, combien le problème serait simplifié! combien les affaires deviendraient plus commodes!
Le malheur est que la majorité de notre peuple veut réserver sa force et ses relations pour d'autres besognes. La nation entend soutenir et protéger, au dehors comme au dedans, les droits et placements de tous les citoyens, faire rendre justice à chacun, exiger les dettes reconnues, pourvu qu'elles aient été librement et loyalement contractées et que le créancier ait touché l'argent, tout l'argent de son billet. Mais elle entend ne pas se prêter aux jeux et tours
des négriers et fournisseurs d<i sérail, des naufrageurs de Bourse ou des usuriers et sarafs à la mode levantine...
A défaut de notre garantie nationale, nos financiers ne pourraient-ils pas en découvrir quelque autre?
On lisait dans la Semaine financière du journal k Temps, à la date du IG juillet 1903 :
M. Rouvier n'ca pas déçu les espérances qu'avait fait concevoir son acceptation de la direction des Affaires extérieures. Il a su tirer d'une situation délicate, qu'il n'avait pas créée, un parti très honorable. Il l'a fait en homme pratique, clairvoyant, puisque, tout en conservant à la France le rôle et les avantages spéciaux que lui confère sa mitoyenneté avec le Maroc, il lui a assuré la liquidation d'une situation mal engagée, et du même coup il a ouvert avec nos voisins les plus directs sur le continent une conversation qui pourrait déterminer plus qu'une détente des rapports antérieurs, une entente sur d'autres questions au moins aussi intéressantes pour nous que celle du Maroc...
La diplomatie, telle que la pratiquent aujourd'hui la plupart des nations, nos rivales, est essentiellement basée sur les intérêts économiques et comporte une association étroite entre elle et les groupements industriels, commerciaux et financiers. D'autre part, ces groupements, en se mettant en relations directes avec les forces similaires dos autres pays, en contractant des alliances et des fusions d'intérêts, sont les agents les plus sûrs du rapprochement politique des nations, car rien dans le monde ne prime les intérêts matériels...
Il ne faut pas laisser le socialisme proclamer que, seul, il est capable de déterminer l'union des peuples et leur
libération, alors qu'il est la plus sûre préparation à leur asservissement définitif.
Seule, la politique d'affaires, qui favorise l'épanouissement de toutes les initiatives du plus bas au plus baut degré de l'écbelle sociale, qui crée la richesse et en active la circulation dans toutes les classes, est de nature à produire l'apaisement universel, tout en laissant au cœur de riiomme libre assez de dignité pour défendre le pays, en cas de péril national.
Cette entente avec l'Allemagne « sur d'autres questions au moins aussi intéressantes pour nous que le Maroc », pas n'est besoin de dire qu'en l'esprit des financiers elle devrait porter sur ces « intérêts économiques w qui, par le moyen des « groupements industriels commerciaux et financiers, sont les agents les plus sûrs du rapprochement des nations ». Gil Blas nous donnait plus haut la théorie de cette « politique d'affaires » ; en voilà maintenant la formule pratique : lions partie avec l'Allemagne, et notre finance sera satisfaite.
Si l'on considère les choses avec l'œil d'un financier, cette formule est, en effet, pleinement satisfaisante.
L'épargne française est en quête de placements; la finance française a des clients tout prêts; pour que les deux éléments se combinent et produisent aussitôt le bénéfice des financiers, il ne manque — il est ainsi des combinaisons chimiques qui ne se produisent qu'à chaud, — il ne manque qu'un peu de cette chaleur qui s'appelle la confiance et que donne rapidement l'adjonction d'une sûre garantie. Or, tout près
de nous, à nos portes en vérité, de l'autre côté seulement des Vosges et du Rhin, chez « nos voisins les plus directs sur le continent », un homme, Guillaume II, possède, en sa flotte, son armée et sa diplomatie, le plus formidable instrument de garantie qui se puisse désirer, et cet empereur des affaires en dispose volontiers pour la « politique d'affaires », et cet empereur militaire en use à son caprice, sans être embarrassé jamais ni des scrupules, qui trop souvent arrêtent les chefs des nations occidentales, ni des entraves constitutionnelles, qui retiennent ceux-ci ou les retardent dans le passage des menaces à l'effet.
Lorsque Guillaume II et les siens sont créanciers, le débiteur n'a qu'à bien tenir ses engagements, tous ses engagements, à l'heure dite et à la lettre, s'il ne veut pas subir, comme la Grèce, une visite de généraux allemands, ou, comme le Venezuela, une volée de bombes allemandes. Associer Guillaume II à leurs grandes et petites combinaisons, quelle aubaine, quel rêve pour nos financiers!
Or, voyez encore l'heureuse rencontre : cette association du capital français et de la force allemande, si nécessaire au bénéfice de nos gens de Bourse, si désirée de nos politiciens économiques, Guillaume II et son peuple en ont le même désir, le môme besoin.
Pour l'invasion du monde, non par les armées — Guillaume II lui-même a bien voulu nous avertir qu'il ne pensait plus conquérir l'univers, et nous pouvons croire, en effet, qu'à travers tant d'océans sa poudre
risquerait de se mouiller un peu, — mais par les manufactures et les entreprises allemandes, pour cette invasion du monde où l'Allemagne impériale a mis son avenir, Guillaume II dispose de toutes les forces humaines : une main-d'œuvre abondante, vaillante et disciplinée, un outillage perfectionné et puissant, une hiérarchie rationnelle et bien agencée, surtout une méthode scientifique et une érudition universelle font de l'industrie allemande la mécanique la mieux montée des deux mondes, sans rivale peutêtre dans l'histoire de la civilisation. Donc, tout ce que l'homme par le savoir et la volonté peut acquérir, cette industrie allemande le possède.
Mais il manque à l'Allemagne deux choses que, seuls, la nature et le temps peuvent donner aux hommes : elle n'a pas de grandes richesses naturelles, et elle n'a pas de grands capitaux.
Il fut un temps où l'Allemagne était capitaliste, au temps lointain des villes impériales et de la Hanse, avant les guerres de Bismarck, de Frédéric, de Louis XV, de Louis XIV et de Gustave-Adolphe, avant les dissensions religieuses et la Réforme, avant les trois siècles qui séparent de Bismarck Charles- Quint. Mais durant ces trois siècles, toutes les armées de l'Europe prirent cette « bonne » Allemagne pour champ de bataille ou de campement; ennemis et alliés, envahisseurs et libérateurs, Français et Suédois, Anglais et Russes, Prussiens et Espagnols, tous les soudards la pillèrent et mangèrent à l'envi : que restait-il en 1870 des richesses légendaires d'Augs-
bourg, de Nuremberg, de Hambourg, de Mayence et de Cologne?
Depuis 1870, l'énergie et la science allemandes ont voulu de nouveau conquérir la fortune : depuis 1890, elles y ont réussi. L'Allemagne est redevenue riche : cependant, elle n'a pas encore de capitaux.
C'est que les salaires et les bénéfices de son travail — qui sont énormes — passent tout entiers dans ses affaires, qu'elle conduit de spéciale façon. Avec son habitude de crédits illimités, avec son ambition de clientèle mondiale, elle consent à l'univers de colossales avances en marchandises; ses gains, au fur et à mesure, sont tout aussitôt replacés en ces avances que, chaque jour, elle ne fait que renouveler et augmenter encore. Tout le monde sait — et les Allemands sont les premiers à dire — qu'il leur faut ce système d'avances continuelles et de crédits sans fin pour imposer la « camelote » allemande aux lieu et place de la « manufacture » anglaise. Si l'Allemagne voulait liquider un peu ses créances et en tirer des capitaux, nul ne peut dire ce que lui donnerait au juste cette opération ; mais on voit bien ce que deviendrait aussitôt son commerce.
La crise allemande de 1901-1902 — que j'exposerai à mes lecteurs — a montré quel malaise permanent et quelles catastrophes cause cette rareté des capitaux. Aujourd'hui, la crise n'est pas encore oubliée ni close; néanmoins, l'argent liquide reparaît, rentre et circule un peu partout, abonde en certains points, mais n'y séjourne pas : ceux qui le reçoivent n'ont
pas encore Thabitude de l'épargne, qui seule constitue à la longue de grandes réserves de capitaux.
Tout au contraire : cette frugale et protestante Allemagne, dont l'Europe entière vantait jadis les familiales, les bibliques vertus, — c'était le temps où la pauvreté lui interdisait le luxe des vices, — la voici maintenant plus pressée de jouir de sa richesse renaissante, plus avide de tous les plaisirs, surtout des coûteux et voyants plaisirs, que l'Anglais, le Français, l'Américain et les autres peuples de confort et de joie. A Paris, à Cannes, à Monaco, à Florence, à Naples, à Palerme, à Biskra, au Caire, à Grenade, sans compter les Carlsbad et Abbazia germaniques, dans tous les paradis du vieux monde, c'est un afflux d'Allemands, trop bien mis, trop aimables, trop bruyants, qui veulent étaler leur dépense et qui dépensent en effet toutes leurs économies de récents parvenus : pendant ce temps, le 3 p. 100 impérial est à 88 francs.
Des capitaux! Si Guillaume II avait à sa disposition notre réserve française, avec quel sourire de pitié il toiserait le rival anglais ! avec quelle audace légitime il pousserait plus vivement encore contre Londres la guerre « pacifique » et commerciale, en attendant l'autre !
Aussi nous pouvons et devons croire à la sincérité de son affection, quand il dit, quand il crie qu'il nous aime, qu'il a besoin de notre main dans sa main, de notre poitrine contre sa poitrine, — de notre portefeuille sur son cœur. Comme nos financiers, il nous
demande seulement d'adopter celte politique d'affaires « qui doit produire l'apaisement universel, tout en laissant au cœur de Ihomme libre assez de dignité pour défendre le pays en cas de péril national ».
Mais il n'y aura plus alors de péril national : notre nation ne connaîtra plus que paix et bonheur. Songez que tous nos capitaux seront placés, bien placés, que tous nos revenus rentreront, que nous aurons seulement la peine de les compter et de les recevoir : TAllemagne, moyennant une faible commission que paiera, d'ailleurs, non le rentier français, mais l'emprunteur étranger, l'Allemagne se chargera d'encaisser nos revenus, de les exiger, s'il le faut.
Est-il rien de plus simple, de plus avantageux et, tout ensemble, de plus honnête? Notre épargne prend à notre finance du 4 p. 100 à 98 francs; notre finance prend à 1" Allemagne du 4 p. 100 à 94 francs ; l'Allemagne fournit aux Turcs, aux nègres, à qui bon lui semble, de Targent ou des marchandises à 8 ou 10 p. 100 : qui ne gagne à cette combinaison? L'Allemagne et la finance reçoivent chacune sa commission, et notre épargne voit ses revenus majorés et garantis... Dire qu'il reste encore des socialistes, des radicaux, des progressistes, des conservateurs, des partisans d'une politique de principes, qui cherchent un autre moyen « de déterminer l'union des peuples et leur libération » I
Oiiand M. Rouvicr prit en main la direction de notre di[)lonKitie, il put sembler qu'il ne venait au Quay dOrsay que pour installer cette théorie et cette formule de la « politique d'affaires ».
Depuis deux ans déjà, il tâchait de les imposer aux répugnances de M. Delcassé. Le désaccord, puis la brouille entre eux avait éclaté justement au sujet d'une combinaison où la force allemande et la finance fran(.^aise voulaient collaborer. Les Allemands avaient exigé du Sultan la prolongation de leurs voies anatoliennes vers la Mésopotamie; mais ils avaient dû, faute de capitaux, recourir à la coopération française. Notre finance et notre ministre des Finances, considérant le bénéfice pécuniaire, voulaient sans plus de retai'd collaborer. Notre diplomatie et notre ministre des Affaires étrangères, considérant le risque national d'un monopole germanique au Levant, réclamaient certaines garanties pour la direction future de l'entreprise et pour la part de la France à cette direction. L'Allemagne donna de belles promesses, puis se déroba : M. Delcassé fit rompre l'entente...
D'autres débats avaient entretenu et avivé l'antagonisme entre les deux champions de la politique de principes et de la politique d'intérêts. M. Rouvier, devenu président du Conseil, l'emporta. En mai 1905, quand il entra au Quai d'Orsay, c'était pour « réparer les fautes » de son prédécesseur, qui méchamment
avait «isolé» rAllemagne, «débauché» l'Italie et acculé Guillaume II, l'empereur pacifique, au discours de Tanger. En novembre 1905, l'isolement de l'Allemagne avait-il diminué? n'avions-nous rien fait pour débaucher encore la Russie vers l'entente anglaise, loin de l'entente allemande? et les discours impériaux prouvaient -ils que Guillaume II, seul, continuât d'être l'apôtre de la paix?
De mai à novembre, six mois à peine ! et depuis trois mois déjà, M. Rouvier avait repris les errements de son prédécesseur. Trois mois — et les conseils de M. Revoil — avaient suffi à lui apprendre que finance et diplomatie sont métiers différents, dont chacun a son domaine et ses procédés, et que les plus belles combinaisons financières peuvent conduire aux pires désastres diplomatiques ! Ah ! M. Rouvier fut mis à dure école : les conférences de septembre 1905 avec le docteur Rosen lui révélèrent sans ménagement les procédés habituels et les intentions véritables de lEmpereur francophile.
Nous aurons quelque jour le détail de ces conférences. A défaut de ces discussions encore secrètes, nous avons les actes publics et déjà nous comprenons pourquoi le financier, « l'homme daffaires dans toute la netteté du terme », que G/7 Blas saluait en M. Rouvier au mois de mai 1905, « Ihomme pratique et clairvoyant », l'agent « des groupements industriels, financiers et commerciaux », que le Temps admirait encore au milieu de juillet, a dû renoncer en septembre à ce syndicat si profitable, grâce auquel notre
argent, passant par Berlin, serait allé au Maroc fomenter contre nous la résistance ou l'agression du Chérif, creuser le port de Tanger, armer les bandes du maghzen et les tribus du siba, — à Pétersbourg, miner l'alliance franco-russe et rétablir, avec Tautocratie chancelante, l'alliance des trois empereurs, — en Turquie et en Extrême-Orient, contrecarrer les projets que, seuls ou unis à l'Angleterre, nous avons en cours d'exécution.
Et ce n'étaient encore là que les résultats financiers de cette « politique d'afl'aires » ; mais notre argent engagé eût bientôt mis nos autres forces à la merci de Guillaume II, et nous savons ce qu'il en compte taire : s'il nous veut avec lui, c'est pour nous tourner contre les Anglais.
« Avec tout le monde, avec tous ceux du moins qui ne veulent, comme nous, que le règne de la paix sous la règle de la justice; contre personne, surtout contre aucune des nations libérales qui s'efforcent, comme nous, de respecter le droit du voisin » : M. Rouvier a découvert, lui aussi, après trois mois de diplomatie, que ce principe doit diriger notre politique, et qu'il faut des principes pour mener une politique, s'il ne faut que des combinaisons pour lancer une affaire.