LIVRE II
IV. METHODES ALLEMANDES CRISE ALLEMANDE. — VI. POLITIQUE IMPÉRIALE. — VII. RÊVE MONDIAL
L'empereur Guillaume et la « manière forte ». — Les finances vénézuéliennes. — Le plan allemand. — Les richesses du Venezuela. — La méthode scientifique des Allemands. — Devis et réalités. — Le café vénézuélien. — Le crédit allemand. — L'Allemaprne et les gouvernements. — Fédéralisme et anarchie. — États et Fédération. — Le régime Guzman Blanco. — Docteurs et Généraux. — Crespo, Andrade et Castro. — Le contrôle financier. — Les États-Unis.
Il n'est rien de tel que l'empereur d'Allemagne. En France, nous avons les théoriciens de « la manière forte », les docteurs de la politique « active et fîère ». Mais quand il nous faut passer à la pratique, nous écoutons le plus souvent les conseils du bon sens et de l'honnêteté : la brutalité nous est odieuse ; nous croyons encore, avec les radicaux anglais d'autrefois, que « la force n'est pas un remède ». L'empereur Guillaume ne s'embarrasse jamais de pareils scrupules. Ferme sur les principes, il est encore plus ferme dans l'application. Rien ne l'arrête en ses preuves d'énergie. En 1898, pour rentrer dans son argent prêté aux
Grecs, il eût volontiers bombardé Athènes et, derrière le Parthénon, le palais de sa propre sœur; l'Europe l'en empêcha : il s'en alla prendre le Turc par la main et lui fit saccag-er la Thessalie. En décembre 1902, il veut rentrer dans son argent prêté au Venezuela : il mobilise sa flotte et prend à la remorque une escadre anglaise pour piller une côte sans défense, couler une flottille prisonnière et confisquer quelques tonnes de charbon.
A défaut d'autre récompense, il peut compter en France sur nos remercîments unanimes. Nos docteurs de « la manière forte » le féliciteront assurément du fier exemple donné à notre mollesse, et nous autres, qui ne nous haussons pas à cette énergie, nous le remercierons encore de nous avoir montré clairement ce que nous pourrions gagner à son école.
Avant les exploits de la flotte allemande, le Venezuela avait contre lui toute l'opinion du monde civilisé : banqueroutier et bandit, son gouvernement, à juste titre, jouissait de la mésestime universelle. L'empereur Guillaume est venu lui rendre un peu de la sympathie et de l'indulgence qui accompagnent toujours la pitié. Et comme il faut en fin de compte que l'Empereur remette sa cause à ce tribunal de l'opinion qui s'appelle l'arbitrage, nous apercevons dès maintenant le [bénéfice probable que les intérêts allemands retireront de cette vaillante politique.
MÉTHODES ALLEMANDES Hi
Depuis que le Venezuela existe, il fut toujours banqueroutier, non par misère, pénurie, ou accident, mais parce que son administration ne fut jamais qu'une forme de banditisme et que la banqueroute était le fruit nécessaire de son système gouvernemental.
Ancienne colonie des Espagnols, affranchie par Bolivar (1817), le Venezuela fit d'abord partie delà grande république de Colombie, qui, sur la mer des Antilles et sur l'océan Pacifique, [entre les Guyanes et le Pérou, comprenait un territoire sextuple de la France. Après treize années d'existence, la Grande Colombie s'étant partagée entre les trois républiques de rÉquateur, de la Colombie (ou Nouvelle Grenade) et du Venezuela, ce dernier eut à sa charge une part de la dette commune, soit environ quatre à cinq millions de francs (1830), Il fallut huit ans de négociations pour régulariser la conversion de cette dette : en 1840, un emprunt pourvut à cette conversion et au service des intérêts échus.
En 1847, première banqueroute. En 1850, contrat avec les créanciers. En 1851, seconde banqueroute ou, du moins, rupture du contrat. En 1859, accord provisoire et nouvel emprunt pour liquider le passé. En 1860, banqueroute et suspension des paiements. En 186:2, emprunt de 25 millions pour payer les arriérés. En 1864, nouvel emprunt de 17 millions.
En 1874 et 1876, nouvelles consolidations et reconnaissances d'autres dettes pour payer les dommages des révolutions. En 1880, conversion et consolidation; réduction d'intérêts.
De 1883 à 1889, une série de manœuvres dilapidatoires conduit la dette à 112 millions, malgré toutes les réductions antérieures. La révolution de 1892 l'augmente encore des indemnités accordées à toutes les prétendues victimes. En 1895, des affaires d'eaux et de chemins de fer rendent nécessaire un sixième ou septième emprunt. C'est alors que les Allemands entrent en scène.
Jusqu'ici le Venezuela avait trouvé ses prêteurs en Angleterre, à des conditions fort onéreuses. Le taux de l'intérêt variait de 6 à 7 p. 100, et le type des emprunts variait de 60 à 63 p. 100, c'est-à-dire que les Anglais ne versaient jamais que 60 francs pour 100 francs, soit 3/o environ du capital prêté. En 1896, l'Allemagne offrit au 'Venezuela un prêt de 50 millions de bolivars (francs) au taux de 5 p. 100, et au type de 80 p. 100.
Ce prêt n'était que la première opération d'un plan d'ensemble. L'Allemagne, en quête de marchés, avait jeté son dévolu sur le Venezuela, après une enquête à la mode allemande, qui avait dressé l'inventaire scientifique et méthodique des ressources et possibilités de ce pays. Les enquêteurs allemands avaient fait des rapports enthousiastes. La Disconto-Gesellschaft de j Berlin avait résolu de se lancer dans les affaires j vénézuéliennes, prêts, chemins de fer, banques, etc., [
à cause des énormes richesses que, disaient les rapports, ce pays admirable offrait déjà ou pouvait encore receler.
On ne saurait exagérer les richesses et possibilités du Venezuela. A l'heure présente, d'autres gold-fîelds détournent un peu notre attention des anciens el-dorados de cette Amérique espagnole. L'Afrique accapare depuis vingt ans notre activité européenne, et l'Amérique du Sud reste pour nous ce que l'Afrique elle-même était pour nos grands-pères, un continent presque inconnu, dont les côtes à peine nous sont familières. Mais, en un jour tout proche peut-être, cette Amérique aura son tour : c'est vers elle que se portera le rush des aflaires et des spéculations
Alors, dans cet continent Aivifié, le Venezuela tiendra l'une des premières places. Aucun autre pays de l'Amérique du Sud ni, peut-être, du monde ne présente un ensemble de conditions plus favorables. Par l'étendue de ses territoires, le Venezuela est le triple de la France. Par la diversité de ses régions, par la fertilité de ses terrains, par la multiplicité et la richesse de ses mines, par l'abondance de ses eaux et par la variété de ses climats, il pourra nourrir quelque jour (envisageons bien cet avenir) une centaine de millions d'hommes.
Ici, l'Européen est chez lui. Ici, toutes les formes de l'activité humaine, agriculture, pâturage, industrie^ pêche et commerce, trouvent des conditions exceptionnelles de succès. Ceci n'est point une terre de
noirs ou de jaunes : les blancs vivent et prospèrent en ces montagnes tempérées.
Du nord au sud, entre la mer des Antilles et la grande plaine des Amazones, trois bandes parallèles se partagent le Venezuela.
Au nord, tout le long de la mer, c'est la chaîne extrême des Andes, avec ses deux pentes maritime et continentale : en cette zone de culture, tous les climats s'échelonnent du bord de la mer équatoriale au sommet des montagnes neigeuses, et toutes les cultures européennes ou tropicales, du café à la pomme de terre, trouvent leur sol et leurs conditions de vie.
Au centre, entre le pied continental des Andes et la rive gauche de l'Orénoque, la zone des savonnes offre aux innombrables troupeaux ses prairies sans limite et sans hiver.
Au sud, de l'autre côté de l'Orénoque, s'enfoncent vers les mystérieuses collines des Guyanes et vers les marécages de l'Amazone les forêts encore inexplorées qui, demain, dans le monde transformé par l'automobilisme, acquerront peut-être un rôle mondial grâce à leurs caoutchoutiers.
A l'heure actuelle, la seule zone des Andes est conquise au travail humain. Toutes les grandes villes du "Venezuela sont à la côte ou sur la pente des monts. La capitale fédérale, Caracas, s'est bâtie à quelques kilomètres de la mer à vol d'oiseau, mais à mille mètres d'altitude, dans une admirable conque des Andes : il a fallu 38 kilomètres de lacets, de tunnels
et de pentes vertigineuses, au railway qui, partant de la côte, unit la capitale à son port de la Guaïra.
Les deux autres zones seraient bien plus accessibles grâce à la grand'route naturelle de l'Orénoque, qui, long de 2 400 kilomètres, est navigable sur plus de 2000. Mais la civilisation n'a pas encore découvert cette contrée merveilleuse. Les voyageurs et les consuls nous préviennent pourtant. Ils s'étonnent avec juste raison de notre folie européenne, qui n"a de regards que pour l'Egypte, alors que de telles régions restent inexploitées :
L'Apure (affluent de l'Orénoque) a 1 200 kilomètres de long, dont un millier de navigables. Chaque année, son inondation vient rendre une fertilité nouvelle aux plaines qui, sur chaque bord, couvrent des milliers de milles carrés. En réalité, c'est vraiment un autre Nil, mais qui ne traverse pas, comme le Nil égyptien, un désert de sables : de toutes parts, l'Apure possède un magnifique hinterland de terres cultivables. Ces champs aujourd'hui ne servent qu'aux millions de bestiaux, vivant à l'état presque sauvage et abattus seulement pour leurs peaux. Quelque jour, le monde tirera d'ici ses approvisionnements'.
Ce pays de l'Orénoque, savannes et forêts, est encore un désert. Le pays des Andes, pentes externes et cirques intérieurs, est la seule zone vivante du Venezuela. Sur deux millions et demi d'habitants que compte la république tout entière, c'est à peine si quatre ou cinq cent mille sont fixés loin des monts. Encore, en cette zone côtière, la seule agriculture