On lit dans le Temps du 17 octobre
« La polite ville de Kœpenick est distante d'une vingtaine de kilomètres de Berlin, sur la Sprée supérieure, près Muggelsée; elle possède quelque vingt mille habitants et est un des buts d'excursion préférés de l'est berlinois. Hier, à une heure de l'après-midi, un capitaine en uniforme se présentait au champ de tir de Plœtzensée et commanda à une escouade de douze hommes qui venaient d'être relevés de garde de le suivre à la localité voisine de Ku^pcnick. Arrivés là, l'officier leur Ht charger leurs armes, mettre baioanelte au canon, et à la grande stupeur
grave, l'a rendue presque odieuse : la cherté des vivres créée par les bureaucrates au bénéfice des hobereaux, et le maintien aux affaires de M. de Podbielski, l'homme des agrariens et des fournitures coloniales. Quel signe des temps que la mélancolique promenade du Hohenzollern dans le jardin du Wittelsbach, au bras dun homme de lettres, d'un « civil » bavarois, dont Guillaume II veut gagner l'approbation, l'absolution, presque la pitié : « Il est si pénible de travailler lorsqu'on sent autour de soi la
de la population, il occupa avec sa petite troupe l'hôtel de ville, dont il lit garder les issues. Il agissait en vertu d'un ordre de cabinet de l'euipereur, devant lequel la police s'inclina sans en demander davantage. 11 se fit montrer les cabinets du maire et du caissier. La population s'était réunie sur la place tandis (juc la gendarmerie l'empêchait d'approcher. Le faux capitaine ordonna au maire d'arrêter ses comptes et se fit remettre l'argent en caisse, qui s'élevait à 4,002 marks; il y manquait un mark, d'après le solde du grand-livre. Avec un sang-froid qui ne se démentait pas, l'escroc fit dresser procès-verbal et dit au caissier de cacheter le sac contenant l'argent qu'il devait, par ordre supérieur, emporter a Berlin. Le maire et le caissier furent ensuite conduits sous escorte militaire à leurs domiciles respectifs où des voitures stationnaient sur réquisition de la police pour les conduire à Berlin. La femme du maire, Mme Langermans, refusa de se séparer de son mari et elle monta avec lui dans un landau.
« Un brigadier de police prit place en face d'eux et un grenadier, baïonnette au canon, monta sur le siège à côté du cocher. 11 en fut de même pour le caissier, et les deux voitures partirent pour la grand'garde de Berlin, où le faux capitaine leur avait donné l'ordre de le rejoindre, tandis que lui-même prenait le chemin de fer. Lorsque les voitures s'arrêtèrent devant le poste, Sous-les- Tilleuls, a Berlin, cette arrivée provoqua une grosse sensation et l'officier de garde s'empressa de téléphoner à la place. Le commandant de Berlin, le général de Moltke, arriva en toute hâte, et alors le mystère fut découvert.
« L'audacieux voleur avait disparu et on a perdu ses traces à une gare du chemin de fer de Ceinture.
méfiance! » El le petit-fils de Guillaume I-"" ajoute : « J'entends parler de la lassitude de l'empire ». Nous savons, en France, par une expérience cruelle, quel remède les empires cherchent à leur lassitude.
Même en Prusse, on perçoit les secousses de forces souterraines, dont la bureaucratie croyait être venue à bout. Ce n'est pas en Posnanie seulement, sur les terres arrachées il y a cent ans à la République de Pologne, que la vie polonaise continue de battre avec une fiévreuse intensité : dans la Silésie, que l'Autriche avant la Prusse disait avoir germanisée, que cinq ou six générations de Hohenzollern, succédant à dix ou douze générations de Habsbourg — cinq siècles de tyrannie germanique, — croyaient avoir débarrassée de toute semence du slavisme, dans cette Silésie sourdent de toutes parts les indomptables rejets de la ,vieille Pologne, et Berlin doit implorer le secours du Pape contre ces catholiques menaçants. C'est en Rome aussi que notre empereur las mit son dernier espoir, avant de faire appel au Seigneur des armées.
En Prusse comme en Allemagne, le catholicisme assure encore un appui fidèle à l'empereur et roi, un « centre » de résistance aux réclamations populaires.
Appui dangereux pour un empereur et roi protestant. Faute d'un autre moyen de témoigner activement de leur opposition, tous les mécontents de l'empire donnent leurs votes au socialisme et trois ou quatre millions d'électeurs semblent adhérer aujourd'hui aux dogmes du parti. Il me faudrait
l'oplimismc ou le volontaire aveuglement de nos « unifiés » pour croire que tous ces mécontents sont dos adoptes résolus, de futurs martyrs de la doctrine : en vérité^ tant que l'opposition allemande ne trouvera à se grouper que dans ces cadres du sociaisme, je crois qu'elle manquera toute opportunité Jintervention efficace , qu'elle se contentera de paroles, de beuveries fraternelles et de chorals. Mais contre le catholicisme et le régime clérical, si l'Allemagne protestante avait à reprendre la défense de SOS libertés, peut-être verrions-nous la fin de cette théocratie byzantine, que nous décrit en sa brochure le comte de Reventlow. Déjà les schwarzseher, les pessimistes, dans le titre de leurs pamphlets, mettent en présence l'empereur et son peuple, Unser Kaiser uncl sein Volk.
M. de Biilow rappelait au Reichstag le mot de Bismarck : « Les fruits ne mûrissent jamais plus vite que lorsqu'on tient une lampe auprès d'eux. » Nos lampes, dressées à l'occident, font dans l'Europe centrale mûrir des fruits que nous n'avons pas cultivés, que nous ne cultiverons pas (leur maturité trop hâtive pourrait nous mettre en de cruels embarras), et foisonner de jeunes pousses qui risquent d'étouffer le vieil arbre bismarckien. Le successeur de Bismarck s'en irrite : prenons bonne note de ses menaces.
Mais ne faisant rien pour les exciter, — rien que vivre, — que pourrions-nous faire pour les apaiser? rien que renoncer aux traditions de notre histoire, à toute notre vie française, et prendre dans la Triplice
le rôle que le départ de ritalie ou de la Hongrie rendra bientôt vacant...
Allons donc notre chemin, sans méconnaître les dangers de la route, mais sans les redouter plus qu'il ne convient : munis des armes nécessaires, accompagnés de quelques amis, dont la fidélité nous est garantie par leurs intérêts vitaux autant que par leurs signatures, nous marchons entre deux fortes puissances : derrière nous, la sympathie des nations démocratiques; devant nous, le dévouement de tous les opprimés. Dans la pleine conscience de nos devoirs et de nos risques, poursuivons notre marche et puisque, en attendant, M. de Bùlow nous offre des relations, sinon cordiales, du moins correctes, examinons tranquillement, d'un esprit dégagé de toute humeur hargneuse ou servile, les conditions qu'il voit à une entente soit passagère, soit durable.
Coopération industrielle et financière. — Facilités coloniales. — Tanger. — Le ■• vaste terrain ». — Colonies et sphères d'inlluence. — Cliine et Turquie. — Le chemin de fer de Bagdad. — Asie- Mineure et Mésopotamie. — Le firman de 1902. — Négociations franco-russo-alleniandes. — Le syndicat franco-allemand. — Voyage impérial à Londres. — Refus anglais. — Supercherie berlinoise. — Refus français. — Gouf'itions d'accord.
Nous arrivons aux offres de M. de Bûlow. Dans l'esprit du Chancelier, le rétablissement de relations, sinon cordiales, du moins correctes, entre Paris et Berlin comporterait une manœuvre en deux temps :
1° « les deux peuples se rencontrent et travaillent ensemble sur le terrain économique, sur le vaste terrain des entreprises industrielles et financières » ;
2° vient « peut-être un jour où les deux peuples s'entendent sur telle ou telle question coloniale >>.
Prise dans son ensemble, la conception est logique et semble réalisable ; je la crois môme d'une exécution facile et d'un bénéfice presque certain pour les deux
parties contractantes, si toutes deux veulent y mettre quelque bonne volonté et une entière bonne foi.
Sur le terrain des entreprises financières, les Allemands ne peuvent plus rien sans le concours de Paris : tous leurs capitaux sont engagés; leur crédit, au dedans comme au dehors, n'est plus susceptible d'extension; ils ont déjà dépassé la limite de leurs forces; ils sont à la veille d'une crise, qui serait beaucoup plus grave que celle de 1901-1902; par milliers peut-être, banques, sociétés, usines et maisons de commerce crouleront avant peu, si les capitaux français ne viennent faire baisser les exigences de l'argent sur les places de l'Allemagne entière.
De notre côté, il est des terrains coloniaux, sur lesquels nous ne pouvons rien entreprendre sans l'assentiment de Berlin.
Concours de Paris, assentiment de Berlin : voilà deux marchandises d'échange qui, pour n'être pas de même nature, peuvent cependant être de même valeur. Nous n'avons aucune raison de repousser l'affaire avant de l'avoir examinée : envers tous nos voisins, envers les moins bons comme envers les meilleurs, nous avons les mêmes devoirs doublés du même intérêt.
Notre intérêt fondamental, — je l'ai expliqué à maintes reprises, — est que toute l'humanité prospère, s'enrichisse; dans l'univers, il n'est pas de progrès pacifique ni de fortune nouvelle qui ne soit, au bout du compte, un bénéfice pour notre France, une source de clientèle pour nos industries de luxe, pour
notre travail d'artistes, pour nos routes d'automobiles, pour nos plai,''es d'hiver et d'été, pour nos villes de résidence et de plaisir. Une Allemagne ruinée, ou gênée seulement serait d'un voisinage dangereux aux portes de notre caisse d'épargne; il ne faut pas que les successeurs de Bismarck puissent oflrir à leur peuple, comnîe seul remède de ses embarras d'argent, un voyage militaire au pays des milliards.
Les menaces de M. de Bûlow et du militarisme prussien ne sauraient nous émouvoir; mais nous ne devons rien faire qui nous aliène les esprits de l'Allemagne travailleuse.
Encore faut-il étudier l'afTaire que Ton nous propose, en chercher les modes principaux et les garanties indispensables. Avant tout, il faut en bien définir les termes; on n'a chance de s'entendre que si l'on commence par se bien comprendre : M. de Bûlow parle le langage imprécis dont les « sphères diplomatiques » se font une élégance et dont le bon public se croit tenu d'admirer la profondeur.
Des deux termes qu'il emploie, « entreprises industrielles et financières « et « questions coloniales », il en est un que nous sommes libres de définir, puisque c'est nous, évidemment, qui aurons à demander telle ou telle facilité pour notre expansion coloniale. Or quinze mois après le discours de Tanger, nous savons, et M. de Biilow sait comme nous, quelle facilité Berlin nous a refusée pour notre politique africaine et quelle facilité Berlin nous refuse encore pour l'exécution du mandat que nous avons reçu à Algésiras.
Hors du Maroc à pacifier et à régénérer suivant le programme que nous ont tracé les Puissances, TAIIemagne n"a rien à nous offrir dans le monde colonial et nous n'avons rien à lui demander.
Mais les entreprises industrielles et financières regardent Berlin. Quelles sont les entreprises pour lesquelles Berlin demandera notre concours? Le Chancelier ne spécifie pas ; dun grand mot, il se contente de dérouler sous nos yeux le « vaste terrain », la carte mondiale des affaires. Dans la réalité, ce terrain est-il si vaste? Utile sans doute en beaucoup d'autres points, la coopération franco-allemande ne serait-elle pas d'une nécessité plus urgente et d'un succès plus efficace en tel canton de l'univers ou en telle case du portefeuille?
Il y a trente ans, vers 1876, c'est en Allemagne même que cette coopération aurait eu pour les Allemands le profit le plus immédiat. L'Allemand transformait alors sa vie nationale : soldat et laboureur jusque-là, il voulait devenir industriel aussi et commerçant. Ayant exposé les produits de son travail dans les vitrines de Philadelphie (1873), il mesurait l'énorme distance qui le séparait encore des nations civilisées : il avait l'ambition de légitimer, parles arts de la paix, la place éminente que, d'un coup de force, il avait acquise parmi les grandes puissances.
Laboratoires de recherches, champs d'expériences et de comparaisons, séminaires, écoles pratiques, enseignement moderne, il tournait vers sa propre vie l'ardeur scientifique qu'il avait jusque-là réservée à
l'étude des sociétés lointaines ou disparues. Houillères, mines, hauts fourneaux, chaudières, machines, comptoirs, etc., il tâchait d'acquérir tous les moyens nouveaux de production. Routes, rails, canaux et ports, il demandait à ses Etats un outillage complet de circulation... De 1873 à 1883, rAlleni-gne, si elle avait eu le concours de nos capitalistes, aurait achevé bien plus vite et bien plus complètement la transformation de son pays et de ses peuples.
Il y a vingt ans, vers 1880, c'est sur le terrain colonial que cette coopération eût semblé le plus nécessaire.
En 1882, l'Allemagne décidait qu'elle aurait des colonies, puisqu : le propre des grandes puissances était d'en avoir : Bismarck, un peu à contre-cœur, soutenait les allègres initiatives des gens de Hambourg. En 1883, le Sud-Ouest africain, en 1884, le Togo et le Cameroun, en 1885, l'Afrique orientale engageaient les forces allemandes dans la pénétration et le partage du Continent noir. A l'automne de 1884, la Nouvelle Guinée et l'archipel Bismarck; à l'automne de 1885, les îles Salomon et les îles Carolines assuraient dans le Pacifique les reposoirs et entrepôts futurs de la flotte impériale.
Cette politique coloniale nécessitait une entente parfaite entre Berlin et Londres ; elle amena aussi quelques négociations cordiales avec Paris. Si en 1886 nos financiers lui avaient donné le même concours que nos diplomates, il est probable qu'aujourd'hui l'occupation allemande serait devenue effective et
profitable en des terres où flotte le drapeau de l'empire, mais dont les rivages à peine sont garnis de quelques postes militaires ou commerciaux et dont riiinterland reste à la barbarie ou à la révolte.
Il y a dix ans, vers 1896, l'Allemagne délaissait un peu les colonies proprement dites : elle ny avait trouvé que désillusions en attendant les déboires. Elle se mettait en quête de « sphères d'influence » : sans les risques de la conquête et du défrichement, elle y espérait les bénéfices plus rapides d'une exploitation intensive.
L'Allemand se rendait compte, après une expérience de dix années (1884-1894), que les pays neufs ne sont point son fait : pour les arracher à la sauvagerie de la nature, des animaux et des hommes, il y faut une ingéniosité, une fertilité, une rapidité d'invention, des goûts et des aptitudes d'initiative individuelle, qui ne sont ni dans le tempérament ni dans l'éducation de sa race. Les vieux pays, qu'il suffit de remettre au fil du progrès pour les rétablir en leur prospérité d'autrefois se prêtent mieux à l'application des recettes scientifiques et des méthodes rationnelles, aux eiï'orts combinés des syndicats, aux plans de campagnes préparés par les techniciens et exécutés par l'obéissance passive, bref aux habitudes et au génie de ce peuple savant et discipliné, qui venait précisément, par la science et la discipline, de rénover sa vieille Allemagne.
Le vieil Islam, le vieil Extrême-Orient et les vieilles colonies espagnoles ou portugaises de l'Amérique
apparurent aux Allemands comme le domaine le l)lus apte à leur exploitalion : en 1895, ils entraînaient la diplomatie de la Double Alliance dans cette alTaire chinoise où durent bientôt intervenir les troupes de tout l'univers civilisé; en 1902, ils emmenaient au ^'énézuéla la coopération navale de leurs amis de Londres ; en cette même année, ils essayaient de nous prendre en leur société pour la mise en leurs mains de la Turquie européenne et asiatique.
Ily a dix ans, cette politique des sphères d'influence semblait ouvrir aux entreprises industrielles et financières de l'Allemagne un avenir presque illimité. Du Chili à la Mandchourie, des glaces de l'océan Antarctique aux glaces de l'Asie polaire, et du Mexique au Yang-tsé, des côtes du Far West aux îles du Soleil Levant, à travers monts et plaines, déserts et deltas, fournaises équatorialcs, paradis tropicaux et jardins tempérés, la science allemande venait offrir ses services à toutes les humanités en décadence, et, si l'on voulait en repousser l'offre, Berlin se croyait de taille à partout imposer sa clientèle.
Aujourd'hui, i\L de Biilow nous parle encore de ce « vaste terrain ». Mais qu'en reste-t-il? La paix yankee ne veut plus tolérer dans les Amériques les expéditions de cuirassés, qui seules peuvent donner quelque sécurité aux expéditions de capitaux et de marchan dises. La paix japonaise, qui s'installe dans les fleuves chinois, assiège et prochainement ruinera les fondations allemandes : le sort de Port-Arthur attend Kiaotchéou, si la poussée ou la pression gcrnui-
niques gênent la diplomatie et le trafic des Nippons. II ne reste qu'une « sphère d'influence » où Berlin puisse espérer le genre et le nombre de clients qui lui sont nécessaires : Fempire turc.
Si donc je comprends bien les offres de M. de Bûlow, je ne vois qu'une façon de traduire en clair son langage chiffré : « Que la finance française nous aide tout de suite en Turquie, — dit le Chancelier, — et peut-être, un jour, nous n'entraverons plus la diplomatie française au ]\Iaroc ». Toute autre traduction me semble impossible. Le Chancelier connaît les nécessités de notre vie démocratique : il ne peut pas songer à quelque aventure américaine ou chinoise; en ces parages lointains et dangereux, il sait que nos démêlés avec le Venezuela et les risques de notre Indo-Chine nous ont fait réfléchir et que notre finance reculerait devant une afTaire aussi périlleuse.
La Turquie est proche. Nos financiers la fréquentent. Notre diplomatie y est encore puissante. Nos flottes en connaissent le chemin. Nos devoirs et nos traditions nous obligeront toujours d'y conserver de grands intérêts.
Dès le discours de Tanger, on pouvait — je l'ai fait dans mon livre sur L'Affaire marocaine — établir un synchronisme entre nos maladresses en Turquie et les menaces ou les empiétements de l'Allemagne au Maroc. De notre conduite à Constantinople, a dépendu la conduite des Allemands à Tanger : de la coopération franco-allemande chez le Sultan dépendra l'entente franco-allemande chez le Chérif.
Aidez-nous en Turquie... Quelles sont les entreprises de I/Vllemagne chez le Grand Turc? Ici encore, il faut distinguer les époques.
De 1882 à 1888, Constantinople seule, quartiergénéral de l'armée turque, semblait attirer les Allemands. Au mois de juin 1882, la mission militaire de von der Goltz et de Rustow-pacha était venue prendre en main la réforme de cette armée, qui devenait la cliente la plus fidèle de Krupp : dans l'empire turc, Berlin ne s'intéressait encore qu'aux fournitures d'armes.
Mais cette mission militaire eut les mêmes conséquences que celle qui, cinquante ans plus tôt, l'avait précédée ; vers 1840, d'autres officiers prussiens, sous le commandement de de Moltke et Mûhlbach, avaient séjourné et circulé en Turquie, et, de ces voyages à travers l'Anatolie et la Mésopotamie, de Moltke avait rapporté son plan de pénétration pacifique; il voulait régénérer l'Asie antérieure par des colons allemands, et enrichir l'Allemagne par la clientèle turcoirabe.
Tout pareillement, la mission militaire de 1882 onclut à la nécessité d'une pénétration allemande, jui, par les chemins de fer, atteindrait un triple •ésultat : prédominance incontestée du Turc et autoité effective du Sultan dans ses provinces d'Asie; nise en valeur et en défense de ces provinces, qui
sont trop éloignées des marchés européens et du quartier-général; établissement de colonies et de comptoirs germaniques, qui feraient de Tempire ottoman une chasse réservée aux industriels, courtiers, banquiers et ingénieurs de Berlin.
De 1888 à 1893, on commença Tcxéculion de celte entreprise. On en avait dressé le plan complet : de Gonstantinople au golfe Persique, à travers toute l'Asie Mineure et la Mésopotamie, on voulait construire l'un de ces chemins de fer « mondiaux ->, l'un de ces transcontinentaux que mettaient alors à la mode le Transsibérien projeté des Russes, le Transsaharien projeté des Français et les Pacific des Américains. Mais on voulait avancer par étapes : l'Asie Mineure d'abord, la i\Iésopotamie ensuite.
En 1889, du port de Haïdar-pacha, qui sur le Bosphore fait face à Gonstantinople, la voie allemande partait à la conquête de l'Asie Mineure. En 1891, elle avait traversé les trois cents kilomètres de la zone côtière; elle atteignait à Eski-clieir le rebord du plateau désertique qui forme l'hinterland de la péninsule. Jamais routes humaines n'ont pu tout droit, d'ouest en est, en couper les steppes salées et les lacs saumatres ; il faut les contourner par le nord ou par le sud. Les rails allemands prirent par le nord et, en 1893, trois cents autres kilomètres les amenaient à Angora.
D'Angora, quatre cents kilomètres de plaines et de collines fertiles encerclent à l'est le désert anatolicn et conduisent à Césarée, aux portes du Taurus
et du liaut Euphratc; là, quelques grands travaux, ponts, tunnels et viaducs, seraient nécessaires; mais ensuite, sur les revers allongés des monts, sur le « plat descendant » des berges fluviales, on roulerait sans encombre vers Mossoul et Bagdad. En 1893, les Allemands obtenaient la concession de la ligne Angora-Césarée.
La Russie mit son veto à cette ligne : les futurs embranchements vers Sivas et Erzeroum eussent tourné contre ses frontières de Transcaucasie toute la mobilisation turque et donné aux Arméniens de Turquie une richesse et une liberté dont Texemple eût été dangereux pour l'Arménie russe; le prince de Lobanof ne voulait pas d'une Bulgarie anatolienne. Fidèles amis de Pétersbourg, les Allemands s'arrêtèrent à Angora.
Mais comme le Sultan leur avait aussi concédé (février 1893) le passage par l'ouest et par le sud du désert anatolien, ils construisirent la ligne d'Eskicheïr à Konia qui, prolongée, les mènerait au Taurus et aux portes de Cilicie. Dès 1893, ils en ouvraient les 450 kilomètres à la circulation et ils annonçaient que, poursuivant au delà de Konia, ils allaient d'un bond franchir le Taurus, sauter dans la plaine maritime de Cilicie, contourner le golfe de Chypre, remonter les pentes de l'Amanus et gagner le moyen Euphrate dans les parages de Biredjik : de là, ils n'auraient plus qu'à se laisser glisser vers Bagdad, Bassorah et le Golfe.
Mais tout à coup, l'Allemagne semble se désintéresser un peu de la Turquie. Le gros effort sur l'Asie
]\Jineure étant fait, elle veut d'abord en recueillir les résultats et bien en voir les conséquences. Ses capitaux ne lui permettent pas de lancer encore des milliers de kilomètres sans une garantie que le gouvernement turc ne peut lui donner : les affaires d'Arménie, de Crète et de Macédoine viennent restreindre les revenus du Sultan et abattre la confiance des financiers. D'ailleurs, à première expérience, cette Asie Mineure se trouve bien moins riche, bien moins fertile, l)ien plus déserte, d'un attrait bien moins grand pour la colonisation allemande, d'une exploitalion bien plus ardue que les techniciens et les géographes en chambre ne l'avaient annoncé.
C'est à l'autre extrémité de l'Asie que les Allemands pensent alors découvrir la sphère d'influence vraiment profitable; en 189o, ils interviennent et font intervenir la Double Alliance en Chine pour la révision du traité de Simonoséki; en 1896, ils obtiennent deux concessions à Tien-Tsin et à Hankéou; en février 1897, une mission navale explore Kiao-tchéou que les compagnies de débarquement occupent en novembre. Symbole de la politique nouvelle : le 18 novembre 1897, la Kaiserin Augusta quitte les eaux Cretoises et abandonne la Crète aux amiraux de l'Occident, pour aller prendre possession de ce Ghantoung où trente millions de Chinois, dit-on, vont tomber sous la lu telle politique de Berlin, en attendant que les Dix-Huit Provinces et leurs trois cents millions d'habitants tombent dans sa clientèle commerciale.
De IH'.IG ù 1902, tant que dura ce beau rêve chinois, l'Empereur se relâcha un peu de ses ambitions en Turquie.
Au mois d'octobre 1898, pourtant, Guillaume II paraissait de nouveau à Gonslantinople, puis dans les Échelles de Syrie et de Palestine. En 1889, c'était la première visite impériale à Gonstantinople et l'amitié nouée avec le Turc qui avaient inauguré Talïaire anatolienne ; il semble en 1898 que le toast de Damas et l'appel aux sympathies du monde musulman vont ouvrir Taffaire de Mésopotamie.
Les Allemands Font étudiée dans le moindre détail; leurs diplomates, ingénieurs, géographes et archéologues sont d'accord pour la recommander. Leur spécialiste en islam, le baron M. von Oppenhcim, vient d'accomplir son voyage De la Méditerranée au golfe Persique; il a exploré le pays, dressé la carte, fréquenté les cheikhs et les tribus, évalué l'agriculture et le commerce, l'état présent et les chances d'avenir; il se prononce résolument pour la ligne de Konia à Bagdad par Biredjik, Mardin et Mossoul'. Le professeur Sachau, qui avait déjà parcouru le Levant en 1879-1880, est reparti sur l'Euphrate et le Tigre; il est envoyé par la Commission pour les recherches archéologiques dans les pags du Tigre et de VEuphrate*. La Deutsche Orient Gesellschafl s'est fondée
I. M. von Oppoiilioiin, Voin MiUelineer ^uin Persischen Golf, Berlin. Dieliirli Hciiner, 2 vol. ISUO-IOUO.
'1. Ed. Sacbau, Am Euphiat uiid Tigris, Leipzig, J. G. llimiclis, l'JUO.
durant Thiver 1896-1898; elle a chargé M. R. Koldewey de commencer les fouilles de Babylone.
Les ingénieurs de la Deutsche Bank achèvent le plan complet du tracé. L'un d'eux publiera en 1900 les résultats de ces travaux : son livre enthousiaste, Die deutsche Baghdâd-Bahn und die projeklierle Ueberbriickung des Bosporus, montre déjà la Turquie d'Europe reliée par un pont sur le Bosphore à la Turquie d'Asie, vingt-quatre millions dhectares ensemencés et dix millions d'Allemands installés en Mésopotamie... Mais la Chine l'emporte et, de 1898 à 1902, sans délaisser complètement la Turquie, c'est à la pénétration du Chantoung que Berlin consacre ses principaux efforts.,..
Le mouvement des Boxers^ le désarroi de l'empire chinois et lintervention des puissances favorisèrent d'abord les projets allemands ; il fallut bientôt rabattre de cet optimisme : d'autres nations, les Russes et surtout les Belges, associés des Français, se taillaient en Chine les meilleures parts; l'Allemagne n'avait ni les capitaux suffisants, ni l'influence à Pékin pour tenir tête à ses concurrents. Elle revint tout entière à son ami de Constantinople; par un firman de février 1902, elle obtenait la concession de Konia au golfe Persique pour une durée de quatre-vingt-dixneuf ans, avec garantie kilométrique.
Les temps paraissaient favorables : l'Angleterre, qui toujours regarda d'un œil méfiant les entreprises de l'Europe vers les mers de l'Inde, était occupée aux dernières opérations de l'interminable guerre sudafricaine.
Pétersbourg s'était fait un devoir d'empêcher toute traversée de l'empire turc, qui put un jour barrer la descente russe vers la Méditerranée, vers la Syrie ou vers le Golfe, Mais justement l'ambassadeur russe, M. Zinovief, venait d'arracher au Sultan pleines et bonnes garanties pour l'avenir des projets russes : Constantinople s'engageait à ne faire que par soimême, — c'est-à-dire jamais, — ou à ne concéder qu'à des Russes les voies ferrées des provinces arméniennes,
La France, enfin, semblait gagnée d'avance aux projets allemands : n'ayant pas les cinq ou six cents millions nécessaires à l'entreprise, Berlin offrait une part de sa proie aux financiers français ; or la présence de M. Constans à notre ambassade, la récente démonstration de nos cuirassés devant Mitylène (octobrenovembre 1901) et le règlement des créances Tubini- Lorando donnaient à nos financiers la conviction que désormais le Turc serait à leur merci en cas de brouilles sur l'interprétation des contrats; d'ailleurs, l'exemple de la Grèce et la campagne turque en Thessalie venaient de prouver comment Guillaume II sait forcer au paiement tout débiteur qui lui fait banqueroute.
Aussi les géographes et savants d'Allemagne retrouvèrent de nouveaux arguments pour démontrer l'urgente nécessité et les sûrs profits de l'affaire mésopotamienne.
Ils avouaient qu'en Asie Mineure ni la colonisation allemande ne s'était installée ni les produits aile-
mands ne trouvaient les acheteurs que les statisticiens avaient jadis dénombrés : seules, les voies ferrées, leurs ouvrages, gares et bâtiments, leur personnel et clientèle immédiate consommaient les fers et autres manufactures. Sur le plateau anatolien, il fallait renoncer à cet établissement de villages allemands, que de Moltke jadis avait conseillé (1840), que L. Ross, — Klein Asien and Deiitschland, — ensuite avait prédit (1850), que R. Menz enfin (1893) avait déjà concerté, — Deutsche Avbeil in Kleinasien, — et dont le major Schlag-intweit, — Deutsche Kolonisationsheslrebungen in Kleinasien, — donnait en 1900 le plan systématique ^
En Asie Mineure comme en Palestine, le « Michel » allemand rencontrait d'insurmontables obstacles à sa vie ou à sa prospérité, et les spécialistes ne voyaient plus son emploi que dans les postes directeurs ou servomoteurs de la vie économique : seize ans de séjour en Anatolie et de multiples tournées d'inspection, pour le ministère turc de rAgriculture, des Forets et des Mines, avaient convaincu M. R. Hermann, — Amdolische Landwirtschaft, — que les seuls indigènes ou mohadjirs (émigrés) des pays voi-
1. Sur tous ces livres et sur la littérature complète de ces (juestions, je renvoie à la Bibliographie géographique annuelle que publient les Annula de Géographie sous lu direction de M. Louis Haveneau. En Allemagne, celte publication vaudrait à son directeur une notoriété (jue notre public français n'accorde, liélas! (|u"aux écrivains et aux journalistes. 11 faut du moins que les curieux de diplomatie apprennent à se servir de cet admirable répertoire, qui dejiuis (piinze ans classe et résume tous les ouvrages et travaux de géograpbie.
sins peuvent fournir une niain-dœuvre utile et que le rôle des Allemands doit se borner à la constitution de grandes socicHés, à l'exploitation de grands domaines, h l'achat, transport et exportation des produits agricoles et miniers, bref aux alïaires : adieu la colonisation!
En Mésopotamie, c'était bien ditï'érent, — disaient M. L. Grothe, Die Bagdculbahn iind das schwaebische Daueineleinenl in TranskauUnsien iind Palaesiina, et P. Rohrbach, Die ivirtschaflliche Bedeulung W'estasicns : — on ne pouvait exagérer la signification économique de cette Asie occidentale ni les chances de réussite qu'elle offrait aux paysans souabes. En Palestine, le Souabe ne prospère que médiocrement; en TransCaucasie russe, il réussit un peu mieux, mais lentement; en Mésopotamie, il referait le paradis de la Bible, dès que le chemin de fer et quelques garnisons échelonnées au long de la voie auraient supprimé le brigandage kurde et bédouin.
C'est là qu'au dire de tous ces écrivains était l'avenir de l'émigration et de l'exportation allemandes : en 1880, déjà, l'orientaliste Aloys Sprenger vantait « la Babylonie comme la terre la plus riche du passé et la colonie la plus rémunératrice du présent, Babylonien dasreicliste Land in der Vorzeit and das lohnendsle Kolonisatîonsfeld fiiv die Gegenwart », et il évaluait à vingt-quatre ou vingt-cinq millions d'hectares la superficie jadis cultivée, la terre noire, humide et profonde, que les irrigations fluviales peuvent toujours abreuver, tandis que le soleil du tropique en fait jaillir les récoltes.
Vingt-cinq millions d'hectares cultivables; vingt fois la superficie de la Souabe bavaroise, terres, monts et marais compris : ce chiffre fut admis de TAllemigne et de l'Europe avec le respect qui toujours accueille les plus fantaisistes affirmations d'un Doclor-prof essor. Sur le terrain, M. H. Wagner, — Die Ueberschâlzung der Anbauflâche Babyloniens, — en constatait l'exagération et ramenait à dix ou douze millions d'hectares l'étendue des sillons que l'antiquité posséda et que la science moderne pourra de nouveau aménager.
Mais dix millions d'hectares forment encore un beau domaine, et l'Allemagne en 1902 se croyait à la veille de le conquérir : il ne lui manquait que les trois quarts des capitaux; la finance française était là.
En février-mars 1902, par les soins de M. Rouvier, qui n'était pas encore ministre des Finances, — le ministère Waldeck-Rousseau dure jusqu'en juin 1902 ; M. Rouvier n'arrive aux affaires qu'avec le ministère Combes, — les financiers français et allemands lièrent partie. Les Allemands apportaient la concession; les Français donneraient l'argent; on réservait une part à ceux des autres États qui voudraient entrer dans la combinaison. Devenu ministre des Finances, M. Rouvier s'employa de tout son génie à cette coopération franco-allemande; il prit, lui,
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ministre français, rhabitudc de converser dans la coulisse avec les représentants plus ou moins accrédités de l'empereur Guillaume; cette habitude devait le conduire en mars-juillet 1905 aux faiblesses et aux déceptions que Ton sait. Mais en 1902 tout lui souriait à Berlin : il tenait la clef d'or qui pouvait ouvrir le paradis de Bagdad.
L'affaire traîna, durant toute l'année 1902 et le début de 1903. Ses partisans les plus déclarés en reconnaissaient les difficultés politiques et financières. Le d" mars 1903, l'un d'eux écrivait dans les Questions diplomatiques et coloniales :
L'Allemagne ou plutôt le syndicat franco-allemand du chemin de fer de Bagdad est sur le point d'obtenir du gouvernement ottoman les garanties nécessaires pour la première section Konia-Eregli du futur Petit Transasiatique (Bosphore-golfe Persique). On se rappelle que la concession de cette grandiose entreprise fut accordée en principe à Guillaume II, lors de son dernier voyage en Palestine et à Constantinople (novembre 1898) et confirmée solennellement par un iradé en date du 18 février 1902. Le devis est connu aujourd'hui et se monte à 600 millions de francs : de l'avis même des Allemands les plus chauvins, il ne peut être réalisé sans la coopération des capitaux français...
D'après un contrat intervenu entre la compagnie allemande des Chemins de fer d'Anatolie et la compagnie française Snvjrne-Cassaba, il a été décidé que le capital nécessaii'e serait fourni à raison de 40 p. 100 par l'Allemagne, 40 p. 100 par la France, 20 p. 100 par les puisances possédant des intérêts financiers en Turquie.
Le marché allemand ne semble pas disposé à fournir les 40 p. 100 qui lui reviennent : il n'a pas grande confiance dans la réussite de l'entreprise; les actionnaires des Cliemins de fer d'Anatolie ont même spécilié, à l'assemblée du
20 juin 1902, qu'ils entendaient rester en dehors de la nouvelle compatinie. L'Allemagne a aussitôt cherché à se concilier les bonnes grâces de la Russie en lui oirrant ses 40 p. 100; mais M. de Witte a très mal pris ce qui pouvait être interprété comme une plaisanterie : le Messager financier russe a décliné l'offre dans une note visiblement officieuse, en conseillant aux sujets russes de réserver leurs capitaux à des entreprises nationales d'un intérêt plus immédiat.
Le marché français se fait également tirer l'oreille, non sans raison. On a absolument besoin de lui : c'est notoire; on compte qu'il fera les premiers frais en fournissant ses 40 p. 100 immédiatement et d'un seul coup. Il faut espérer que nos financiers se montreront plus pratiques que d'habitude, et regarderont plus haut qu'une simple spéculation de Bourse... L'opportunité de favoriser l'œuvre franco-allemande en Asie Mineure étant admise, — contre des garanties sérieuses et intangibles, — il reste à examiner s'il est bien politique de lier partie avec l'Allemagne dan.s une affaire qui contrarie vivement la Russie et qui n'est pas vue d'un bon œil en Angleterre, à en juger d'après les récents incidents de Koweït.
Depuis la formation du ministère Combes (juin 1902), deux opinions étaient en présence dans les conseils de notre gouvernement. M. Rouvier voulait à tout prix soutenir TAllemagne et contenter nos financiers. M. Delcassé, qui « regardait plus haut qu'une simple spéculation de Bourse », exigeait des « garanties sérieuses et intangibles » tant pour les intérêts que nous avions déjà au Levant que pour l'avenir do nos capitaux que nous allions risquer en cette nouvelle aiïaire, et il voulait que cette affaire elle-même put rentrer dans le cadre de notre politique générale. Ces
doux condilions romplies, il adnicLlait « ropporlunilé i\c. la coopération franco-allemande »; en toute bonne foi, il s'employa pour que les désirs de son collègue aux Finances fussent satisfaits.
Il fallait d'abord lever Topposition de Pétersbourg; n'étant alors engagés que dans l'alliance russe, nous n'avions de devoirs qu'envers elle. La déclaration franco-russe, qui venait d'être publiée en réponse à la notification de l'alliance anglo-japonaise (févriermars 1902), rendait ces devoirs plus pressants et semblait couper toute solidarité entre les intérêts de la France et ceux de l'Angleterre en Asie. Nous n'avions donc à nous préoccuper que des vues et des désirs de Pétersbourg.
Le Bagdad allemand pouvait, semble-t-il, s'accorder facilement avec les intérêts véritables et les ambitions de la Russie dans l'empire turc. Mais M. Witte avait à l'étude un autre Transasiatique , qui, de la Baltique à rindus, à travers la Russie d'Europe, le Turkestan et l'Afghanistan, par Pétersbourg, Moscou, Orenbourg, Bochara, IMerv, Hérat et Quetta, emprunterait les terres du tsar sur les quatre cinquièmes de son parcours et, vivifiant au dedans des provinces et des villes, ouvrant au dehors des marchés, amenant des capitaux et des commandes, donnerait de l'or au trésor impérial et de l'ouvrage aux usines de l'empire. C'est pourquoi le Messager financier russe déconseillait l'affaire de Bagdad et recommandait aux sujets russes de se « réserver pour des entreprises nation \les d'un intérêt plus immédiat ».
M. Witte négocia avec Londres pour la construction de son Transasiatique anglo-russe : l'Angleterre, embarrassée déjà par les affaires de Koweït, ne voulut pas; outre le péril allemand que lui amènerait Bagdad, rapprocher encore de Flndus le danger moscovite. M. Delcassé avait profité de son voyage à Pétersbourg avec le président Loubet (mai 1902) pour plaider la cause de Bagdad : durant toute Tannée 1902 et le début de 1903, il revint à la charge; il finit par convaincre le comte Lamsdorf que, les Allemands étant décidés coûte que coûte à faire leur chemin de fer, il était plus conforme aux intérêts de la Russie d'être avec eux que contre eux, tout au moins de laisser la France entrer dans une combinaison qui ne pourrait plus alors devenir une arme contre la Russie.
Il est probable que le voyage de l'empereur Guillaume à Reval (août 1902) eut pour objet de gagner le consentement du tsar lui-même à cette entreprise, dont l'empereur allemand a fait dès le début sa chose personnelle, où son amour-propre de souverain, autant que ses intérêts, est engagé. La défaveur où tomba M. Witte au début de 1903, et qui devait aboutir à une disgrâce en juin, rendit cette négociation plus facile.
Le consentement de la Russie permit enfin d'examiner les conditions fondamentales de Tassociation franco-allemande. L'empereur Guillaume II, pour désarmer l'opinion française, avait aboli la dictature en Alsace-Lorraine (9 mai 1902).
Les financiers de Berlin avaient promis à M. Rouvicr la parité de droits et de bénéfices la plus complète pour les deux contractants. Mais 40 p. 100 aux Français, 40 p. 100 aux Allemands, il restait encore 20 p. 100 du capital à trouver. L'Allemagne, d'ailleurs, n'avait pas le premier sou des 40 p. 100 qu'elle devait fournir; elle eût volontiers écoulé sur la place de Londres les 20 p. 100 complémentaires et une grosse part de ses propres 40 p. 100.
En novembre 1902, Guillaume II, ayant reçu le serment des recrues et leur ayant recommandé,, cette année-là, de « conserver la paix avec un chacun », débarquait en Angleterre. Il allait d'abord saluer à ShornclilTe les héros de la guerre sud-africaine, féliciter de la victoire le Royal-Di'agons, dont il est le colonel, et se féliciter soi-même du soulagement que son cadeau de cinq cents livres (13 200 francs) avait apporté aux veuves et aux orphelins du régiment. Il allait ensuite à Sandringhara souhaiter à son oncle Edouard VU une bonne fête, et tâcher de lui placer quelques petits appareils à alcool pour l'éclairage, la cuisine, le chauffage et la coiffure : de ses propres mains, rEmpereur faisait fonctionner ces derniers produits de l'industrie allemande, Lampen, Kochapparate, Frisierapparate^.
Le roi d'Angleterre admira ces Frisierapparate.
i. E. Sclirôder, Ein Tagcbuch Kaiser WUhdnis II, 15 novembre 1902 : « Er fûhrte pcrsôiilicli dem Konig und der f^csamten Holgesollscliaft die in Deutscliland ùblichen Gcrdte fur Beleuchtung, fiir Kochen und Hcizen, mit Spirilus vor •>.
i\Iais le gouvernement anglais, après quelques hésilations, refusa les papillotes de Bagdad.
Berlin dut se rabattre sur ses prôte-noms de Zurich et ses correspondants de Bruxelles et d'Amsterdam ; à la fin de mars 1903, la convention financière était prête, et la totalité du capital, nominalement souscrite : AO p. 100 par la France, 40 p. 100 par lAllemagne, 20 p. 100 par les groupes belges, hollandais et suisses.
Ainsi constituée, il était éAident que cette affaire franco-allemande ne serait bientôt qu'allemande, si « des garanties sérieuses et intangibles « ne nous étaient pas accordées : dans les conseils delà société, les 20 p. 100 belgo-hollando-suisscs voteraient toujours avec les 40 p. 100 allemands; nous serions en minorité perpétuelle, tant pour l'achat des fournitures que pour le choix du personnel et la marche générale de l'entreprise, Nos diplomates signalèrent le grand risque de cette combinaison : une fois nos capitaux engagés, l'Allemagne pourrait évincer nos administrateurs, fournisseurs, ingénieurs et conseillers.
Comme les gouvernements de Paris et de Londres inclinaient déjà aux négociations de Tentente cordiale et préparaient les voyages du roi Edouard à Paris et de M. Loubet à Londres, une sorte de triplice industrielle, anglo-franco-allemande, fut de nouveau tentée; les financiers d"abor<l. puis les ministres et les journaux anglais en discutèrent les termes durant tout le mois d'avril 1903 :
OPl'HES ALLEMANDES -^03
Les Anglais acceptèrent en principe, suus la ré^-eivo l'égalité d'intervention; le nouveau projet comportait iO p. 100 aux Allemands, 30 p. 100 aux Français, 30 p. 100 lux Anglais et 10 p. 100 de dis[voniliilités. En retour, le roupe financier de Londres devait obtenir l'appui de son jouvernoment pour l'exécution du chemin de fer. Cet ippui comportait :
L'assentiment de l'Angleterre à une majoration raisonlable des douanes ottomanes;
Le passage de la Malle des Indes par la nouvelle voie;
Les bons offices pour l'établissement d'une station ter- ^ninus sur le golfe Persique.
Dans un premier débat à la Chambre des Communes, M. Balfour émit une opinion qu'on put considérer comme favorable. Affirmant qu'une opposition de l'Angleterre ne erait pas un obstacle insurmontable à la réalisation du projet, il conclut qu'il serait regrettable qu'une route iussi importante, conduisant aux Indes, fût ouverte excluîivement par une association franco-allemande et restât eus sa seule direction. Il rappela des conversations d'ordre Dfficieux où lord Lansdowne avait affirmé des sentiments amicaux pour cette alTaire, si elle était nettement internationale et faisait aux Anglais une place équivalente à celle les deux autres nations...
Mais sur des nouvelles venues de Constantinople et présentant l'entreprise comme exclusivement germanique par ses origines, sa direction et ses résultats, la presse anglaise 'ut unanime à joindre ses protestations à celles d'hommes l'État qui n'avaient pas cessé de s'opposer au projet. Un curant d'opinion hostile se créa et l'on vit apparaître, avec ine égale ardeur, le souci des intérêts britanniques et une nvariable méfiance pour une combinaison venue d'Alleimagne.
Le ministre anglais ne tarda pas à prendre et à exposer m Parlement des décisions nouvelles. M. Balfour reconnut
la Chambre des Communes que la convention entre la Porte et la Compagnie des Chemins de fer d'Anatolie
plaçait sous la domination allemande toutes les voies projetées à travers l'Asie Mineure jusqu'au golfe Persique : l'Angleterre n'adhérerait jamais à une pareille convention K
Ce refus de l'Angleterre (23 avril 1903) accrut les défiances de notre diplomatie à l'égard d'un projet que les Allemands se plaisaient à proclamer essentiellement germanique, die deutsche Bagdcfdbahn.
Le voyage du roi Edouard à Paris ramenait dans les relations franco-anglaises une confiance que les gouvernements s'efforçaient de rétablir entre les peuples : « Je ne connais pas deux pays dans le monde, — disait le roi Edouard à la Chambre de commerce anglaise de Paris, — dont la prospérité mutuelle dépende plus l'un de l'autre. Il a pu y avoir des malentendus et des causes de dissension dans le passé; mais tout cela est, je le sais, heureusement fini et oublié. »
La collaboration franco-allemande, avec l'appoint belgo-hollando-suisse, était toujours préconisée par nos financiers; mais nos coloniaux eux-mêmes, qui, pendant dix ans, s'étaient fait de l'entente avec Berlin un programme et une habitude, hésitaient : « Il est incontestable, avait dit M. Etienne à la Chambre le 21 janvier 1902, que l'Allemagne n'est pas en état de fournir le capital total; c'est l'épargne française qui va intervenir largement; on nous dit que nous aurons
1. J. Imliart de la Tour, Questions diploinaliques et coloniales 13 mai 19U3.
à fournir AO p. 100; je suis convaincu que ce sera 80 p. 100. ))
La crise financière, où se débattait l'Allemagne, après récroulement des Leipzicfer Bank et autres comptoirs, empochait en eft'et toute participation vraiment effective des capitaux allemands. La convention fixait à 40 p. 100 la part des actions qu'auraient à souscrire les banques françaises ; mais c'est en France que les banques allemandes, par leurs intermédiaires de Zurich et de Bruxelles, placeraient leurs propres 40 p. 100. Au total, les trois quarts de l'argent seraient français; quelle garantie aurionsnous que l'entreprise ne deviendrait pas entièrement allemande, réservée aux seules usines et seul personnel d'outre-Rhin?
On nous avait dès le début promis la complète parité de bénéfices et de droits; on était convenu que si le directeur était allemand, le président du conseil d'administration serait français, ou inversement. Quand on vint aux stipulations définitives, Berlin réclama les deux places, et, comptant sur la présence de M. Bouvier au ministère des Finances, essaya de tourner d'abord, puis d'écarter les réclamations de notre diplomatie. Mais nous ne pouvions ainsi livrer l'affaire au bon plaisir de Berlin.
On pelota. Berlin promit (août 1903), puis se rétracta (septembre 1903), croyant qu'entre M. Bouvier et M. Delcassé, c'était le premier qui l'emporterait dans les conseils de notre ministère. Ce fut le second : Berlin eut à dire nettement si les conven-
lions primitives seraient respectées, si, le directeur étant allemand, le président serait français. Berlin s'en tint à ses exigences. Alors notre conseil des ministres refusa aux actions de la compagnie franco-allemande la cote sur le marché de Paris : l'affaire était dans l'eau (fin d'octobre 1903).
C'était un échec personnel pour l'empereur Guillaume, qui jusqu'au discours de Tanger allait méditer et chercher sa vengeance; mais la seule mauvaise foi de Berlin en était la cause. Les récriminations sont inutiles aujourd'hui; la leçon du moins peut servir pour demain : les Allemands devraient se persuader que la méthode bismarckienne de perpétuelles fourberies n'est plus de mise; s'ils veulent traiter avec nous, il faut jouer cartes sur table.
En juillet 1906, on vit reparaître les financiers allemands à Paris. Ils annonçaient qu'avec leurs seules ressources ils avaient construit la première section du Konia-Bagdad, les deux cents kilomètres de Konia à Boulgourlou.
Ils étaient sûrs, disaient-ils, d'achever l'entreprise sans avoir besoin d'une coopération étrangère; car l'entreprise est allemande, purement allemande, et, sauf la Turquie, les autres puissances n'ont rien à y voir. Mais sachant que la France a des capitaux à placer, les financiers de Berlin voulaient bien nous rendre le service de contracter un emprunt sur la
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place de Paris : la Turquie, disaient-ils, leur donne une garantie kilométrique qui assure au capital engagé un intérêt de 4 p. 100. Ils offraient même de nous laisser en gage, de nous « lombarder » les titres de leurs Chemins de fer anatoliens.
Avec nos capitaux, ils construiraient la ligne, la garniraient de rails allemands, de ponts allemands, de personnel et de matériel uniquement allemands, la borderaient de colons germaniques, empocheraient les bénéfices de la construction, prendraient les mines et terres domaniales que le firman leur promet à dix kilomètres de chaque côté de la voie. Et nos capitaux demanderaient au Turc les 4 p. dOO d'intérêt que cette même concession stipule...
Le directeur de la Deutsche Bank parut surpris, un Deu fâché de notre refus....
Berlin s'adressa de nouveau aux Anglais et, comme a persuasion n'avait pas chez eux de meilleur succès {ue chez nous, l'Empereur se crut de taille à faire
chanter > son bon oncle.
Les Anglais ont en Asie Mineure le chemin de fer >myrne-Aïdin-Dineir, pour lequel, depuis vingt ans, [s réclamaient un prolongement vers les lacs de
Ilouldour et d'Egerdir à l'est, vers le port d'Adalia au ud. A l'instigation de l'Allemagne, le Sultan depuis ingt ans refusait. Berlin fit entendre à Londres ue, si les capitaux anglais s'intéressaient à la ligne ; allemande Konia-Bagdad, l'ambassadeur allemand intéresserait aux lignes anglaises Dineir-Adaliagerdir-Bouldour. Londres prit très mal cette offre
plaisante. Sans passer par les mains de l'honnête courtier, FAnglcterre exigea de Constantinople ce qu'elle jugeait lui revenir de plein droit. L'Allemagne lit tète. Survint l'entrevue de Cronberg entre Edouard VII et Guillaume II : au milieu de septembre 190G, Londres obtenait en Asie Mineure la moitié de ce qu'elle demandait, sans rien accorder de ce qu'avait réclamé l'Allemagne.
Aujourd'hui les financiers allemands nous reviennent ou vont nous revenir : le discours du Chancelier leur servira de lettres de créance.
Leur presse continue d'affirmer que, seuls détenteurs du firman et du mazbata, seuls concessionnaires nominaux, ils seront aussi les seuls constructeurs et exploitants du Bagdad : firman et mazbata leur permettent de construire section par section; ils ont tout le temps; rien ne les presse; au fur et à mesure de leurs disponibilités, ils poseront deux cents autres kilomètres et, par étapes, s'avanceront jusqu'à Bag-J ] dad, puis jusqu'au Golfe, comme ils viennent de s'avancer jusqu'à Boulgourlou. L'affaire, ajoutent les journaux d'outre-Bhin, est admirable : tout est combiné pour drainer vers cette route le commerce de l'Europe et de l'Asie; aux rails allemands d'Anatolie on va souder les rails autrichiens du Balkan par ur tunnel sous-marin ou par un pont sur le Bosphore des frontières de Bulgarie aux ports du golfe Per sique, locomotives et wagons allemands roulcron sans rompre charge.
Si les Français veulent trouver un bon placement
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leurs capitaux inutiles, on est tout disposé à leur céder un gros paquet d'actions. Mais, en dehors de rintérèt à 4 p. 100, s'ils réclament la moindre garantie pour la direction de l'entreprise, les fournitures de la construction, le personnel de l'exploitation, etc., bref si, dans cette affaire allemande, ils osent encore revendiquer une parité de droits, on saura bien se passer d'eux jusqu'au Golfe, comme on s'est passé d'eux jusqu'à Boulgourlou.
Il est certain que les Allemands, en réunissant tous leurs reliquats disponibles, ont posé deux cents kilomètres de rails entre Konia et Boulgourlou. En terrain plat ou à flanc de coteaux, durant 190 kilomètres, de Konia à Eregli, leur ruban ferré ne franchit aucun tunnel, aucune tranchée profonde, aucun fleuve, aucune rivière importante; la ligne se tient sur le plateau mi-désertique, mi-cultivé qui, ceinturé de très hautes montagnes, occupe le centre de l'Asie Mineure à mille mètres d'altitude environ.
Mais Eregli est juste au pied des montagnes méridionales, sur le revers interne du Taurus, dont le faîte se dresse à quelque 2 000 mètres et dont l'autre façade plonge à pic dans la plaine maritime d'Adana. D'Eregli à Adana, 100 kilomètres à vol d'oiseau; mais une montée de 400 mètres d'abord entre le fond de la plaine intérieure, qui est à la cote 1 053, et le col du Taurus, qui est à la cote 1 465, puis une chute de 1400 mètres entre le col et la plaine maritime, qui est à la cote 21.
Entre Eregli et Boulgourlou, les ingénieurs aile-
mands ont amorcé cette dure et coûteuse traversée du Taurus ; ils en ont gravi les premières pentes ; au dixième kilomètre, à Boulgourlou, ils se sont arrêtés; depuis dix-huit mois, leurs rails viennent buter contre ce Taurus « impraticable aux corneilles », « inaccessible aux chiens », kargakelmez, itielmez, comme disent les pèlerins qui descendent de Gonstantinople vers La Mecque.
Ce que ne peuvent les corneilles et les chiens, les rails allemands ne le pourront qu'à renfort de tranchées, de tunnels, de viaducs, de ponts et de remblais, — d'argent : c'est par vingtaines, par cinquantaines de millions qu'il faut chiffrer la dépense des 100 ou 150 kilomètres entre Boulgourlou et Adana. Une petite ligne française reliait Adana au port tout voisin de Mersina sur le golfe de Chypre : les financiers de Berlin ont racheté cette ligne et peuvent désormais amener commodément leurs équipes et leurs machines au revers méridional des monts; la section Boulgourlou-Adana sera donc entreprise par les deux bouts.
Au delà d'Adana, jusqu'à l'Euphrate, c'est la plaine de Cilicie, les eaux et les marécages, les deux grands fleuves boueux et sinueux du Seihoun et du Djihoun, — Barberousse s'y noya, — puis, de nouveau, l'âpre barrière des monts Amanus, les rampes, les tunnels et les viaducs : en tout, deux ou trois sections qui demanderont presque autant d'argent pour les travaux d'art que la traversée même du Taurus.
En chiffrant à 300 millions les dépenses nécessaires
entre Boulgourlou et TEuphrate, les prévisions resteraient de beaucoup inférieures à la réalité. En chiffrant à 80 millions la seule traversée du Taurus, on aurait encore des mécomptes. Or de ces 80 millions, les Allemands, quoi qu'ils en disent, n'ont pas le premier sou.
En juillet 1906, ils pouvaient encore ou se faire ou nous faire illusion. La crise de 1901-1902 semblait apaisée, oubliée. Pour la galerie, les statistiques allemandes faisaient montre d'accroissements énormes tant à l'exportation qu'à l'importation : une ère de prospérité durable et kolossal semblait promise aux industriels et aux trafiquants du Rhin.
Depuis le mois de septembre 1906, depuis l'application des nouveaux tarifs douaniers, on a déchanté, reconnu que ces chiffres d'affaires recouvraient moins une abondance qu'un manque de bénéfices; les prix des denrées et des matières premières, le taux de l'escompte et les exigences de l'argent rendent la vie difficile à nombre d'entreprises qui ne durent que par le crédit, subsistent au jour le jour, pensent regagner le lendemain ce qu'elles perdent quotidiennement. Jusque dans l'entourage de Guillaume II, il est des pessimistes ou, selon le mot du jour, des schwarzseher, qui prédisent le renouveau plus terrible de la crise de 1901 : en public, Guillaume II s'irrite contre ces mauvais augures; en son for intérieur, il sait bien que son chemin de fer de Bagdad n'est possible qu'avec le concours de la fortune française.
« Mais nous avons le temps d'attendre, disent les
312 LA FllANCE ET GUILLAUME II
financiers de Berlin; tenant la concession de Bagdad pour quatre-vingt-dix-neuf ans, nous pouvons avoir un siècle de patience; ayant le droit de construire par sections, nous pouvons lentement, petitement, ouvrir des chantiers nouveaux à mesure que le budget ottoman aura des plus-values qui nous donneront notre garantie kilométrique. » ,■
Ce calcul serait juste en tous points, si la ligne \ avait déjà franchi le Taurus et FAmanus, si le budget ;' ottoman était extensible et disponible au gré de Berlin, si Abd-ul-Hamid enfin était assuré de dix années de règne.
Au delà de TAmanus en effet, les Allemands pourraient, comme de Konia à Eregli, construire lentement, sans gros capitaux : dans le pays ondulé de l'Euphrate et du Tigre, les travaux seront aisés, peu coûteux. Mais dans le Taurus, puis dans TAmanus, on ne peut pas entamer quelques kilomètres seulement, il faut étudier, préparer, amorcer ensemble, attaquer les monts par les deux côtés à la fois, engager d'un coup cent ou deux cents millions, sous peine de gaspiller inutilement les petites sommes annuelles que l'on jetterait à un chantier mal outillé ou trop peu nombreux.
Et les budgets ottomans sont à la merci, non de Berlin, mais des puissances, qui par leurs diplomates peuventen surveillerles excédents, qui, par les réformes arméniennes, macédoniennes, arabes ou syriennes, peuvent même en tarir les revenus.
Et loin d'être immortel, Abd-ul-IIamid semble
i jilulôt moribond : lui vivant, les linanciers de Guil- (Ijuime ÏI usent du firman à leur guise, exécutent les klauses favorables, négligent les engagements trop ('dispendieux et obtiennent sans cesse de nouveaux j délais ou de nouvelles facilités; lui mort, il se peut, ! il est probable que sa politique disparaisse et que son |( successeur préfère l'amitié de lOccident à la tyrannie jde lAllemagne.
; Les Allemands ont un firman en poche; mais qui î pourrait empêcher le Grand Turc de donner un autre ilirman, plusieurs autres firmans, à des Anglais, •des Français ou des Russes? Sans couper la ligne -allemande, on peut la rendre inutile en la devançant, moins profitable en la doublant de près ou de loin, jruineuse en la flanquant de batelleries fluviales sur ^|le Tigre.
: D'une affaire qui aujourd'hui pourrait être excel- •■ lente, Berlin dans quelques années ne retirerait aucun iliénéfice. Les gibiers, même ceux qui préfèrent le ^plus attendre, ne se conservent pas indéfiniment : rdans leurs tirés de Turquie, les Allemands ont abattu jime belle pièce; même dans leur solide et frais garde Émanger, chaque jour elle « avance »; le plus tôt possible, il faudra recourir au cuisinier français, si l'on veut la servir en beauté sur la table impériale.
Que les financiers de Berlin nous présentent donc les choses comme elles sont. Le discours de M. de Biilow est une première invile. Il en faudrait une seconde, moins publique, mais plus claire, où l'Allemagne, franchement, nous offrirait Tanger contre
Bagdad. Alors les diplomates et gens d'affaires pourraient discuter, examiner les garanties qui, de part et d'autre, sont nécessaires.
Au Maroc, Berlin a voulu que ses intérêts fussent réservés et mis sous la sauvegarde des puissances ; nous offrions un accord particulier et notre signature française; Berlin a exigé une conférence internationale et le seing de l'Europe. L'Allemagne sait donc exactement quelle œuvre nous poursuivons à Tanger et que l'humanité tout entière, y compris les industriels allemands, profitera d'un travail dont nous ferons tous les frais.
A Bagdad, Berlin nous demande de faire aussi les frais pour une entreprise spécialement allemande : encore faut-il que cette entreprise, si elle ne doit nous valoir aucun bénéfice particulier, ne nous cause aucun préjudice matériel ni moral. Et c'est le point que les gens d'affaires et les diplomates devront examiner.
Le Bagdad allemand ne nous causera aucun préjudice matériel, si nos intérêts économiques ne sont lésés ni dans les régions que traverse la voie, ni dans les autres provinces de l'Asie turque.
Reconnaissons de suite qu'au long même de la voie nous n'avons que de médiocres intérêts : sur ce premier chapitre, il n'est pas de difficultés à prévoir. Dans les provinces voisines, en Syrie tout particulièrement, nous avons au contraire de belles entre^prises que les projets allemands'pourraient arrêter ou ruiner. Mais, en Asie Mineure, notre chemin de fer Smyrne- Cassaba était dans la môme situation par rapport
aux Analoliens alleninnds; les mêmes bons rapports, qui unissent aujourd'hui notre Smyrne-Gassaba aux Anatoliens, peuvent sans peine être ménagés entre le Bag-dad et nos compagnies syriennes. Sur ce second chapitre encore, je ne prévois aucune pénible discussion.
Pour ne nous causer aucun préjudice moral, il faut que notre coopération à l'œuvre allemande ne porte aucune atteinte aux deux bases de notre politique dans le monde : Talliance russe et l'amitié anglaise.
En 1902, nous ne voulions rien faire sans le consentement de la Russie; en 1906, le même consentement nous demeure nécessaire : les relations entre Berlin et Pétersbourg permettent d'espérer que la Russie sera accommodante. Mais, en 1902, c'était Guillaume II qui tâchait de gagner à son Bagdad la bienveillance, tout au moins la neutralité de Londres : en lv)06, c'est nous qui attachons à cette bienveillance une telle valeur que, si l'Allemagne désire vraiment notre concours, nous ne pourrons le lui promettre que sur bonnes garanties données i)ar elle aux intérêts et aux projets de l'Angleterre.
15 décembre 1906.
Bérard, Victor
La France et Guillaume II 2. éd.