LIVRE III
VIll. MENACES ALLEMANDES IX. OFFRES ALLEMANDES
MENAGES ALLEMANDES
Le discours du Chancelier. — Menaces et ofTres. — Les menaces. — Le cercle isolateur et paralysant. — La polilique de AF. Delcnssé. — Alliance Iranco-russe et bloc occidental. — Le pont du nord. — Le (il du midi. — Le rôle des Hong-rois. — La Hongrie et la Prusse. — Alliance italo-hongroise. — Dies irae. — L'Empereur et rAlloniagne. — L'Lmpercur et la Prusse. — Les dangers et les chances de noire politique.
Autant qu'au Reichstag- lui même, devant lequel il fut prononcé le 15 novembre 1906, c'est à nous Français que s'adresse le discours de M. de Bulow, et nous devons le méditer, bien le comprendre, si nous ne voulons pas, avant quelques mois peut-être, nous étonner des actes qui suivront ces paroles.
Ayant à exposer au Reichstag les relations internationales de l'empire allemand et « sa position dans le monde », c'est parla France que le Chancelier débute et c'est à la France qu'en somme il pensera tout le temps ; France et Allemagne; France, Allemagne et Russie; France, Allemagne et Angleterre; France, Allemagne et Italie; France, Allemagne et Triplice,
en chacun des couplets, toujours reparaît, nommé ou sous-entendu, le personnage de la France. Si l'on voulait résumer cette symphonie diplomatique, deux passages, je crois, devraient être mis hors de pair : une offre et une menace, toutes deux adressées à notre gouvernement.
Voici l'offre :
D'abord, en ce qui touche nos relations avec la France, il faut, comme je le crois, distinguer entre ce qui serait désirable et ce qui est possible d'après la situation des cboses... La pensée d'une entente plus étroite et d'une alliance avec la France, telle qu'elle apparaît ici et là dans les journaux, n'est pas réalisable, étant donnée l'opinion publique en France. Moins nous nous ferons d'illusions à ce sujet et mieux nous nous en trouverons...
Mais ce qui est possible entre nous et la France, ce sont des relations correctes. J'espère, et je crois que je puis dire : nous espérons tous, sans différence de partis, de la droite à la gauche, que le nombre des Français raisonnables qui, en principe, repoussent l'idée d'une guerre agressive contre l'Allemagne augmente, et que le nombre de ceux qui ne craignent la guerre que parce qu'elle pourrait à la (in être défavorable pour la France, diminue. Nous espérons tous, chez les deux peuples, que cette idée progressera que pour les deux peuples il n'y a aucun intérêt à courir le risque énorme et l'horrible malheur d'une guerre, et qu'il est de l'intérêt des deux côtés de ne pas troubler la paix mutuelle.
Ce qui paraît encore plus probable, c'est que deux peuples qui se rencontrent et qui travaillent ensemble sur le terrain économique, sur le vaste terrain des entreprises industrielles et financières, s'entendront peut-être un jour aussi sur telle ou telle question coloniale. (Applaudissermnls à droite et au centre.)
Et voici la menace :
Une politique, qui aurait pour but d'enfermer l'Allemagne, de construire un cercle de puissances pour nous isoler et nous paralyser, serait une politique très dangereuse pour la paix de l'Europe. {Au centre et à droite : C'est •ai!)
La formation d'un tel anneau n'est pas possible sans qu'on exerce une certaine pression ; une pression crée une contre-pression; pression et contre-pression peuvent facilement produire des explosions. [Au centre et adroite : Très vrai!)
Voilà donc les deux faces de la médaille : avers, la France, donnant à TAllemagne sa coopération « sur le vaste terrain des affaires industrielles et financières «, reçoit peut-être, quelque Jour, certaines facilités coloniales; revers, l'Allemagne se dit comprimée par la politique française et fait explosion. Examinons avec soin les deux faces : notre tranquillité, notre sécurité est en jeu. Je commence par le revers.
i Une politique, qui aurait pour but d'enfermer l'Allemagne, de construire un cercle de puissances pour l'isoler et la paralyser », — qu'est-ce que le Chancelier entend au juste par cette phrase?
Il ne faut pas nous hâter de répondre : « C'est la politique de M. Delcassé, la politique des accords franco-anglais, franco-italien et franco-espagnol, combinés avec l'alliance franco-russe. « Il y a dix-huit mois, en vérité, cette réponse était la bonne : on reprochait alors à M. Delcassé d'avoir « isolé » l'Aile-
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magne par le seul fait d'avoir signé ces accords, et les « hirondelles » de M. de Bûlow se faisaient dans notre parlement les messagères de l'animosité imptriale. Aujourd'hui, le Chancelier admet, approuve tous ces actes : ni l'alliance franco-russe, ni l'entente franco-anglaise, ni l'accord franco-italien ne lui semble manœuvre d'isolement : « Je fais remarquer expressément, dit-il, que nous ne pensons nullement à vouloir nous glisser entre la France et la Russie ou entre la France et l'Angleterre ».
L'alliance franco-russe reçoit les bénédictions du Chancelier, qui semble tenir à la venger de certaines calomnies françaises : « L'alliance francorusse, depuis son origine, n'a pas été un danger pour la paix : au contraire, elle s'est montrée comme un poids à la marche régulière du monde ».
L'Allemagne est sûre des intentions de la Paissie; les entrevues des deux empereurs ont « contribué à enlever aux relations entre Allemagne et Russie toute ombre de méfiance et de mécontentement » :
Je me réjouis de pouvoir constater que nos relations avec la Russie sont bonnes et amicales; depuis longtemps, elles n'avaient pas été aussi normales, aussi calmes, aussi correctes qu'à présent. Je puis indiquer à ce propos que les rencontres réitérées de notre empereur et de l'empereur de Russie ont contribué à maintenir celte confiance mutuelle, qui est une des meilleures garanties de la pais européenne.
L'entente franco-anglaise pourra quelque jour, se conduisant bien, recevoir les mêmes bénédictions ;
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« Nous espérons que Ton pourra dire la môme chose (le Tentenle cordiale franco-ani^laise ; les bonnes relations entre TAllemag-ne et la Russie n'ont nullement rompu Talliance franco-russe; les bonnes relations entre rAllcmagne et TAngleterre ne peuvent, non plus, être en contradiction avec l'entente cordiale, si celle-ci poursuit des buts pacifiques. »
Or M. de Bûlow est persuadé que Tentente cordiale n'a, ne peut avoir que des buts pacifiques : la France met son intérêt au maintien de la paix entre TAngleterre et l'Allemagne; l'Angleterre ne saurait mettre son intérêt ailleurs que dans la même paix :
Voilà pourquoi il est particulièrement heureux quo justement, dans les journaux français, la pensée ait été exprimée, qu'une bonne entente entre TAllemagne et l'Angleterre est nécessaire pour le maintien de la paix {Voix : Très vrai!) et qu'il y va aussi, à cause de cela, de Tintéi'êt français.
Entre l'Allemagne et l'Angleterre, il n'existe pas d'oppositions politiques quelque peu profondes. Il s'est produit des mécontentements entre les deux peuples, et, comme c'est d'ordinaire le cas dans la vie, la faute en revenait à peu près également à chacune des deux parties; mais jamais on n'a observé aucun acte qui fût hostile. Au point de vue intellectuel, artistique et scientifique, l'Allemagne et l'Angleterre sont en étroites relations. Ce n'est pas à tort qu'on a parlé d'une parenté spirituelle entre les Allemands et les Anglais; Gœthe et Kant appartiennent aux Anglais, comme Darwin et Shakespeare nous appartiennent. Au point de vue économique, les deux nations sont indispensables l'une à l'autre. Certainement, il existe une concurrence et une rivalité commerciales entre nous; mais une telle concurrence n'implique pas une hostilité poli-
tique, encore moins une guerre. Nous avons une rivalité du même ordre avec l'Italie et rAutriche-IIongrie, sans qu'elle nuise sérieusement à nos rapports avec ces puissances.
L'entente cordiale n'est donc pas, du seul fait de sou existence, source de guerre, et nous voici loin du temps où Berlin nous disait : « Vous serez avec l'Angleterre contre moi ou avec moi contre l'Angleterre ». M. de Biilow reconnaît aujourd'hui que nous pouvons être, que nous sommes avec Londres sans être contre Berlin. Et du même cœur serein, il accepte l'accord franco-italien, même après l'expérience d'Algésiras :
Durant la Conférence, l'attitude de beaucoup de journaux italiens n'était, certes, pas conforme aux relations que les ti'aités avaient établies entre l'Allemagne et l'Italie. Mais nous n'avons pas à nous plaindre de l'attitude du gouvernement italien, en particulier de MM. Sonnino, San Giuliano, Visconti-Venosta et Guicciardini.
Tous nos « complices » italiens à Algésiras, même RL Visconti-Venosta, sont donc amnistiés ou plutôt glorifiés. M. de Biilow reconnaît qu'ils ont rempli leur devoir, tout leur devoir, tant à l'égard de leur patrie qu'à l'égard de la Triple-Alliance :
L'Italie se trouvait à la Conférence dans une situation diilicile. 11 existait entre elle et la France certaines conventions relatives au Maroc et dont nous savions qu'elles n'étaient pas contraires à la Triple-Alliance. Nous avions rnrme, dans les années qui ont précédé mon arrivée à la chancellerie, dit aux Italiens que nous leur laissions le soin de s'arranger avec leurs voisins de la Méditerranée et d'Afrique... Dans cette situation difficile, le gouvernement
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italien a agi correctement à notre égard, non seulement en nous informant en temps voulu des limites de l'appui qu'il pouvait nous donner à Algérisas, mais également en nous fournissant dans les limites en question les moyens d'arriver au but que nous poursuivions, pour la réalisation des principes que nous défendions.
Et M. de Biilow lit un télégramme de M. de Radowitz rendant justice aux efïorts de M. Visconti- Venosta, qui, dans la Conférence, en dehors des séances publiques, a mis au service du bien commun son intimité avec les Français : « Ce qui a été utile, peut l'être par la suite, ajoutait M. de Radowitz; on peut tirer plus de bénéfices de cette action indirecte que d'une participation directe que M. Visconti- Venosta évite autant que possible. »
Cette formule de son ambassadeur, il semble bien que le Chancelier l'adopte pour juger, non plus seulement la conduite de M. Visconti-Venosta à la Conférence, mais toute la politique présente et future du gouvernement italien : il espère plus de bénéfices d'une Italie médiatrice entre l'Allemagne et la France, que d'une Italie affiliée à la seule Triplice. Et voilà de quoi dérouter sans doute les bons Français de la presse et du parlement, qui firent un crime à M. Delcassé de ce « débauchage » italien; voici de quoi surtout leur apprendre la valeur des accusations venues d'Allemagne.
Au printemps de 1905, nous a-t-on assez violemment dénoncé la ténacité perfide, le machiavélique, satanique entêtement que notre ministre avait mis à
la poursuite de Tentente franco-italienne, à la séduction de ritalie hors des justes et légitimes noces qui l'unissaient pour toujours à Guillaume II! M. de Biilow nous apprend aujourd'hui que le véritable promoteur de ce « tour de valse », ce fut le gouvernement de Berlin.
Avant l'arrivée de M. de Biilow aux affaires, — donc avant 1900, — l'Italie avait demandé à ses alliés de la Triplice quelques garanties pour ses intérêts maritimes et coloniaux; le gouvernement de Guillaume II répondit qu'il « laissait aux Italiens le soin de s'arranger avec leurs voisins de Méditerranée et d'Afrique ». La France n'a donc pas eu à séduire l'Italie : sur le conseil de l'Allemagne, c'est le gouvernement italien qui est venu chercher à Paris et à Londres — chez ses voisins |de Tunis et de Malte — ce qu'on lui refusait à Berlin
De la part de M. de Bûlow, n'eût-il pas été plus loyal et plus habile de raconter toute cette histoire au printemps de 1905? Aujourd'hui, le Beichstag accueille ces explications sans grande faveur et les journaux allemands n'ont pour le Chancelier qu'une « mauvaise presse » : les uns et les autres sentent qu'ils furent mystifiés.
Hors d'Allemagne, ce nouvel exemple de la manière bismarckienne ne servira pas au bon renom de la diplomatie impériale. M. de Biilow se défend de « chausser les bottes » du grand chancelier : « Tout le monde, dit-il, connaît mon admiration sans bornes pour ce grand homme d'iiltat; mais il ne faut jnis
Mililier que d'autres temps exigent d'autres procédés. i)ans nos relations internationales, nous devons nous nontrer corrects, mais nous abstenir d'efiusions. » Du peut croire que « l'effusion » de Tanger eût été ■vilée pour le plus grand profit de l'Allemagne, si le .liancelier avait eu la correction de dire en février 1005 je qu'il avoue seulement en novembre 1906.
A la faron dont M. de Biilow stipule que cela se passait '.<. dans les années qui ont précédé son arrivée à la chancellerie », il est évident qu'il ne veut pas endosser la responsabilité de cette politique; mais il est bien obligé d'en accepter les conséquences et de reconnaître que l'union des puissances méditerranéennes, pas plus que l'entente cordiale, n'est, par le seul fait de son existence, une menace ou une injure à la majesté de l'empire allemand. Pourvu que l'Italie reste fidèle à la Triplice, dans les limites où ses engagements avec la France lui permettent d'appuyer désormais ses alliés continentaux, le Chancelier se déclare satisfait. A plus forte raison, l'Espagne — qu'il ne nomme même pas — a-t-elle le droit de « s'arranger avec ses voisins de Méditerranée et d'Afrique ».
Le bloc des puissances occidentales ne semble donc plus à M. de Bûlow une avalanche suspendue sur le bonheur de l'Allemagne. Si la diplomatie impériale ne songe pas à « se glisser entre la France et la Russie ni entre la France et l'Angleterre », elle « ne pense surtout pas à faire de la rupture de l'amitié entre les puissances occidentales l'objet de ses efforts avoués ou secrets ».
Ainsi, toute l'œuvre de M. Delcassé reçoit l'approbation, l'adhésion du Chancelier. A droite de l'Allemagne l'alliance franco-russe, à sa gauche l'union des puissances occidentales ne forment pas, dans l'opinion de M. de Bùlow, le cercle isolateur et paralysant, qui doit mettre en danger la paix de l'Europe.
Le Chancelier va plus loin : du bloc franco-russe au bloc occidental, il admet la légitimité de certains accords; si, par l'intermédiaire de Paris, Londres et Pétersbourg parviennent à régler leurs rivalités asiatiques, il pense que l'Allemagne n'aura aucun motif encore de s'irriter ou de se plaindre :
Depuis plusieurs mois, des négociations se poursuivent entre l'Angleterre et la Russie, et il semble qu'elles doivent aboutir à un accord entre elles au sujet de l'Asie centrale, en particulier au sujet du Thibet, de la Perse et de l'Afghanistan. Au Thibet et en Afghanistan, nous n'avons aucun intérêt; en Perse, rien que des intérêts économiques. La politique allemande n'a aucun motif de troubler ces négociations ou d'envisager d'un œil soupçonneux leur résultat probable. Si, au cours de la négociation, des droits et des intérêts allemands sohdement fondés venaient en question, de loyales explications des deux parts ne laissent pas douter que nos droits et nos intérêts seraient respectés.
Le Chancelier ne se laissera pas aller aux soupçons et récriminations de ceux qui mettent une brouille anglo-russe parmi les conditions de la sécurité allemande :
Malheureusement je ne puis compter que cette calme manière de voir au sujet d'une entente anglo-russe soit approuvée par tous. Récemment je lisais un article où il
était dit que toute diminution des causes de conflit entre 'Angleterre et la Russie en Asie centrale devait nous porter ombrage, car il est dans l'intérêt allemand que l'Angleterre et la Russie se regardent toujours comme chien st chat. Si nous faisions de la politique selon cette formule, si nous nous mêlions des affaires d'autrui sans avoir la raison d'un intérêt direct de l'Allemagne, nous mériterions vraiment la défiance qui mainte fois nous est témoignée à 'étranger.
Tout au contraire, le Chancelier désire que l'entente anglo-russe soit faite en Asie : n'ayant à défendre là-bas que des intérêts économiques, dont la sauvegarde est facile, dont le respect, d'avance, est assuré, « la politique allemande n'a aucun motif de troubler ces négociations » ni d'en prévoir « d'un œil soupçonneux les résultats probables ».
Mais M. de Bûlow garderait-il la même sérénité du jour où, Russie et Angleterre ayant réglé leurs différends asiatiques, la cordiale entente de Paris-Londres- Pétersbourg serait transportée en Europe et, par le nord ou par le sud, essaierait d'établir une sorte de pont entre le bloc des puissances occidentales et le participant oriental de la Duplice? n'est-ce pas alors que l'anneau fatal serait fermé et que, de pression en contre-pression, l'explosion viendrait à se produire?
Au nord, deux piles sont toutes prêtes à recevoir ce pont d'amitié entre l'Occident et l'Orient. De Londres à Pétersbourg, Copenhague et Christiania invitent au passage. Malgré les avances de Guillaume II à la cour de Danemark et au peuple de Norvège, il est probable qu'à la première invite ou
à la première alerte, c'est A^ers les puissances occidentales que les nations danoise et norvég:ienne seraient entraînées, par les aspirations démocratiques de l'une, par les rancunes nationales de l'autre, par les parentés monarchiques de toutes deux.
Mais une troisième pile est indispensable : Stockholm. Or, de longtemps, ni la nation suédoise île pardonnera aux ministres du tsar leur politique finlandaise, ni la dynastie suédoise ne pardonnera aux puissances occidentales, à l'Angleterre surtout, la bienveillance inactive, mais déclarée, qu'elles témoignèrent aux revendications norvégiennes, et l'appel d'un gendre du roi Edouard au trône de Christiania. Copenhague et Christiania peuvent se donner aux puissances de l'Occident; c'est à Berlin que, longtemps encore, Stockholm cherchera conseils et assistance.
Par le nord, l'anneau n'est donc pas près de se fermer : dans son discours où le monde entier défile, M. de Bûlovv ne trouve rien à dire des puissances Scandinaves. Par le sud, c'est tout autre chose : les deux couplets du Chancelier sur l'Italie et la Hongrie méritent que l'on y prenne garde.
Par le sud, le pont serait facile à construire. Sur l'Adriatique et la péninsule des Balkans, on voit bien comment il pourrait se tendre, grâce aux natioi s slaves qui ne peuvent chercher qu'en Occident les
libérateurs de leur Macédoine. Gettinjé, Belgrade et Sofia sont déjà conquises à l'influence de Rome, de Paris et de Londres, et il ne faudrait pas un grand eH'ort pour regagner Bucharcst aux frères latins.
En vérité, depuis le mariage de Victor-Emmanuel II avec une princesse slave, depuis la réconciliation de la Bulgarie avec le tsar, surtout depuis la cordiale entente des trois gouvernements serbe, bulgare et roumain, il peut sembler que le circuit latinoslave est déjà formé. Mais de tous ces liens apparents, M. de Bùlow sait que Berlin n'a rien- à craindre, tant que les secrètes attaches entre Vienne et Pétersbpurg les contrarient, tant que la Russie tient la Serbie pour autrichienne, afin que l'Autriche tienne la Bulgarie pour russe.
M. de Biilow adhère à cette politique austro-russe : « Le prince de Bismarck avait coutume de dire : En Serbie, nous sommes Autrichiens; en Bulgarie, nous sommes Russes ». M. de Biilow a ses raisons, qui sont bonnes, de s'en tenir à la formule de Bismarck. Aussi longtemps que Pétersbourg soumet ses intérêts à la surveillance de l'Autriche, c'est Berlin qui est l'arbitre au Levant, le maître en Turquie : les routes autrichiennes et balkaniques ne profitent qu'aux officiers, ingénieurs et financiers allemands, qui s'en vont exploiter leur client de Constantinople, et c'est à des rails allemands que sont réservés les grands passages vers la Méditerranée, vers le golfe Persique, vers la mer Rouge; la Russie, complaisante de l'Autriche, et l'Autriche, servante de Berlin, ne
travaillent au malheur des principautés balkaniques, au massacre des chrétientés ottomanes, à la misère de rislam levantin et à la ruine de l'empire turc que pour le bénéfice du roi de Prusse.
Les choses balkaniques resteront ainsi tant que la Russie maintiendra à TAutriche sa coopération : tous les fils diplomatiques, que les gouvernements de Belgrade, de Sofia et de Bucharest ou les puissances occidentales tenteront de nouer en travers de cette route allemande, ne seront que toile d'araignée, et la Russie, pour de longues années, semble n'être pas en humeur de rénover sa politique lev^antine : elle a d'autres soucis; répudiant les aventures du dehors, elle se « recueille » sagement, et M. de Biilow la félicite de cette sagesse :
La Russie actuellement a besoin de tout le meilleur de ses forces pour la réorganisation de sa situation intérieure. Après la guerre de Crimée, le prince Gortchakof écrivait dans une note célèbre : « La Russie ne boude pas, elle se recueille ». Actuellement aussi la Russie juge visiblement utile de s'imposer pour quelque temps dans ses entreprises extérieures une certaine réserve.
Mais, à défaut des Russes, il est un gouvernement et un peuple qui pourraient bien ne plus trouver en cet état des choses balkaniques la satisfaction de leurs intérêts, ni la garantie de leurs destinées.
Les Hongrois, depuis un demi-siècle qu'ils se sont éveillés à la vie moderne, ont eu deux tâches très ardues, auxquelles ils ne pouvaient pas suffire ensemble : contre les Allemands de Vienne, ils avaient
à reconquérir leur autonomie politique; contre les Slaves de leur royaume et du dehors, ils avaient à défendre leur indépendance nationale.
Longtemps, le danger slave leur parut le plus grand. Le spectre du panslavisme les plongeait en des terreurs paniques. Ils sentaient encore sur leur dos le vent de cette invasion russe qui, en 1849, était venue donner la main aux bandes slaves du Danube par-dessus la Hongrie piétinée. Que deviendraient la patrie magyare, la race d'Arpad et sa fortune, si jamais ces Slavies danubienne et balkanique, réveillées par les apôtres de Moscou, libérées par les soldats et les diplomates de Pétersbourg, enivrées du rêve panslaviste, voulaient s'unir aux nations-sœurs du nord, aux Slavies de Bohême, de Pologne et de Russie? Entre dix ou douze millions de Slaves méridionaux et quelque cent millions de Slaves septentrionaux, que pèseraient six ou sept millions de Magyars, déjà troués de communautés juives et allemandes, mangés de révoltes valaques et croates?
Contre ce danger slave, les Hongrois, durant un demi-siècle, ne virent de salut que dans l'Allemagne ie Vienne et de Berlin : pour sauver leur existence, ils sacrifièrent leurs ambitions.
L'autonomie, qu'ils avaient arrachée aux gens de V^ienne, était un mot; leur royaume continuait à ^ l'être, en bien des choses, qu'une dépendance de , .'Autriche et, s'ils disposaient de leur administration , ît de leur justice, leur armée, leurs finances et toutes , leurs relations diplomatiques et commerciales res-
talent en des mains viennoises qui en usaient pour le profit du Deulschtum : l'ère de M. de Goluchowski fut le règne absolu de Guillaume II ; la Hongrie, durant les dix années dernières, ne fut qu'une route dU], Drang nach Osten, et le Hongrois, un ouvrier de rinfluence germanique.
Aujourd'hui, les victoires japonaises ayant mis en déroute le fantôme de l'ogre, les Hongrois commen cent à sourire de leurs frayeurs passées. Ils reprennent quelque liberté d'esprit et voudraient reprendre toute liberté d'allures.
Ils jugent en hommes d'honneur — ils ont tou jours été connaisseurs en la matière, — les vilaines besognes dont on les rendit complices envers les Slaves de leur royaume et de leur voisinage. Ih jugent en hommes d'affaires, — ils deviennent auss d'excellents business men, — la désastreuse exploitation qui, pour favoriser la culture et l'industrie aile mandes, entrava, entrave encore leur développemen économique et social. Ils veulent être les maître: chez eux; mais, n'étant pas assez forts pour se libère à eux seuls, c'est aux Slaves maintenant qu'il s'adressent et c'est aux Slaves qu'ils ont dû, cett année même, leur première victoire, le triomphe d leur Coalition et le renvoi de M. de Goluchowski.
M. de Biilow proteste que, dans cette lutte entr Vienne et la Hongrie, Berlin a gardé et gardera tou jours la neutralité la plus correcte; Berlin veut reste l'alliée et l'amie de l'Autriche-Hougrie, non pas d l'AuLriche seulement :
Il est incompréhensible que Ton ait pu croire, — surtout après le voyaye de notre empereur à Vienne, — que l'Allemagne voudrait s'immiscer dans les affaires intérieures de la monarchie des Habsbourg. Nous ne nous mêlons jamais des affaires d'autrui et ne donnons jamais de conseils, à moins d'en être priés. Qu'une nation intelligente telle que la Hongrie l'ait imaginé, cela est inexplicable pour moi. En présence des dissentiments entre l'Autriche et la Hongrie, nous ne pouvons observer que la plus grande réserve. De bonnes relations avec l'Autriche-Hongrie répondent actuellement, comme du temps de Bismarck, à l'intérêt de l'Allemagne.
M. de Biilow proteste tout pareillement que jamais l'empereur Guillaume ne s'est mêlé des affaires intérieures de la Russie, que jamais il n'a encouragé les tendances réactionnaires du tsarisme, que jamais il n'a songé à intervenir en Pologne russe.
Et M. de Biilow proteste encore que Berlin n'a « jamais eu désirs de conquête, ni projets d'expansion en Extrême-Orient i), où seuls « le maintien de la paix, l'intégrité de la Chine et le principe de la porte ouverte comptent à ses yeux ».
Et M. Je Biilow proteste que jamais Berlin n'a voulu de mal à personne, surtout aux Américains, aux Japonais et aux Anglais, que jamais Berlin n'a trempé dans les menées du panislamisme, ni créé des difficultés en Egypte ou chez les Boers.
Pour un peu, M. de Biilow protesterait que c'est un faux Guillaume II, — un empereur de Kœpenick, — qui, voulant rendre « l'Allemagne désagréable à tout le monde », comme dit la Gazette de Francfort^ signa la dépêche à Kriiger, porta le toast de Damas, impro-
LA FRANCE ET GUILLAUME II. li
visa le discours de Tanger, — j'emprunte aussi rénumération à la même Gazelle, — peignit le tableau Peuples d'Europe, défendez vos biens, prêcha la croisade continentale contre l'Angleterre d'abord, contre l'Amérique ensuite, et prononça, devant témoins, les paroles violentes que des Hongrois ont entendues, touchant le refus obstiné que l'Autriche avait, envers soi-même et envers ses alliés, le devoir d'opposer aux prétentions militaires des Hongrois.
« Le diplomate, disent les Anglais, c'est un gentleman qui est payé to lie abroad, pour mentir au dehors. » M. de Bûlow semble vraiment croire que le chancelier de l'empire allemand n'est qu'un diplomate à domicile. Même en Allemagne, sa diplomatie lui vaut des paroles sévères; au dehors, en Hongrie surtout, elle n'aura pas un meilleur succès. Après comme avant son discours, les Hongrois savent que, derrière l'hostilité du conjoint de Vienne, ils doivent compter sur les mauvaises dispositions de « l'ami » de Berlin : s'ils veulent se libérer de la tutelle germanique, il leur faut chercher quelque autre allié d'un dévouement plus sincère et d'intérêts plus conformes aux leurs.
L'exemple de la Prusse bismarckienne est justement là pour leur montrer le chemin.
Toutes différences gardées, • — et ces différences sont nombreuses, graves, évidentes, — la Hongrie de 1906 est dans une situation analogue à celle de la ^ Prusse en 1860. Membre autonome, mais secondaire de l'empire habsbourgeois, la Hongrie de 1906 est
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I' iitc prête à s'en détacher pour devenir une puisice indépendante; mais elle veut emjxjrter du fonds I l'inmun le maximum de bonnes prises, car elle veut L'Ire une grande puissance.
Aux 282 000 kilomètres carrés de son royaume de Saint-Étienne, qui ne sauraient suffire à la classer [i.irmi les chefs de l'Europe, elle voudrait joindre les ioUOO kilomètres du royaume triunitaire, Croatie, Dalmatie et Slavonie : ces 330 000 kilomètres carrés lui donneraient une base suffisante, — exactement la superficie de la Prusse actuelle. Autour de ce noyau compact, où des Slaves et des Valaques figureraient en nombre, qui peut dire si quelque empire ou fédération ne viendrait pas grouper un jour les Slavies et Valachies du voisinage?
En 1800, la Prusse, membre autonome, mais secondaire de l'Allemagne habsbourgeoise, n'avait guère que 270 000 kilomètres carrés. Comment s'est-elle détachée, en emportant les 70 000 kilomètres du Sleswig-Holstein, du Hanovre, de la Hesse et du Nassau? comment a-t-elle groupé ensuite sous son sceptre impérial, — elle, puissance mélangée de slave, de lithuanien et de germain, rapiécée de provinces polonaises, poméraniennes, wendes, prussiennes et saxonnes, — les royaumes et duchés proprement allemands de son voisinage? Le génie de son Bismarck et la force de ses armées ont presque tout fait; mais contre rAutriche, la Prusse avait eu soin de se gagner d'abord les sympathies de l'Occident et l'alliance de l'Italie.
L'Italie et les puissances occidentales aidèrent ou soulTrirent jadis l'œuvre prussienne : pourquoi seraient-elles hostiles aujourd'hui à Tceuvre hongroise?
Vers ritalie, surtout, la Hongrie n'est-elle pas assurée d'avance de pouvoir tendre une main qui ne sera pas refusée? Idem velle atqiie idem nolle, ea demum firma amicitia est, disait un Romain qui s'entendait aux conjurations, Gatilina : « communauté de vouloirs et communauté de haines, voilà seulement ce qui fonde une amitié ». Hongrois et Italiens onl, depuis Kossuth et Garibaldi, nourri les mêmes haines et les mêmes espoirs. La Prusse estima en 1866 que l'Italie de Florence, nation mal unifiée, à peine renaissante, pouvait être de quelque secours : la Hongrie doit-elle moins attendre en 1907 de l'Italie de Rome, du royaume centralisé, outillé, en pleine vigueur? Malgré les revers de Lissa et de Custozza, l'alliance prussienne valut aux Italiens Venise : avec quelques dangers ou même quelques grands maux, pourquoi l'alliance hongroise ne leur donnerait-elle pas Trente et Trieste? S'évadant de la Triplice, l'Italie et la Hongrie tourneraient contre Vienne leurs forces coalisées...
Ici, je rends la parole à M. de Bûlow :
Laissons dire aux journaux et à certains politiques italiens irresponsables ce qu'ils voudront contre la Triplice mais les hommes politiques sont trop patriotes et trop sage? pour faire sortir l'Italie du port paisible de la Triplice où l'ancre repose sur un fond sûr, pour la lancer sur la mei
houleuse des groupements nouveaux et des combinaisons aventureuses.
Les hommes politiques italiens de tous les partis désirent le maintien de la paix. Aussi longtemps que l'Italie tiendra fermement et loyalement à la Triple-Alliance, elle contrihuera déjà par là au maintien de la paix pour elle et pour les autres. Si l'Italie se détachait de la Triple-Alliance, ou si elle suivait une politique chancelante et équivoque, cela augmenterait les chances d'une grande et générale conflagration.
La Triple-Alliance n'a pas encore eu l'occasion d'être mise à l'épreuve, en pratique, et si cela lui a été épargné, c'est à cause de son existence même; c'est parce qu'elle réunissait en une alliance les États de l'Europe centrale. C'est là ce qui a beaucoup contribué à éloigner le gros danger qui menaçait l'indépendance, l'intégrité des États alliés, ainsi que la paix de l'Europe; c'est ce qui prouve que, même à l'heure présente, la Triple-Alliance a des avantages considérables sur toutes les autres combinaisons imaginables.
La Triple-Alliance a aussi cet avantage qu'elle rend impossible tout conflit entre les trois puissances alliées. Si l'Italie et l'Autriche-Hongrie n'étaient pas alliées, leurs relations pourraient bien être tendues. C'est pour moi un besoin d'exprimer combien sûr fut l'appui que l'Autriche- Hongrie a prêté à l'Allemagne à la conférence d'Algésiras. Je n'ai pas besoin d'ajouter que, le cas échéant, nous témoignerions à l'Autriche la même fidélité, assurés de l'approbation du Reichstag et de la nation tout entière.
Voilà donc les Italiens bien prévenus, et les Hongrois du même coup. En dehors de la Triplice, telle qu'elle existe actuellement, — c'est-à-dire en dehors de l'alliance avec Vienne et Berlin pour l'Italie, de l'union avec Vienne et de l'alliance avec Berlin pour les Hongrois, — il n'est que « combinaisons aventu-
relises », mers démontées, lempèlcs et, pour Hnir, conflagration générale. Et nous voilà bien prévenus à notre tour, nous autres Occidentaux, en particulier nous autres Français; car, de la conflagration générale, nous en sommes : c'est rexplosion promise, qui doit suivre la pression et la contre-pression.
N'espérons pas nous en tirer ou nous en tenir à l'écart : même si nous n'avons en rien favorisé ce « groupement nouveau », nous en devrons compte au tribunal de Berlin et déjà les journaux du Chancelier rappellent qu'il y a près de vingt ans, avant seulement de naître à la vie diplomatique, le successeur actuel de M. Delcassé, M. Pichon, s'essayait à troubler les eaux de la Triplice dans les parages de Buda-Pest. Nous serons donc les séducteurs de la Hongrie, comme nous étions en mars 1905 les dôbaucheurs de l'Italie; c'est nous qui aurons fermé l'anneau fatal pour isoler et paralyser le gouvernement de Guillaume II, et c'est contre nous que sortiront au jour de deuil et de colère, dies irœ, elles llla, l'épée aiguisée et la poudre sèche, et sur nous le siècle explosera en cendres, solvet scecliim In favllla.
La diplomatie à grand orchestre est un très noble passe-temps, et M. Turcarot, qui aimait les belles voix soutenues de quelques trompettes, eût admiré le Chancelier. Mais les trompettes des diplomates, même quand elles nous annoncent la fin du monde
et le jugement dernier, ne rùglent plus notre vie moderne : après comme avant les musiques menaçantes de M. Biilow, l'Europe continuera d'aller son chemin, à la poursuite du pain quotidien et du bonheur démocratique, puisque l'Europe aujourd'hui ne pense plus qu'à la vie d'ici-bas.
Au siècle dernier, les combinaisons personnelles des hommes d'État avaient encore quelque influence sur les destinées des peuples. Aujourd'hui, les besoins des peuples entraînent tout et il s'agit de savoir, non plus ce que les diplomates de la Triplice veulent imposer à ses contractants, mais ce que les nécessités économiques des contractants feront de la Triplice.
Assurer dans l'Europe centrale l'hégémonie de Berlin et en Allemagne la tyrannie prussienne, installer dans le monde, en particulier dans le monde levantin, l'exploitation germanique : tel apparaît après vingt années d'existence le véritable objet de la Triplice; on comprend que le Chancelier la tienne pour éternellement indispensable. Rassurer les inquiétudes autrichiennes, calmer les terreurs hongroises, satisfaire les rancunes italiennes en furent longtemps les résultats appréciés : la Triplice subsista sans fêlure, tant qu'Autriche, Hongrie et Italie voulurent bien se contenter de ces viandes un peu creuses.
Aujourd'hui l'Autriche est seule à conserver son anxiété du lendemain, cette crainte des tempêtes extérieures ou internes, qui l'enchaîne au Hohenzollern comme au seul tuteur capable de maintenir sa
dynastie et son intégrité. Mais voici trois ans déjà que l'Italie, déposant toute aigreur, est rentrée au foyer latin, et voici qu'à son tour la Hongrie quitte ses terreurs folles. Toutes deux reviennent à la vie normale et aux raisons de vivre; leurs seuls intérêts vitaux, leurs seuls besoins vont déterminer leur politique. La Triplice est-elle conforme aux intérêts vitaux de l'Italie? est-elle seulement respecteuse des besoins les plus matériels de la Hongrie? Tout est là ; le reste n'est que bavardage.
Pour l'Italie, la preuve en est faite : dès que les Italiens se sont inquiétés de leurs intérêts maritimes et coloniaux, Berlin les a renvoyés à leurs voisins de Méditerranée et d'Afrique. Mais la preuve se continue : l'industrie et le commerce italiens commencent à sentir de quel poids l'hégémonie allemande pèse sur leurs affaires.
Je n'ai pas aujourd'hui l'intention d'embrasser le sujet. Qu'il me suffise de rappeler les plaintes des armateurs italiens devant l'invasion de leurs quais par les compagnies allemandes. Chez l'allié, l'Allemand, imitant son Empereur, s'installe et use de tout avec la plus envahissante cordialité. Gênes, Naples et Livourne seraient devenues avant cinq ans des places allemandes, si le gouvernement de Rome n'avait décrété quelques mesures qui ne peuvent être utiles que contre cette invasion germanique, mais qui, forcément appliquées à toutes les marines étrangères, restreignent et appauvrissent le commerce du royaume.
De Gênes et de Naples, prises comme bases d'opérations, l'Allemand s'est lancé à la conquête de terres transatlantiques et méditerranéennes, que le jeu naturel des affaires, les relations traditionnelles, les justes ambitions de l'Italie ou même la force des choses semblaient réserver à l'influence italienne. L'Amérique du Sud, peuplée, enrichie, civilisée à nouveau par l'émigrant italien, cette Amérique latine dont nous ne mesurons pas encore, nous autres Français, la fortune actuelle et le futur développement, c'est des ports italiens, aussi bien que de ses ports nationaux que l'Allemand est parti pour en accaparer la renaissance.
Il est venu chercher à domicile l'émigration italienne pour la mener à la nouvelle patrie, et, enlevant cette clientèle aux compagnies nationales, il a trouvé un fret de départ pour compléter ses chargements de manufactures, qui sont remplacés au retour par les cafés, cacaos, épices, bois, cuirs et autres matières premières : en fin de compte, cette opération assure aux commissionnaires et fabricants de l'Empire le marché sud-américain pour leurs produits industriels, et le marché de l'Europe centrale, de l'Italie ellemême, pour les produits coloniaux.
En Méditerranée, pareillement, n'est-ce pas le résultat le plus certain de la Triplice d'avoir attiré et installé la prise allemande sur ces Échelles du Levant oîi jadis flottèrent les couleurs génoises et vénitiennes, où l'Italien avaitl'espoir légitime de reprendre un jour les fructueuses traditions des doges?
Depuis les jours lointains de Venise et de Gênes, trois marines s'étaient succédé ou concurrencéedans l'exploitation des Échelles : les Hollandais, le Anglais et les Français. La Hollande aujourd'hn suffit à peine au trop lourd fardeau de ses Indes malaises; l'Afrique, du Cap au Caire, hypnotise les Anglais; la même Afrique, de Tunis à Mogador et du Sahel au Congo, accapare les Français. Le Levant redevenait libre : la Triplice y planta la bannière allemande. La Denlsche Levante Linie et les filiales de la Hamhurg-Amcrika vont régner sur la Chios génoise et la Candie vénitienne.
Si l'Italie leur refuse le trop commode usage de ses ports, elles prendront Trieste, où déjà se prépare la germanisation de cette Adriatique dont les Italiens se croyaient les uturs princes légitimes, les « thalassocrates » désignés par la nature et par l'histoire. M. de Bûlow proteste encore que la conquête de Trieste n'est point dans ses intentions, pas plus que l'annexion de la Tripolitaine :
Tous les bruits, relatifs aux menées d'agents allemands en Tripolitaine ou d'une expédition dans l'tiinterland de la Tripolitaine, sont de pures inventions, qui n'ont d'autre but que de semer un désaccord entre l'Italie et nous. Ensuite, pour agir contre nous à Vienne, on a même prétendu que nous voulions établir une communication par la Tripolitaine entre le Cameroun et Trieste que nous devions annexer. Nous n'avons aucun intérêt à nous occuper politiquement de l'Iiintcrland de Tripoli ou de Tunis.
Les Italiens savent bien qu'une flotte et une armée allemandes ne viendront pas occuper Trieste et rem-
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placer les armoiries du Habsbourg par la bannière rouge, blanche et noire. Mais ils savent aussi que, sans annexer Gonstantinople ni Khaïfa, sans annexer Anvers, ni Rotterdam, ni les Provinces balticiues, ni rÉtat brésilien de Rio Grando do Sul, les Allemands rêvent d'en faire des places ou des terres germaniques, sur lesquelles régneraient en maître l'intérêt allemand, la langue allemande, la volonté et les modes allemandes, bref le Deiilschlum.
Quant les Italiens redoutent pour Tricstc un pareil avenir, comment pourraient-ils fermer les yeux sur l'organisation des voies ferrées, sur le percement des Alpes orientales, que, pour le seul bénéfice de Hambourg, les gens de Berlin imposent à leurs « seconds » de Vienne et qui vont faire porter sur Trieste tout l'effort des combinaisons germaniques, accaparements, tarifs, cartells et autres engins de conquête coiiwiicrcialc?
Après ces intérêts maritimes, si nous considérions les intérêts continentaux de l'Italie, tant sur les Alpes que dans la péninsule des Balkans, je doute que nous puissions découvrir quelque bienfait ou quelque service primordial, assurés ou promis seulement par la Triplice à la nation et à la race italiennes...
Pour la Hongrie, j'ai déjà montré par des chiffres ce que son comn;srce et son industrie naissante gagnent à la gérance de ses relations extérieures par l'empereur allemand. De ce cùlé, les semences jetées par la Triplice montent plus rapidement encore que chez les Italiens.
Dans rensemble. le problème esl peu compliqué. Jusqu'à ces années dernières, la Hongrie, terre continentale et pays agricole, race privilégiée au milieu de sujets slavons. croates, allemands ou valaques. et sentinelle de l'Europe aux confins des empires asiatiques, de TOttoman et du Cosaque, la Hongrie trouvait dans la Triplice toute satisfaction de ses besoins, qui se réduisaient à deux : défense du sol et de la suprématie magyare. prospérité delagriculture. La Triple-Alliance garantissait la Hongrie de linvasion étrangère et de la révolte intérieure; la Triple-Alliance était favorable aux grands propriétaires hongrois et même aux paysans. Durant ce dernier quart de siècle, la Hongrie fut Tune des fermes de lusine germanique : satisfaite de vendre à Vienne et à Berlin ses matières premières, elle cherchait à Vienne et à Berlin ses fournisseurs de manufactures.
Aujourd hui, la Hongrie est décidée à traiter en frères ou en amis ses sujets et ses voisins. Elle n'est plus au voisinage des barbares, sous la menace de lAsie : les frontières de notre Europe ont gagné, gagnent chaque jour vers l'orient; déjà les Slaves du sud sont enrôlés au service du progrès et c'est la Bulgarie — lenfant chérie dignatief et des panslavisles — qui de ce côté est devenue la sentinelle de la civilisation; demain, les Slaves de l'est et du nord enfileront le même chemin, à l'entrée duquel ils hésitent encore, mais dans lequel les engagera la constitution russe qui tôt ou tard viendra.
La science et îe travail de l'Europe reprennent
l'exploitation de ces champs danubiens et scythiques, dont les Anciens vantaient la fertilité, mais où le cavalier turc, tartare et cosaque promena durant dix siècles son annuelle dévastation. Du coup, la ferme hongroise est entourée de sillons qui se rouvrent et lui font concurrence; mais du même coup l'industrie hongroise pourrait acquérir dans ces fermes nouvelles des marchés rémunérateurs, si la Hongrie à son tour devenait une usine, si, aux récoltes de ses limoneuses plaines, elle ajoutait le produit des mines qui, dans les siècles passés, firent le renom de ses montagnes.
La Hongrie agricole ne nourrit que 17 millions d'hommes sur ses 282000 kilomètres carrés : à peine soixante habitants au kilomètre. La Hongrie agricole et industrielle en pourra nourrir le double, à condition qu'elle ait une clientèle suffisante, car elle a déjà matières premières, minerais, houille et maind'œuvre en abondance, et elle aura bientôt usines, entreprises et rails à foison.
En dehors du marché national, il n'est pour ses usines qu'une clientèle, mais toute proche : les pays balkaniques et le monde levantin. L'industrie hongroise ne pourra vivre qu'avec des Bulgares, des Serbes, des Macédoniens, des Albanais, des Arméniens, des Turcs même, pacifiés, régénérés, délivrés de la terreur et de la misère, assurés du présent et confiants dans l'avenir : est-ce le but de la Triplice au Levant ? Guillaume II n'a-t-il pas mis les intérêts de ses cartells et le centre de sa politique dans une Turquie
liamidienne, rongée de lèpres et de désordres, sans justice, sans police, sans crédit, sans lendemain?
Chaque cheminée qui pousse en Hongrie — et depuis trois ans elles poussent par centaines — nous annonce que, bientôt, les Hongrois devront choisir entre la Triple-Alliance et leurs intérêts : c'est contre ces cheminées que M. de Bûlow doit tourner ses trompettes; reste à savoir s'il renouvellera le miracle de Jéricho.
Et non contents de leurs forces terrestres, les Hongrois veulent, eux aussi, mettre sur mer une part de leur fortune et de leurs ambitions. Ils ont revendiqué un port sur l'Adriatique; dans leur rade de Fiume, ils accumulent l'outillage d'un grand entrepôt commercial; ils veulent entrer en relations avec les marchés d'outre-mer; déjà leurs compagnies de navigation prennent dans la Méditerranée et réclament dans les Océans leur juste part du trafic mondial... L'invasion germanique des ports méditerranéens et l'organisation allemande de Trieste, qui dès maintenant sont une menace pour l'Italie, seront avant dix ans une gêne intolérable pour les Hongrois.
La Triple-Alliance, tôt ou tard, mourra.
Puisque mourir à l'homme est chose naturelle.
Je croirais volontiers que ses jours sont comptés. Elle est vieille : elle a jdus d'un quart de siècle. Elle penche au déclin : on est obligé chaque matin
d'annoncer qu'elle a passé la nuit. Avec des soins, les spécialistes de Berlin et de Vienne comptent la prolonger; avec des artifices plutôt, ils fardent cette moribonde pour lui donner les apparences de la jeunesse. I\Iais perpétuer la chose, et non pas le mot seul, exigerait d'eux le renoncement à toutes leurs habitudes et la substitution d'une politique vraiment internationale et humaine à l'intérêt du seul roi de Prusse.
Ce n'est pas leur faire injure que les déclarer incapables de cette métamorphose, préparés peut-être à la concevoir, impuissants à la réaliser parce que la Triplice est une œuvre bismarckienne, c'est-à-dire spécifiquement, égoïstement prussienne, et qui voudrait lui enlever ce caractère, lui ôterait du même coup toutes raisons d'exister.
En sa place, on nous dit que le successeur de I\I. de Goluchowski, M. d'Aehrenthal, songe à restaurer la vieille alliance des trois empereurs, qui jadis a fait son temps aussi, mais que vingt-cinq ans de sommeil ont peut-être rendue à la santé. Seulement, Vienne et Berlin déclarent à l'envi que la Russie a besoin, plus que jamais, de la France et de son épargne : l'alliance des trois empereurs, supprimant le dernier espoir de recourir à notre bourse, enlèverait au tsarisme sa dernière chance de salut... Vienne et Berlin s'en tiendront à la Triplice avec acharnement. Malheur à qui voudrait en hâter, en reconnaître seulement le décès, et si, malgré tout, elle devient officiellement morte, malheur à nous. Français, qui l'auront enterrée!
Nos hommes d'État ne seront pour rien dans cette mort naturelle : que pourraient ajouter leurs coups de langue ou de plume aux irrésistibles poussées de la vie qui monte ?
On nous tiendra néanmoins pour responsables : c'est chez nous d'abord que la conflagration viendra mettre le feu; M. de Biilow nous signifie l'arrêt et, bien que les considérants soient iniques, nous devons avouer que la condamnation ne s'en trouve pas moins juste. Car il n'est pas vrai que notre politique ait eu « pour but d'enfermer l'Allemagne, de construire un cercle de puissances pour l'isoler et la paralyser >> ; mais il est vrai que notre seule présence en Europe a eu ce résultat de paralyser la politique bismarckienne.
Oui, par le seul fait que nous existons et que, depuis un siècle, nous proclamons l'appel égalitaire de tous les hommes au bonheur et de tous les peuples à l'indépendance, par le seul fait que, depuis trentesix ans, sans trêve et sans défaillance, nous protestons au nom de ce droit démocratique contre la force, les peuples d'Europe ont appris à blasphémer le droit divin de la Triple-Alliance.
En face de la Prusse bismarckienne, qui a pour règle d'être « russe en Bulgarie, autrichienne en Serbie, anglaise en Egypte », c'est bien nous, Fran jais, qui avons pour idéal et, presque toujours, poui habitude d'être en Bulgarie bulgares et serbes en Serbie, comme nous serons égyptiens en Egypte — et nos amis de Londres le seront avec nous : leu
condiiile aux îles Ioniennes nous en est un sûr garant, — dès que nous trouverons des Égyptiens.
Donc, nous ne saurions contester au Chancelier de la Triplice ses raisons de nous chercher noise et nous aurions le plus grand tort de nous figurer que ses menaces ne seront jamais suivies d'exécution. Même si nous avions la lâcheté de renoncer à nos revendications françaises, nous resterions les trouble-fète de lEurope : ce que veulent abattre en nous les beaii possidentes de la Triple- Alliance, c'est moins la France que la Révolution. Sachons donc que, n'ayant pas le droit d'escompter sûrement un avenir de paix, nous avons le devoir quotidien de songer aux risques, aux grands risques de guerre : des jours critiques s'ouvriront peut-être.
Ce n'est pas au dehors seulement que la politique bismarckienne sent fléchir son ouvrage : il semble qu'en Allemagne aussi la faillite de l'absolutisme prussien soit possible. Il y a six mois, M. Bebel prononçait au Reichstag cette grave parole qu'après tout, l'unité de l'Allemagne ni la grandeur de l'empire allemand n'est liée à la dynastie des Hohenzollern... Nous savons aussi bien que M. de Bûlow, — c'est même nous, Français, qui lui avons appris, — qu'une hirondelle ne fait pas le printemps. Mais depuis six mois, combien d'autres hirondelles semblent présager le renouveau d'une Allemagne que nos pères ont connue, moins idolâtre de la force, moins courtisane des puissants, irrespectueuse et rétive
LA FRANCE ET GUILLAUME II. Ib
21 i LA FUAXCE ET GUILLAUME I[
aux caprices de ses maîtres, sympathique aux idées et aux souffrances d'autrui !
La presse la plus « bourgeoise » d'outre-Rhin, la Gazette de Francfort, la Gazette de Cologne et même « notre tante » de Voss reprennent un langage que, depuis trente ans, elles semblaient avoir oublié. Des mots, des mots, sans doute. Mais on sait le penchant qu"eut toujours l'Allemagne à Timitation du voisin et la brusque contagion de nos journées révolutionnaires sur ce peuple assoupi dans le culte du passé; on peut se demander si le voisinage de la révolution russe ne fera pas surgir, après ces mots, des actes. L'Empereur vient de congédier son Reichstag, comme le Tsar sa Douma. L'Empereur menace de renvoyer encore les élus de son peuple si les élections ne sont pas « bonnes », — comme le Tsar a fait après les « mauvaises » élections de cette année. La ressemblance se poursuivra-t-elle jusqu'aux mouvements dans la rue, jusqu'à la bombe?...
Deux événements ont compromis la majesté du militarisme prussien. L'un, très petit, — l'affaire de Kœpenick*, — Ta montrée ridicule. L'autre, très