‹ La France et Guillaume IIChapitre 7 sur 30 · LIVRE · texte numérisé non relu

LIVRE

I. POLITIQUE FRANÇAISE II. LE TRAVAIL DE LA FRANCE III. FINANCE ET DIPLOMATIE

Politique nationale; politi([ue coloniale; politique mondiale. — Le Congrès de Berlin. — L'incident SciinœljeJp. — L'alliance russe. — La « grande idée •>. — Franco et Allemagne. — France et Angleterre. — La défaite russe. — L'entente cordiale. — L'alliance anglo-l'ranco-russe.

Le discours de Tanger (mars 1905) marquera un tournant de notre vie nationale. Comme en 1887, une incartade allemande est venue en 1905 nous faire souvenir que nous avons toujours une frontière ouverte. A voir le désarroi — les journaux officieux d'outre-Rhin disaient : la discrète panique — où ce brusque rappel jeta nos gouvernants, nos journalistes et nos parlementaires, il sembla vraiment que ce souvenir ait pu sortir de leur mémoire et que, sur la foi de prophètes mal lucides, ils aient escompté à jamais, de la bienveillance ou de la tolérance impériales, une paix assurée et pleine liberté d'action pour leurs entreprises coloniales et leurs réformes démocratiques.

Ce mois de mai 1905 nous a remis en face de la

réalité. Il nous eût beaucoup mieux valu, sans doute, n'en jamais avoir détourné les yeux : nous aurions épargné à notre honneur la dure épreuve de ces quatre semaines et au gouvernement de JM.Rouvier le renvoi d'un ministre des Affaires étrangères dont le crime était de déplaire à Berlin. Mais puisque cette épreuve, du moins, nous a tirés de notre aveugle confiance, puisque ce vent de soufflet a ravivé nos inquiétudes et, chez les plus philosophes, la vieille passion du devoir national, à quoi bon récriminer?

Il n'est pas temps encore de savoir quels sont les gens qui nous ont menés là, et comment et pourquoi ils nous y ont menés, en quelle mesure leur faiblesse de conscience ou de cœur affola leurs angoisses patriotiques, en quelle mesure aussi leurs petites combinaisons de Bourse et leurs intérêts personnels leur firent volontairement oublier que la France, après tout, a quelques soldats et que, si la paix est pour nous le premier des biens, la paix continentale est plus nécessaire encore aux entreprises lointaines de Guillaume II et au bonheur de l'Allemagne...

Un proche avenir fera sûrement justice de ceux qui spéculèrent sur la crainte publique, trompèrent le Parlement par des racontars de couloirs, avec des documents douteux, et se firent ou se laissèrent grossièrement duper par les grands gestes et la grosse voix de l'adversaire. Il nous faut tirer de ces événements une leçon plus haute et voir ce que peut, ce que doit être désormais notre politique française.

Depuis le traité de Francfort, notre politique extérieur à traversé trois périodes : nationale jusqu'au Congrès de Berlin (1878), coloniale jusqu'en 1894, elle est devenue mondiale en ces douze années dernières.

Jusqu'en 1878, jusqu'au Congrès de Berlin, elle fut proprement et uniquement nationale.

Méditer et mettre à profit la cruelle leçon de 1870; rétablir les forces de la nation; relever son armée et ses forteresses ; remplir ses magasins et ses arsenaux ; repeupler ses casernes et ses ateliers; l'outiller surtout de sciences et de méthodes nouvelles, lui inculquer le maniement des unes et le respect des autres; bref, au moral et au physique refaire un peuple fort de ce peuple vaincu et l'amener quelque jour peut-être à réparer dans sa frontière de l'Est la brèche qui rend l'étranger maître de notre sol : tous les Français étaient d'accord sur ce programme, et Gambetta, qui voulait y penser toujours sans en parler jamais, ne faisait que formuler le devoir national, tel qu'il apparaissait à tous les esprits.

Du Congrès de Berlin, la diplomatie française rapporta l'ambition coloniale, avec cette concession de la Tunisie que nous désirions, que nous avions demandée et que l'habileté de Bismarck nous fit accorder dans les dépouilles de l'islam.

Des Vosges, détourner sur le monde l'attention de

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notre peuple et la fougue de notre armée; susciter contre nous la haine de l'Italien, qui déjà se croyait maître et seigneur à Tunis, de l'Espagnol, qui par l'exemple tunisien pouvait augurer de nos futures ambitions au Maroc, et de l'Anglais, qui jamais ne supporta volontiers d'autre colonisation que la sienne ; créer surtout cette brouille franco-anglaise qui, durant vingt années, allait devenir le pivot de la politique allemande ; enfin nous relancer aux prises avec l'islam africain que Ton jugeait alors bien plus vivace et bien plus formidable qu'à l'expérience il ne se révéla : Bismarck avait escompté tous les bénéfices de son apparente générosité.

Le cadeau de la Tunisie n'était pour Bismarck qu'un autre moyen d'opérersur nous la saignée aiïaiblissan te que, dès 1875, il avait jugée indispensable à la sécurité de l'empire allemand. En 1875, devant les oppositions coalisées de la Russie et de l'Angleterre, il n'avait pas pu renouveler l'opération de 1870. En 1878, il nous tendait galamment l'instrument colonial et nous allions de nos propres mains, pour la gloire et la tranquillité du roi de Prusse, gaspiller à travers le monde un sang et des efforts que l'on aurait dû ne demander à notre peuple que pour le salut ou la libération do la patrie.

De grandes et de petites passions entraînèrent nos hommes d'État. Grande passion de relever la gloire française! Grande passion d'agrandir l'héritage français, de travailler pour l'avenir et, dans le monde futur, de réserver à la France nouvelle une place égale à

celle que la vieille France tenait dans le monde du passé! Petite passion d'accomplir, eux, civils, eux, démocrates, une besogne militaire et impériale, et de dire aux Aïeux partis de France : « Notre flotte républicaine tire le canon aussi souvent et aussi loin que les flottes de vos monarchies. Nous, peuple, nous réparons les fautes de votre Louis XV et les pertes de vos Napoléons! » Petite passion d'avoir, eux, serviteurs du suffrage universel, une clientèle de proconsuls, de vice-rois, de rois vaincus et d'humanités sujettes! Petit besoin de « prestige », comme ils disaient, auprès des Cours européennes, — comme si l'estime des Cours, et non pas la seule affection des peuples, devrait avoir le moindre prix à nos yeux et comme si la formidable gloire de la prédication révolutionnaire, par l'exemple et par le discours, ne devrait pas suffire à auréoler la France de demain!

Petit calcul enfin de popularité facile auprès des électeurs, que toujours grise l'odeur du laurier, — comme si dans une république la justice n'avait pas toujours le dernier mot et comme s'il était de juste renommée, de popularité durable, sans l'unique et minutieux souci, sans l'unique et constante recherche du bonheur et du progrès populaires et sans un culte exclusif de l'idéal démocratique!...

Et je ne dis rien d'autres calculs, moins avouables peut-être, qui jamais, depuis Sésostris — les inscriptions hi<3roglyphiques et les derniers budgets de l'Indo- Chinc sont d'une pareille éloquence là-dessus — n'ont

manqué d'intervenir dans la « politique d'expansion » : ce n'est pas le désintéressement et réconomie qui président aux affaires coloniales,

« Si nos cœurs battent, disait encore Gambetta en 1880, ce n'est pas pour un idéal de sanglantes aventures, c'est pour que ce qui reste de la France reste entier et pour que nous puissions compter sur l'avenir, pour voir s'il y a dans les choses une justice immanente qui vient à son jour et à son heure. »

Dès 1881, certains de nos politiques s'en remettaient à la générosité allemande pour laisser « entier ce qui reste de la France », et nous engageaient dans les affaires coloniales. Encore cette première entreprise tunisienne pouvait-elle se réclamer d'incontestables intérêts nationaux. Car en ces affaires coloniales, qui toutes, je crois, nous furent de quelque dommage ou d'un médiocre profit, il faut distinguer celles qui du moins ont pu ou auraient pu ne nous causer aucun désastre — les colonies méditerranéennes — et celles qui, dispersant nos efforts à travers le monde, risqueront toujours de grever de guerres lointaines ou de lourdes angoisses l'avenir de la métropole.

On peut regretter — et je regrette — que la France ait pris pied sur les décevantes terres africaines et, peu à peu, cédé aux mirages du désert. Je suis de ces bons Français qui aiment assez « la petite France » de la Révolution pour ne jamais songer à la « grande France » d'outre-mer : je vois trop nettement le beau, le noble, le profitable rôle de notre démocratie dans

le monde civilisé pour ne rien vouloir galvauder de l'énergie française dans le monde barbare.

Mais tous les regrets seraient vains : après soixantedix années de conquête et de colonisation, l'Afrique barbaresque est devenue un morceau de notre France ; ce n'est pas sur la carte seulement qu'Alger, Oran et Constantine sont des préfectures au même titre que Nice ou Chambéry; Biskra est aujourd'hui plus voisine de Paris que ne l'était Bayonne en 1815; demain, les communications plus rapides encore feront de cette France d'outre-mer une partie intégrante de la nation.

Or, la sécurité de l'Algérie exigeait en 1880 que Tunis ne devînt pas italienne, comme elle exige aujourd'hui que Fez ne tombe pas en des mains étrangères. L'occupation de la Tunisie donc était encore une nécessité : par malheur, ce fut le premier doigt dans l'engrenage colonial, et bientôt les deux bras y passèrent.

Le dommage peut-être n'eût pas été aussi grand si, du moins, les ambitions de Gambetta sur l'Egypte eussent séduit notre Parlement. Après le protectorat de Tunis, le condominium de l'Egypte eût limité notre manie d'expansion aux eaux méditerranéennes; l'Egypte nous eût forcément tournés vers la Syrie, vers la France « du Levant » que les Allemands n'avaient pas encore entamée : sans sortir de la Méditerranée, sans créer peut-être cette brouille entre Paris et Londres, qui durant vingt ans (188:2-1902) allait peser sur notre vie, nous aurions eu de quoi

passer notre grande faim de prestige et de campagnes. ]\Iais l'abandon de l'Egypte créa chez nous un besoin de revanche contre l'Angleterre, auquel cédèrent nos démocrates les plus convaincus, pour ne pas laisser à la République l'opprobre de cette reculade. Il nous fallut un grand empire : la petite Méditerranée ne pouvait plus nous contenir. La même folie mégalomane entraînait alors tous les peuples de lEurope; mais nous, Français, nous aurions dii ne pas oublier que cette petite mer avait toujours été le centre de la civilisation blanche; les événements d'alors, l'éveil des Amériques et de l'Océanie, la pénétration de l'Asie et de l'Afrique, donnaient momentanément un rang presque égal à d'autres mers; mais il eût été facile de prévoir que, tôt ou tard, la Méditerranée reprendrait son monopole ou, du moins, son premier rôle.

Car ce n'est pas le caprice des hommes, ce sont les forces de la nature, c'est la structure même de notre globe terrestre, qui font de cette mer tout à la fois un paradis humain, — étalé sous le plus sain, le plus Aàvifiant des climats, bordé de terres assagies, peuplé d'îles accueillantes, frangé de golfes pénétrants, abreuvé de fleuves constants et dociles, ombragé de montagnes pluvieuses, — et le passage inévitable, le canal direct entre tous les océans. En perçant aujourd'hui Suez et Panama, les hommes ne font que rétablir ou i)araclieverla ceinture d'aigucs marines qui cercle notre hémisphère septentrional et lui attache comme à mi-corps, à mi-chemin entre léquatcur et

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le pôle, cette brillante enfilade de mers et de détroits, dont la Méditerranée est la plaque centrale, le joyau et la fermeture...

II nous fallut des terres lointaines : dans toutes les mers et sur tous les continents, chez les jaunes et chez le^ noirs, nous fîmes une collection de conquêtes comme les enfants font une collection de timbresposte ou de papillons. Et, sous nos vitrines coloniales, nous nous émerveillâmes de voir épingler les peuples et les noms les plus étranges : Madagascar, Tonkin, Gabon, Annam, Dahomey, Tahiti, Guinée, Wallis, Fouta-Djallon, Cambodge, Soudan. Obock, etc. — J'en passe et des plus baroques ! Et chaque fois qu'un de ces malheureux peuples, transpercé par l'une de nos expéditions et fixé, tout palpitant, sur les cartons de notre Pavillon de Flore, nous laissait aux doigts, avec beaucoup de sanie et de sang, un peu de dorure irisée, — ce que certains appellent encore la gloire, — nous nous félicitions bruyamment d'avoir agrandi le domaine de la civilisation : il est des enfants qui croient aussi faire avancer la science en torturant de malheureux insectes.

Nos croisières coloniales nous donnaient en outre le plaisir de « punir » la perfide Albion : nous savions bien que brousses du Soudan, sables du Niger, monts du Laos, forêts du Congo, déserts du Sahara, toutes ces annexions africaines et asiatiques, continentales et insulaires, ne nous étaient ni nécessaires, ni môme profitables; mais nous sentions que toutes étaient désagréables ou dommageables à l'An-

g-leterre, et nos satisfactions de vanité étaient doublées, triplées, par les explosions de la mauvaise humeur de Londres.

Aussi les prévisions de Bismarck furent bientôt dépassées : l'Angleterre et ses amies de la Méditerranée, l'Espagne et l'Italie, devinrent nos ennemies déclarées ou secrètes. L'Italie surtout, affectant des craintes patriotiques contre les rêves de nos catholiques et contre notre intimité avec le Vatican, se fit dès 1883 la servante de Berlin : elle sacrifia à la gallophobie de M. Crispi et des gens du Sud tous les ressentiments du Nord contre le Tedesco, toutes les revendications irrédentistes contre l'Autrichien.

Une Triple Alliance, formidable pour notre sécurité, mit au service de Bismarck l'Autriche, que Berlin avait dépouillée, et cette Italie que nous avions délivrée. Mieux encore : dans l'isolement où nous reléguait le Machiavel de Berlin, dans le concert de réclamations hostiles que suscitaient nos entreprises coloniales chez tous nos anciens amis, certains de nos hommes d'État prirent l'illusion que, seule, l'Allemagne pouvait nous être un voisin indifférent, sans bienveillance, mais sans perfidie, et ils négocièrent en conséquence.

C'est que Bismarck, plein de bonnes paroles pour nos ambitions transmarines, multipliait les tentations, semblait prévenir nos caprices et prendre en mains nos intérêts : la Conférence de Berlin (1884-1885) achevait l'œuvre du Congrès de Berlin. En cette Conférence, Bismarck, sous couleur d'appuyer nos reven-

dicalions congolaises et nigériennes, installail son arbitrage entre les impérialistes de Londres et les coloniaux de Paris, et notre Parlement ratifiait l'Acte de Berlin sans critiquer cette étrange politique qui faisait de nos ennemis d'outre-Rhin les surveillants de nos relations avec nos voisins d'outre- IManche.

La nation pourtant sentait confusément le risque, où pareilles illusions de ses gouvernants pouvaient la conduire : les difficultés malgaches, les discussions chinoises et la panique de Langson (mars 1883) avaient semé quelques épines sur notre chemin. Si le général Boulanger exploitait ce sentiment confus de la nation pour couvrir ses ambitions personnelles et prendre le peuple à ses parades nationalistes, un patriote, j\L Goblet, essayait de ramener les parlementaires au véritable souci des destinées nationales : il ne cachait pas son désir, son ardent désir d'une transaction honnête, qui aboutirait à une réconciliation sincère et profitable avec nos voisins et clients de Londres, nos partenaires en commerce et en libéralisme... L'incident Schnœbelé éclata (avril 1887).

Aujourd'hui est-il besoin de souligner la ressemblance entre cette crise franco-allemande de 1887 et celle que nous avons traversée en 1905? En 1887, le gouvernement de M. Goblet voulait régler avec Londres les plus criants de nos désaccords, dissiper les malentendus, amalgamer Nouvelles-Hébrides et Egypte et trouver quelque combinaison honorable; M. Delcassé, avec plus d'ampleur et plus de succès,

n'a pas fait autre chose par ses accords du mois d'avril 1904.

L'incident Schnœbelé tomba en pleines négociations franco-anglaises de 1887 : le discours de Tanger n'est venu qu'un an après les accords franco-anglais. C'est qu'en 1904 Guillaume II était engagé en mille combinaisons turques, africaines et chinoises qui étaient d'un grand embarras pour la complète liberté des gestes impériaux : il dut patienter tant que la résistance russe en Mandchourie ne lui donna pas toutes les chances de nous intimider et, peut-être, cet accord franco-anglais ne l'eùt-il point tiré de sa prudente réserve, si les intérêts matériels de l'Allemagne n'eussent point été blessés par notre politique au Levant.

En 1887, la France eut l'inestimable bonheur d'avoir à la tête de son gouvernement, non seulement un patriote, — le patriotisme, quoi qu'on dise, est commun à presque tous nos hommes d'Etat, — mais un homme de haute vertu, M. Goblet, à qui toute une vie de désintéressement et de droiture, sans laides compromissions, sans fréquentations démoralisantes, avait donné l'intrépidité de cœur et d'esprit, l'indestructible confiance en la justice :

Si nous avons besoin de la paix, si personne ne doute de notre volonté de la conserver, personne ne peut douter non plus que nous ayons la ferme résolution de ne lui sacrifier ni nos droits ni notre honneur. La France, relevée de ses désastres, a pris confiance en elle-même; bien loin de menacer aucun peuple, elle est prête à accueillir avec

joie et réciprocité toutes les sympathies; elle ne serait pas moins prête, s'il le fallait, à faire face à d'injustes agressions.

Ainsi parlait M. Goblet au Havre le 7 mai 1887, et il disait à tout venant : « Voilà quinze ans que chaque année nous demandons à ce pays un milliard pour son armée et sa flotte, et nous irions maintenant lui dire que. s'il reçoit un soufflet sur une joue, nous ne pouvons que lui conseiller de tendre l'autre! » En 1887, l'entente franco-anglaise fut écartée, moins par la France, il est vrai, que par l'Angleterre elle-même, et ce fut entre Berlin et Londres que d'intimes négociations s'ouvrirent. La chute de Bismarck, qui survint, ne fit qu'achever son œuvre, car un engouement de Guillaume II amena l'échange de nombreux papiers, dont quelques-uns seulement furent publiés. La cession d'Héligoland et les arrangements africains prouvèrent, du moins, au monde que l'Allemagne pouvait toujours escompter l'hostilité de l'Angleterre contre nous : « Nous avons voulu, avant tout, assurer noire entente avec l'Angleterre », répondait le nouveau chanchelier de Guillaume II à ceux qui lui reprochaient d'avoir fait la part trop belle aux ambitions africaines de Londres (1890).

Mais cet incident Schnœbelé finit de réveiller les inquiétudes françaises, en nous montrant le prix dont nous risquions de payer la gloire coloniale. Puis l'indiscrétion allemande, en la personne de l'impératrice Frédéric, vint raviver (février 1891) nos susceptibilités populaires : la présence d'une impératrice

allemande dans la Galerie des Glaces et sur les ruines de Saint-Cloud évoquait, à nos yeux, un trop cruel passé; Guillaume II, avec quelque étonnement et un grand dépit, put constater la puissance des souvenirs sur notre nation tout entière.

En ce mois de février 1891, la France eut de nouveau la chance d'avoir au quay d'Orsay un homme de sens et de cœur, M. Ribot, et un président du Conseil, M. de Freycinet, qui faisaient passer l'intérêt public avant leur succès ou leur intérêt personnels. Ils mesurèrent au juste la portée des fureurs impériales : sans méconnaître le danger, ils ne se firent pas une politique de l'exagérer, et il ne leur vint pas à l'esprit qu'un appel à la lâcheté publique pût être un moyen de gouvernement.

Mais, sans forfanterie et sans faiblesse, ils préparèrent et résolurent tout ce qui pouvait, en France et au dehors, nous permettre d'envisager les décisions suprêmes : « C'est au lendemain de la visite à Paris de l'impératrice Frédéric — disait M. Ribot à la Chambre, dans son discours du 23 janvier 1903 — que l'empereur Alexandre III nous a fait les offres que nous avons acceptées ».

Dès 1875, la possibilité d'une entente franco-russe était apparue; en 1878, les mécomptes de la Russie au Congrès de Berlin avaient pour toujours fêlé l'accord russo-allemand; au début de 1887, durant la tension entre Paris et Berlin qui précéda l'alfaire Schnœbelé, le Nord, de Bruxelles, journal officieux du gouvernement russe, imprimait :

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La Russie n'a pas plus le droit de spéculer sur la situation menacée de la France, en achetant aux dépens de celle-ci l'appui de l'Allemagne en Orient, qu'elle n'a d'intérêt à se lancer dans une aventure contre cette dernière puissance au profit de la France... Ce que la Russie désire actuellement, c'est, d'une part, le maintien de la paix et, d'autre part, le maintien de l'équilibre européen : elle doit éviter tout motif de conflit, comme le serait une alliance française, mais sauvegarder l'équilibre, s'il était mis en question, s'il était menacé par l'explosion quand même d'un conflit franco-allemand, et ce n'est certes pas en se rapprochant de Berlin qu'elle y parviendrait.

En 1891, la France accepta les odVes russes afin de maintenir la paix désirée de tous, mais non « comme une provocation qui précipiterait des complications faciles à prévoir », — ainsi parlait encore un journaliste officieux de Pétersbourg.

De 1891 à 1894, ni à Paris ni à Pétersbourg, on ne fit le moindre geste qui pût prêter à la déliance : Cronstadt (juillet 1891) et Toulon (octobre 1893) furent des manifestations pacifiques. M. Ribot pouvait en son discours de Bapaume (28 septembre 1891) célébrer « cette politique de paix, de prudence et de sangfroid qui a attiré l'estime des peuples et contribué à rendre à notre pays le rang qu'il doit occuper dans le monde ». M. de Freycinet, en son discours de Vandœuvre (16 septembre 1891), avait plus nettement encore défini l'usage que nous voulions alors faire de l'entente franco-russe :

Personne ne doute aujourd'hui que nous ne soyons forts : nous prouverons que nous sommes sages. Nous saurons garder, dans une situation nouvelle, le calme, la dignité et

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la mesure qui, aux mauvais jours, ont préparé notre relèvement.

Et du côté russe, le Noj'd exprimait les mêmes ambitions pacifiques :

Autant la France, dans son légitime orgueil de grande nation, pouvait être tentée de regimber devant une paix imposée et, pour ainsi dire, coercitive, autant elle souscrit avec une libre et joyeuse spontanéité, maintenant qu'elle ne se sent plus seule, au maintien de la stabilité générale qui va lui permettre de développer sa prospérité sans alarmes et sans amertumes.

Durant ces trois années 1891-1894, « le calme, la dignité et la mesure », « le maintien de la stabilité générale », « le développement de notre prospérité sans alarmes et sans amertumes » furent en effet les caractères et les buts de notre politique. Ni contre Berlin ni contre Londres, notre entente avec Pétersbourg ne prenait le ton d'une guerre ni même d'une alliance déclarée.

Au retour de Cronstadt, notre flotte était allée à Portsmouth : notre invasion du Siam, la remontée de nos bateaux jusqu'à Bangkok (1893) ne troublait pas nos bonnes relations avec l'Angleterre; notre campagne du Dahomey (1892) et nos autres règlements africains, aussi bien au Soudan qu'en Ethiopie, n'entraînaient aucune difficulté avec Londres ni avec Rome.

Mais, dès 1894, M. Hanotaux commençait une nouvelle politique, qui devait atteindre son apogée sous la présidence de J\L Félix Faure (janvier 1895-

février 1890). On « proclama » Falliance et, comme il faut bien faire usage de son arme quand une fois on l'a dégainée, on voulut montrer aux peuples quelque beau, quelque grand résultat, obtenu par ce magique instrument.

La manie coloniale battait toujours son plein; l'échec du boulangisme avait discrédité les revendications nationalistes : c'est donc vers les colonies, et non vers le Rhin, contre l'Angleterre, et non contre la Prusse, que l'on chercha. Mais les petites affaires congolaises ou nigériennes, siamoises ou malgaches d'autrefois ne pouvaient plus suffire : on instaura une politique mondiale. Et Berlin retrouva durant dix années (1894-1904) toute tranquillité pour le développement de son industrie, toute liberté pour ses expériences de commerce et de navigation.

Après dix ans, quand on regarde d'un peu haut cette période de l'histoire contemporaine qui va de 189i à 1904, on ne peut retenir un cri d'admiration devant 'habileté de la diplomatie berlinoise. Cette habileté, 3leine de perfidie assurément, fut couronnée de 3eaux succès. Installé entre Paris et Pétersbourg, Berlin joua selon son gré de l'alliance franco-russe, în flattant d'abord la vanité coloniale de Paris (1894- .898), puis les ambitions mandchouriennes de Péters- )ourg (1898-1904). De 1894 à 1898, le grand projet de ^I. Hanotaux sur l'Egypte et sur l'Afrique; de 1898 à

1904, les grands projets des Alexeief et des Bézobrasof sur la Chine et la Corée furent inspirés peut-être, sûrement encouragés par Guillaume II : Tun après I l'autre, chacun des membres de la Double Alliance fut la dupe et la victime de ce machiavélisme.

En 1894, M. Hanotaux, qui voulait abaisser l'Angleterre, projetait la reprise de l'Egypte et l'invasion de l'Afrique équatoriale.

Susciter les réclamations du Sultan, propriétaire légal de l'Egypte; appuyer de Paris et de Pétersbourg ces réclamations turques; insister à Constantinople et à Londres sans craindre den arriver aux menaces et même à l'exécution; préparer, puis opérer une double et triple marche militaire; du Caucase et de l'Asie Mineure, à travers la Syrie et la Palestine, amener Russes et Turcs aux rives du Canal ; de Tunis, à travers la Tripolitaine, conduire nos troupes d'Algérie aux portes du Caire, et du Congo, à travers les forêts équatoriales, les marais du haut Nil et les monts d'Abyssinie, percer de part en part lew continent africain et couper la ligne du Cap au Caire t déjà rêvée par l'impérialisme britannique : plan gran diose assurément!

Mais on voit la place nécessaire, éminente, qut devait y tenir l'Empereur. Patron d'Abd-ul-Hamid Guillaume II pourrait seul décider la Turquie au? réclamations d'abord, puis aux menaces, à l'exécu tion enfin. Arbitre entre Londres et la Double Alliance l'Empereur pourrait pencher pour celle-ci ou pou celle-là. On comprend qu'avant de se mettre en branl

l'ers Fachoda, la Double Alliance ait envoyé ses jaleaux à Kiel (juin 1895).

Vainement, par la bouche de M. Millerand (discours à la Chambre des députés du 10 juin 1895), nos ocialistes eux-mêmes exprimaient leurs inquiétudes : l fallut Fachoda pour convaincre nos parlementaires, ;t il fallut le patriotique courage de M. Delcassé pour îous tirer avec honneur du coupe-gorge où l'amitié le Guillaume II nous avait poussés : « Je voudrais le pas sortir d'ici, — me disait M. Delcassé à Tune le nos premières rencontres, au début de novembre SOS, — je voudrais ne pas quitter ce fauteuil, sans ivoir rétabli la bonne entente avec FAngleterre. » Ui lendemain de Fachoda, une telle parole me sembla raiment patriotique et courageuse.

Six ans (1898-1904) d'efforts continus, patients, traersés de mille intrigues berlinoises, devaient amener I. Delcassé au but, et cette entente avec Londres evait en 1904 entraîner ses conséquences inéviables : les amies de l'Angleterre, Espagne et Italie, edevenaient forcément nos amies.

Dans les réquisitoires de Berlin contre M. Délassé figure le grief d'avoir débauché Rome et, pour îoler l'Allemagne, d'avoir pris à Guillaume II son Lalie. Tout au long des mois d'avril et mai 1905 il it touchant, mais un peu étrange, de trouver à Paris int d'âmes compatissantes pour s'écrier : « Voilà ne fort vilaine et criminelle opération! enlever l'Italie son ami de cœur! » Encore en juillet 1905, dans ne garden parly de TÉlysée, toutes les « mères de

notre République »>, — suivant le mot d'un chroniqueur, — les femmes de nos ministres passés, présents et futurs, déploraient l'isolement où nous reléguions Guillaume II, — le pauvre ! Et notre bon peuple fut tout prêt à dire qu'en effet on aurait dû laisser Rome à la Triple-Alliance.

Le public ne connaît qu'une Triple-Alliance, celle que Berlin noua contre nous sur le continent; celle-là a fait tant de bruit et de cris qu'il est impossible de l'ignorer. Dans le secret, une autre Triple-Alliance s'était formée, dont nos diplomates soupçonnaient, dont notre public ignore toujours l'existence; sans vaines démonstrations, elle attendait l'occasion d'opérer contre nous dans les eaux méditerranéennes : cette Triple-Alliance maritime liait à Londres l'Espagne et l'Italie.

Rome appartenait donc à Londres autant qu'à Berlin, — et si Berlin attachait tant de prix à l'amitié italienne, c'était moins pour l'Italie peut-être que pour les communications mieux assurées et plus com plètes avec Londres. — Ou plutôt, Rome n'apparte nait qu'à ses préférences et à ses intérêts. Des préfé rences passagères, un coup de tète et de rancune l'avaient rapprochée de Berlin; mais c'est à Londres que l'attachent ses intérêts permanents, ses besoins vitaux... L'Italie ne pouvait donc pas rester notre ennemie, quand nous redevenions les amis de l'Angleterre.

L'entente cordiale entre Londres et Paris ruina le système que, depuis le Congrès de Berlin, la Prusse

jugeait indispensable à sa sécurité ou à ses projets contre nous.

Durant les six années que demanda ce grand ouvrage, M, Delcassé eut-il soin de ménager dans le fond et dans la forme les susceptibilités de Guillaume II? Non; mais il faudrait ne pas oublier que M. Delcassé avait quelque raison de ne risquer à Berlin aucune démarche dont l'habileté allemande pût tirer le moindre parti contre nos négociations à Londres.

Aujourd'hui, l'entente cordiale est faite et, depuis leur signature, ces accords franco-anglais nous paraissent tellement correspondre à toutes les nécessités des deux partenaires que nous serions disposés à méconnaître l'habileté de leurs auteurs et d'en attribuer le succès à la force des choses. Nous oublions qu'en ces matières les habiletés humaines restent toujours un facteur assez important et qu'une maladresse de Paris ou une adresse de Berlin eût, en 1904 comme en 1887, ajourné encore, indéfiniment ajourné la réconciliation.

Sachant exactement — il avait en mains les pièces que nous n'avons pas — où la route de Kiel avait conduit son prédécesseur, M. Delcassé évita, mais trop ostensiblement peut-être, tous les chemins allemands. Son prédécesseur avait un peu perdu « le calme et la dignité », dont les fondateurs de l'alliance russe auraient voulu faire les deux qualités premières de notre diplomatie; M. Delcassé conserva-t-il constamment la troisième, la « mesure »? En ses dépè-

ches, surtout en ses confidences, garda-t-il la parfaite maîtrise de ses paroles et de ses espoirs, Tintime secret de ses patriotiques ambitions? Sut-il ne pas jouir trop haut de sa réussite?...

Ces petits travers de l'homme ne devinrent une cause de faiblesse que le jour où éclatèrent toutes les conséquences d'une faute commise par le ministre. Car ce ministre, que Fachoda avait à tout jamais prémuni contre les flatteries ou contre les excitations impériales, n'en sut pas prévenir et défendre nos alliés de Pétersbourg.

L'œuvre allemande, dans les défaites de la Russie, apparaît nettement aujourd'hui : par une ironie des choses, ce sont des paquebots allemands qui sont allés chercher au Japon les prisonniers et les éclopés russes que les incitations allemandes y avaient jetés.

La force moscovite écartée de la frontière polonaise, où depuis dix ans une mobilisation systématiquement poursuivie accumulait régiments, batteries et munitions; l'attention et la sympathie du peuple russe détournées de la Pologne prussienne, d'où montent les cris du slavisme persécuté; toute menace et toute intrigue du panslavisme bannie de l'Autriche mourante, où les Slaves feraient la loi si Berlin n'y maintenait la tyrannie austro-hongroise ; toute révo' lution, toute émancipation des chrétiens comprimée dans l'empire turc, où les intérêts de l'industrie allemande et de l'empereur allemand sont liés aU maintien du slatu quo, au régime hamidien des mangeries et des massacres : triple et quadruple bénéfice

que Berlin tirait du grand projet russe sur la Chine!

Dès 1881, il semble que ce ne fut pas la faute du ministre allemand à Pékin si le Turkestan chinois ne devint pas une Mandchourie avant la lettre, une sorte de Tunisie russe, qui eût jeté les Russes contre Tislam asiatique, juste au moment où notre Tunisie nous 'jetait contre l'islam africain.

En 1895, après la guerre sino-japonaise, Berlin seconda les réclamations de Pétersbourg contre Fannex'on de Port-Arthur que Tokio avait arrachée à Pékin; juste au moment où les bateaux de la Double Alliance partaient pour Kiel, les diplomates allemands se joignaient aux nôtres pour faire reviser le traité de Simonoséki : Port-Arthur redevenait libre. Alors, occupant lui-même Kiao-tchéou, Guillaume II (mars 1898) décida les Russes à entrer dans la souricière.

Berlin crut avoir double raison de se féliciter. Autour de Kiao-tchéou, le Chantoung devenait la « sphère d'exploitation » que réclamaient l'industrie et le commerce allemands et que l'on avait cherchée vainement, en Afrique, en Amérique et en Océanie. Autour de Port-Arthur, Mandchourie et Corée deve naient la « folie » lointaine où Pétersbourg gaspillerait son argent et son énergie. Par-dessus le marché, Berlin, à grâce Kiao-tchéou, devenait l'arbitre ou l'entremetteur entre les Russes, qui désormais tiendraient à leur Mandchourie, et les Anglais, qui craindraient pour leur Yang-tsé. En Orient comme en

Occident, rAllemagne dominait toutes les relations de la Double Alliance.

Quand M. Delcassé prit les affaires, il trouva cette situation établie; mais une occasion décisive allait lui permettre d'agir à son gré et de faire délibérément son choix.

De 1898 à 1902, FAngleterre en Extrême-Orient supporta Tentremetteur allemand et le paya : c'était le temps où le Transvaal accaparait les forces anglaises; Londres était obligée de délaisser un peu son estate chinois; il lui semblait que Guillaume II était disposé et tout désigné à en prendre la garde, et l'intégrité de la Chine fut l'objet d'engagements solennels entre Londres et Berlin. Mais, quand vint l'heure de tenir contre la Russie une promesse, d'avance récompensée, Berlin sut faire la distinction entre la Chine, les Dix-Huit Provinces, — dont l'Allemagne avait garanti à Londres l'intégrité, — et l'Empire chinois, les annexes de Mandchourie, Mongolie et Tibet, que Berlin voulait abandonner à la pénétration moscovite. Londres se vit jouée : terminant brusquement l'aventure sud -africaine, ollc reporta vers la Chine toute son attention; en place de l'Allemagne, elle chercha et trouva un allié qui fût de parole; l'alliance anglo-japonaise fut conclue et publiée (mars 1902).

Cette publication était un solennel avertissement à la Russie ; mais rien dans la forme ni le fond ne pouvait blesser son honneur ni ses intérêts. Si M. Delcassé eût alors bien compris notre vrai devoir d'amis

et allié!?, il oui discrèlenienl fait sentir à Pétersbourg le grand risque où les flatteries de Guillaume II continuaient de pousser le tsar.

Ce n'était pas chose facile : Berlin déployait alors ses grâces et ses offres au devant des caprices russes; Berlin proposait son argent pour continuer la pénétration chinoise, si la France refusait de nouveaux emprunts; Berlin proposait son amitié, son alliance peut être, pour intimider ou mater l'Angleterre, si la France refusait de marcher. Mais, de notre part, c'eût été chose honnête, par suite grandement habile, de ne pas rivaliser de flatteries ou de condescendances aux faiblesses de nos alliés.

La note franco-russe, qui répondit à la note anglojaponaise, fut une lourde faute parce qu'elle sembla engager la Double Alliance dans les affaires mandchouriennes. La guerre russo-japonaise n'en sortit pas directement : il est possible néanmoins qu'elle en ait découlé; car il est possible, il est probable, que le tsar et son gouvernement eussent été obligés d'arrêter à temps les tripotages des Alexeief et des Bézobrasof, si la note franco-russe ne leur eût pas permis d'entretenir dans leur peuple cette menteuse illusion que la Double Alliance avait fait de la Mandchourie son affaire, et que la menace d'une diversion française empêcherait les Anglais de déclencher une guerre nipponne.

La faute commise (mars 1902), l'inévitable châtiment est venu (mars 1905); il est venu lentement, trois ans après : les Anciens savaient déjà que la

justice des choses est aussi boiteuse que celle des hommes.

Le châtiment serait venu plus tôt, et plus grand, si de 1902 à 190-4 notre diplomatie n'eût point tâché de réparer son erreur, en offrant ses bons offices entre Londres et Pétersbourg, en rétablissant dans les échanges d'idées entre Russie et Angleterre un ton de courtoisie, de déférence aux intérêts réciproques, et presque de cordialité, dont nous avons pu sentir les effets au cours même des hostilités.

Si un conflit général fut évité, si Japon et Russie restèrent seuls en présence, c'est assurément aux bons offices de nos diplomates entre Londres et Pétersbourg qu'on le doit. Si môme le Japon n'eût pas voulu cette guerre à tout prix, il est probable que les efforts combinés de Londres et de Paris l'eussent conjurée : l'attaque de Port-Arthur ne fut pas une moindre surprise pour le gouvernement anglais que pour le nôtre.

En voulant la guerre à tout prix et en la conduisant avec une telle maîtrise, les Japonais semblèrent avoir travaillé autant pour TAllemagne que pour euxmêmes : il est certain que Tune après l'autre, les grandes victoires japonaises, Port-Arthur, Moukden et Tsoushima firent reparaître une arrogance que, depuis 1891, la diplomatie berlinoise avait perdue.

Il ne faudrait pas croire cependant que l'Allemagne

ait toujours à s'en applaudir ni que, déjà, elle ne pressente de grosses difficultés. En ses afl'aires chinoises, elle constate que la défaite russe a été trop complète pour que le Japon tolère longtemps dans Kiao-tchéou et dans le Ghantoung un Port-Arthur et une Mandchourie germaniques. En ses affaires européennes, elle constate que l'évanouissement du fantôme panslaviste rend aux Hongrois quelque susceptibilité et une pleine justesse de vues à l'endroit de la tyrannie germanique.

Il dépend de notre sang-froid et de notre habileté de prouver rapidement à Berlin que les succès de la perfidie sont éphémères. Ce n'est pas qu'il faille nous endormir béatement en des rêves optimistes, jouer avec les grands mots de droit, de paix et de fraternité, méconnaître le rôle actuel de la force et compter qu'un miracle perpétuel nous sauvera malgré nousmêmes.

La force n'est point notre idéal; la guerre n'est point notre désir. Mais croire que la paix ne 'dépend que de nos désirs, que demain matin la justice établira son arbitrage entre les nations assagies : qui n'hésiterait aujourd' hui à prêcher cette foi débonnaire? « Tenir notre poudre sèche » doit être la première leçon que nous rapportons de toute rencontre avec Guillaume II. Notre puissance militaire et navale est la première condition de notre sécurité; mais il ne faut pas oublier que notre diplomatie nous a trouvé des appuis et des aides.

On ne dupe pas tour à tour, — comme depuis

trente ans a fait Berlin, — Français, Anglais, Russes, Italiens, Yankees, Boers, Marocains, etc., sans coaliser contre soi les dupes et les victimes. Les accapareurs allemands se trouvent, d'ailleurs, en conflit d'intérêts économiques avec toutes les puissances civilisées : leurs industries et leur commerce ne vivent, ne peuvent se maintenir ou se développer — Guillaume II lui-même le proclame — qu'aux dépens de FAngletere et de l'Amérique; leur agriculture les met en concurrence mortelle avec la Russie et l'Autriche. Nos intérêts de France, au contraire, sont solidaires de tous les intérêts de l'humanité : il n'est pas un peuple dont le bonheur et le progrès économiques ne fassent nos aiïaires.

Une entente cordiale nous assure déjà le bon vouloir de l'Angleterre, de ses amies méditerranéennes et de sa parente transatlantique : il ne faudrait pas grand'chose, peut-être, pour transformer en alliance ce sympathique groupement de la France, de l'Angleterre, de l'Italie, de l'Espagne et des Etats-Unis. Et si les défaites de Mandchourie ont diminué la valeur effective de la Double Alliance franco-russe, elles n'ont point altéré les sentiments qui l'ont fait naître: non seulement notre devoir et notre honneur, mais tous nos intérêts et tous nos souvenirs doivent nous rendre plus chère, en ces jours de malheur russe, l'alliance qui nous vint en des jours d'angoisses françaises.

Celui-là aura bien mérité de la France et de l'humanité (jui, reprenant à rebours le rôle de

Guillaume II entre les nations européennes, essayant de combiner, non pas pour la guerre, mais pour la paix, les relations de Londres et de Pétersbourg, continuera et achèvera la politique de M. Delcassé par cette alliance anglo-franco-russe où vont tous les désirs de la France et tous les véritables intérêts de la Russie et de l'Angleterre...

De la paix russo-japonaise sortiront peut-être des choses inattendues. Aussi clairement que nous Tavons pu voir après Fachoda, les Russes aujourdhui aperçoivent où les ont poussés les flatteries de Berlin. Entre Japon et Russie, la conclusion de ce corps-àcorps héroïque devrait être une cordiale réconciliation, et, si Pétersbourg était liée tout à la fois avec Paris et avec Tokio, pourrait-elle rester longtemps brouillée avec Londres?

Nous savons exactement ce que nous pouvons espérer : nous voulons la paix: nous ne mettons nos espoirs que dans le droit; mais d'autres veulent la guerre ou font mine de la vouloir. Ne fermons pas les yeux sur les dangers qui guettent, qui toujours depuis trente-cinq ans ont guetté notre vie nationale : sachons bien que, tant que les Vosges seront ouvertes, nous serons sous la menace d'une colère prussienne ; mais sachons aussi que, plus nous semblcrons la redouter, plus s'en multiplieront les explosions simulées ou réelles.

Travail complémentaire de la France et de l'Anpleterre. — Les chats de la France : houille et métaux; manufactures comlunes; denrées exotiques. — Les ventes de la France : ingéiosité du paysan et de l'ouvrier; soin de notre main-d'œuvre; la ermière et l'ouvrière fran(;aises. — Le commerce franco-liritanlique est stable et extensible. — Protectionnisme; coloni^alion; istruction secondaire et féminisme.

Comme supplément à son Moniteur officiel du

ommerce, notre gouvernement publie, depuis six ins bientôt, les Rapports commerciaux de nos agents liplomatiques et consulaires à l'étranger. C'est une xcellente publication, imitée des Diplomatie and

onsular Reports anglais.

La copie ne vaut pas encore le modèle. Des six ents fascicules déjà parus, il en est plus d'un où date l'inexpérience, et même l'ignorance complète, n matière commerciale, de nos diplomates et consuls. i'Iais on ne doit pas leur en vouloir. Quand on sail )ar quels examens nous recrutons notre « carrière », 5n doit s'étonner au contraire do trouver quelque

LA FRANCE ET GUILLAUME H. à

sentiment et quelque connaissance de nos affaires dans l'esprit de ces jeunes gens, auxquels le jury demanda de connaître les seules futilités de la diplomatie en dentelles, le « renversement des alliances » et le « secret du roi ». Il faudra des années encore et quelques réformes profondes pour apprendre à nos agents que le monde est. non plus un « échiquier », mais un marché, et que le diplomate aujourd'hui doit être un courtier d'intérêts, avant d'être un joueur d'échecs.

j\Iais, déjà, Ton peut apercevoir quelques signes des temps nouveaux, et le fascicule n" 140 de ces Rapporis commerciaux est un très beau mémoire de M. J. Périer, notre consul-suppléant à Londres, sur le Commerce et la Navigation du Royaume-Uni en l'année 1901. Ce mémoire est divisé en deux chapitres : d'abord, une vue d'ensemble sur la situation économique du Royaume-Uni ; ensuite, une étude minutieuse du commerce de la France avec cette Angleterre.

Je voudrais laisser de côté le premier chapitre. Notre consul y reproduit des idées que j'ai souvent exposées déjà, touchant la stagnation ou même la baisse du commerce britannique et les inquiétudes croissantes qu'inspirent aux Anglais les concurrences allemande et américaine.

Pour les causes profondes de cette décadence, j'ai tâché, dans mon livre sur l'Angleterre et flmpéria lisme, de montrer combien la paresse, l'ignorance et [e snobisme des patrons anglais devaient être mis en

cause; notre consul cite, entre plusieurs autres, ce mot d'un millionnaire américain : « Si j'avais ma situation à faire, j'irais à Londres, me fallùt-il vendre mes habits pour payer le voyage. Aucune ville au monde n'offre aujourd'hui plus d'occasions de faire rapidement fortune. Un homme qui travaillerait à l'allure américaine, et qui, venant de bonne heure à son bureau, y. resterait tard, un homme à idées mettrait Londres à sac. La concurrence y est bien moins ardente qu'en Amérique et les hommes vraiment capables y sont bien moins nombreux. «

C'est le second chapitre du rapport, le commerce de la France avec l'Angleterre, qui nous intéresse. Si l'entente cordiale s'est imposée aux gouvernements, puis aux peuples, c'est qu'il est des calculs d'une éloquence irrésistible; notre commerce avec l'Angleterre nous donne les plus gros et les plus sûrs de nos bénéfices. En 1901, à ne prendre que les chiffres bruts de notre exportation, tous les autres peuples du monde nous achetaient à peine le double de ce que nous vendions à la seule Angleterre :

Exportations frq^nçaises en 1901.

(En millions de francs.)

Colonies Total. Angleterre. Belgique. Allemagne. États-Unis, françaises.

4 lOG 1 264 596 461 2.30 476

Ce commerce franco-britannique doit être pris comme type de notre activité, comme modèle de ce

que nous pouvons et devons faire, si nous voulons maintenir et accroître notre fortune.

Je souhaiterais qu'en tableaux gradués, notre ministre des Affaires étrangères fît tracer les courbes de ce commerce franco-britannique, avec les hausses et les baisses des différents articles, et qu'il fît afficher ces tableaux en quelque place très visible, en \ un couloir très passager de notre Palais-Bourbon : rien, je crois, ne pourrait, d'une façon aussi complète et aussi exacte, enseigner à nos députés ce que doit être l'ensemble de notre politique, non seulement étrangère, mais intérieure aussi.

Le premier enseignement qui se dégagerait de ces tableaux serait assurément la condamnation de toute politique anglophobe.

Qu'en plusieurs points du globe, nous ayons eu des , intérêts et des ambitions contraires à ceux des j Anglais; que nous ayons dû, en chacun de ces points, défendre nos entreprises et nos projets avec la même ténacité et, quand il le fallait, avec la môme vivacité que font les Anglais pour les leurs; qu'en notre âme et conscience nous ayons nourri une grande défiance et une plus grande mésestime contre certaines théories et contre certains hommes qui , momentanément, possédèrent le cœur de l'Angleterre, et, s'il faut appeler les choses par leur nom,

que nous devions entretenir parmi nous la haine de rimpérialisme : tout cela va de soi; tout cela est salutaire et légitime, non seulement pour le tort passager ou durable que toute autre conduite pourrait nous causer, mais surtout pour l'invincible répu- L;nance de ces prétendues nouveautés (ce ne sont en réalité que de très vieilles choses, exhumées du plus mauvais fond de la barbarie) à toutes les idées I et croyances, qui sont ou devraient être la règle de notre vie publique.

Mais l'Angleterre n'est pas seulement l'impérialisme : l'Angleterre libérale de Gladstone et de Cobden s'est déprise, plus tôt qu'on ne pensait, de M. Chamberlain et de sa politique. Et contre cette Angleterre libérale, pacifique, honnête, que nous devions rêver une lutte perpétuelle, un antagonisme à mort; que llabaissement de cette Angleterre par tous les moyens doive aujourd'hui nous apparaître ce que nous apparut jadis l'abaissement de la maison d'Autriche, le terme de nos désirs et le but de nos efforts : — ce n'est là folie excusable que chez les diplomates attardés au jeu d'échecs et aux conceptions de Richelieu.

Jadis, notre politique du roi pouvait se proposer d'abaisser, à l'extérieur comme à l'intérieur, tous les rivaux de notre soleil royal, afin que nul éclat des couronnes voisines ne vînt diminuer notre rayonnement dans la petite Europe. Mais aujourd'hui notre politique du peuple comporte d'autres nécessités; l'un des premiers devoirs, le premier devoir peut-être, d'un gouvernement démocratique est, tout en gardant

intact riionncur de la France, d'assurer, non pas un grand rôle à un minisire, mais à tous les citoyens le viAre et le couvert. Or il suffit de méditer les chiffres que voici, pour juger la valeur française et démocratique de toute politique anglophobe.

De 1892 à 1902, le commerce spécial * entre la France et TAngleterre connut deux ans de faible baisse : en 1893 et 1894, il avait subi un léger fléchissement, à cause de la dépression générale des affaires dans le monde entier. JMais sa moyenne annuelle dépassait toujours, et de beaucoup, un milliard et demi de francs, et, par bonds, cette moyenne montait vers les deux milliards :

Commerce spécial franco-britannique.

{En millions de francs.)

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