V. Résumé et conclusions
Nous voici au terme de cette étude. Si nous ne nous faisons illusion , nous croyons avoir démontré :
1° Que la mortalité relative est en voie régulière de diminution en France;
S® Que le chiffre de cette mortalité est une des plus faibles en Europe;
3** Que la durée de la vie moyenne, mesurée par l'âge moyen des décédés cl par le rapport de la population aux naissances, s'est constamment accrue en France,
sauf une courte intermitlence motivée par la coïncidence de plusieurs fléaux réunis, de 1854 à 1859;
4^ Que raccroissemenl de l'aptitude militaire de notre pays est démontré par la diminution des exemptions pour défaut de taille et , ce qui est plus caractéristique , des exemptions pour infirmités et faiblesse de constitution ;
5^ Que, dans la supposition (très^contestable) delà parfaite exactitude des termes de comparaison que nous avons pris entre les divers pays qui font connaître les résultats de leur recrutement , la race qui peuple notre sol n'a pas à rougir de la pls^ce qu'elle occupe en Europe au point de vue de l'aptitude physique ;
6^ Que , si le rapport des mort-nés au total des naissances parait s'accroître en France, d'une part, ce fait n'est pas encore suffisamment démontré; de l'autre, on le rencontre dans le reste de TËurope. A ce point de vue, il parait devoir s'expliquer par des circonstances qui n'ont rien de commun avec la décadence physique de la race.
P. S. En cherchant a démontrer que l'aptitude physique de notre population s'est plutôt accrue qu'affaiblie, nous avons été loin, bien loin de penser que la race ou les races diverses qui peuplent notre sol aient atteint la dernière limite du prog^rës possible au point de vue de la durée de la vie moyenne. Nous sommes convaincu, au contraire, que la santé publique, en France, peut être l'objet de très-notables améliorations. Il n'est que trop certain, en eifet, que les causes de mortalité qui sévissent en France, et disparaîtront en partie un jour avec les progrès de l'hygiène publique et privée, sont nombreuses. Quelques indications sur ce point ne seront peut-être pas inutiles.
D'après les statistiques officielles, il existait encore en 1860 sur notre sol 400,000 hectares de marais, source d'infection pour les localités voisines. Dans cette superficie n'est pas comprise Selle : 1^ des étangs mal entretenus, insuffisamment alimentés, et qui prennent, en été, le caractère de véritables marais; 2* des innombrables mares que les habitants des campagnes entretiennent dans les cours ou dans l'extrême voisinage de leurs habitations, et qui sont, pendant la saison chaude, un foyer d'émanations fétides.
On peut évaluer à plusieurs millions d'hectares la quantité de terres imperméables non drainées, où régnent, à peu près en toute saison, les fièvres intermittentes, et où les épidémies de toute nature sévissent avec plus d'intensité que partout ailleurs. Les rapports adressés annuellement, de tous les points de la France, à la commission des épidémies de l'Académie de médecine, signalent sans relftche l'influence pernicieuse de ces terres.
Nous signalerons encore, dans les campagnes, Tignorance absolue des notions d'hygiène les plus élémentaires et notamment : la mauvaise construction des maisons, particulièrement en ce qui concerne les moyens de ventilation; Tentassement des membres de la famille dans des pièces étroites, souvent humides, et qui, quelquefois, abritent également des animaux; l'absence des soins de propreté les plus indispensables; dépôt des fumiers et des débris de toute nature sous les murs mêmes de l'habitation; l'insuffisance de l'alimentation, résultant, dans un grand nombre de cas , non de la nécessité , mais d'économies sordides ; la mauvaise qualité des eaux; les imprudences commises dans le régime habituel.
Notons encore l'appel toujours tardif au médecin en cas de maladie, de coupables lésineries dans l'achat des médicaments, les fïiutes commises dans l'administration de ces médicaments, l'oubli (très-souvent sous l'inspiration d'une tendresse
aveagle) des prescriptions de l'homme de l'art relativement aux soins que réclame le malade.
Signalons aussi l'absence presque générale , dans nos campagnes, d'un service médical gratuit à domicile, ainsi que l'insuffisance de l'assistance hospitalière, la circonscription du plus grand nombre de nos hôpitaux, soit par la volonté des fondateurs, soit par défaut de ressources, ne comprenant généralement qu'un trèspetit nombre de communes.
Enûn, il importe de mentionner les travaux excessifs du paysan combinés avec sa mauvaise alimentation, ainsi que la part de plus en plus considérable des femmes à ces travaux, auxquels répugne leur délicate organisation.
On sait, d'ailleurs, combien sont tardives et limitées les ressources de la charilé publique ou privée dans les campagnes, en temps de disette ou d'épidémie.
Si les règles de l'hygiène ne sont guère mieux observées dans nos villes, leur violation y entraine des conséquences bien autrement graves qu'au sein des populations rurales qui ont, pour elles, le bénéfice du travail en plein air. Toutes les études faites sur les épidémies indiquent, en effet, d'une part, qu'elles sévissenl surtout sur les agglomérations urbaines, de l'autre, qu'elles frappent de préférence les quartiers malsains, c'est-à-dire sans eau, sans air et sans lumière. Sans doute, la misère joue un rôle considérable dans la morbilUé de ces quartiers, mais l'insalubrité en est le principal a^ent
D'autres causes spéciales de mortaUté sévissent encore dans les villes. Ce soni notamment : les abus de toute nature du travail en commun ; les excès commis, à certains jours, par les populations ouvrières, et les privations excessives auxquelles ces excès les condamnent plus tard; l'abus des spiritueux; les dangers de la prostitution, même surveillée; les désordres sensuels, les unions illégitimes et les tentatives d'avortement ou dissimulations de grossesse qui en résultent, la falsification des denrées alimentaires et médicinales, etc.
Une des causes les plus actives de la mortalité du jeune âge, en France, est certainement la triste habitude (si éloquemment combattue autrefois, mais seulement au point de vue des affections de famille, par J. J. Rousseau) de confier à des nourrices étrangères l'allaitement de près des deux tiers des nouveau -nés. Les recherches les plus précises attribuent, en effet, aux enfants ainsi élevés une mortalité au moins double de celle des enfants nourris du lait maternel. Il est, d'ailleurs, facile de s'en rendre compte, quand on songe que la plupart des femmes auxquelles sont ainsi déléguées les fonctions de mères, en sont le plus souvent indignes, et que l'enfant, mal nourri, privé des soins les plus indispensables, ne peut résister aux influences anti-hygiéniques qui l'entourent, que par la vigueur exceptionnelle de son organisation.
La mortalité des 30,000 enfants, en moyenne , que leurs parents abandonneot chaque année à la charité publique, est plus grande encore , surtout depuis que la concurrence que leur font les familles, ne permet plus aux administrations hospitalières de procurer à leurs pupilles le sein d'une nourrice et les oblige à y suppléer par l'allaitement artificiel.
Nous n'hésitons pas à ranger l'entretien de nombreuses armées parmi les causer de mortalité qui pèsent sur notre population. Si, dans quelques années exceptionnelles, les décès militaires peuvent n'être pas plus élevés que ceux de la population civile, nous inclinons fortement à croire qu'il en est autrement en temps ordinaire.
. La nostalgie , la fréquence des affections vénériennes, les fatigues souvent excessives du service de nuit, l'entassement dans de vastes casernes, souvent mal ventilées, de régiments entiers, ainsi exposés à la prompte invasion des épidémies régnantes, suffiraient, au besoin, pour expliquer cette infériorité relative de la. situation sanitaire des armées en France comme dans le reste de l'Europe.
Maintenant, nous le répétons, un grand nombre de ces agents morbides doit disparaître devant les progrès de l'hygiène publique et privée.
Et, par exemple , nos villes ne pourront-elles se procurer un jour un air plus pur, de l'eau meilleure et en plus grande abondance? Avant de s'embellir, ne songeront-elles pas à se désinfecter? Nos administrations municipales ne comprendront-elles pas bientôt la nécessité de pratiquer cet ensemble d'opérations que les Anglais désignent sous le nom, si heureusement trouvé, de drainage, et qui a pour résultat de porter au loin le plus promptement possible, tous les débris, toutes les déjections , tous les détritus qui s'accumulent chaque jour au sein des agglomérations urbaines. Lord Brougham racontait, il y a quelques jours, devant la section sanitaire du Congrès de la science sociale, à Edimbourg, que feu son ami, l'illustre chirui^ien et médecin Benjamin Brodie, craignait tellement, quand il voyageait en France, de passer la nuit dans l'air empesté de nos villes, qu'il préférait coucher dans quelque misérable auberge de campagne. En admettant un peu d'exagération dans cette critique, ne serait-elle pas en très-grande partie vraie?
Si les tristes exigences du maintien de la suprématie politique de la France ne permettent pas de réduire son grand effectif militaire , l'administration n'a-t-elle rien négligé pour que le soldat trouve dans ses casernes l'air et l'espace dont il a besoin ? A-t-elle toujours présent à l'esprit ce fait grave que la population de la France est, de toutes les populations européennes, celle qui s'accroit le plus lentement, et que, par suite, la vie de ses soldats est particulièrement précieuse? Sur le champ de bataille , nos généraux n'ont-ils- pas la traditionnelle habitude d'attaquer de Iront , au prix de sacrifices considérables , des positions qu'ils auraient pu emporteravec une moindre effusion de sang, en les tournant?
Nos administrations hospitalières ont-elles épuisé les moyens d'assurer è leurs malades le cube d'air pur qui leur est nécessaire? Ne serait-il pas possible, dans ce but, de retirer un jour nos hôpitaux du centre des villes, pour les mettre à l'abri des effluves de la rue et protéger en même temps les habitants contre les contagions dont ces asiles de la souffrance sont les foyers.
La science a-t-elle bien fait tous ses efforts pour amétiorer les procédés industriels et neutraliser, pour l'ouvrier, les émanations délétères de certaines matières premières ?
Les gouvernements ont la sage habitude de n'autoriser l'ouverture d'un chemin de fer que lorsque ses agents se sont assurés qu'il est construit dans les conditions de solidité voulues pour que son exploitation ne mette pas en péril la vie des voyageurs. Pourquoi l'ouverture d'une usine ne serait-elle pas précédée de la même inspection , non pas seulement au point de vue de la solidité et de la bonne installation des machines , mais encore de tous les autres faits de construction qui peuvent intéresser la santé de l'ouvrier? D'un autre côté, l'administration a-t-elle dit son dernier mot dans celles de ses instructions qui sont destinées à prévenir les siccidents sur les voies de communication de toute nature , dans les mines , sur les chantiers des grands travaux publics?
Pour ne rien omettre des grands intérêts sanitaires du pays , la loi a-t-elle pris les mesures les plus propres à prévenir la sophistication des denrées alimentaireâ et médicinales?
Loin de nous, toutefois, la pensée de contester l'heureuse et féconde iniliative qu'ont prise, dans l'intérêt de la santé publique, tous les gouvernements qui se sont succédé, en France , depuis le commencement de ce siècle. Loin de nous également la pensée de nier les progrès déjà réalisés, et de fermer les yeux sur les difficultés de toute nature , financières et autres , que rencontrerait la réalisation des bonnes intentions que nous n'hésitons pas à prêter à l'administration supérieure et locale. Mais enfin ces progrés sont insuffisants, et il importe que les grands travaux d'ulilité publique soient toujours inspirés par une pensée d'amélioration de la sanlé générale. Quel triomphe pour le souverain qui , sur la On de sa carrière (el eo supposant que les partis lui eussent laissé le temps d'achever son œuvre) , pourrait se dire: c Lorsque les destinées de ce pays m'ont été confiées, la durée de la vie moyenne n'y dépassait pas un certain^ nombre d'années (30 par exemple) ; aujourd'hui elle est de 35 ans. > Quelle éloqpence dans ce simple chiffre ! que d'cDÊiQts conservés à leurs parents I que de parents conservés à leurs enfants! que de veuves de moins ! quel accroissement de la richesse publique par suite de l'arrivée à l'âge adulte d'un grand nombre de pauvres êtres que la mort moissonnait avant dans leurs plus tendres années I
Nous avons parlé des améliorations hygiéniques comme d'une des causes principales de la diminution de la mortalité. Mais les gouvernements ont d'autres devoirs d'une importance supérieure à remplir pour amener cet heureux résultat. Ils sont tenus, en effet, de se préoccuper, avant tout, des moyens d'assurer à la classe la plus nombreuse et la plus intéressante de la société, à celle qui vit du salaire, des moyens réguliers d'exislence. Or , de ces moyens , les deux plus efficaces nous paraissent être i leur disposition. Le premier consiste à prendre toutes les dispositions qui peuvent assurer la complète liberté du travail à l'intérieur ; le second à organiser la solidarité commerciale des divers pays par un ensemble de conventions fondées «ur le principe du dégrèvement successif des tarifs douaniers. La solidarité commerciale conduit en effet à la solidarité politique , c'est-à-dire à la plus sûre de toutes les garanties d'une paix solide et durable. Lors même qu'ils ne pourraient obtenir de leurs voisins des concessions douanières en retour des leurs , ils ne doivent pas hésiter à ouvrir, dans toute sa largeur, la porte de leurs frontières, d'abord aux produits alimentaires de première nécessité, puis aux matières pi%mières du travail industriel. Ils sont également obligés de veiller, dans un intérêt d'humanité, à ce que la grande et saine politique de la liberté commerciale ne soit pas méconnue à l'intérieur et que des douanes locales (octrois) n'y viennent pas neutraliser, au grand préjudice des populations nécessiteuses , les heureux effets de cette politique à l'extérieur.
Ces améliorations réalisées, les gouvernements auront la conscience d'avoir bien mérité du pays. Justice pourra leur être refusée de leur vivant, même par ces classes déshéritées de la société dont ils auront été les bienfaiteurs; mais Thisloire dégagera leur oeuvre des clameurs des partis et lui consacrera une page immortelle.
TRERTIÉIE ÉTUDE.