‹ La France et l'étrangerChapitre 94 sur 177 · DU MOUVEMENT DE LA POPULATION FRANÇAISE AU CANADA · texte numérisé non relu

DU MOUVEMENT DE LA POPULATION FRANÇAISE AU CANADA

On ne croit pas, à Tétranger et surtout en Allemagne, à notre aptitude comme colons, et peut-être est-il bon que l'on sache, en France, l'opinion la plus généralement accréditée sur ce point au delà du Rhin. « Ceux-là seuls , dit Roscher (Colonkn uni Atiswanderung) y s'habituent à la vie coloniale, qui, jusque-là, ont joui d'une certaine indépendance locale et n'ont pas vécu sous le régime d'une tutelle administrai ive absolue*. C'est par cette raison que Iles Français, qui n'ont jamais fait quelque chose de grand qu'en.masse, qui ne peuvent être satisfaits qu^en masse Çl\ n'ont pas ou n'ont que très-peu l'esprit colonisateur. Leurs propres écrivains le confessent. Qu'on lise notamment l'excellent portrait que J. B. Say a tracé de ses compalriotes dans sa définition du bon colon. » M. Roscîher cite ensuite l'extrait ciaprès de l'ouvrage français ayant pour titre: Des Allemands, par un Français, 4846. tll faut qu'ils (les Français) s'harmonisent avec le milieu qui les entoure. Vivent-ils au milieu de sauvages et ne réussissent-ils pas à en faire des Français, ils se font

sauvages avec eux.i> Il termine ainsi : « Aux États-Unis, les Français ne vivent

que dans les villes. Le père Arndt remarque qu'ils ne réussissent à l'étranger que comme coiffeurs , parfumeurs , maîtres de danse, etc. ' Il est certain qu'il leur manque une individualité énergique et persistante. Ce n'est que dans les pays où l'activité commerciale a le plus d'analogie avec celle des villes qu'ils retrouvent toute leur force, bien que l'occasion ne leur ait pas manqué de créer des colonies d'une autre nature. On connaît, au surplus, leur hisloire comme colons. Ainsi, par exemple , ils étaient établis aux Indes orientales bien avant les Anglais. Dans rAmérique du Nord, ils possédaient la magnifique vallée du Mississipi et le vaste système fluvial du Canada, que les Anglais n'avaient encore que les côtes stériles qui s'étendent jusqu'aux Alleghanys. On sait ce qu'il en est advenu. En fait , les Français ont eu rarement la patience d'attendre la récolle, après la semence faite. Quand la moisson n'a pas été immédiate, ils ont désespéré de l'avenir. b

Cette critique est vive; mais nous ne la croyons fondée qu'en partie. Nous ne pensons pas notamment que nos pertes en Amérique et en Asie doivent être attribuées à notre impatience fiévreuse d'un prompt succès , mais bien à la profonde impéritie des gouvernements qui ont succédé à Louis XlV, aux désastres maritimes qui en ont été le fruit. Quand elle possède un gouvernement éclairé et résolu , la France sait coloniser. Elle a fait ses preuves au Canada, et, malgré l'insuffisance (justifiée par des difficultés et des périls exceptionnels) des résultats obtenus jusqu'à ce jour, nous pouvons ajouter, en Algérie. Mais il est certain que le Français émigré peu. C'est ce que confirment les documents officiels en faisant connaître que le nombre de nos nationaux qui vont s'établir au dehors, n'a pas dépassé en 1855,

1 . Comme si T Allemagne ne vivait pas , elle aussi, en grande partie sous le régime de la centralisation I

2. Pourquoi pas aussi comme cuisiniers? la caricature serait complète.

année du maximum, 19,957, soit 1 expatriation pour environ 2,000 habilanU. Disons en outre qu'une forte partie de ce courant accidentel d'émigration s'est portée, à la voix du gouvernement, sur l'Algérie, c'est-à-dire sur une teiTe française. D'un autre côté, à la différence des émigrants allemands ou irlandais, les nôtres ne s'éloignent jamais sans esprit de retour. On pourrait presque assurer qu'il n'en est pas un qui ne nourrisse la secrète pensée de revenir en France, dès qu'il se sera créé les moyens d'y vivre indépendant et heureux.' Et comment pourrait-il en être autrement ! Quel pays offre à ses habitants de plus grands avantages, de plus grands attraits? Un ciel magnifique ; le sol peut-être le plus fertile de l'Europe; un admirable réseau de voies de communication de toute nature; un impôt modéré; une aussi grande sécurité que possible pour les personnes et les propriétés; une justice éclairée, impartiale et relativement à bon marché ; l'égalité civile et politique la plus complète ; les fonctions publiques accessibles à tous; la liberté industrielle la plus étendue; l'assistance publique organisée dans la mesure des véritables besoins, sans être jamais une prime jpour la paresse ou l'imprévoyance. Voilà les liens puissant qui retiennent le Français dans son pays.

Aussi les persécutions religieuses ou politiques ont bien pu déterminer, en France, à des époques déjà loin de nous, des émigrations de quelque importance; mais les autres, presque toujours insignifiantes, n'ont eu pour motifs, en dehors de certains entraînements passagers, que des situations compromises ou devenues impossibles dans la mère-patrie. De là peut-être les sévérités de l'opinion, à l'étranger, à l'égard de beaucoup de nos compatriotes obligés de s'y réfugier. Elles ne frappent pas, toutefois, nos ouvriers d'art qui, recherchés partout, embauchés à prix d'or, ne laissent après eux que des traditions d'habileté , d'intelligence , de goût et de dévouement au travail.

La France doit au surplus se féliciter de cette ferme adhérence de sa population au sol natal; car si, à la tendance manifeste de cette population à devenir stationnaire, devait se joindre une forte émigration, elle ne tarderait pas à être atteinte profondément dans un des éléments essentiels de sa puissance. Mais elle n'a pas cette préoccupation. En présence de l'accroissement incessant des salaires, surtout dans les campagnes , et par conséquent de la part de plus en plus large du travail dans les bénéfices de la production , elle ne craint pas que de longtemps l'éraigra* lion entame sérieusement ses populations ouvrières. Elle n'a pas besoin, d'ailleurs, pour que son génie se répande au loin et lui amène les plus vives sympathies, que ses enfants la quittent. Chez les nations qui l'entourent, ce sont les hommes; chez elle, ce sont les idées qui émigrent. Cela suffit à sa grandeur et à sa juste influence.

Les établissements transatlantiques de la France n'ont déterminé une émigration de quelque importance qu'à partir du règne de Louis XIV, et à la suite desmesiu-fô que Colbert, séduit, on pourrait peut-être dire égaré, par l'exemple de l'Espagne, du Portugal , de l'Angleterre et de la Hollande, crut devoir prendre pour favoriser le développement des colonies que possédait alors notre pays. En 1662, ces colonies, à peu près en pleine décadence^ comprenaient, en Amérique, le Canada, l'Arcadie et Terre-Neuve, et, parmi les Antilles, la Martinique, la Grenade, la Guadeloupe, Marie-Galande, Saint-Christophe, Saint-Barthélémy et Saint-Martin, Sainte-Croix, la Tortue, ainsi que la côte de Saint-Dominique avec la Guyane. Quelques établissemenL^

au Sénégal et sur le littoral de Madagascar, avec Bourbon et Maurice, Surate et Saint-Thomé, complétaient nos possessions dans les autres parties du monde.

Au point de vue de la population , la plupart de ces établissements étaient sans importance. Le plus considérable, le Canada, ne possédait, d'après des recensements faits avec soin, que 3,418 habitants en 1666; 4,312 en 1667, et 5,870 en 1668. Huit années après, ce dernier nombre ne s'était accru que de 2,542 (7,832). iVous devez tenir la main, écrivait, le 16 avril 1696, le roi à M. de Fontenac, à ce que mes ordres ... de faire un recensement général de tous les habitants. . .soient ponctuellement exécutés, ne pouvant me persuader qu'il n'y ait que 7,832 personnes dans tout le pays, en ayant fait passer un plus grand nombre depuis

quinze ou seize ans que j'en prends soin.»

Colbert, de son côté, ne négligeait aucun moyen de peupler le Canada. «L'augmentation de la colonie , disait-il à chaque infendant qu'il y envoyait, étant la règle et la fin de votre conduite, vous devez vous appliquer incessamment à accroître le nombre de ses habitants, soit en en attirant de nouveaux, soit en facilitant les mariages. » Lui-même favorisait , sur la plus grande échelle possible , les émigrations volontaires ou forcées de la mère-patrie. «A chaque instant, dit M. Joubleau (jÉifwcfw sur Colbert) , il fait vider Thôpital général de Paris des filles nubiles qui s'y trouvaient pour les verser sur les colonies. C'est à Bourbon qu'il envoie , le 27 février 1673, seize filles de cet hôpital , et soixante au Canada. Enfin, il ne se passe pas une seule année qu'il ne soit fait mention , dans les registres de cel établissement, d'une semblable expédition pour une colonie ou une autre. Quelquefois, il trouve trop faibles les filles de l'hôpital général, et donne commission pour l'envoi de filles normandes, plus vigoureuses que les premières, et les décide à émigrer par Tappât d'un établissement prompt et facile dans les colonies.]»

Ces expéditions d'émigrants par les soins du gouvernement avaient acquis une notoriété dont on trouve les ti-aces dans les mémoires du temps. L'auteur anonyme d'un écrit très-curieux, imprimé vers 1696, sous le titre de: Privilèges de ceux qui ont nombre d'enfants, termine en ces termes : t. . . Ce motif des privilèges (accordés aux pères de nombreuses familles), dans Testât présent des affaires de la France, le roy a plus de raison d'en user qu'un autre prince , à cause du grand commerce qu'il établit sur terre et par mer, et des colonies qu'il envoie dans les pays les plus éloignés; ce qui oblige ce grand monarque à mettre son royaume en estât d'en conquérir et d'en faire subsister plusieurs autres. i»

Une publication officielle récente va nous dire ce que sont devenues ces quelques rares familles françaises ainsi envoyées, souvent contre leur gré, à une si grande dislance de la mère-patrie, semences un peu jetées au hasard, et d'où devait sortir la forte et robuste population dont nous allons étudier le mouvementé Rappelons, pour Tintelligence des documents qui vont suivre, que c'est dans le Bas-Canada que se trouve le plus grand nombre d'habitants d'origine française.

Le Canada, qui ne comptait en 1663 que 2,500 habitants, en possède aujourd'hui 2,506,755 ; en moins de deux siècles sa population s'est accrue dans la proportion de i à 1000. Les différentes phases de ce mouvement sont résumées dans les chiffres qui suivent:

2,500 âmes.

640,886 «mes

mb. . .

L'accroissement de la population, pendant la dernière période décennale, a été de 664,490 âmes ou de 36 p. 100. Le progrès n'a d'ailleurs pas élé uniforme sur toute l'étendue de la province : ainsi le Bas-Canada a vu sa population augmenter d'un quart seulement, tandis que le nombre des habitants du Haut-Canada a presque doublé; les chiffres exacts sont, pour le Bas-Canada, 220,403 âmes ou 24.75 p. 100, pour le Haut-Canada, 440,087 âmes ou 46.33 p. 100.

Actuellement, le Haut-Canada renferme 285,427 hebiiants de plus que le Bas- Canada ; la supériorité de la première de ces deux provinces sur la seconde date . d'une quinzaine d'années seulement. En 1760, quand l'Angleterre s'empara de la Nouvelle-France, les six septièmes de la population étaient concentrés sur les bords du Saint-Laurent. En 1842 , quand le Haut- et le Bas-Canada , qui avaient formé jusqu'alors deux colonies distinctes, furent réunis sous un même gouvernement, l'avantage numérique était encore du côté du Bas -Canada. En négligeant la vallée du Saint -Laurent pour se diriger vers la région des lacs de Touest, rimmigration européenne a détruit l'équDibre entre les deux sections de la colonie et mis jusqu'à un certain point en danger leur organisation politique. Celte dernière repose en effet, comme on le sait, sur l'égalité de la représentation du Hautet du Bas-Canada dans les Chambres provinciales. Il y a vingt ans, c'était une faveur pour le Haut -Canada d'être assimilé au Bas -Canada, plus riche et plus peuplé. Aujourd'hui, les rôles sont intervertis, et le Haut-Canada réclame, comme un droit, la représentation parlementaire basée sur la population. II obtiendrait ainsi la majorité dans les Chambres et avec elle la direction suprême des affaires du pays. Nous ne saurions donc nous étonner de voir le parti conservateur lutter incessamment contre cette exigence et montrer autant d'énergie à les repousser que l'opposition en apporte à la reproduire.

Un coup d'oeil, jeté sur le tableau qui suit, permet du reste d'apprécier les développements progressifs de la population du Haut- et du Bas-Canada.

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