IMPRIMÉ AUX ATELIERS DE LA MINERVE, 212 ET 214 RUE NOTRE-DAME
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On sait aujourd’hui ce qu’il faut penser de ces quelques arpents de neige, cédés à l’Angleterre avec une si coupable légèreté par le gouvernement de Louis XV.
Le COMTE JAUBERT.
Ï1 y a quelques années — c'était en 1876 — un publiciste français visitait le Canada. Après un voyage de quelques jours il ne tarda pas à constater avec regret combien la France avait peu de relations avec notre Pays, combien son commerce y était peu considérable, comparativement à celui de l'Angleterre et des Etats-Unis, combien son influence y était faible quand elle pourrait être si forte, combien elle délaissait cruellement plus d’un million de ses enfants, séparés d'elle par le malheur des événements, mais restés français de cœur, de langage et de mœurs.
Frappé de l'attachement de la population franco-canadienne à son ancienne mère-patrie — attachement qu'elle sait concilier avec sa fidélité à la couronne anglaise ; frappé des
avantages énormes que lui procurerait ainsi qu'à la France, la reprise de relations commerciales interrompues depuis plus de cent ans, cet écrivain consignait dans un livre sur les Etats-Unis et le Canada les observations suivantes, dictées par le sincère désir de servir la cause nationale :
« L’Angleterre alimente la partie anglaise du Canada de ses capitaux, —plusieurs banques de Londres y ont des succursales ; —elle a commandité les industries et construit les chemins de fer du Canada anglais ; — elle lui envoie ses émigrants, ses produits, ses journaux et ses livres. La France, elle, n’envoie au Canada français — encore est-ce par l’intermédiaire de l'Angleterre — que des articles-Paris démodés et des vins suspects. Je me trompe : il y a trois ou quatre ans, elle a expédié aussi à ce pays agricole 2 ou 3,000 émigrants, résidu de la Commune, ramassés sur le pavé de Paris, qui ont encombré le pavé de Montréal et de Québec jusqu’à ce qu’ils soient allés se perdre dans l'Océan américain. Est-ce bien assez ?
“ Aussi longtemps que le vieux régime colonial a pesé sur le Canada, les relations entre les Canadiens-français et la
France pouvaient rencontrer des obstacles sérieux ; mais aujourd'hui ces obstacles n'existent plus. Le Canada se gouverne lui-même, et son tarif douanier ne fait absolument aucune différence entre les produits français et les produits anglais. Pourquoi donc nos banques n’établiraient-elles pas des succursales à Québec, comme les banques anglaises en ont établies à Montréal ? Elles y trouveraient des placements hypothécaires à 7 et même à 9 070, garantis par une législation exactement copiée sur la nôtre. Ce débouché ne vaudrait-il pas bien pour le capital français celui des valeurs à turban ? Pourquoi l'émigration agricole de la Normandie et de la Bretagne, qui à implanté au Canada une population saine et vigoureuse, ne reprendrait-elle pas son essor interrompu ? Pourquoi les produits français ne seraient-ils pas offerts sur le marcké du Ganada à l’égal des produits anglais ? Pourquoi nos journaux et nos livres n’y viendraient-ils pas raviver les intelligences somnolentes et purifier la langue de ses solécismes angloaméricains ? Pourquoi, en un mot, la France ne reprendraitelle pas dans le Canada français—Dieu merci ! sans aucune arrière-pensée politique,—le rôle tutélaire que l'Angleterre remplit depuis un siècle dans le Canada anglais ? Elle y gagnerait autant que le Canada lui-même. Les sympathies morales, qui ne se sont jamais brisées, aideraient à renouer les relations intellectuelles et matérielles, et, à ce propos, je citerai, en quittant mes bons amis canadiens, un trait touchant qui m'était conté à Québec. Pendant la funeste guerre de 1870, on ne voulais pas plus croire, dans le Canada français, aux victoires prussiennes qu’on n’y croyait à Paris. Maisun jour on voit le consul de France entrer, l'air soucieux, dans les bureaux de l’Evénement, et, un instant après, la foule, consternée, put lire, en tête du sommaire du journal, affichée suivant la mode américaine, la nouvelle, trop certaine cette fois, de la capitulation de Sédan. Chacun avait les larmes aux yeux, me disait un témoin de cette scène, et quand le consul sortit des bureaux du journal, toute cette foule, obéissant à un même sentiment et d’un même geste spontané, se découvrit respectueusement sur son passage.”
L'écrivain que nous venons de citer était M. de Molinari, ancien rédacteur en chef du Journal des Débats, et auteur de plusieurs ouvrages traitant spécialement d'économie politique. Il était loin de soupçonner que les vœux qu'il formulait en termes si ardents et si sympathiques, allaient se réaliser si promptement.
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En effet, quatre ans plus tard, pour la première fois dans notre histoire de dépendance anglaise, un mouvement sé rieux et fécond en résultats s'organisait, dans les meilleures conditions de succès, pour unir l’ancienne à la nouvelle France par les liens du commerce et de l’industrie.
Pour la première fois, le gouvernement de Québec négo ciait un emprunt de quatre millions de piastres sur la place de Paris ; des capitalistes formaient des associations solides, qui, pour jeter les bases d’une grande institution monétaire, le Crédit Foncier Franco-Canadien ; qui, pour exploær des ressources agricoles aussi abondantes que variées ; qui, pour fonder une union sucrière dans le but de cultiver la betterave à sucre sur un sol exceptionnellement avantageux pour cette fin ; qui, pour tirer parti de nos mines inépuisables de phosphate de chaux ; qui, pour établir une ligne de steamers destinés à desservir les échanges qui ne pourront manquer de devenir considérables entre la France et son ancienne colonie, à la suite de cette reprise de relations commerciales.
On apprenait aussi la bonne nouvelle que des capitalistes français s'étaient associés à un puissant syndicat formé pour construire, puis exploiter le chemin du Pacifique — la plus grande entreprise que le Canada aura jamais accomplie — qui doit s'étendre sur un parcuurs de plus de 2500 milles à travers le continent. Par cette participation à cette œuvre colossale, l’une des plus importantes du siècle, l’or français ne bénéficiera pas seulement à la province de Québec, il contribuvra à développer les ressources encore inexploitées d’une des régions les plus vastes et les plus riches de la terre, enclavée entièrement dans les limites de la Confédération canadienne.
M. de Molinari était peut-être loin aussi de soupçonner qu’il serait lié d’une façon immédiate au mouvement d'union qu’il avait souhaité si ardemment voir se réaliser. En effet, il est au milieu de nous depuis quelques semaines, chargé d'une mission importante, celle d'étudier notre législation, nos ressources, les garanties que nous offrons au capital en
quête de placements, bref tout ce qui concerne notre condition économique. Il accompagne M. Thors, l’un des directeurs de la Banque de Paris et des Pays Bas, qui a pour mission de présider à l'établissement du Crédit Foncier Franco- Canadien, formé à Paris au capital de vingt-cinq millions de francs.
M. Thors a défini én quelques mots sa mission dans le discours que nous publions plus loin : ‘ Le rôle que j’entrevois, a-t-il dit, pour la société que je suis appelé à venir fonder parmi vous, avec le concours des plus hautes illustrations de votre pays, sera, je l’espère, un rôle bienfaisant. Il devra, si nos populations en comprennent le mécanisme, extirper à bref délai le fléau de l’usure qui dévore vos centres ruraux et, en abaissant le taux de l'intérêt, permettre à chacun de vas cultivateurs d'élever sa famille sur la terre qu’il exploite, sans avoir à craindre que la récolte qu’il espère ne suffise pas à le libérer envers un créancier ou rapace ou tenace .. …… Le Crédit Foncier compte aussi faciliter à vos villes l’achèvement de leurs travaux municipaux, à vos fabriques l’édification de leurs églises, à vos institutions de bienfaisance le dévelappement de leur œuvre de charité; il vous apporte tout cela et ne vous demande en échange que d’avoir foi en son æuvre et confiance en ceux qui le dirigent. Croyez-le bien, sans distinction de clocher, de confession religieuse ou d’opinion poiitique, il veut faire luire pour vous le bienfait d’institutions qui, depuis trente ans, ont fait leurs preuves en France.”
Le séjour des délégués du Crédit Foncier au milieu de nous a coïincidé avec la présence de M. de Lalonde, chargé par la Société Centrale d'Agriculture de Ja Seine Inférieure d'étudier la condition de notre agriculture et les avantages que nous pouvons offrir à un grand mouvement de colonisation. M. de Lalonde ne s’est pas contenté de faire un exar:en attentif d’une bonne partie de la province de Québec — foyer principal de la population franco-canadienne. Attiré par la réputation de fertilité du Nord-Ouest, il n'a pas craint
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d'entreprendre un long voyage — qui lui a été facilité par la libéralilé du gouvernement canadien — pour aller le visiter : il y a même fait l'acquisition de terrains très étendus qu'il se propose de livrer bientôt à la culture.
Il est à désirer que cet essai de colonisation soit Le point de départ d’une nombreuse immigration provenant, par exemple, des races fortes et saines de la Bretagne et de la Normandie : elles ne pourraient manquer de s’acclimater facilement dans un pays qu’elles ont les premières ouvert à la civilisation.
L'arrivée de MM. Thors, de Molinari et de Lalonde, représentants à des titres divers d’une série d'intérêts français, a été accueillie avec une inexprimable satisfaction. Leur excursion à travers la province de Québec a même été marquée par des ovations pleines d'enthousiasme et de signification. Aussi si quelqu'un pouvait encore en douter, ces ovations suffiraient pour montrer jusqu’à quel point le sentiment français s’est conservé vivace sur les bords du Saint- Laurent.
On pourra dire que l'intérêt n’a pas été étranger à ces manifestations, mais ce serait se tromper étrangement de croire que des considérations pécuniaires er ont été le seul mobile. ‘La France pense à nous! Nous allons renouer les liens d'autrefois ! Grâce à elle, nous allons pouvoir activer notre expansion nationale, le développement de nos ressources! Grâce à elle, nous allons pouvoir donner un nouveau prestige et une nouvelle influence au nom français sur la terre d'Amérique!” Voilà les véritables sentiments qui ont inspiré ces démonstrations.
Il appartenait aux citoyens de Montréal — La métropole commerciale du pays—de se faire les interprètes de tout l’élément canadien en offrant à MM. Thors, de Molinari et de Lalonde — comme couronnement de ces démonstrations — un banquet public pour célébrer l’ère nouvelle qui s'annonce: C'est à un sentiment de reconnaissance générale qu'ils ont obéi aussi en invitant à cette fète M. Lefaivre, consul général de France, l’intelligent et sympathique initiateur de presque
Vitl
toutes les entreprises qui vont s'implanter au milieu de nous. Le représentant de la France attribue avec raison une grande importance à son œuvre, ainsi qu'il ressort des paroles suivantes, empruntées an discours si ému, si élevé, si virement applaudi, qu'il a prononcé à cette réunion: ‘ Quant à moi, a-t-il dit, le grand honneur de ma vie publique sera d’avoir été sinon le guide, du moins le précurseur de cette armée libératrice (les capitaux), d'avoir symbolisé pendant quelques jours, dans ma personne, l’embrassement fraternel de l’ancienne et de la nouvelle France et leurs effusions réciproques après une séparation séculaire.”
Ce banquet avait au plus haut point le caractère représentatif, Tousles partis, toutes les classes avaient voulu s'y confondre dans une même unité de sentiment. Aussi avec quels apolaudissements enthousiastes n’a-t-on pas salué les beaux et nobles sentiments exprimés par ‘nos hôtes,” par les hommes politiques, par les représentants de l’agriculture, du commerce et de la finance, qui tour à tour prirent la parole.
Ces discours se complètent les uns par les autres, et forment À
un tout qu’on aimera à lire et à conserver. Ils sont non-seulement empreints de patriotisme, mais ils abondent en rensei-
gnements pratiques d’un vif intérêt. Bref, ils placent sous # son véritable jour la question des liens nouveaux que nous #
désirons nouer avec l’ancienne métropole.
Si nous voulions résumer en quelques mots la signification de ce banquet, nous dirions que ce n’est pas seulement un grand compliment que l’on a décerné à des visiteurs distingués,
JoserH TAssé.
Bureaux de La Minerve, MoxrrÉéaz, 26 Noveusre 1880.
mais que l'on a voulu aussi fêter et acclamer dans leur M personne la France tout entière. %
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