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D'après une gravure d’Abraham Bosse. — Œuvres du B. François de Sales. Paris, Sébastien Huré, i652.
INTRODUCTION
pape Grégoire IX écrivait à saint Louis : « Le Fils de Dieu, à l’empire duquel obéit l’univers entier, et qui tient à ses ordres toutes les régions célestes, ayant établi ici-bas différents royaumes selon les différences des langues et des climats, a conféré aux divers gouvernements des missions diverses pour l’accomplissement de ses desseins suprêmes; et comme autrefois la tribu de Juda, préférée à celles des autres fils du patriarche, fut enrichie d’une bénédiction spéciale, ainsi le pays de France, plus que tous les autres peuples de la terre, a reçu une prérogative d’honneur et de grâce h »
Et le grand Pape, justifiant sa comparaison entre la tribu de Juda et le peuple français, « dont cette tribu était la figure anticipée », énumérait tous les combats de la France pour l’exaltation
i. Concil., Labb., t. XI, p. 366.
Le Sacrifice.
Tiré des Œuvres du B. François de Sales. Paris, Sébastien Huré, 1652.
INTRODUCTION
de la foi catholique et la défense de la liberté religieuse : combats dans l’Orient, combats dans l’Occident; combats contre les païens d’outre-mer et contre les hérétiques de nos provinces du Midi; combats dont Rome, Jérusalem et Constantinople furent successivement le prix; combats dont les héros, à commencer par Charles Martel et Charlemagne, formaient déjà toute une généalogie qui aboutissait à Louis le Chaste, en attendant Louis le Saint et tant d’autres héros français, héritiers de la valeur de leurs pères et de leur dévouement à l’Église.
« Car, en ce pays, en cette tribu toujours fidèle, qu’aucun effort de l’enfer n’a pu détourner de la sainte cause de Dieu et de l’Église, jamais la liberté ecclésiastique n’a péri; en aucun temps la foi chrétienne n’y a perdu sa vigueur; mais, au contraire, les rois et les soldats de cette noble terre n’ont jamais hésité à répandre leur sang et à se jeter au milieu des périls pour la conservation de cette foi et de cette liberté.
« D’où nous concluons avec évidence, disait toujours Grégoire IX, que notre Rédempteur, en choisissant ce peuple de France pour le spécial exécuteur de ses volontés divines, s’en est armé comme d’un carquois d’où il tire à certains jours des flèches choisies qu’il dirige contre les impies, pour la protection de la foi et de la liberté religieuse, et pour la défense de la justice L »
Ainsi parlait le chef de l’Église en l'année i23o. Dieu soit mille fois béni! Les Français du dix-neuvième siècle ont hérité de la mission de leurs pères; ils n’ont pas réprouvé « le testament tacite de leurs aïeux ». Pie IX a fait appel aux nations catholiques; toutes les nations ont rempli leur devoir; mais le peuple de France est demeuré « le spécial exécuteur des volontés divines; il a été le carquois du Rédempteur d’où sont sorties des flèches d’élite ».
Nous empruntons cette traduction et ce commentaire au cardinal Pie, dont la plume si catholique et si française, dans toutes les acceptions de ces deux nobles mots, a quelque trente fois, i. Concil., Labb., loco cit.
INTRODUCTION
depuis comme avant nos prévarications et nos désastres, proclamé cette mission providentielle de la France et montré le rang que, « dans la formation du monde moderne, Dieu voulut lui assigner, à l’heure où sa main pétrissait de nouvelles races occidentales pour les grouper, comme une garde d’honneur, autour de la seconde Jérusalem 1 ».
Écoutons encore le moderne docteur de Poitiers : « ... Si toutes les nations, selon la parole de l’Apôtre aux gentils, sont cohéritières, membres d’un même corps, et coparticipantes de la promesse que Dieu a faite en Jésus-Christ par l’Évangile, il est des races plus positivement élues et prédestinées. Le même apôtre l’a dit dans un langage sublime : « Dieu, qui a fait naître d’un seul tout le genre humain, et qui lui a donné le globe entier pour demeure, a défini les temps de l’apparition de chaque peuple, et lui a marqué le lieu de son établissement, jusqu’au jour où le monde sorti d’un seul sera jugé dans un seul, c’est-à-dire sera confronté avec l’homme dans lequel il a été posé; » Statuit diem in quo judicatiirus est orbem, in viro , in quo statuit. (Act., xvii, 24, 26, 29.) Au jugement de Celui qui a été constitué fondateur des nations, l’Ordonnateur suprême a fixé l’heure de chacune d’elles, assigné leurs frontières, déterminé leur rôle, réglé leur durée et leur part d’action dans l’œuvre générale, et il les jugera un jour selon qu’elles auront plus ou moins fait pour Celui dans lequel elles auront été posées. Du haut de la montagne d’Abarim, Moïse criait à Israël : Est-ce ainsi que tu payes ta dette au Seigneur, peuple fou et insensé? N’est-ce pas lui qui est ton père, qui a fait choix de toi, qui t’a créé et formé ? Consulte les siècles anciens, considère les générations successives, interroge ton père, et il te répondra; tes aïeux, et ils te diront : « Quand le Très-Haut faisait « le partage des nations, quand il séparait les descendants d’Adam, « quand il traçait les limites des peuples, c’était le sort de ses « fidèles, c’était le nombre de ses élus qu’il avait devant les yeux. « Mais il a choisi Israël entre tous les peuples pour être particu-
1. Mandement à l’occasion de la rentrée de Pie IX dans Rome, le 3 mai iS5o,
( Œuvres du cardinal Pie, t. Ior.)
INTRODUCTION
« lièrement son peuple. » Or, les monuments de l’histoire l’attestent, Messieurs, le privilège d’Israël a passé, sinon tout entier, du moins en partie, à certains peuples de la Loi nouvelle 1... » Et le grand évêque, poursuivant sa course, établit, par des témoignages évidents, que le peuple de France occupe une place d’honneur parmi ces privilégiés.
Avant lui, dès 1841, Lacordaire, dans un discours célèbre sur « la vocation de la nation française », avait fait retentir le même enseignement sous les voûtes de Notre-Dame, en une langue plus originale, et non moins éloquente. « C’est Dieu, s’était-il écrié dès le début, c’est Dieu qui a fait les peuples et qui leur a partagé la terre; et c’est aussi Lui qui a fondé au milieu d’eux une société universelle et indivisible; c’est Lui qui a fait la France et qui a fondé l’Eglise. De telle sorte que nous appartenons tous à deux cités, que nous sommes soumis à deux puissances, et que nous avons deux patries : la cité éternelle et la cité terrestre, la puissance spirituelle et la puissance temporelle, la patrie du sang et la patrie de la foi... » Et plus loin : « Il y a longtemps, Messieurs, que Dieu a disposé des nations. Le jour même, le jour éternel où il disait à son Fils : « Tu es mon Fils, je t’ai engendré aujourd’hui, » il ajoutait immédiatement : « Demande-moi, et je te donnerai les « nations pour ton héritage. » (Ps. 11, 7, 8.) Ainsi le Fils de Dieu recevait en même temps de son Père la substance divine et le domaine de toutes les choses créées, la filiation et l’hérédité... » Puis, descendant de ces sublimités, l’orateur en vient à montrer la France choisie à Tolbiac et à Reims pour la plus belle des missions, répondant d’àge en âge au divin appel, d’un côté, par la fondation « de la papauté temporelle », comme dit de Maistre; de l’autre, par la défaite successive d’Arius, de Mahomet et de Luther, et continuant encore sous nos yeux, en ces jours d’apostasie sociale, son œuvre de prosélytisme par la parole, la prière et la charité !
De Maistre! comment laisser passer ce nom illustre sans saluer celui qui considéra la France, et comprit si bien son génie, son
1. Troisième instruction synodale sur les erreurs du temps présent. ( Œuvres , t. V.)
INTRODUCTION
histoire et ses glorieuses destinées ? Si l’on retranchait de ses œuvres ce qui concerne notre pays, on les réduirait peut-être d’un cinquième et on leur ôterait une part notable de leur charme. Transcrivons seulement quelques lignes d’un fragment sur le caractère cl l’influence de la nation française : « Les nations, comme les individus, ont leur caractère et même leur mission ; et comme dans la société des individus, chaque homme reçoit de la nature les traits de sa physionomie morale et une certaine sphère d’activité dans laquelle il s’exerce pour remplir un but secondaire quelconque vers lequel il s’avance, de même dans la société des nations, chacune d’elles présente à l’observateur un caractère ineffaçable, résultat de tous les caractères individuels, et marche en corps vers un but général et non moins inconnu... Parmi les peuples qui ont joué un rôle dans l’histoire moderne, aucun peut-être n’est plus digne d’arrêter l’œil du philosophe que le peuple français. Aucun n’a reçu une destination plus marquée et des qualités plus évidemment faites pour la remplir1... » Et le profond penseur développe son idée en de longues pages aussi solides que brillantes.
Il serait aisé de multiplier les témoignages, et non seulement de Français ou d’amis reconnus de la France, mais d’étrangers et même d’ennemis. Quelques-uns viendront plus tard. Ce qu’il importe de relever ici, c’est que la plupart des écrivains et publicistes croyants, qui se sont occupés du peuple français et de ses destinées providentielles, s’accordent à nous attribuer envers la sainte Église catholique un rôle analogue à celui de l’ancien peuple de Dieu envers la Synagogue. Tout à l’heure l’évêque de Poitiers l’affirmait à la suite de Grégoire IX. Beaucoup d’autres papes ont tenu le même langage, et l’on peut dire que c’est là un lien commun parmi les appréciateurs chrétiens de nos annales.
Qu’il nous soit donc permis de partir de là comme d’une vérité acquise et de demander à un fait mémorable de l’histoire de Juda la clef surnaturelle de notre propre histoire.
Vaincu par l’Assyrien et par les dix tribus rebelles, Juda venait
i. Œuvres inédites, i vol. in-8°. Paris, 1870. Trois fragments sur la France, Ier fragment.
INTRODUCTION
de voir l’élite de ses guerriers tomber sous le fer ennemi, ses villes saccagées, ses trésors pillés, ses femmes, scs filles, ses enfants emmenés par centaines de mille sur la terre étrangère : épouvantables désastres qui n’étaient que le trop visible châtiment des crimes et des impiétés d’Achaz. Ce détestable prince n’avait-il pas osé, malgré les solennels avertissements du prophète Isaïe, profaner indignement le temple de Jérusalem, et en fermant les portes, abolir le culte de Jéhova pour prostituer aux infâmes divinités de Chanaan un encens sacrilège!
C’est pourquoi, reconnaissant dans ce déluge de maux la main vengeresse du vrai Dieu, le fils et l’héritier du prévaricateur, le roi Ezéchias convoque, dès son avènement, les prêtres, les lévites, les magistrats et tous les anciens du peuple. Il leur rappelle les promesses, les bienfaits, les menaces du Dieu de leurs pères. Il les invite au repentir et à l’espérance. « C’est maintenant, s’écrie-t-il, qu’il faut renouer notre pacte d’alliance avec le Seigneur Dieu d’Israël : Nunc ergo placet mihi ut ineamus fædus cum Domino Deo Israël h » Juda fut docile à la voix et à l’exemple de son chef. Les idoles furent renversées et leurs autels détruits. De beaux jours de gloire brillèrent encore sur le royaume restauré de David.
Telle est, résumée dans un court épisode, toute l’histoire de l’ancien peuple de Dieu : alternative incessante, pendant plus de mille ans, de bénédictions et de châtiments célestes, de prospérités et de revers également inouïs, de repentirs et de pardons, suivis de nouvelles chutes et de nouveaux relèvements. Quand les oppresseurs se flattent d’anéantir à jamais leur victime, le Très- Haut, qui veut l’amendement de son peuple et non pas sa ruine, brise la verge orgueilleuse dont il s’était servi : le Seigneur ne se lassera pas de faire grâce, même en punissant, tant que Juda n’aura point rempli sa mission : donner au monde un Sauveur !
Et telle est aussi, dans les temps chrétiens, l’histoire de notre France, que nous sommes en droit de considérer, dans une certaine mesure, comme le peuple élu de la nouvelle alliance. A Juda de figurer, d’annoncer, de préparer la venue du Messie et de
i. Il Paralip., xxix, io
INTRODUCTION
garder, avec la Synagogue et les saints Livres, le dépôt des antiques promesses. A la France de prote'ger notre sainte Mère