‹ La France et le Sacré CœurChapitre 89 sur 148 · MONSEIGNEUR DE BELSUNCE, ÉVÊQUE DE MARSEILLE · texte numérisé non relu

MONSEIGNEUR DE BELSUNCE, ÉVÊQUE DE MARSEILLE

Le 2 novembre 1720, la peste ravageant Marseille, Belsunce consacra la ville au Cœur de Jésus, et obtint par ce moyen la cessation du fléau.

cadavres. Vainement on avait eu recours aux prières et aux pénitences. Rien n’avait pu désarmer la colère divine, lorsque le saint évêque de Marseille, Mgr de Belsunce, reçut une inspiration céleste. Elle lui vint d’une religieuse de la Visitation, la Mère Anne-Madeleine

de Rémusat, auprès de laquelle il venait souvent réchauffer son cœur et enflammer son courage, et qui ne cessait de l’exhorter à mettre tout son espoir dans le Cœur adorable de Jésus. Disons en passant que cette digne héritière de l’esprit de Marguerite-Marie paraît avoir été la première à mettre en usage, comme préservatif contre la peste et tous les fléaux, le scapulaire du Sacré-Cœur, connu sous le non de sauvegarde , et devenu si cher à la piété chrétienne.

Un jour donc, le 2 novembre 1720, comme un autre Borromée, Belsunce sortit de son palais, accompagné de tous les religieux, de tous les prêtres, de toutes les âmes saintes, pieds nus, la corde au cou, la croix entre les bras, et quand il fut arrivé sur le cours qui garde encore son nom, il s’agenouilla. Là, au milieu d’un silence qui n’était interrompu que par les sanglots et les gémissements de l’assemblée, il prononça, d’une voix émue, l’amende honorable et l’acte de consécration au Cœur de Jésus. Dès ce moment, la peste cessa avec un tel enchantement qu’il n’y eut plus, à partir de ce jour, aucun cas de mort à Marseille.

Mais comme le corps de ville n’avait pas voulu s’associer à cette démonstration, deux ans après le fléau reparut. Il fallut bien se rendre et reconnaître la main divine. Alors fut émis, en l’honneur du Sacré Cœur, un vœu solennel dont il sera bon de reproduire ici le texte :

« Aujourd’hui, 28 mai 1722, nous..., consuls de la ville de Marseille, nous étant assemblés au conseil de ville, en présence de M. le marquis de Pilles, notre gouverneur; lecture faite de la lettre que Monseigneur l'évêque nous a adressée, nous avons résolu, d’un consentement unanime, de faire à Dieu, entre les mains dudit seigneur évêque, un vœu stable et irrévocable, par lequel nous nous obligerons, nous et nos successeurs, à perpétuité : d’aller chaque année, le jour de la fête du Sacré Cœur de Jésus, assister à la messe dans l’église du premier monastère de la Visitation ; d’y recevoir le saint sacrement de l’Eucharistie, et d’y offrir un cierge de quatre livres, pour l’expiation des péchés commis dans la ville, lequel cierge brûlera ce jour-là devant le Saint Sacrement. De plus, nous prierons Monseigneur l’évêque d’indiquer une procession solennelle de tous les

LE CULTE DU S. CŒUR AU XVIID SIÈCLE

Ordres, qu’on fera ce jour à perpétuité, à l’heure des vêpres, et à laquelle nous serons obligés de nous trouver.

« Fait à Marseille, le jour et an ci-dessus. »

Jusqu’à la grande Révolution, tout s’accomplit exactement comme on l’avait voué, et Marseille, sans cesse exposée, par son commerce avec l’Orient, aux invasions du redoutable fléau, n’en ressentit plus aucune atteinte. Au sortir de la tourmente, la chaîne de la pieuse tradition a été fidèlement renouée, et encore aujourd’hui, l’absence des pompes officielles n’empêche nullement la foi marseillaise de rendre tous les ans au Cœur de Jésus de publiques et touchantes actions de grâces.

De tels événements ne traversent pas une contrée aussi chrétienne que l’était alors la Provence sans y jeter une lumière. A l’exemple de l’illustre Henri de Belsunce, les archevêques d’Aix, d’Arles, d’Avignon, et les évêques de Toulon et de Carpentras, dont les diocèses n’avaient pas échappé à la contagion, s’empressèrent de donner des mandements pour l’institution de la fête. Toutes ces régions eurent bientôt adopté le culte du Sacré Cœur. A la suite de ces belles manifestations, beaucoup d’autres prélats établirent officiellement, dans les terres de leur juridiction, la fête et l’office du Cœur de Jésus. Parmi les plus zélés, on distingue Mgl Languet, évêque de Soissons, et auparavant vicaire général d’Autun, l’auteur d’une remarquable Vie de la Mère Marguerite-Marie Alacoque , dédiée à la pieuse reine Marie Leczinska; Mgr de Partz de Pressy, qui nous a laissé, sur la dévotion au Sacré Cœur, des écrits pleins de science et d’onction ; Mgr Henri de Fumel, évêque de Lodève, etc.

Dans son mandement de reconnaissance, publié le 26 septembre 1721, Belsunce adressait aux navigateurs marseillais cette éloquente exhortation : « Et vous, mes très chers frères, qui allez sur la mer et sur toute l’étendue des eaux, publiez ses louanges d’un bout de la terre à l’autre; annoncez à toutes les nations, même les plus barbares, la gloire, la puissance et les miséricordes infinies du Sacré Cœur de Jésus, qui vient d’opérer des prodiges en notre faveur, et qui a fait succéder enfin la joie aux longues calamités que

nous avons souffertes. » Qu’on n’aille pas s’imaginer que le saint évêque n’eût d’autre but, dans ces paroles, que d’ajouter par une grande image à la majesté de son discours. Non, il était occupé de pensées plus hautes. Il savait Marseille appelée par l’activité de son négoce à développer en Orient toutes les forces vives du christianisme, et il voulait faire de ses navires autant de messagers de la bonne nouvelle. Ses intentions ne furent pas méconnues. Nous voyons partout, dans les Échelles du Levant, à Constantinople, à Antoura, à Alep, à Damas, etc., naître des confréries du Sacré- Cœur; et les Arabes lisent dans leur langue la Vie de la Mère Marguerite-Marie , de Languet, traduite par un missionnaire jésuite: ce qui excite l’indignation risible de d’Alembert, successeur de Languet à l’Académie1.

Mais la dévotion du Sacré Cœur poussa bien plus loin ses conquêtes. Tandis que, d’un côté, elle envahissait le Canada et bientôt les deux Amériques, de l’autre elle pénétrait jusqu’en Chine, à Macao et à Pékin, dans l’enceinte même du palais impérial. Se fit-elle jour, en dépit de la plus terrible persécution, dans ces îles du Japon, évangélisées par saint François Xavier? Il est permis de le croire. Du moins il est certain qu’elle y aurait trouvé des cœurs bien préparés. Je n’en veux d’autre preuve que le fait rapporté par le P. Saint-Juré, auquel je ne puis m’empêcher d’emprunter un trait si touchant : « L’histoire ecclésiastique du Japon raconte qu’à Fita, ville du royaume de Bungo, un jeune enfant encore païen, âgé seulement de huit ans et doué d’un gentil et bon esprit, s’adressa un jour au catéchiste, dans l’église, et lui demanda l’image de Celui qui avait été crucifié pour le salut des hommes. Le catéchiste lui donna un crucifix mourant qui se trouva là. Cet enfant, l’ayant considéré quelque temps, lui dit qu’il voyait bien les plaies qu’il avait aux pieds et aux mains, mais qu’il n’apercevait point celle qu’il avait reçue au Côté après sa mort. Celui de nos Pères qui demeurait en cette ville pour aider les fidèles, survenant là-dessus et entendant ce qu’il voulait, lui donna un crucifix mort qui était sur l’autel, lequel cet enfant regarda attentivement, et dit qu’il était 2. Histoire de la B. Marguerite-Marie, par le P. Ch. Daniel, ch. xxix.

LE CULTE DU S. CŒUR AU XVIII* SIÈCLE

beaucoup plus agréable que le premier, à cause de cette plaie du Côté; et après l’avoir bien contemplé, il demanda le saint baptême1. »

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