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Tardieu. — Alliances. 6

rie et à leur internalisation, ou, plus encore, de la crise orientale, les cabinets de Londres, de Paris et de Saint-Pétersbourg n'ont jamais cessé d'être en contact et en confiance. Leur union, dont la force attractive s'est constamment manifestée soit à l'égard de l'Espagne soit à l'égard de l'Italie, a préparé l'accord italo-russe relatif aux affaires des Balkans. C'était la consécration logique du groupement diplomatique qui s'était affirmé de l'automne de 1908 au printemps de 1909. On peut considérer en 1910 que toute question d'un intérêt général européen fait invariablement l'objet d'un examen préalable et solidaire de la part de la Grande-Bretagne, de la France et de la Russie. Sans doute cette volonté d'entente n'exclut pas toujours la diversité des points de vue. Mais jamais jusqu'ici cette diversité n'est allée jusqu'à un désaccord. Diplomatiquement, les trois puissances forment un groupe solide et apportent par là même à l'équilibre du monde une forte garantie.

Celte évolution interne de l'entente cordiale, — comme aussi certaines manifestations publiques, telles que les toasts où, en juin 1908, le roi d'Angleterre et le président de la République française

ont parlé de « resserrer » rentente et de la rendre « permanente » — ont posé devant l'opinion européenne la question d'une transformation éventuelle de cette entente en alliance. Quand on traite des questions politiques, il faut, comme disait Talleyrand, avoir de l'avenir dans l'esprit. Il n'est jamais trop tôt pour examiner de près un problème, dont une circonstance imprévue pourrait, du jour au lendemain, imposer aux intéressés la solution.

Si les mots ont un sens, quand on parle du resserrement de l'entente cordiale, on songe à la substitution d'un traité formel à l'accord moral établi en 1904. Actuellement, la France et l'Angleterre sont amies, mais non pas alliées. Dira-t-on que la nuance est secondaire en raison de la vivacité des sympathies réciproques? Nous répondrons que, lorsqu'il s'agit des relations de deux grandes puissances, la précision est un devoir et l'équivoque un danger. A l'heure présente, la poUtique anglaise et la politique française sont parallèles : elles ne sont pas liées l'une à l'autre. Elles se sont associées, en 1904, pour la négociation d'un traité de liquidation. Ce traité a été la base d'une réconciliation sincère. Toutefois, ni de part ni d'autre, des engagements n'ont été pris. On peut admettre que, dans un moment de crise, ces enga-

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gements naîtraient spontanément de l'identité des intérêts. Mais, s'il en devait être ainsi, pourquoi ne pas examiner d'avance le fond de la question, en peser le pour et le contre, apprécier enfin les avantages et les inconvénients attachés à ce « resserrement » dont les chefs d'État et la presse parlent en toute occasion sans le définir avec netteté ? Diplomatiquement et préventivement, l'entente cordiale a fait ses preuves. Lorsqu'elle a été conclue, son objet était négatif et limité : très vite, si vite même que quelques-uns en ont été surpris, cette entente a pris une valeur positive. Il est peutêtre exagéré de dire que c'est à elle que nous avons dû en 1905 le maintien de la paix. Car cette paix, — analogue à celle de Fachoda et telle qu'il n'en faudrait pas beaucoup dans un siècle pour ravir à ses bénéficiaires le rang de grande puissance, — nous l'avons payée, nous-mêmes et nous seuls, d'une humiliation sans précédent, le sacrifice d'un ministre des Affaires étrangères sous la menace d'un pays voisin. Par contre, dans les négociations qui ont suivi cette crise, avant, pendant et après Algésiras, l'Angleterre nous a soutenus avec une énergie loyale, à laquelle tous les Français doivent un hommage reconnaissant. Le poids de l'approbation anglaise, acquise toujours et partout à nos propositions, a contribué à en assurer le

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succès. Et cette unité visible a exercé une attraction telle que, l'année suivante, la Russie, suivant l'exemple de la France, a scellé avec la Grande- Bretagne le pacte de réconciliation qui ouvre à notre politique une large perspective de sécurité.

Est-ce à dire qu'une alliance franco-anglaise se justifierait de piano ? 11 est certain qu'une des plus graves objections, qui se fussent élevées naguère contre cette alliance, a disparu depuis que la Russie, notre alliée, s'est réconciliée avec la Grande- Bretagne. La France aurait manqué non seulement à ses engagements, mais encore à ses intérêts, si elle se fût liée à l'Angleterre, quand celle-ci était l'ennemie de la Russie. Il n'en est plus de même aujourd'hui. Et, de ce côté, la route est libre. Pour les Anglais, l'alliance française est désirable. L'Angleterre a toujours souhaité avoir, en cas de difficultés, un allié continental. L'histoire du XVIII* siècle l'a prouvé et celle du xix'' aussi. On a même pu dire qu'elle faisait battre les autres et n'entrait en ligne qu'à la dernière extrémité. L'appui de l'armée française, dans une guerre européenne où la Grande-Bretagne serait engagée, serait d'un prix inestimable pour le cabinet de Saint-James. L'appui de l'Angleterre dans une guerre européenne où la France serait engagée aurait-il pour notre pays une valeur égale ?

A cette question, — la plus grave qui se puisse poser à la conscience de nos hommes d'Etat, — il importe de répondre en toute franchise. Dans la situation présente, le concours diplomatique de l'Angleterre nous serait, avant une guerre, infiniment utile. La guerre une fois commencée, ce concours ne nous aiderait que peu. Les victoires navales de la Grande-Bretagne n'écarteraient de nos frontières pas un canon, pas un homme. Elles ne nous rendraient à aucun degré les services que, seule, l'armée russe est actuellement capable de nous rendre. En un mot, une alliance francoanglaise comporterait pour nous, dans l'ordre militaire, un minimum de profit. Pour qu'il en fût autrement, il faudrait que l'armée britannique, profondément réformée, non seulement dans son organisation, mais encore dans son recrutement, se rendît capable d'une énergique action continentale ; qu'elle fût à même d'exercer sur terre une diversion puissante ; qu'elle diminuât ainsi l'intensité du choc que notre armée est appelée à soutenir, — que l'Angleterre, en un mot, devînt pour la France une seconde Russie.

Malheureusement, il s'en faut que l'armée anglaise soit prête à jouer ce rôle. Le ministre de la Guerre, M. Haldane, a tenté, par une reforme qui est entrée en vigueur le 31 mars 1908, de réaliser

un progrès. Mais il semble que sa tentative soit encore insuffisante. Aux termes de la loi dont il est l'auteur, le principe du libre engagement, qui est la base traditionnelle de l'organisation militaire anglaise pour l'armée active, pour la réserve, pour les yeomen et pour les volontaires est conservé. Toulclbis le lien qui rattache au service les territoriaux, c'est-à-dire les deux dernières catégories sera désormais plus- étroit. Les volontaires (infanterie) s'engageaient pour une durée quelconque et pouvaient rompre leur engagement ad libitum à la condition de prévenir deux semaines d'avance leur colonel. Les yeomen (infanterie montée) étaient astreints à contracter des engagements de trois ans, ce qui leur donnait une fixité relative. Mais, pour les uns comme pour les autres, les obligations du temps de paix se bornaient à de courts exercices. Les obligations du temps de guerre restaient indéterminées. La loi du 2 août 1907, précisée par des règlements ultérieurs, notamment par les Spécial Army orders des 18 et 20 mars 1908, prévoit pour l'infanterie comme pour la cavalerie l'engagement de quatre ans. Pour le rompre, il faudra prévenir trois mois d'avance. Encore le soldat défaillant devra-t-il payer une amende et rapporter ses armes et ses effets au dépôt du bataillon ou de l'escadron. C'est donc un système plus

rigoureux que le système antérieur. Ce caractère apparaît plus nettement encore, si l'on considère les dispositions de la loi nouvelle qui règlent, en temps de guerre, l'activité de l'armée territoriale. Cette armée peut en effet être appelée au service actif et le soldat territorial peut alors être maintenu un an sous les drapeaux. Le but est, comme on voit, non seulement d'amalgamer ensemble les deux catégories de forces auxiliaires qui, selon le mot de M. Haldane, avaient poussé çà et là comme des champignons, mais encore de donner à cet amalgame une valeur de guerre et de faire de ces éléments jadis épars un tout compact, organique, une armée, au sens moderne du mot. Pour cela, il faut discipliner, instruire, encadrer, embrigader et endivisionner cesbataillons, les pourvoir d'une artillerie de campagne qui manquait aux forces auxiliaires, des troupes du génie qui faisaient également défaut, créer derrière elles des troupes d'étapes, de ravitaillement tout ce qui forme le « ventre » d'une armée, tout ce qui constitue l'armature sans laquelle il n'y a plus ni jambes pour marcher, ni bras pour combattre. Des associations de comté, états-majors locaux, sont chargés d'assurer cette organisation.

Ainsi réorganisée, la nouvelle armée territoriale serait chargée seule, en cas de guerre avec une

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puissance européenne d'assurer la défense de la métropole anglaise. Car, — et c'est là le second trait qui caractérise la réforme, — M. Haldane a décidé que la milice serait désormais appelée à fusionner en temps de guerre avec les formations actives et pourrait être employée avec elles dans une campagne d'outre-mer. Ce serait donc l'armée territoriale réorganisée qui se substituerait à l'ancienne milice pour la défense de la métropole, la milice devenant une « réserve spéciale » dont les bataillons s'accoleront aux bataillons actifs pour les alimenter en hommes pendant une guerre qui les appellerait au dehors. Ils seront le dépôt des régiments composant le corps expéditionnaire. A cette fin, les obligations personnelles des miliciens seront rendues plus rigoureuses (six mois de service effectif dans l'année qui suivra l'engagement, plus, pour chacune des autres années, quinze jours d'exercices et six jours de cours de tir). La milice, ainsi remaniée, donnera 101 bataillons dont 74 combleront les vides des bataillons actifs servant au dehors, les 27 autres étant employés comme troupes d'étapes, de garnisons et de services auxiliaires. M. Haldane espère avoir de la sorte un corps de débarquement de 166.000 hommes et une armée métropolitaine de 315.000 hommes.

Tout cela est fort beau sur le papier. Mais qu'en

sorlira-t-il pratiquement ? Après comme avant, ce qui manque à l'armée anglaise, c'est le recrutement et le recrutement c'est le muscle de la guerre, comme l'argent en est le nerf. Or le recrutement, aujourd'hui comme hier, demeure malaisé. D'autre part, de graves difficultés surgissent lorsque l'on considère la question de l'artillerie. Les vohinteers ont dans \Qsyeomen une sorte de cavalerie territoriale. Mais il leur faut des canons. M. Haldane a demandé l'autorisation de former à cet effet 182 batteteries de campagne. La Chambre des lords, parles voix autorisées de lord Roberts, de lord Denbigh, de lord Grenfell, a vivement critiqué ce projet, qui n'est réalisable qu'au prix du licenciement de 33 batteries actives, c'est-à-dire d'une diminution sensible des forces de première ligne. L'Army and Navy Gazette écrivait à ce sujet :

L'armée active a été réduite et reste menacée de nouvelles réductions. Sa réserve décroîtra elle-même par l'effet de la même cause. La milice a été détruite et personne ne peut dire dans quelle mesure la « réserve spéciale » la remplacera. Les volontaires ont disparu pour les deux tiers de leur nombre et sont remplacés pour un tiers seulement par des territoriaux. Le corps de l'artillerie royale va perdre par l'effet d'une innovation vraiment criminelle une partie de ses effectifs. Nous sommes au regret de voir le ministre réfractaire à tous les arguments que lui opposent ce que l'armée et la nation comptent de plus éclairés.

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Comment oublier enfin que, de l'aveu même de M. Haldane,il manque à l'armée anglaise 8.000 officiers ?

Dans ces conditions, il est sage de considérer que le concours militaire de l'Angleterre, dans une guerre continentale, n'aurait qu'une médiocre valeur et de ne point céder à de dangereuses illusions. Les polémiques qui se sont produites au mois de juin 1908 ont montré dans l'opinion anglaise deux courants contradictoires. L'un, qui s'est exprimé dans un remarquable article de la Natio7ial Revieiv, est favorable à l'augmentation de l'armée anglaise. « Une alliance anglo-française, lisait-on dans cet article, serait militairement stérile pour la France tant que l'Angleterre ne pourra pas lui offrir le concours d'une grande armée en Lorraine. » L'autre courant, qui répond manifestement à l'opinion de la majorité, est opposé et à une alliance et à la réforme militaire profonde qui en serait, selon nous, la condition. Beaucoup d'Anglais semblent penser, il est vrai, que, en cas de guerre, cette alliance se ferait d'elle-même. Mais c'est précisément la méthode contre laquelle il convient de s'élever. Les improvisations internationales sont périlleuses. Le jour où, au plan insuffisant établi par M. Haldane, les autorités anglaises se décideraient à substituer un programme plus

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sérieux et à doter leur pays d'une armée moderne, le jour où elles se rajjpelleraient que ce n'est pas à Trafalgar, mais à Waterloo, que Napoléon a succombé, ce jour-là les Français clairvoyants pourraient être partisans d'une alliance qui viendrait compléter et élargir le système de défense pacifique scellé en 1891 par l'alliance franco-russe et dont les risques politiques seraient compensés par les avantages militaires. Jusque-là, au contraire, il ne peut être question entre la France et l'Angleterre d'engagements d'avenir et de collaboration militaire. Et si, les choses restant ce qu'elles sont, une guerre anglo-allemande venait à éclater, notre pa3'^s n'aurait d'autre devoir que de sauvegarder de toute son énergie son autonomie diplomatique et militaire.

Ici intervient, il est vrai, la trop fameuse théorie de l'otage : l'Allemagne en lutte avec l'Angleterre attaquant la France pour prendre des gages sur le continent. A cet égard, encore, il est nécessaire de s'expliquer nettement. La théorie de l'otage a pu être menaçante, au temps où la France désorganisée et la Russie vaincue ne pouvaient pas se servir de leur alliance. Ce temps désormais est passé. Si l'Allemagne attaquait la France, elle ferait jouer la clause capitale de la convention militaire franco-russe de 1892 et se mettrait sur les bras

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non seulement l'armée française, mais l'armée russe. Dans ces conditions, le prétendu « gage » à prendre contre l'Angleterre risquerait d'être onéreux. La théorie de l'otage n'est aujourd'hui qu'un vain épouvantail, dont nous pouvons sourire, à condition d'être capables, d'accord avec la Russie, de faire énergiquement respecter notre neutralité armée.

La France doit à sa sûreté de considérer l'entente anglaise dans un esprit positif, avec le souci pratique de son intérêt propre. Cette entente a une grande valeur politique. Elle n'a pas de valeur militaire. Nous devons agir en conséquence. Nous devons, n'ayant pas fait la guerre pour reprendre nos provinces perdues, ne pas nous exposer à la faire pour les autres, et, pour cela, nous dérober à toutes combinaisons improvisées qui, de la paix, nous jetteraient dans un conflit, où tous les risques seraient pour nous. Ces réserves ne sont ni blessantes ni superflues : car elles s'inspirent du souci de l'intérêt français et de l'expérience du passé. Déjà, quand il s'est agi de pratiquer l'alliance russe, certains de nos compatriotes ont prétendu la soustraire à la discussion, la résoudre en un acte de foi. C'était une audace sacrilège que de porter sur l'arche sainte un œil critique et indépendant. A ce jeu, qu'avons-nous gagné? Et qu'est-ce que les

Russes ont gagné ? Au lieu de rappeler à nos alliés leurs devoirs envers nous, — confondus en l'espèce avec leurs devoirs envers eux-mêmes, — nous avons accepté docilement la déviation de l'alliance ^ Nous avons laissé l'argent, l'armée, la marine russes déserter l'Europe pour l'Asie. Avec notre approbation, le gouvernement de Pétersbourg, de 189o à 1902, s'est orienté de plus en plus vers rExtréme-Orient. D'espoirs en déceptions, il a couru ainsi aux désastres de Moukden et de Tsousima, sans que nous fissions rien pour le retenir. Et, quelques semaines après, nous avons éprouve, tant à Tanger qu'à Paris, ce que nous coûtaient ces défaites.

C'est de quoi nous devons nous souvenir dans nos rapports avec l'Angleterre. Puissance continentale, la France a besoin d'alliés qui soient, en cas de guerre, capables de la servir sur le continent. Les bons comptes font les bons amis, et plus encore les bons alliés. Si, Quelque jour, l'entente anglo-franco-russe, dont les bases sont désormais posées, doit, pour la paix du monde, devenir « permanente » et « se resserrer » ; si en d'autres termes un traité est appelé à lui donner une forme contractuelle, il importe que ce traité, négocié

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