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navales des États-Unis. L'occupation de Kiao- Tchéou, l'achat de ce qui restait des colonies espagnoles du Pacifique, les allures du maréchal de Waldersee pendant la crise chinoise de 1900, la démonstration de 1902 contre le Venezuela, le projet prêté à TAllemagne d'acheter les Antilles danoises ont alarmé et irrité les Américains. La remuante activité des Allemands dans l'Amérique du Sud, notamment au Brésil, l'hypothèse d'ambitions territoriales dont l'immigration n'eût été que la préface, ont été l'origine d'appréhensions plus directes encore. Enfin entre l'Allemagne et les États- Unis, « raisons sociales » tard venues, la rivalité économique est intense et inévitable. Il semble néanmoins certain qu'en 1906 le souvenir de ces difficultés s'était atténué, sinon effacé. Le voyage du prince Henri de Prusse aux États-Unis, les marques d'estime courtoises souvent échangées entre Guillaume II et M. Roosevelt, par exemple en 1906, lors du cours fait à Berlin par le professeur Burgess, enfin, en 1907, la signature d'un accord commercial longtemps controversé, tout avait contribué à une détente. Et les Américains, qui admirent l'Allemagne pour sa force et pour sa méthode, ne demandaient qu'à vivre en bons termes avec elle. L'approbation donnée à la France })endant la crise marocaine ne s'expliquait donc pas

seulement par d'anciennes rancunes contre TAlIemagne. Elle avait une valeur politique et une signification générale.

Aux raisons spéciales qui en ont été données plus haut, deux autres motifs s'ajoutaient, qui, depuis lors, ont subsisté. Le premier, c'est que la France, elle-même sympathique aux Etats-Unis, était en outre l'alliée ou l'amie des deux puissances avec lesquelles ils éprouvent le plus vif désir d'entretenir des relations cordiales. La Russie, suspecte trois ans plus tôt aux Américains, leur apparaissait désormais comme un contrepoids nécessaire à la puissance japonaise. L'évolution, lente, mais déjà régularisée, semble-t-il, de l'Empire russe vers un régime de légalité, facilitait cette réconciliation déterminée par un intérêt commun. Il n'y a plus aujourd'hui, les milieux juifs exceptés, de haine américaine contre la Russie. Il semble même qu'à Washington et à Pétersbourg on éprouve un regret égal de s'être trop négligé dans le passé. Quant à l'Angleterre, elle n'a pas cessé, depuis dix ans, de rechercher l'amitié des États-Unis. Le conflit vénézuélien de 1896 a été le dernier vestige d'une lutte séculaire. Et en acceptant alors la hautaine interprétation de la doctrine de Monroë que lui opposait M. Richard Olney, secrétaire d'Elat du président Cleveland, lord Salis-

bury a scellé le rapprochement. La guerre avec l'Espagne a donné à la Grande-Bretagne l'occasion de le rendre plus intime. Le traité Hay-Paunccfote, en restituant aux États-Unis leur liberté d'action à Panama, et le règlement de frontière de l'Alaska l'ont publiquement manifesté. L'alliance anglo-japonaise, antérieure d'ailleurs aux difficultés nippo-américaines, ne l'a pas entravé. U est en pleine faveur à Washington et l'entente cordiale en a étendu à la France le bénéfice. N'estce pas d'ailleurs l'ambassadeur des États-Unis à Paris, M. Mac Cormick qui, dans un discours officiel, disait en 1905 : « Je suis heureux de constater le développement des idées qui, dans ces derniers temps, ont insensiblement amené un rapprochement amical entre la France et la mère patrie des Américains. Les rapprochements de ce genre servent puissamment les intérêts commerciaux et pacifiques qui sont ceux du monde où l'on travaille. Pour ma part, je m'efforcerai de les faciliter. »

Le second motif est encore plus général que le premier. Plus que les souvenirs historiques, plus que noire intimité avec Londres et avec Pétersbourg, l'objet constant de notre politique est de nature à nous concilier les suffrages des États- Unis. Notre fin est la paix, notre moyen l'équi-

libre. La fin et ie moyen répondent également au vœu des Américains. En plein essor économique, engagés dans la partie mondiale, les Etats-Unis ne verraient pas sans appréhensions l'Europe courbée sous l'hégémonie d'une seule puissance. Ils savent que, quand Guillaume II ne prêche pas la croisade contre la race jaune ou contre l'Angleterre, il se plaît à dénoncer le péril américain aux « États-Unis d'Europe » qu'il rêve de former sous sa loi. Ils sont prêts à respecter l'intérêt légitime de FAUemagne, lorsqu'ils le trouvent en face d'eux . Ils sont en revanche, par raison et par instinct, du parti de la France, quand la France, en défendant son autonomie diplomatique, défend en même temps l'équilibre de l'Europe. C'est là pour notre politique une garantie morale aussi forte que des engagements écrits. N'est-ce pas en même temps, pour elle, la meilleure des justifications?

En moins de quarante ans, notre situation diplomatique s'est profondément modifiée. En dépit des changements de ministères, malgré les fautes commises, la France a rempli le devoir que riîistoire lui traçait. Par l'alliance russe, elle a rompu le cercle de solitude, oiî Bismarck l'avait enfermée. Par les ententes anglaise, italienne, espagnole et japonaise, elle a restauré l'équilibre qu'avait détruit en 1871 l'hégémonie allemande. Par les rapprochements russo-japonais et anglo-russe, elle a assuré des garanties complémentaires à sa liberté reconquise. Mais, au terme de cette évolution, la politique que lui dictait le souci de son avenir l'a opposée plus que jamais à celle que suggérait à l'Allemagne le culte de son passé.

Dans la lutte qui, depuis des siècles, se poursuit sur le Rhin, l'Allemagne a gagné la dernière manche. La guerre de 1870-71 lui a valu non seule-

ment deux provinces, mais encore, pour de longues années, le sceptre de l'Europe. Toutefois ce succès se produisait à une époque où il constituait un anachronisme. C'était en plein siècle des nationalités, dans le temps même où la nationalité allemande se dégageait d'un morcellement séculaire, que Bismarck portait atteinte à la plus ancienne, à la plus sensible, à la plus cohérente des nationalités européennes.

Ce n'est pas le lieu de rouvrir une controverse historique, de citer même ce mémoire si curieux adressé par le gouvernement prussien aux plénipotentiaires des puissances européennes réunis en Congrès à l'époque du traité d'Utrecht, et où on lisait : « 11 est notoire que les habitants de l'Al- « sace sont plus Français que les Parisiens et que « le roi de France est si sûr de leur affection à « son service et à sa gloire, qu'il leur ordonne de (c se fournir de fusils, d'épées, de hallebardes, de « pistolets, de poudre et de plomb, toutes les fois « que le bruit court que les Allemands ont dessein « de passer le Rhin et qu'ils courent en foule sur « les bords de ce fleuve pour en empêcher ou du « moins en disputer le passage à la nation germa- « nique, au péril évident de leurs propres vies,

a comme s'ils allaient au triomphe Si on sépa-

« rait les Alsaciens du roi de France qu'ils adorent,

« on ne pourrait lui ôter les cœurs d'autre manière « que par une chaîne de deux cents ans. »

Ne recherchons pas davantage les documents du passé qui établissent que, réunie à la France depuis trois siècles, la Lorraine était un pays de race et de langue exclusivement françaises, et bornons-nous à constater que, lorsqu'il arracha à la France ces deux provinces, Bismarck lui fit subir une véritable mutilation. 11 en convenait d'ailleurs lorsqu'au Reichstag, le 2 mai 1871, il reconnaissait et expliquait « l'éloignement des habitants euxmêmes pour leur séparation d'avec la France ».

Cette mutilation, cet usage brutal de la force contre les idées, les sentiments et les principes contenaient en germe le risque d'une rupture irréconciliable entre l'Allemagne et la France. L'état-major prussien, en déclarant nécessaire à la sécurité de l'Empire l'annexion de Metz et de Strasbourg, détermina le chancelier à passer outre à ce risque, dont il ne méconnaissait pas la gravité future. De ce fait, la victoire allemande prit vis-àvis de la France une signification et une portée différentes de celles qu'elle avait affectées vis-à-vis de l'Autriche. De ce fait aussi, les relations francoallemandes furent grevées pour un avenir indéfini d'une redoutable hypothèque. Bismarck a dit que l'indignation n'est pas un état d'esprit politique :

rien de plus juste. Mais il n'est pas besoin d'obéir ici aux suggestions du sentiment pour concevoir les conséquences lointaines de l'annexion, véritable solécisme historique, atteinte indiscutable aux tendances et aux exigences de l'âge moderne.

Si depuis lors l'existence côte â côte a été pour les adversaires de la veille si difficile et si précaire, c'est qu'entre eux se lève la revendication imprescriptible des lois naturelles violentées par le génie humain. Ni les Allemands, ni les Français du XX® siècle ne sont personnellement responsables de cette situation. Nous souffrons d'un mal que Bismarck et Moltke nous ont inoculé. L'organisme franco-allemand est un malade qu'il faut traiter avec d'infinis ménagements et dont l'existence ne peut connaître le rythme harmonieux des corps sains. Cet « esprit de revanche », dont l'Allemagne a toujours suivi avec une attention anxieuse les manifestations, n'est ni un accident momentané, ni une contingence individuelle. Il résulte de la nature des choses. Il est inscrit en toutes lettres dans le traité de Francfort. Il est aussi naturel, aussi inévitable que l'est le regret d'un amputé pour le membre qu'il a perdu.

Bismarck s'en rendait si bien compte que, du lendemain de la guerre jusqu'à sa chute, toute sa politique a tendu à immobiliser la France. Il l'a

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immobilisée en prolongeant le plus possible roccupation d'une partie de son territoire. Il l'a immobilisée en aggravant le poids de l'indemnité de guerre des conditions rigoureuses apportées aux modalités de paiement. Il l'a immobilisée, ou du moins il a tenté de l'immobiliser, en dirigeant contre elle les menaces de 1875, qui, même si elles ne répondaient pas en lui à une véritable volonté de guerre, demandaient à un bluff audacieux le môme résultat qu'à une guerre heureuse : la diminution de la France. Il l'a immobilisée enfin par la conclusion de l'alliance autrichienne, par celle de l'alliance italienne, par les « contre-assurances » germano-russes de 1884 et 1887. Toutes ces opérations, diverses dans le fond et dans la forme, procédaient d'un môme esprit, de la conscience lumineuse que la victoire allemande de 1871, par son ampleur même, appelait des représailles ; que l'Allemagne, par cette victoire, était condamnée à préparer éternellement sa défense contre ces représailles, à vivre, suivant le mot du comte Schouvalovv, dans le cauchemar des coalitions.

La politique franco-allemande ne pouvait être par conséquent, dans son essence sinon dans ses manifestations, qu'une politique de conflit. La France vaincue ne pouvait pas ne pas s'efforcer de ressaisir sinon ses provinces par la guerre, du moins dans la Tardieu. — Alliances. 26

paix son autonomie et sa sûreté. L'Allemagne victorieuse ne pouvait pas ne pas s'alarmer de cet effort. La nature même du traité de Francfort, ses clauses et son esprit, obligeaient l'Allemagne à lutter contre la France pour le maintien de la suprématie. Elles obligeaient non moins impérieusement la France à lutter contre rAllemagne pour le rétablissement de l'équilibre.

A considérer ces vérités premières qui ne semblent pas discutables, on sent l'apaisement des lois scientifiques descendre dans les esprits troublés. On renonce à s'étonner des phénomènes passagers et contradictoires, dont la trame a constitué depuis quarante ans l'histoire agitée des relations francoallemandes. Plus haut que les volontés humaines, le fatum de la nécessité politique apparaît. Il apparaît dans Tœuvre bismarckienne, — alerte de 1875, alliance autrichienne, Triple-Alliance, contre-assurances russes. Il apparaît dans l'effort français, — alliance franco-russe, ententes franco-itahenne, franco-anglaise, franco-espagnole, franco-japonaise, anglo-russe.

La crise marocaine, — l'occasion marocaine, comme le disait naguère avec tant de justesse le prince de Bûlow, — n'a guère plus d'importance, envisagée de ce point de vue, que l'affaire Schnœbelé ou tout autre incident de frontière. Les heurts

étaient inévitables. La comparaison des ressources diplomatiques était une épreuve nécessaire. Bismarck lui-même savait qu'elle éclaterait un jour. Et dès le lendemain de sa victoire, son génie s'était proposé de préparer cette épreuve, d'armer l'Allemagne pour cette comparaison.

C'est ainsi que, depuis quinze ans, nombre d'accords, alliances, ententes, amitiés, se sont, par nécessité de contrepoids, conclus en Europe sans que l'Allemagne y ait participé. Ces groupements, formés en dehors d'elle, n'ont pas brisé celui dont elle est la tète. Elle a eu cependant l'impression qu'on « l'isolait ». Impression fausse, mais que l'histoire explique. Quand l'habitude est prise de régner sans partage, on trouve dans les divisions des autres la garantie du pouvoir qu'on exerce. Ce que l'Allemagne a redouté, ce n'est pas d'être réduite à la solitude, c'est d'en voir sortir ses voisins. Elle s'est sentie isolée, parce qu'ils cessaient de l'être. La garantie de « sa » paix, c'était leur isolement. Ubi solitudinem facit pacem appellat.

Qui ne voit cependant qu'à ces accords elle ne pouvait intervenir ? Dans l'ordre diplomatique, comme dans l'ordre militaire, elle avait pris trop d'avance. Dès 1882, elle dres.sait au milieu de l'Europe moj'coléc le bloc de ses alliances. Etuit-il possible que les groupements nouveaux

eussent, eux aussi, l'AUemagne pour centre, c'està-dire pour arbitre ? N'était-ce point une nécessité, en vertu d'une loi d'équilibre qui s'est imposée tour à tour à Charles-Quint, à Louis XIV, à Napoléon I", que ces groupements se constituassent hors du contrôle de l'Allemagne ? Contre elle ? Non. Mais sans elle. Si ce qu'on souhaitait à Berlin se fût produit, il n'y aurait plus eu d'Europe. Dès lors que l'Europe subsistait, il fallait que l'action diplomatique chargeât l'autre plateau de la balance et rétablit l'égalité. Où les Allemands ont vu une menace calculée, il n'y avait qu'une loi de physique politique orientant vers la stabilité la matière internationale.

Si donc venaient à renaître cette intolérance et cette impatience allemandes qui se sont tant de fois manifestées de 1904 à 1908, bientôt les risques de guerre l'emporteraient sur les chances de paix. Moins, en effet, l'Allemagne semblera consentir à l'égalité diplomatique restaurée, plus les autres puissances s'appliqueront à fortifier cette égalité et à la soustraire à ses prises. Et plus aussi, pour les mater, la guerre lui apparaîtra comme l'unique solution. L'expérience çst, ici, décisive. Chaque fois que l'Allemagne essaie de reprendre le sceptre de Bismarck, chaque fois se dresse en face d'elle un groupement nouveau.

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La guerre russo-japonaise, conséquence de sa politique asiatique, la rend maîtresse de l'Europe : l'entente cordiale rétablit l'équilibre. La chute de M. Delcassé est une apothéose allemande : la conférence d'Algésiras réduit à un triomphe d'amourpropre ce qui semblait, la veille, un durable succès. Et c'est, tout aussitôt, une floraison d'accords qui, en Asie comme en Europe, brisent les leviers par lesquels, un quart de siècle, l'Allemagne avait remué le monde. A prolonger ce jeu de pressions et de contre-pressions, on va à la guerre : le prince de Bûlow l'a dit et il a eu raison de le dire. Mais ce qu'il faut ajouter, c'est que la pression initiale est venue de Berlin et que c'est à Berlin qu'est la solution, parce que c'est à Berlin qu'est la responsabilité.

Celte solution, quelle peut-elle être ? D'alliance, franco-allemande substituant le concert au conflit, il ne saurait être question. Toute alliance, dans les usages diplomatiques actuels, a pour premier objet le maintien et la garantie du statu quo territorial. Les esprits impartiaux, même en Allemagne, ne méconnaîtront pas ce qu'une telle garantie inscrite dans un traité franco-allemand aurait pour la France d'humiliant et de douloureux. Ce serait pour elle apposer une seconde fois sa signature sur le traité de Francfort. Nul ne saurait attendre

d'un ministre français, quel qu'il fût, un pareil geste.

De plus, cette alliance serait inutile à la France. Ne lui apportant aucun bénéfice positif, aucun avantage territorial, elle consacrerait sa renonciation à la politique d'équilibre européen qu'elle a suivie depuis 1891. Elle compromettrait de ce fait son renom diplomatique, en la montrant capable de passer d'un extrême à l'autre par un soudain renversement des alliances. Elle rendrait la paix précaire par les inquiétudes qu'elle éveillerait à Londres et à Saint-Pétersbourg. EUe placerait la plus grande partie de l'Europe sous la suzeraineté de l'Allemagne. Elle constituerait enfin pour notre pays un marché de dupe, puisqu'aux termes de ce marché nous achèterions d'une adhésion superflue à notre écrasement passé la sécurité que nous assure la balance des forces, puisque surtout nous nous donnerions un aUié, qui, même inconsciemment et sous la poussée de l'histoire, deviendrait un maître pour nous.

Il convient d'ajouter que jamais aucun Allemand autorisé n'a proposé à la France l'alliance allemande. Cette hypothèse étant donc écartée, en quoi peut consister l'amélioration souvent désirée des rapports franco-allemands, condition nécessaire de l'apaisement européen ? A considérer la situation telle qu'elle était au lendemain du traité

de Francfort et telle qu'elle est aujourd'hui, on constate qu'elle a apporté à TAlIemagne et à la France une double sécurité. L'Allemagne est obligée de reconnaître que, tout en développant ses ressources et son indépendance diplomatiques, la France, depuis quarante ans, ne Ta jamais attaquée ni provoquée. La France est obligée de reconnaître que rAllemagne, tout en restant attachée de cœur et de tradition à la politique d'hégémonie bismarckienne, s'est adaptée peu à peu aux conditions nouvelles d'existence internationale qu'ont créées en Europe les alHances, ententes et accords, auxquels l'Allemagne n'a pas participé et qui ont été conclus, sinon contre elle, du moins en dehors d'elle.

En d'autres termes, l'événement prouve que, si l'Allemagne a lutté pour la suprématie et la France pour l'équilibre, l'Allemagne n'a pas plus voulu hasarder une guerre pour la première que la France pour le second. En d'autres termes aussi, le conflit a pris et gardé une forme purement diplomatique. Dira-t-on que c'est par une chance heureuse et que souvent nous avons été au seuil de la guerre ? Même si cela était vrai, le maintien de la paix n'en aurait que plus de signification. Il prouverait, en effet, que la paix a par elle-même assez de force pour résister à la double pression qui sug-

gère à la France une guerre de revanche, à l'Allemagne une guerre de conservation.

Dans ces conditions, rien ne s'oppose à ce qu'on travaille des deux parts à profiter de cette circonstance pour organiser un équilibre relatif. Les deux pays ont consenti des sacrifices. La France a limité sa volonté de reprise au terrain politique. L'Allemagne a limité sa volonté de conservation à l'ordre territorial. La France est toujours mutilée. Mais l'Allemagne n'est plus la maîtresse de l'Europe. Les Français n'ont pas regagné tout ce que les Allemands leur ont pris. Les Allemands n'ont pas conservé tout ce que nous avons perdu. Ils gardent toujours nos deux provinces : et la plaie ouverte à notre flanc ne nous permet pas de l'oublier. Mais ils ont cessé de régenter l'Europe : et l'équilibre reconstitué en face d'eux, les groupements formés sans eux depuis 1891 les obligent à le constater.

Bref, nous n^avons pas vidé notre querelle à fond par le fer et par le feu. Mais, au sein de la paix, nos positions respectives se sont profondément modifiées et cette modification est assez sensible, pour que nous nous trouvions face à face en posture d'égalité, capables par conséquent, — tout en réservant l'avenir, — de traiter dans le présent de pair à pair. Nous avons notamment la possibilité de négocier d'égal à égal, quand des incidents

secondaires menacent de troubler la paix, — cette paix que nous aurions eu les uns et les autres de meilleurs motifs de rompre, puisqu'une guerre heureuse eût pu rendre à la France Strasbourg et Metz, à l'Allemagne la primauté en Europe.

La vraie raison, que, la France et l'Allemagne ont de vivre en termes corrects, la voilà. Puisque nous n'avons pas déclaré la guerre pour reprendre nos provinces perdues, puisque les Allemands ne l'ont pas déclarée pour reconquérir leur prépotence perdue, nous n'avons le droit, ni eux ni nous, d'alarmer l'Europe par des conflits accessoires. En un mot, puisque le grand et capital litige est réservé de part et d'autre, puisque deux intérêts capitaux, la reconstitution de l'intégrité territoriale française, la conservation de l'hégémonie diplomatique allemande, n'ont jusqu'ici déterminé ni les autres à en appeler aux armes, il serait puéril et coupable de ne pas régler à Tamiable les difficultés subsidiaires qui sont la menue monnaie de la vie internationale.

C'est pourquoi l'accord du 9 février 1909 relatif au Maroc a été presque unanimement approuvé et méritait de l'être. Il donne, en effet, l'exacte mesure de ce que la France et l'Allemagne peuvent faire pour améhorer, suivant une méthode analytique et positive, leurs relations courantes. Une équitable

transaction d'intérêts partout où ces intérêts se trouvent en contact, sans toucher aux sources mômes de la vie nationale, voilà le désirable et le possible. Des accords industriels et commerciaux, aux colonies et à l'étranger, des facilités douanières sont concevables et réalisables. Certains d'entre eux sont déjà réalisés.

Que si, au contraire, on parlait, comme des imprudents l'ont fait quelquefois, d'arrangements financiers plus généraux et plus profonds, — admission à la cote de notre Bourse des grosses valeurs industrielles allemandes, voire même des fonds d'État, — force serait de rappeler que, dans l'état actuel de la finance internationale, de telles opérations supposent une solidarité politique, une convergence d'aspirations, une communauté d'avenir, qui n'existent pas et ne peuvent pas exister entre la France et l'Allemagne.

Si l'Allemagne avait réellement, obligatoirement besoin de l'appui financier du marché parisien, la question cesserait d'être financière pour devenir exclusivement et essentiellement politique. Notre argent et notre crédit ne pourraient plus, dans une telle hypothèse, être considérés que comme des forces nationales, réquisitionnées au service du pays, collaboratrices et auxihaires de notre armée, de notre marine et de notre diplomatie. Notons

d'ailleurs que ce n'est là qu'une supposition et qu'en dépit de l'opinion souvent répandue, la situation économique de l'Allemagne est assez solide pour qu'un concours étranger ne lui soit pas indispensable.

Ainsi se précise peu à peu une conception raisonnée des rapports franco-allemands. Do môme que dans le passé les nécessités courantes de l'existence ont conduit les deux peuples à soutenir leurs intérêts avec certaines restrictions, les écartant des solutions radicales, les maintenant aux demi-succès, politiques pour la France, territoriaux pour l'Allemagne, de même dans l'avenir c'est par un opportunisme prudent, qui ne mettra pas en jeu les principes essentiels, mais qui ne les répudiera point, que pourront s'établir les conciliations utiles.

Si l'on déduisait en Allemagne des quarante ans de paix que la France vient de vivre, qu'elle oublie et renie son passé, on se tromperait. Et c'est un devoir de loyauté que de dissiper une telle erreur. Par contre, nous n'en commettrions pas une moins grande, si nous croyions que l'Allemagne, dans son acceptation présente des conditions de l'équilibre, a pu perdre le souvenir de cette étincelante période de son histoire où, forte de ses victoires, maîtresse absolue de la Triplice, sûre de la Russie,

elle voyait à ses pieds une Europe divisée, poussière diplomatique sans cohésion et sans direction. Ni les Français, ni les Allemands, ne sont capables de tels oublis et ils se diminueraient s'ils en devenaient capables. Les seuls peuples qui puissent regarder l'avenir avec confiance sont ceux dont la pensée n'abandonne rien des gloires anciennes. La mémoire chez les nations est la base du patriotisme.

Conclusion modeste et vague, dira-t-on peutêtre, conclusion sincère du moins et qui reste en contact avec les grandes réalités historiques, cadre immuable où se meut le présent. Parler d'un rapprochement qu'on ne définit pas, se leurrer d'apparences, croire que des manifestations agréables, — représentations théâtrales, expositions de tableaux, courses d'automobiles, — ont une valeur politique et peuvent quelque chose sur l'âme collective des peuples, c'est avoir de l'existence internationale une conception humiliante et puérile. N'est-il pas plus viril de voir les choses telles qu'elles sont et de les dire telles qu'on les voit ?

Que la France et l'Allemagne jamais plus ne se feront la guerre, nul ne peut l'affirmer. Ce qu'on doit en revanche déclarer, c'est que l'Allemagne et la France ayant vécu en paix depuis quarante ans, n'ayant pas joué la suprême partie pour ces deux

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grands intérêts, qui s'appelaient d'un côte la conservation de rhégémonie européenne, de l'autre la reconstitution du territoire national, ont vis-à-vis d'elles-mêmes le strict devoir de ne pas s'exposer à rompre cette paix pour des causes de moindre importance. Elles ont le strict devoir de ne pas rompre cette paix, soit pour des querelles coloniales, soit pour les intérêts des tiers. Elles n'ont pas tiré l'épée pour elles-mêmes. Elles ne doivent pas la tirer pour les autres. Si quelque jour elles s'affrontaient, il faudrait que ce fut dans la pleine conscience de leur but, que ce but, pour l'une et pour l'autre, fût la défense des deux intérêts qui ont été définis plus haut. Hormis une telle guerre, toute guerre franco-allemande serait un crime. Ajoutons, suivant le mot de Talleyrand, que ce serait une maladresse.

Gete opinion, pour prudente qu'elle soit, comporte pourtant une promesse de sécurité. Elle circonscrit, en effet, le champ et l'objet des conflits franco-allemands et si, des deux parts, on était d'accord pour l'admettre, elle serait, en dépit des réserves et des restrictions qui la bornent, un gage certain de paix matérielle et morale. Il ne paraît pas qu'à l'heure actuelle on puisse ni à Berlin ni à Paris souhaiter plus. Mais serait-ce un résultat médiocre de concevoir clairement cette situation,

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de savoir jusqu'où Ton veut aller, le terme que Ton ne dépassera pas, et de trouver en revanche, en deçà de ce terme fixé par Thisloire, une zone de liberté pacifique, ouverte aux arrangements loyaux et aux transactions pratiques ?

Cet espoir n'est d'ailleurs légitime que pour autant que reposeront sur une force réelle les garanties diplomatiques dont nous avons su nous munir. Clausewitz a dit que toute guerre cesse le jour où la conclusion de la paix est moins onéreuse que la continuation de la guerre. On peut dire, en retournant la formule, que la seule façon d'éviter l'explosion de la guerre, c'est de la rendre à ses adversaires plus onéreuse que le maintien de la paix. Si quelque crise troublait l'Europe où la France risquât d'être impliquée, c'est par la puissance de ses armes et de celles de ses alliés qu'elle demeurerait l'arbitre de son sort. Que, par exemple, en présence d'une lutte anglo-allemande, la France et la Russie affaiblies offrent à l'agresseur une proie facile, le besoin d'agir de l'armée allemande se manifestera sans peine à leurs dépens. Qu'au contraire, une France forte, sûre d'une Russie forte, soient capables de faire payer cher toute atteinte à leur neutraUté, l'Allemagne, môme enfiévrée de guerre, aimera mieux ne pas utiliser son armée que de l'envoyer à un échec. Elle reculera

devant une opération dont le risque dépasserait le profit.

L'alliance franco-russe, à condition qu'elle soit prête à la lutte, reste donc l'unique garantie sinon du maintien de la paix, du moins de la localisation de la guerre. Elle est la seule base de la Ligue des neutres, qui serait, en cas de crise, la formule de demain. A la puissance française et à la puissance russe se mesurera, peut-être un jour, la sécurité du monde. La diplomatie a suffi à restaurer l'équilibre. Elle ne saurait suffire à éviter la guerre. Notre droit d'agir politiquement dépend de notre capacité d'agir militairement. Nous ne pouvons sauvegarder la liberté de nos alliances et de nos amitiés que si nous sommes en état de les défendre sur les champs de bataille. Notre armée eût été la clef de notre avenir, si nous avions voulu rompre la paix. Elle l'est aussi si nous voulons la conserver.

Il serait déloyal de ne pas envisager ces possibilités troublantes. Car l'incertitude morale qui a longtemps régné à Berlin sur le choix de la route à suivre peut se réveiller tôt ou tard. Rien ne prouve cependant que le mal doive tourner au pire, et nous avons noté plus haut les symptômes d'amélioration. Une situation instable peut durer des années par crainte de l'irréparable. Qui sait d'ail-

leurs si l'Allemagne, accentuant révolution commencée, ne deviendra pas Tun des facteurs de l'œuvre d'équilibre ; si, satisfaite de ce qui, dans ses gains, est, dès maintenant, définitif, elle ne renoncera pas à les compromettre en prétendant les forcer ; si elle ne se résoudra pas à consolider par une égalité durable ce que lui a donné une hégémonie passagère ? L'Allemagne sincèrement ralliée à ce système pourrait compter sur notre concours en faveur d'une paix qui serait égale pour tous. Et cet accord, en confirmant notre relèvement diplomatique, deviendrait, entre les peuples d'Europe, le levain naturel des réconciliations de raison.

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