Voir André Tardieu, op. cit
lité des Etats-Unis et du Japon sur le Pacifique, la France prend parti pour le Japon. S'ils se persuadaient en outre que, au cas oîi les États-Unis vaincraient le Japon dans une guerre et jugeraient bon de lui enlever Formose, la France serait par les termes du traité tenue à intervenir, leur irritation pourrait être vive. » L'irritation ne s'est pas manifestée, mais une certaine hésitation, que la France peut d'ailleurs dissiper. Le traité franco-japonais ne doit pas en effet, nous l'avons vu, être considéré en lui-même. 11 fait partie d'un tout constitué par l'alliance anglo-japonaise, l'alliance franco-russe, l'entente cordiale et le rapprochement russo-japonais. Quand même le Japon formerait, — ce qui n'est pas prouvé et ce qui, pour le moment, lui est impossible, — des desseins agressifs contre les États-Unis, l'Angleterre, la Russie et la France, toutes trois hostiles à de tels desseins, auraient, de par les engagements mêmes qui les lient au cabinet de Tokio, une autorité plus grande pour le retenir et lui conseiller, avec une fermeté dont il ne pourrait pas ne pas tenir compte, les solutions pacifiques. Paris, Londres et Pétersbourg sont également intéressés à ce que l'équilibre du Pacifique reste ce qu'il est aujourd'hui et à ce que la Chine demeure indépendante. Leurs accords avec Tokio, loin de compromettre cet équilibre, lui apportent
une garantie de plus. Les relations de la France et des Etats-Unis ne peuvent donc, dans l'état actuel des choses, recevoir aucune atteinte de notre politique asiatique. Cette politique accroît les éléments de stabilité. Et l'effort américain doit tendre à les multiplier.
C'est en Europe que s'est le plus nettement affirmée, entre la politique mondiale des Etats-Unis et la politique générale de la France, l'identité des vues et des intérêts. Le 15 janvier 1906, les représentants des puissances s'étaient réunis à Algésiras à la demande de l'Allemagne qui, dans la convocation de la conférence trouvait la preuve de l'échec de la France. Les États-Unis arrivaient à la conférence dans une situation sans analogue. Des huit grandes puissances qui y prenaient part, ils étaient seuls à être, d'un côté comme de l'autre, libres de tout engagement. Leur plénipotentiaire, M. Henry White, avait pour instructions de participer aux délibérations, d'abord parce que les Etats- Unis avaient signé la convention de Madrid de 1880, ensuite parce qu'ils étaient intéressés au maintien de la liberté et de l'égalité commerciale, enfin parce qu'ils pouvaient contribuer à l'adoption des solutions de conciliation. Sauf une intervention, promise par lui aux sociétés israélites en faveur des juifs marocains, M. Root n'avait prescrit à
M. White aucune initiative. Il le laissait libre d'apprécier la valeur relative des différentes propositions et de signer ad référendum le protocole final. Est-il besoin de faire observer que, par la force des ciioses, cette altitude d'impartialité devait amener le plénipotentiaire américain à jouer à Algésiras le rôle d'un véritable arbitre ? Une puissance du rang et de la force des Etats-Unis ne pouvait, en efTet, prendre part à un tel débat sans que son action s'y fît bientôt sentir. En dépit de la doctrine de Monroë et de l'apparente abstention qui en était la conséquence, les Etats-Unis allaient tenir leur partie dans le plus important des débats diplomatiques qui se fût engagé entre les chancelleries depuis le congrès de Berlin.
C'est un juste hommage à rendre à la diplomatie américaine que de reconnaître que, dans cette circonstance, elle a fait preuve d'autant de clairvoyance que de loyauté. Il nous plaît de penser que ses sympathies pour la France ont été pour quelque chose dans son attitude. Mais on lui ferait tort en méconnaissant qu'elle a voulu d'abord opter pour l'équité et travailler pour la paix. Les Etats-Unis, lorsqu'ils font face à l'Europe, n'ont qu'un souci : maintenir l'équilibre, en s'opposant à toute tentative de domination unilatérale. C'était là pour eux une première raison, et décisive,
d'être favorables à la France, qui représentait, en cette affaire, la cause de l'équilibre contre celle de l'hégémonie. De plus, mieux qu'aucune puissance, ils devaient comprendre la nature du double intérêt que nous invoquions au Maroc, intérêt négatif à écarter de l'Empire chérifien toute influence européenne, intérêt positif à préparer le rétablissement de l'ordre. Ce double intérêt était identique, en effet, à celui dont est née la doctrine de Monroë. Ce que nous voulions faire à Fez et à Tanger, les Etats-Unis, pour des raisons semblables, l'avaient fait dans diverses parties du Nouveau Monde, notamment à Cuba. Si donc, fidèles à nos engagements, nous offrions toutes garanties économiques en proposant des réformes respectueuses de l'intégrité marocaine et de la souveraineté du sultan, nous devions pouvoir compter sur l'appui de l'Amérique. Du premier jusqu'au dernier jour, cet appui nous fut assuré.
A dire vrai, il n'avait pas, pour se manifester, attendu la réunion de la conférence. Dès le mois de juin 1905, au lendemain de la démission de M. Delcassé, le président Roosevelt avait demandé personnellement à Guillaume II de répondre par une altitude modérée à l'acceptation de la conférence, qu'il nous conseillait simultanément. Quand les débats furent engagés, M. Henry White, avec
toute la franchise de son caractère, exprima son opinion sur la solution que proposait M. Revoit (police franco-espagnole). Le S février, dans une conversation avec M. de Radowitz, il s'y déclara favorable. Quand un premier refus allemand eut écarté ces propositions, c'est M. White encore qui, en approuvant la concession nouvelle consentie par la France (rapports de la légation d'Italie sur la police franco-espagnole) se chargea d'introduire cette combinaison transactionnelle (15 février). M. Roosevelt, qui avait appuyé la première solution, appuya également la seconde, non parce qu'elle émanait de la France, mais parce qu'elle répondait aux principes proclamés dès le début de la conférence. Quand le 3 mars, à notre demande, on vota sur la mise à l'ordre du jour de la question de la poHce, M. White nous donna sa voix, toujours dans l'intérêt objectif d'une entente contre laquelle ce n'est pas de Paris que s'élevaient les obstacles. Le 7 mars, au moment où, après ce vote, l'Allemagne semblait enfin disposée aux concessions, M. Roosevelt, pour la troisième fois, recommanda à Guillaume II la combinaison adoptée à la date du 15 février. Après la chute du cabinet Rouvier, la politique américaine ne varia pas d'une ligne, restant fidèle à la fois à son objet et à la France. Aux trois dépêclies de Guillaume II (13,
15 et 17 mars), pressant le président d'exercer sur nous une pression, M. Roosevelt résista avec la fermeté la plus courtoise, mais la plus résolue, montrant jusqu'au bout sa volonté de faire au point de vue marocain œuvre d'équité et de bon sens, au point de vue européen œuvre d'équilibre et de paix'.
Est-il besoin de rappeler combien l'intervention de la diplomatie américaine fut alors commentée ? On a été tenté de l'expliquer par des griefs antérieurs contrôla politique allemande. Mais il semble que cette interprétation doive être écartée. Sans doute, pendant les vingt dernières années, l'Allemagne a souvent provoqué des inquiétudes à Washington. Rebelle à la doctrine de^NIonroë, elle a, à diverses reprises, donné à croire par ses actes qu'elle n'en tiendrait nul compte. Depuis le conflit survenu aux Samoa en 1888 et qu'il a fallu onze ans pour apaiser, de nombreux incidents se sont produits. En 1898, l'arrivée énigmatique à Manille de toute l'escadre de l'amiral Dietrich au lendemain de la victoire de Dewey a éveillé dans les milieux politiques américamsune durable défiance. Et c'est la crainte de l'Allemagne qui a donné à ce moment une si vive impulsion aux constructions