LA PRONTIÂRB DU NORD
87. i4*éteMd«e. — La frontière septentrionale de la France a une longueur de 790 kilomètres et peut être divisée en trois parties ayant chacune un caractère particulier : la frontière du nord
(1) Ou plutôt depuis le territoire de la commune de Ghyyelde.
proprement dite, la frontière de VArdenne et la frontièi^ lorraine. Par les deux premières, la France est limitrophe de la Belgique sur une longueur d*environ 550 kilomètres; par la troisième, elle est limitrophe du grand-duché de Laxembourg sur une longueur de 13 kilomètres et de TEmpire allemand sur environ 240 kil.
88. Ea frontière du Mord, proprement dite, a subi de nombreuses modifications dans la suite des siècles (voir iig. 85). Le traité de Verdun (843) avait donné pour limite de ce côté au royaume de Charles le Chauve le cours de YÉscaui jusqu'à sa source, et, de là, une ligne à peu près droite rejoignant la Meuse h Tembouchure du ruisseau de Fallières près de Revin, à travers la Thiérache ; la Flandre s'y trouvait comprise. Mais, vers la fin de la guerre de Cent Ans, Charles YII, roi de France, par le traité d'Arras (1435), renonça à ses droits, purement nominaux, de suzeraineté en faveur du duc de Bourgogne, possesseur de la Flandre et de l'Artois. Rattachée momentanément à la France par Louis XI, cette dernière province fut cédée à l'Autriche par le traité de Senlis (1493) sous réserve de suzeraineté ; puis, par le traité de Caieau'Cambrésis (1559), la France abandonna de nouveau tous ses droits sur les deux provinces. Calais venait d'être reconquis sur les Anglais (1558); alors la frontière française, partant de l'embouchure de l'Aa, se dirigeait vers le sud jusqu'à YAuthie, dont elle remontait le cours, en nous laissant Doullensy et allait de l'ouest à l'est, au nord du Câtelet, de Bohain^ de la Capelle et de Rocroif jusqu'à la Meuse. Les succès de la guerre de Trente Ans rendirent à la France, parle traité des Pyrénées (1659), la plus gprande partie de VArtois jusqu'à la source de la Lys, avec les territoires flamands de Gravelines, de Bourbourg et de Sainte Venant^ auxquels vint s'ajouter, en 1662, celui de Dunkerque resté comme gage entre les mains de l'Angleterre, et une partie du Hainaut (Avesnes, Landrecies, le Quesnoy, etc.). Le traité d'Atar-/a- ChapeUe (1668) ajouta à ces possessions douze villes des Pays-Bas^ situées entre la mer et la Sambre, avec leur territoire (Dixmude, Bergués, Fumes, Armentières, Courtrai, Lille, Douai et fort de Scarpe, Tournai, Audenarde, Alh, Binche,Charleroi) ; celui de Nimègue (1678) , en échange de Charleroi, Binche, Ath, Audenarde et Courtrai, rendues à l'Espagne, céda à la France les dernières viUes de l'Artois, Aire et Saint-Omer, le Cambrésis et huit villes de la Flandre et du Hainaut (Bailleul, Cassel, Tpres, Poperinghe, Valenciennes, CondéfBouchain, Maubeuge) qui lui donnèrent un territoire compact depuis l'embouchure de l'Yser (moins Nieuport) jusqu'à Jeumont
sur la .Sambre, et jusque vers les sources de THelpe et de ïOise, Plus à Test, dans la contrée connue sous le nom d'Entre Sambre-
et'Meuse, la France possédait quelques enclaves isolées. Le traité dips Pyrénées Un ayart donné PMHppeville et Marienbourg, villes
L'HISTOIRE ET LA POLITIQUE, Zll
du Hainaut qui, des hauteurs de YAvdenney gardaient le passage de la Sambre ; la souveraineté de Chimay lui fut cédée par l'Espagne en 1684; plus loin encore et sur la Meuse, elle occupait Givèi et la forteresse de Charlemont^ bâtie par Charles-Quint, deux villes cédées par TEspagne en 1678. Mais le traité d'Uire€ht{ili3) enleva à Louis XlVPurnes, Dixmude, Poperinghe, Ypres, Menin, Tournai, et dessina la frontière telle qu'elle est restée jusqu'en 1789. Les victoires de la république ratiûées par les traités de Campo- FoYmio (1797) et de Lunémlle (1801) firent de la Belgique des départements français; mais les traités de 1814 ramenèrent la France à sa limite du 1^' janvier 1792, modifiée toutefois èi son avantage par la cession du territoire enveloppant entièrement les anciennes enclaves de Pkilippeville et de Marienbourg; ils lui laissèrent aussi Landau; celui de 1815 lui enleva ces deux villes^ ainsi que Bouillon et le pays de Chimay ^ et fit en quelque sorte une trouée dans notre frontière jusqu'au-dessous de la source de l'Oise.
La frontière actuelle du nord commence à 13 kilomètres au nord-est de Dunkerque, traverse en se dirigeant vers le sud-est plusieurs petits affluents de ITser, passe entre Poperinghe et Bailleul, atteint la Lys à Armentières et la suit, vers le nord-est, jusqu'à Menin; elle reprend la direction sud-est, passe entre Mouscron et Tourcoing, Tournai et Saint-Amand, traverse V Escaut au confluent de ta Scarpe, se replie vers le sud en enveloppant Condé et ValencienneSf puis va à l'ouest, h travers une région boisée, toucher la Sambre à Jeumont, au-dessous de Maubeuge. De là, elle se dirige à peu près vers le sud jusqu'au delà de YOise à travers les forêts de la Thiéi'ache, puis vers Test jusqu'à l'étroite vallée où coule la Meuse; elle tourne vers le nord, en suivant l'escarpement occidental de cette vallée, et traverse le fleuve en aval de Givet- Saint-Hitaire.
Cette frontière est toute de plaines entre la mer et l'Escaut; légèrement accidentée de collines et boisée entre V Escaut et la Sambrcy plus agreste et couverte de forêts plus épaisses entre la Sambre et la Meuse, c'est-à-dire dans la région qui fait partie du plateau de l'Ardenne. Elle est traversée par une douzaine de grandes routes, par plusieurs canaux (ceux de Dunkerque à Fumes, de la Basse-Colme, de Condé à Mons), et par dix chemins de fer, ceux de Dunkerque à Fumes, de Hazebrouck à Ypres, A' Armentières à Comines, de Lille à Gand et à Tournai, de Valenciennes à Mons par Quîévrain, de Maubeuge à Mons et à Charleroi, de Vervins à
Chimay par/ftVson, de Givet à Dinant le long de la Meuse, avec deux embranchements sur Marienbourg et sur Florennes. Elle est partout accessible aux armées, surtout entre TEscaut et la Sam* bre. Elle a été maintes fois envahie, notamment durant la guerre de succession d'Espagne (1706, 1708, 1710, 1711), pendant les guerres de la -République en 1793 et 1794 par Cobourg, puis en 1814. En 1870, elle fut tournée par la première armée allemande.
II a fallu multiplier les forteresses pour opposer à Tennemi des obstacles que la nature des lieux ne fournissait pas. C'est sous Louis XIV que les plus importants travaux en ce genre ont été exécutés, et c'est à Vauban qu'ils sont dus. Les places fortes présentent à peu près un aspect uniforme : dans une plaine unie, une ceinture de bastions reliés par des courtines, rasant la plaine et projetant en pointes avancées divers ouvrages en terre ; la place est ordinairement appuyée sur un canal ou sur une rivière qui remplit les fossés, et qui peut en cas de guerre inonder les alentours.
La France a dû conserver plusieurs lignes de places fortes. Dunkerque, avec le fort des Dunes et celui de Mardick^ les villes de Bergues et de Calais, puis Bourbourg^ Gravelines et Boulogne, gardent les bords de la mer; ces défenses sont appuyées, à la naissance du plateau de l'Artois, par Saint-Omer et Aire. Lille et ses neuf forts, soutenu par Douai, le fort de Seclin, la citadelle d'Arros sur la Scarpe, le fort de Mortagne, plus loin Valenciennes et ses forts, soutenus par Condé, le Quesnoy, Bouchain, la citadelle de Cambrai sur l'Escaut, tiennent le passage par lequel on pénètre dans la vallée de la Seine. Haubeuge et ses forts, Landrecies soutenu par la Sambre, complètent ces lignes défensives. Dans la Thiérache sont Hirson, près de la source de l'Oise, à la trouée de Chimay, et Rocroi, au pied de l'Ardenne. Quand nous possédions Marienbourg et Philippeville, cette partie de la frontière était mieux gardée. En arrière, les plateaux et les vallées de l'Artois et de la Picardie forment, avec l'Oise et ses affluents, des lignes intérieures de défense soutenues par Péronne, le château de Ham, la citadelle d'Amiens, Guise, et surtout par le système des forts de la Fera et de Laon, qui s'étend jusqu'à Soissons, et qui enveloppe le plateau de SaintGobain.
Derrière ces lignes de défense est Paris, où conduisent des chemins de fer dont plusieurs se réunissent h Creil. Après les invasions de 1814 et de 1815, on a compris la nécessité de fortifier une capitale qu'une armée ennemie atteignait trop vite, et on l'a enveloppée (1840) d'une enceinte et d'une ceinture de forts; après
le siège de i870-187i, on a pensé qu'il fallait étendre ces fortiû-
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Fig. 86. — La frontière iiord-«st (partie occidentale).
cations pour mettre Paris hors des atteintes de Fartillerie moderne, et on a construit un vaste cercle de rorteress^s-l^l^tZZ^^tii^e-^atn/-
Georges, à Sucy, h Champigny et à Villiers^ aux extrémités du plateau de la Brie qui dominent la Seine et la Marne, sur les hauteurs de Chelles et de Vaujours qui, à Test, séparent la Marne du canal de TOurcq, èi Stains, à Écouen, sur les hauteurs que couronnent Montmorency, Montlignon et Domont, sur la hauteur de Cormeilles, au nord-ouest, h Aigremont^ h Sainte-Jamme et à Marly au-dessus de la Basse-Seine, au bois cTArcy, à Saint-Cyr et au Hant'Buc, pour défendre les approches de Versailles, à Villeras pour occuper le plateau qui est au sud de la Bièvre, sur les hauteurs qui dominent Palaiseau^ à l'extrémité du même plateau, et en face sur la butte Chaumont.
89. lia froaUère de l'Arde^Me. — A 2 kilomètres au nord de Givet Saint-Hilaire, la frontière traverse la Meuse sur une longueur de 2 kilomètres environ (voir fig. 86 et 86 dis). Elle serpente vers le sud à Test du fleuve, le long de la Houille et de la Halle, sur une longueur de 30 kilomètres en ligne droite, à travers la forêt des Ardennes; elle traverse la Semoy, prend la direction du sudest, et, à travers les bois, sur environ 50 kilomètres, elle suit à peu près la ligne de partage des eaux de la Semoy et du Chiers; elle atteint la rive du Chiers à 7 kilomètres à Test de Montmédy, la quitte pour envelopper le territoire de Longwy, traverse ensuite le Chiers et aboutit à VAlzette, dont la source se trouve à 6 kUomèlres 1/2 de là, en France.
Entre la Meuse et la source de l'Alzette, la meilleure défense du territoire français est la neutralité de la Belgique, si la Belgique a toujours la sagesse de la faire respecter. Le pays d'ailleurs se prête mal aux opérations des armées : on y rencontre, en Belgique, le massif agreste et boisé de TArdenne, coupé au sud, en première ligne, par le profond fossé de la Semoy qu'aucun chemin de fer ne traverse; en seconde ligne, par la Meuse et le Chiers. Cette seconde ligne est protégée par Givet et la citadelle de Char" lemont, par HézièreB avec le fort des Ayvelles, dominépar des hauteurs, par Montmédy, fortifié dans Montmédy-Haut, et Longwy, dominé aussi par les hauteurs d'où les ennemis l'ont bombardé en 1870.
Les principales routes de VArdenne aboutissent à Bouillon sur la Semoy, ville qui a été occupée, en 1676, par les troupes de Louis XIV et qui est restée à la France jusqu'en 1815, puis, de là, à Sedan et à Virton. Mais ces positions peuvent être tournées; avant même que notre frontière nord-est n'eût été complètement désemparée, l'armée allemande, victorieuse à ReichshofTen, l'a prouvé en pénétrant dans la plaine de Champagne par la vallée de VOrnain el
en 86 repliant ensuite au nord par l'Ar^onne pour empêcher Tarmée
Fig. 87. ^ Ltt froBtièra nord-est (partie orientale).
formée au camp de Châlons de passer la Meuse et de marcher à la délivrance de ïfetz (batailles de Noxuart, de Beaumonl, de Sedan,
livrées sur les plateaux entre l'Aisne et la Meuse, et sur la rive droite de la Meuse, combat de Bazeilles).
90. lia frontière lorrmlMe. — La frontière entre l'Alzette et les Vosges est une de celles que les succès et les revers de notre politique ont le plus modifiées (voir fig. 85 bis et 86). Sous Louis XIV, le grand-duché de Lorraine el de Bar était encore terre d'empire; mais les trois évêchés, Metz, Toul, Verdun, étaient èi la France depuis 1552. Le traité des Pt/rénées (1659) nous avait cédé Montmédy, Tkionville el leur territoire ; le grand roi avait quelque temps occupé Luxembourg (1684-1697); depuis 1661, il possédait, par cession du duc de Lorraine, certaines parties de Timportante ligne de la Sarre [Saarburg) et il avait construit sur la rive gauche de la rivière la forte citadelle de Sarrelouis, dont les traités de 1697 et de 1718 cédèrent à la France les environs. Lorsqu'on 1766 la Lorraine devint française, en vertu des stipulations du traité de Vienne{il3S)y cette frontière se compléta par l'acquisition de Longwy, de SarreguemineSf etc.
Cette frontière lorraine, qui était restée ensuite sans changement jusqu'en 1792, est k très peu près celle à laquelle le traité de Paris du 30 mai 1814 ramena la France et qu'une ambition inconsidérée avait portée au delà du Rhin. Le traité de Paris^ du 20 novembre 1815, l'amoindrit en lui enlevant, avec Sarrelouis, sa ligne de défense sur la Sarre, ligne qu'elle dut reporter en arrière èi Sarreguemines, et en découvrant le nord de la Lorraine. La funeste guerre de 1870-71 et le traité de Francfort (10 mai 1871) la bien plus cruellement atteinte en livrant à l'étranger les portes de la Moselle Sivec la, ville de Metz, et en éventrant en quelque sorte la Lorraine.
De TAlzette, cette frontière, depuis 1871, se dirige vers le sud en suivant le plateau qui borde à l'ouest la vallée de la Moselle, traverse la forêt de Moyeuvre, l'Orne, laisse au pouvoir de l'étranger les champs de bataille de Saint-Privat, de Gravelotte, de Rezonville, atteint la Moselle au confluent du Ruptde Mad, remonte le cours de la rivière, sur une longueur de 4 kilomètres, puis s'élève sur le plateau oriental de la vallée de la Moselle, traverse la Seille dont une petite partie (canton de Nomény) reste française, suit cette rivière sur une longueur d'environ 20 kilomètres et en abandonne enfin à l'étranger le cours supérieur avec Château-Salins et Marsal, pour se diriger vers le sud-ouest jusqu'au pied du Donon, en traversant le canal de la Matme au Rhin, le chemin de fer de Strasbourg à Avricourt entre l'embranchement de Cirey et celui de Benestroff et
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la crête qui sépare la Vezause de la Sarre jusqu'à Baon-sur-Plahie dont le territoire est resté français.
Cette frontière est un des passages par lesquels l'Allemagne et la France se sont le plus souvent entrechoquées. A l'ouest, la position la plus importante est celle de Luxembourg, où viennent aboutir les chemins de fer de TArdenne, de Trêves el de Metz. L'Alzette, dont la vallée est escarpée à Luxembourg, ne présente plus dans son cours supérieur et vers sa source, à Tiercelet^ qu'une vallée spacieuse et d un accès facile : c'est par là que les Prussiens sont entrés en 1792 pour surprendre Longwy et par là qu'ils se sont retirés après Valmy, Au centre, la grande ligne de défense était naguère la vallée de la Sarre, dont nous pouvions couronner de troupes les berges occidentales, rarement forcées par l'ennemi. Saarbmck était un des points de concentration d'où l'armée française pouvait prendre l'offensive avec le plus de fruit; là aboutissent les routes du HunsrUck et les chemins de fer de Cologne par Trêves, de Hayence et de Mannheim par la Nahe et par Kaiserslautern ; le vaste camp retranché de Mayence, qu'enleva Gustîne en 1792 et que reprit le roi de Prusse en 1793, était sur la rive gauche du Rhin, au débouché des principales voies qui, de SaarbrUck, donnent entrée en Allemagne. En 1814 et en 1870, les armées ennemies ont tourné par le sud les défenses de ÏArgonne. La position importante de Mayence, par laquelle les armées et les invasions françaises ont tant de fois franchi le Rhin, a été, depuis 1871, augmentée de fortifications nouvelles, et les canons de Thionmlle^ de Metz et de ses forts sur la Moselle, deux places de premier ordre, ceux de Manal sur la Seille ont été retournés contre nous par les Prussiens.
Sur cette frontière ouverte et menacée, la France oppose aujourd'hui à l'invasion, outre Montmédy et Longwy, la ligne des fortifications de la Meuse et de la Moselle et des côtes de la Meuse. Cette ligne comprend les défenses de Verdun, situées au passage de la Meuse (Marre, Tavanne, etc.), sur la route de Metz à Châlons, les forts de Troyotiy de Saint-Mikiel^ du ccunp des Romains, de Liouville, de Gironvilkf les défenses de Tonlavec ses cinq forts; c'est une ligne presque continue le long de la Meuse jusqu'à la boucle de la Moselle à Toul. En avant sont les fortifications de Frouard sur la Afeur^Ae. Derrière Toul, Saint-Dizier et Vitty-le-François sxxTveilleni le passage de la Marne; plus loin les défenses de Reims, avec les forts de Brimant, de Nogent-t Abbesse, de Ftïj-y, de Monthré, des Bergtielles, d'Auviller se relient presque à celles de Laon et couvrent Paris.